CHAPITRE PREMIER
!• — LA OARDB NATIOMALB.
A?ant-propos. — Une citation de Proudhon. — Sources historiques. — Autorités multiples, absence d'autorité.— La citadelle de la révolution.
— Deux armées. — Les patriotes terribles. —Le 31 octobre. — Diver^ sions révolutionnaires au profit de l'Allemagne. — Le plébiscite du gouvernement de la Défense nationale. — Défaillance gouvernementale.
— On n'utilise aucune des forces parisiennes contre l'ennemi.— Défiance enUe les généraux et la garde nationale. — Hostilité systématique de la population. — Ivrognerie et fainéantise. — Vive la paix 1 — Mortalité. — Le combat deBuzenval livré pour faire accepter ia capitulation.
— Le 22 janvier. —L'armistice. — 28000 officiers de garde nationale!
— Émigration. — M. de Bismapc]( offre de faire désarmer la garde nationale. — Refus de M. Jules Favre. — Le général Trochu propose de réorganiser la garde nationale, Je gouvihiiement repousse la proposition.
— Irritation générale. — La Vendée laïque et radicale. — Ce qui a le moins souffert pendant le siège, c'est le prolétariat. — Héroïsme de la petite bourgeoisie. — Les fous et les singes. — One citation de H. Alphonse Daudet.
Le 8 février 1858, Proudhon écrivait familièrement à un de ses amis : « Nous finirons par une extermination réciproque ; il y a bientôt dix ans que j'ai prophétisé I. 1
le mardi gras révolutionnaire ; or il faut que les prédictions s'accomplirait, disait Nostradamus. » Cette prédiction en effet a été accomplie ; nous avons subi la tvrannie de la Commune, nous avons vu Textermination à Tœuvre dans les rues de Paris incendié ; «'est là un acte néfaste que n'oublieront jamais ceux qui ont eu la douleur d'en être les témoins, et que l'histoire aura bien de la peine à comprendre. Le massacre, le feu porté sur nos rnonuments, furent le dernier effort de ce gouvernement à la fois sinistre et grotesque qui siégea à l'Hôtel de Ville après la journée du 18 mars ; ce fut la fin, mais, pour être moins effroyable, tout ce qui avait précédé ne laissa pas d'être puérilement illégal et cruel.
Dès le début,, le premier acte de ces « novateurs », qui prétendaient créer la société modèle, fut un retour aux plus détestables pratiques de l'ancien régime, à ces violences arbitraires qui furent une des causes déterminantes de la Révolution française. Aussitôt qu'ils se sont emparés du pouvoir, les maisons pénitentiaires deviennent des prisons d'État : maison de dépôt, maison de prévention, maison de détention, dépôt de condamnés, correction paternelle; qu'importe ? C'est la Bastille et le For-l'Evêque ; ni mandat d'amener, ni mandat d'arrêt : des lettres de cachet ; un seul mode de gouverner, l'incarcération. Aussi l'histoire des prisons est-elle l'épisode le plus important de l'histoire de la Commune. Mais, avant de pénétrer de plain-pied dans notre sujet et de rappeler les actes commis, du 18 mars au 28 mai, dans chacune de nos prisons urbaines, il est indispensable d'expliquer sommairement quelques-unes des causes immédiates de la Commune, et d'indiquer quel^ sont les hommes qui, agissant en vertu d'une tradition réprouvée par la conscience publique, condamnée par l'exjpériehce^
stigmatisée par Thistoire, se sont attribué la mission (l*être les pourvoyeurs des maisons pénitentiaires et les fauteurs des massacres dont elles ont été ensanglantées.
Pendant la période d'investissement, Paris manqua d'autorité : état de siège, état de guerre, vains mots, nul effet. Le pouvoir militaire, le pouvoir politique, le pouvoir administratif, se combattaient, se neutralisaient et produisaient une incohérence sans nom. On obéissait à tout le monde, au gouverneur, aux ministres, aux maires, aux chefs de corps, aux commandants de la garde nationale, aux présidents des comités et des clubs ; ces autorités multiples détruisaient Fautorité; en résumé, on n'obéissait à personne. Bien souvent, trop souvent, l'on a conàparé les États à un navire. On peut accepter ce lieu commun et dire que, si on laisse aux matelots toute licence pour la manœuvre, le vaisseau ne tardera pas à sombrer avec les passagers et l'équipage. Les députés de Paris, — tous nés en province à l'exception de MM. Picard et Rochefort, — qui recherchèrent la responsabilité de sauver la France après la journée du 4 septembre, ne surent faire ni la paix, ni la guerre ; ils ne surent ni utiliser les forces qu'ils avaient en mains, ni mettre obstacle aux insurrections que chacun prévoyait. Ils connaissaient cependant la nature du double danger qui menaçait Paris et eux-mêmes.
D'une part, ils avaient à combattre les hommes dont l'Empire avait souvent déjoué les projets révolutionnaires; de l'autre, il fallait discipliner et employer aux œuvres patriotiques une population en armes qui eût été un précieux secours contre l'ennemi, si l'on s'était sérieusement occupé de l'arracher à l'influence des meneurs de qui elle recevait le mot d'ordre. Or ce mot d'ordre, le gouvernement de la Défense natio^
nale ne l'ignorait pas : il avait déjà été prononcé aux plus mauvaises heures de notre histoire. Le 51 mai 1795, au moment oîi la Gironde et la Montagne se saisissent corps à corps, Barrère demande qu'une partie de la garde nationale de Paris soit envoyée aux frontières. Robespierre n'y consent pas : « Les patriotes parisiens ont mieux à faire ; ils ont à défendre la citadelle de la révolution et les citoyens intègres et purs qui conduisent le char révolutionnaire. » L'écho des clubs, des corps de garde, des cabarets, a répété souvent cette parole pendant la durée du siège ; on n'y a été que trop fidèle. On avait envoyé cent batàilloTis à l'affaire de Buzenval ; une vingtaine prirent part à l'action, les autres surent y échapper en se dissimulant ; quelques-uns de ceux-ci se battirent avec énergie, au temps de la Commune, contre les troupes françaises. Dès le mois de septembre, le gouvernement ne dut conserver aucun doute à l'égard de certains bataillons, les plus nombreux malheureusement, de cette garde nationale qui n'avait point assez de railleries contre nos soldats prisonniers. Le 19, un bataillon de mobiles de Paris destitue ses chefs, après avoir refusé de leur obéir, évacue le Mont-Valérién qu'il était chargé de garder, et revient à la débandade au moment où la tête des colonnes allemandes apparaît à Rueil. Pour obvier à de tels inconvénients, exiger de chacun le service que le pays était en droit d'imposer, pour former ces récalcitrants à la discipline, pour faire des soldats avec ces hommes, une armée avec cette foule, on n'imagina rien de mieux que de laisser nommer les officiers à l'élection. « Les gardes mobiles ont tout intérêt, disait naïvement M. Jules Favre, à choisir parmi eux les plus braves et les plus capables.» Dès lors, dans la même ville, vivant côte à côte, s'inspirant de passions opposées, il y eut deux armées en
présence, deux sœurs ennemies qui se haïssaient cordialement : Tune qui sollicitait d*être menée contre les troupes de la Prusse, l'autre qui se réservait pour une insurrection espérée. Tout le monde parlait à cette garde nationale; on la grisait d'éloges, on l'enivrait de grands mots, et Dieu sait ce qu'on lui disait. «Soyez terribles, ô patriotes! s'écriait Victor Hugo; arrêtez-vous seulement, quand vous passerez près d'une chaumière, pour baiser au front un petit enfant endormi ! » Et cela trois jours après que ces « patriotes terribles » avaient abandonné le Mont-Valérien.
Nulle volonté énergique, nulle intelligence, pendant ces mauvais jours ; Paris, séparé de la France, s'attendait d'heure en heure à être délivré par la province *. Deci delà on enlevait quelques ballons, mais il n'en revenait jamais, et cette ville, où d'habitude affluent tous les bruits de l'univers, environnée maintenant de silence extérieur, s'étourdissait aux rumeurs de ses propres illusions. La nouvelle de la capitulation de Metz, apprise aux avant-postes par un chef d'ambulance pendant une suspension d'armes destinée à favoriser l'enlèvement des morts, racontée par lui à deux personnages naturellement insurrectionnels et transmise à un journaliste habituellement furibond, amena le 31 octobre : journée honteuse qui prolongea inutilement la guerre pendant trois mois et permit aux Allemands de reconnaître avec certitude le mal dont Paris était rongé. 11 est à remarquer que pendant cette guerre, toutes les fois que l'ennemi nous fait une blessure, le parti révolutionnaire nous en fait une autre. Cela commence le 17 août, lorsque l'on apprend l'en-
* Ce qui n'empêchait pas le général Trochu de dire, le 27 octobre : « Ce n'est pas la France qui sauvera Paris, c'est Paris qui sauvera la France. » {Rapport de M. Cliaper sur les procès-verbaux des séances du gouvernement de la Défense nationale, p. 50.)
trée des Allemands à Nancy ; on se rappelle l'afTaire de la Villette : Blanqui avait imaginé le complot, Granger avait fourni les fonds, et Eudes, — le futur général Eudes, — avait mené sa bande à Tassassinat de quelques pompiers, ôe fait avait paru odieux ; le 31 octobre ne le fut pas moins. La population du reste n*y prit aucune part ; ce fut un essai de révolution de palais, à la mode turque ou byzantine.
Le dénoûment en fut ridicule. M. Ernest Picard s'esquiva spirituellement, alla chercher la garde et fit arrêter les énergumènes qui se promenaient sur les tables sans parvenir à émettre une idée, par la bonne raison qu'ils n'en avaient pas. M. le général Ducrot a dit à l'Assemblée nationale, dans la séance du 28 février 1871 : «Je ne perdrai jamais le souvenir des diversions horribles que les hommes de désordre soiit venus apporter à la défense nationale, et je me sens bondir le cœur d'indignation à la pensée qu'au 51 octobre il m'a fallu quitter les Prussiens pour venir à l'Hôtel de Ville, et, chose misérable à noter, pas un des chefs de ce parti, si disposés à l'insulte et à l'étalage du patriotisme, ne s'est exposé devant l'ennemi. » A la suite de cette échauffoùrée, les hommes du gouvernement de la Défense nationale, qui, sans exception, avaient combattu le dernier plébiscite de l'empire, firent appel à la population parisienne et en obtinrent un vote de confiance, en vertu duquel ils conservèrent le pouvoir. Ceci prouve que dans la vie politique on est parfois contraint de recourir aux mesures que l'on avait condamnées, à moins que l'on n'ait du génie ; mais le génie est une maladie rare, et jusqu'à présent peu contagieuse.
La majorité considérable et sincère qui s'était décidée à soutenir le gouvernement et à lui donner le droit, au lieu du fait en raison duquel il avait existé
Là GÀbDË NATIONALE. 1
jusqu'alors, lui apportait, du moins pour la durée de la guerre, une force très imposante. La population, loyalement consultée et répondant loyalement, venait de dire son in manus ; elle remettait, sans restriction, son sort entre les mains de ceux qui auraient dû la diriger depuis deux mois. Les hommes du gouvernement, éclairés par l'expérience qu'ils eurent le loisir de faire à THôtel de Ville pendant la soirée du 31 octobre, vont-ils tenter un effort sérieux ? Garrottés sur leur fauteuil, serrés de près, ils avaient vu parader devant eux les irréconciliables de toute légalité, les amoureux de guerre civile greffée sur la guerre étrangère, les commandants de bataillon, futurs chefs de la Commune ; ils avaient regardé le danger en face, et n y avaient échappé que par miracle. Ont-ils compris enfin qu'il faut agir, sous peine de mort, et vontils chercher à condenser les forces vives de ce groupe de deux millions d'habitants qui vient de se donner à eux? Savent-ils, comme dit Ernest Renan, que « le premier devoir d'une communauté est de tenir en bride ses éléments absurdes? » Nullement; tout reste dans le même état ; il n'y a que l'hiver qui s'approche, la femine qui s'accentue, l'espoir qui s'éloigne. Les bataillons insurgés ne sont point désarmés, les bataillons douteux ne sont point épurés, les bataillons dévoués ne sont point utilisés. A cette heure, il existait dans la garde nationale de Paris plus de 100 000 hommes aptes à faire un service excellent et à bien combattre, si l'on eût pris soin de leur donner une ébauche d'éducation militaire qui leur faisait défaut ; cet appoint nous était indispensable pour les tentatives de décembre et de janvier. Faute de l'avoir préparé, afin d'en pouvoir user au moment opportun, Paris désespéré est rentré dans ses murs et a fmi par se dévorer lui-même.
La défiance entre les généraux et la garde nationale était excessive ; on doit se hâter de le dire, pour expliquer ce phénomène de toute une population en armes dont on ne parvint pas à faire une armée. La garde nationale était très irritée — et les meneiœs avaient soin d'entretenir son irritation — contre l'élément exclusivement militaire, auquel elle attribuait d une façon absolue les désastres dont nous avions été frappés dans l'Alsace et dans les Ardennes. Elle n'avait donc aucune propension à se soumettre 'aux ordres qu'elle en pouvait recevoir ; elle se tenait systématiquement en défense contre leur capacité* et même contre leur patriotisme; chez chacun des généraux elle soupçonnait quelque arriére-pensée politique, et ne se souciait pas de s'associera des projets qui du reste n'existaient que dans son imagination. Les hommes des bataillons de Paris qui échappaient à ces préoccupations, ceux qui, faisant abnégation de tout esprit de parti, ne considéraient que l'intérêt du pays, ceux qui croyaient que l'expérience militaire est indispensable pour commander des armées et même des régiments, étaient rares et appartenaient à une catégorie de monde dont la place n'est ni dans la rue, ni au cabaret. Ceux-là étaient sans action sur les foules, car ils ne s'y mêlaient guère ; sans influence sur les bataillons dont ils faisaient partie, car ils obéissaient et ne discutaient pas.
Les généraux, les officiers supérieurs, qui auraient pu discipliner la garde nationale et en faire un bon élément de résistance, n'avaient en elle aucune confiance. Ils en redoutaient le contact avec leurs soldats
* La défiance contre l'armée régulière était telle, que dans la séance du 15 septembre, au conseil du gouvernement, M. Etienne Arago demande la construction de barricades, pour lesquelles il faut rompre avec toutes les routines du génie militaire.
et étaient persuadés qu'elle ne ferait au feu qu une médiocre ligure. Il faut dire le mot, tout pénible qu'il soit : ils la méprisaient. Dans les 550000 hommes dont elle se composait, ils ne voyaient que 350000 non-valeurs qui seraient exposées à un échec certain, si on les engageait sérieusement. Ils étaient, du reste, persuadés qu'elle refuserait de se battre contre l'Allemand, parce qu'elle se gardait intacte pour la guerre civile. Ceci ressort des dépositions recueillies par la commission d'enquête ; tout ce qui a été dit à ce sujet peut se résumer par cette phrase : « J'ai entendu dire souvent : Si on s'était servi pendant le siège de ces bataillons qui se battent si bien pendant l'insurrection, que de choses on aurait pu faire I C'est une erreur ; ces bataillons ne se seraient pas battus, ils n'ont aucune espèce de patriotisme. Ils se sont battus, parce qu'ils s'imaginaient qu'ils pourraient être les maîtres et ne plus travailler ; mais, quant à se battre par patriotisme, ils refusaient, ils en étaient incapables M » Ce qui s'est passé semble ne pas contredire cette opinion; mais cette opinion était préconçue chez les chefs militaires, et il est regrettable que nul effort énergique, au besoin désespéré, n'ait été même ébauché pour employer au salut commun les forces qui ont si activement travaillé à la perte commune.
Le gouvernement de la Défense nationale ne sut donc tirer aucun parti de la victoire qu'il venait de remporter à l'aide du plébiscite provoqué par lui. La population l'avait en quelque sorte acclamé, mais avec une réserve à laquelle on ne s'attendait pas et qui se révéla lors de l'élection des maires, dont le plus grand nombre fut choisi parmi les opposants systé-
* Enquête parlementaire sur /c 18 mars^ t. II, déposition des témoins; déposition de M. Ossude.
iO LES FORCES DÉ L'INSURRECTION.
matiques. La masse parisienne s*était tenue éloignée de l'invasion de l'Hôtel de Ville, mais elle n'en paraissait pas plus sage, car le 11 novembre on constate, en conseil des ministres, que cinq arrondissements sur vingt ont seuls consenti à recevoir des gardiens de la paix chargés de veiller à la sécurité publique.
La garde nationale, déjà fort ébranlée par le service illusoire auquel on la soumettait, se désagrégeait sous l'influence de l'oisiveté et de l'ivrognerie. Chaque jour^ outre la ration de l'armée, 50000 litres de vin sont transportés aux fortifications. Le chômage a vidé les ateliers ; nul travail pour l'ouvrier, nulle rémunération ; quel que soit son âge, il coiffe le képi, il revêt la capote, on l'arme d'un fusil, il reçoit sa paye régulière, une indemnité pour sa femme, une indemnité pour ses enfants. Il s'habitue à la fainéantise, aux longues stations à la cantine; il obtient facilement des distributions de vivres et de boissons; pour tuer le temps, il cause politique avec les fortes têtes de la compagnie ; on lui parle de l'exploitation de l'ouvrier par le patron, de la tyrannie du capital, de l'oppression exercée sur le peuple par les classes dirigeantes ; chaque cabaret est 'un club, chaque corps de garde est une « parlotte », et quand on est fatigué d'avoir théoriquement renouvelé la face du monde, on va faire une partie de bouchon, que l'on commence seulement lorsque les enjeux s'élèvent à la somme de cent francs. A ce métier, les meilleurs se perdent, et bien des braves gens s'y sont perdus.
Lorsque devant ces postes, qui sentaient le vin comme un tonneau défoncé, les soldats et les gardes mobiles passaient pour se rendre à la bataille, on leur criait : « Bon courage ! Revenez vainqueurs ; vous savez, du reste, si ça ne va pas, nous sommes là ! » Ils étaient là en effet, mais ils y restaient ; si bien que
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les gai'des mobiles et les soldats, fatigués d'être toujours menés au feu, de ne jamais voir à leurs côtés ceux qui les exhortaient à bien faire, rentrèrent plusieurs fois dans Paris ou voulurent y entrer en criant : « Vive la paix l »
Le gouvernement s'émut, et Ton décida que la garde nationale, parmi laquelle se trouvaient presque tous les amateurs de sortie en Tnasse et de guerre à outrance, serait mise face à face avec Tarmée allemande. En somm^, on était à bout de voie : les vivres étaient presque épuisés ; MM. Picard et Jules Favre adjuraient leurs collègues de ne point laisser la population parisienne sentir trop durement les étreintes de la faim; la mortalité par fait de maladies augmentait dans des proportions excessives (8238 décès en novembre; en décembre, 12 885). La nécessité de la paix, d'une paix très prochaine et rapide, s'imposait à toutes les consciences ; mais nul n'osait en prendre l'initiative, car l'on redoutait ce que le conseil du gouvernement appelait «la rue », c'est-à-dire la garde nationale. On résolut alors de lui infuser des idées pacifiques, en la jetant au péril. Le général Trochu dit, dans la séance du 10 janvier 1871 : « Si, dans une grande bataille livrée souâ Paris, 20000 ou 25000 hommes restaient sur le terrain, Paris capitulerait. » On se récria ; il reprit : « La garde nationale ne consentira à la paix que si elle perd 40 000 hommes. » Un général répliqua : « Il n'est point facile de faire tuer 10000 gardes nationaux. » Clément Thomas, interrogé, répondit : « Il y a beaucoup de charlatanisme dans cet étalage de courage de la garde nationale ; déjà, depuis qu'elle sait qu'on va l'employer, son enthousiasme a beaucoup baissé ; il ne faut donc pas se faire d'illusion de ce côté. » Ce fut ainsi que l'on prépara le combat dé Buzenval ; la garde nationale ne
compta ni 25 000 morts, ni 20 000, ni 10 000, ni même 1000 morts ; mais elle perdit Henri Kegnault et Gustave Lambert : ce deuil aurait dû être épargné à la France.
Le 22 janvier, quelques futurs membres de la Commune, sous prétexte de reprendre les hostilités et de ne signer la paix qu'à Berlin, tentèrent im coup de force pour s'emparer de l'Hôtel de Ville; ce fut une échauffourée dont les quartiers voisins eurent à peine connaissance ^ Paris l'ignora; au premier coup de fusil, les insurgés se débandèrent, laissant peu de chose sur la place. Cette journée eut des résultats lointains qui n'éclatèrent qu'aux dernières heures de la Commune. Le bataillon qui attaqua l'Hôtel de Ville fut le 101®, des environs de la barrière d'Italie ; il avait pour commandant un corroyeur nommé Jean- Baptiste Sérizier. Arrêté en flagrant délit d'insurrection et de violation des lois, il allait être jugé par une cour martiale rapidement formée, lorsqu'il fut relâché sur l'intervention d'un des membres du gouvernement. Sa mort eût épargné plus d'une victime, car ce fut lui qui fit tuer les dominicains d'Arcueil et incendier les Gobelins.
L'armistice fut signé ; on sait au prix de quels sacrifices. A ce moment, la garde nationale de Paris comptait 28 000 officiers. Dès que les portes de Paris furent ouvertes, l'émigration commença : émigration
* Au moment où l'on essayait ce coup de main, Blanqui et Albert Regnard étaient au café de la Garde nationale, situé à l'angle de la place de l'Hôtel-de- Ville ; Delescluze, Arthur Arnould, Cournet, Edmond Levraud étaient rue de Rivoli, chez Lefèvre-Roncier ; Ledru-RoUin, qu'on y attendait, ne vint pas ; Razoua, avec quelques gardes nationaux de Montmartre, se tenait sur la place même. (Voir Histoire populaire et parlementaire de la Commune, par Arthur Afnould. Bruxelles, 3 vol. 1878.)
justifiée, mais qui n*en eut pas moins ime influence détestable sur les événements dont on était menacé. On était las d'avoir été enfermé, d'avoir vécu en dehors du monde pendant plus de cinq mois ; on avait hâte d'aller retrouver les siens que l'on avait éloignés au moment du péril, on voulait sortir de cette ville tumultueuse où les clairons sonnaient à toute heure; on croyait le danger passé, on s'était sacrifié au devoir, sans profit pour la cause que l'on avait défendue; on voulait aller savoir pourquoi « l'égoïste province » , ainsi que disait le président Bonjean, n'était pas venue sauver sa capitale. Aussi tous ceux qui pouvaient partir laissèrent la ville abandonnée sans contre-poids, livrée à elle-même, c'est-à-dire à des éléments de colère, de désespoir et de désordre. Le colonel Montagut évalue à 100000 le nombre des gardes nationaux dévoués à l'ordre qui, après l'armistice, allèrent rejoindre leur famille dans les départements. Quant l'heure de la résistance fut venue, on les chercha vainement ; ils n'étaient point de retour.
Lorsque M. Jules Favre débattait les conditions de l'armistice avec M. de Bismarck, celui-ci fit une proposition qui prouve à quel point il était renseigné sur l'état moral de Paris. Depuis cette époque, nous avons appris que chaque matin, vers cinq heures, le chancelier du futur empire d'Allemagne recevait, à son domicile de Versailles, un exemplaire des journaux c^i étaient mis en vente à Paris entre sept et huit heures. Il avait pu ainsi, indépendamment des relations d'un ordre spécial qu'il avait eu l'habileté dé se ménager, savoir à quoi s'en tenir sur les projets et les rêves de ^a population parisienne. Animé d'un bon sentiment ou de la crainte de voir les préliminaires de la paix Yepoussés par la garde nationale de Paris, il offrit à M. Jules Favre de désarmer celle-ci. « Je donnerai, dit-il.
un morceau de pain pour toute arme entière ou brÎBèe que l'on m'apportera ; ce moyen est facile et d'un succès certain, n M. Jules Favre rejeta cette proposition; il affirma le patriotisme et l'abnégation de Paris. Depuiè, répétant un mot de Danton, il en-a demandé pardon à Dieu et aux hommes. Il a eu tort ; la condition dictée par le vainqueur n'était pas acceptable ; mais, sans arriver à cette nécessité, on peut regretlef que l'on n'ait pas pris un moyen terme.
Le 25 janvier, le général Trochu déplorait que l'on n'eât point exigé que la garde nationale fût dissoute et réorganisée, de manière à en « éliminer les éléments perturbateurs ; car il n'y a pas de gouvernement possible avec cette garde nationale armée », C'était bien pensé. Pourquoi n'a-t-on pas essayé cette réorganisation, qui, si elle n'eût pas complètement évité le mal, l'eût du moins atténué? Parce que le conseil du gouvernement de la Défense nationale repoussa à l'unanimité (I ce regret et cette appréciation ». Cette appréciation était cependant juste, on ne le vit que trop plus tard, et la mesure proposée était fort modérée. Hais le gouvernement sentait qu'il n'y avait qu'un maître, et que ce maître était cette garde nationale, précieusement ménagée pour une éventualité redoutée, et qui se disposait à combattre contre tout venant 8^ de conserver ses armes, ses privilèges et sa solde. A l'annonce de l'armistice, — qui était en réalité une capitulation, puisque flous livrions tous les forts sous Paris, — la garde nationale fut exaspérée; les comniant'étaient le moins battus furent ceux qui pousplus hauts cris; il y eut des scènes pénibles néral Clément Tbomas, et les reproches qu'il certains tranche -montagnes de cabaret ne sans influence sur la mor( qui lui fut infli* marsi Les gens les plus paisibles subirent
aussi un choc douloureux, et Tirritation fut vive dans tous les cœurs contre le gouvernement de la Défense nationale. Le président Bonjean a exprimé Topinion du plus grand nombre, lorsqu'il écrivait, à la date du 27 janvier : « Cette misérable fin d un siège où la population de Paris a montré tant de courage et tant d'abnégation n'est due qu'à la criminelle incurie des incapablcB qui ont pris en main la direction de nos affaires. »
La garde nationale, elle, criait simplement à la trahison. On l'avait tant flattée, tant flagornée depuis cinq mois, elle avait reçu en plein visage tant de coups d'encensoir intéressés, qu'elle avait fini par se cro'ire héroïque, et qu'elle ne comprenait pas que sa seule présence en deçà du mur d'enceinte n'ait pas mis en fuite les armées allemandes qiïi campaient au delà. A cette heure, vouloir continuer la guerre était une folie. C'était en octobre, en novembre, en décembre même, qu'il eût fallu tenter le grand effort ; mais maintenant il était trop tard, et tout était bien fini. Dans des conciliabules secrets où péroraient les prochains maîtres de Paris, Flourens, Théophile Ferré, Raoul Rigault et quelques révolutionnaires en sous-ordre, tels que Duval, Mouton, Pindy, on parlait de faire « la trouée » et de se Jeter dans le Bocage, afin d'y recommencer une Vendée laïque et radicale. Cela n'était pas sérieux et n'avait d'autre but que de tenir en haleine le mécontentement public. Les inventeurs de ces projets savaient bien que l'on s'était laiasé, maladroitement pour ne dire plus, acculer dans une impasse et que l'on n'en pouvait sortir que par la porte d'une paix onéreuse ; mais néanmoins ils s'en allaient criant : « Gardons nos armes I » qu'on ne leur demandait pas, et promettaient toute victoire à des gens qui n'avaient pas envie de se battre. Ils insistaient sur l'héroïsme, -^ c'était le mot consà-
cré, — déployé par la garde nationale et sur tant de souffrances vainement endurées.
Ici, il faut intervenir, avoir le courage de dire la vérité et faire à chacun le lot qui lui appartient. Oui, la population de Paris a été héroïque ; oui, elle a supporté avec abnégation la faim, le froid et les misères qui en découlent; oui, elle a accepté tous les sacrifices, subi tous les amoindrissements de la vie, dans la croyance que notre pays parviendrait à conjurer le sort dont il a été acoablé ; mais il est criminel de faire honneur de ces douleurs et de ces vertus à la seule classe ouvrière, car c'est incontestablement celle qui a le moins pâti. Régulièrement payé comme garde national, l'ouvrier a toujours eu « le sou de poche », qui lui manque parfois dans l'existence de l'atelier; il recevait, nous l'avons déjà dit, indemnité pour sa femme, indemnité pour ses enfants ; l'Etat ou les cantines de quartier lui distribuaient des vivres suffisants ; jamais il n'a bu plus de vin, jamais plus d'eau-de-vie que pendant cette époque de privation.
La solde était fournie avec ponctualité par le ministère des finances, et, en la répartissant, l'on n'y regardait pas de trop près. Il y eut plus d'un garde national qui appartenait à deux ou trois bataillons; tous étaient mariés et il était rare qu'ils n'eussent qu'un enfant. « La solde était quelque chose de fantastique, dit un témoin^. Il y avait des capitaines
* Enquête, etc., t. II, déposition, p. 469. — J'ai sous les yeux les comptes d'un des arrondissements de Paris : du 27 septembre 1870 au 10 mars 1871, 6086267 fr. 25 c. sont payés à la garde nationale. Sur cette somme la part des femmes est, du 27 septembre au 51 décembre 1870, de 210,501 fr., et du 1" janvier au 10 mars 1871, de 573 816 fr. 75 c. ; on voit la progression. La solde quotidienne fournie par cet arrondissement est donc de 36 664 fr. 25 c. Aussitôt qu'un contrôle quelconque est établi à la suite de l'arrêté ministériel du 20 février 1871 (Y. Pièces justificatives, m* \), la diminution est sen-
qui se faisaient des renies en touchant )a solde 1500 hommes quand ils en avaient à peine 800 ; i en a qui ont dû faire fortune, k Ceci est strictein vrai. Ce qui a souffert pendant le siège, souffert s se plaindre, c'est le petit rentier, le mince emplo c'est l'ouvrier ou le contre-maître, empêché par i infirmité physique de faire acte de présence au po: c'est le vieux domestique congédié, c'est l'inslituti sans salaire, la veuve ou la lille pauvre; c'est la dt petite bourgeoisie en un mot, qui, ne pouvant ach( ni vin, ni viande, ni bois, ni charbon, mourait de fr et d'anémie. Ceux-là, oui, ils ont été héroïques, et mais la France n'aura pour eux assez de gratitude, c'est dans l'espoir qu'elle ne serait pas amoindrie qu ont supporté leur passion.
Pendant le siège, l'Américain Burnside, qui, en n regardant, oubliait trop volontiers la guerre de sèc sion, avait dît à H. de Bismarck : « Paris est une m son de fous habitée par des singes ! » Il n'eut pas rai; et manquait à la vérité. 11 ne parlait, et ù coup silr pouvait parler que de ce qu'il avait aperçu dans carrefours et sur les places publiques; là, certaii ment, il avait vu des braillards avinés chanter la Mi iàMke, et exiger pour les autres un effort milita auquel ils ne se seraient pas associés; mais s'il < entr'ouvert les maisons et poussé les portes, il eût connu à l'œuvre le vrai peuple de Paris, celui qui I sa gloire, celui qui est son honneur ; il l'eût vu ré gné, laborieux, prêt h tout endurer pour sauver ïille, ne demandant qu'à mourir pour la racheter,
siMe; 30G30 francs par jour nii février; SlOGOenmars, Ladépe Inlale des gardes nationates de la Seine s'Élève, pour IKTO-l'' à t!0B97901 fr. 3Rc. ; c'«st cher pour les services qu'elle a r im. (Cmr oes Coiii>ii!3, Rapport au président de la République /■ewrifadelSTO, p. 117.) '
s*étonnant que son bon vouloir, son intrépidité contre le sort contraire, son désir de braver la mort, soient restés stériles. Ceux-ci, lorsque l'acte de capitulation fut signé, pleurèrent sur la patrie mutilée, sur tant d'illusions, sur tant de dévouement inutile ; les autres, — les fous et les singes, — • ceux qui, après avoir été des gardes nationaux immobilisés, allaient bientôt devenir des fédérés d'avant-postes, ceux-là regrettèrent les loisirs du corps de garde, les libations et les causeries socialistes, où l'on s'indignait à la pensée que l'obélisque, tout posé, revient à quatre francs la livre ^. Un homme d'un grand talent, qui fut partout alors où il y eut danger à courir, M. Alphonse Daudet, a donné, dans le style vif et familier qui lui est propre, une impression tellement juste, qu'il convient de la citer : « Et dire que pour certaines gens ces cinq mois de tristesse énervante auront été un événement, une fête perpétuelle, depuis les baladeurs de faubourg, qui gagnent leur 45 sous par jour à ne rien faire, jusqu'aux majors à sept galons, entrepreneurs de barricades en chambre, ambulanciers de Gamache, tout reluisants de bon jus de viande, francs-tireurs fantaisistes et n'appelant plus les garçons qu'à coups de sifflet d'omnibus, commandants de la garde nationale logés avec leurs dames dans des appartements réquisitionnés, tous les accapareurs, tous les exploiteurs, les voleurs de chiens, les chasseurs de chats, les marchands de pieds de cheval, d'albumine, de gélatine, les éleveurs' de pigeons, les propriétaires de vaches laitières, et ceux qui ont des billets chez l'huissier, et ceux qui n'aiment pas payer leur terme, pour tout ce monde-là, la fin du siège est une désolation peu patriotique. Paris ouvert, il va falloir rentrer dans le rang, travailler, regarder
* rroudlioii, Correspondance, t. I". p. 120.
la TÎe en face, rendre les. galons» les appartements, rentrer au chenil, — et c'est dur ! » — Oui, c'est dur, et si dur en vérité, que cela est pour beaucoup dans la Commune.