II. — LE OOMITÂ OBIITRAL
La France et Paris ne se reconnaissent plus. — Les rurflux. *- Les prétentions de Paris. — Conflit entre Paris et l'Assemblée nationale. .— Antipatriotisme des révolutionnaires. — Les comités de vigilance. — Indécision. — Les soldats vaguant dans les rues. — L'internationale intervient. — Fédération des bataillons. — Apparition du Comité cen-
. tral. — Le prétexte de la fédération delà garde nationale est la volonté de s'opposer à l'entrée de l'armée allemande dans Paris. — Tentatives des chels de la Commune pour établir des relations avec les généraux allemands. — Manifestations sur la place de la Bastille. — Le meurtre de Yincenzini. — Les Peaux-Rouges. — 25 000 repris de justice. — Entrée des Allemands dans Paris. — Les bataillons fédérés ne bougent pas. — L'Assemblée décide qu'elle siégera à Versailles. — La loi des . échéances. — Les maladresses de l'Assemblée nationale fortiflent l'action du Comité central. — Suppression de la solde des gardes nationaux. — Souvenir de février 18i8. — Il fallait racheter les armes. — Révolte ouverte. — Les forteresses populaires. — Les canons. — MM. Thiers et Saint-Marc Girardin. — On se résout à agir. — Le 18 mars. — Assassinats. — M. Thiers ordonne la retraite sur Versailles et l'évacuation des forts. — Paris est abandonné à l'émeute. — L'action et la stratégie du Comité central. — La fusillade de la place Vendôme. — La guerre fraternelle. — L'ivresse furieuse. — Compétitions de pouvoir. — ■ Les comités. — Violences et mensonges. — La prose de Félix Pyat.
■ — Uénumbrcment. — L'armée de la Commune.
La France et Paris avaient été si longtemps séparés que, forsqu*ils se retrouvèrent, ils ne se reconnurent plus, Paris ne pardonnait pas à la province de n'être pas venue le délivrer ; la province ne pardonnait pas à Paris ses révolutions et l'état de surexcitation où il paraissait se complaire. Pendant que la province, épuisée par l'ennemi, aspirait à un repos qui lui permettrait de panser ses blessures, Paris, comme une sorte de Cirque Olympique, retentissait plus que jamais du bruit des armes et des appels belliqueux. Aussi, dès que
r Assemblée nationale, élue « dans un jour de malheur », fut réunie à Bordeaux, l'antagonisme éclata; Paris fut plein de défiance pour l'Assemblée, qui le lui rendait bien. L'opinion du Paris révolutionnaire fut exprimée, à la première séance parlementaire, lorsque Gaston Crémieux s*écria : « Assemblée de ruraux, honte de la France ! » Paris, fier de son titre de capitale, de ses gloires, de son renom, de sa richesse, a toujours eu la prétention de diriger les destinées de la France ; il. se considère comme souverain et se trouve déchu lorsqu'il. ne peut exercer la souveraineté. L'Assemblée, libre expression de la volonté nationale, représentait légalement l'autorité et n'était point disposée à partager celle-ci avec la ville usurpatrice. On pouvait être certain d'avance que la majorité parlementaire ne tiendrait aucun compte de l'état morbide de Paris ; qu'elle voudrait être obéie, comme c'était son droit ; qu'elle frapperait fort, sans trop s'inquiéter de frapper juste, et qu'elle ne reculerait pas devant telles mesures qui pourraient amener un conflit.
Ce conflit était attendu avec impatience par les chefs d'insurrection restés à Paris ou accourus de province pour utiliser, au profit de leurs rêveries, la plus nombreuse force armée que jamais minorité factieuse ait eue à ses ordres. Dès la chute de l'Empire, cette minorité avait essayé de s'emparer de la garde nationale pour la faire servir à ses projets. A ces gens la guerre n'avait paru qu'un prétexte à violation du pouvoir. « Juillet 1870, dit M. LissagarayS surprit le parti révolutionnaire dans sa période chaotique, empêtré des fruits secs de la bourgeoisie, de conspirailleurs et de vieilles goules romantiques*. » La révo-
* Histoire de la Comtnwie. Bruxelles, 1876, p. 17. ^ A propos du 4 septeuibre, M. Arthur Arnould dit {loc. cit.) : « Depuis six semaines, le parti républicain socialiste attendait, espé-
Jution du 4 septembre n'épura guère ce personnel, mais y adjoignit les orateurs des réunions publiques et les affiliés de la société sans patrie, de ïlnternationale- Peu de jours après Finstallation du gouvernement de la Défense nationale, l'action d'une sorte de gouvernement occulte se faisait sentir dans Paris ; de prétendus conseils de famille, faisant rôle de comités de vigilance, entravaient les ordres de l'autorité, dirigeaient les élections des officiers, cherchaient à dominer dans les secteurs et formaient le groupe d'où le Comité central devait sortir en février 1871. Ce pouvoir habilement dissimulé, mais déjà très fort, ne tendait à rien moins qu'à se substituer au pouvoir accepté ; celui-ci s'avisa, un peu tard, qu'il était le maître, qu'il ne devait pas se laisser systématiquement contrecarrer, et, par décret du' 10 décembre 1870, il prononça la dissolution « des comité^ de délégués établis dans les compagnies et bataillons de la garde nationale », et rétablit les anciens conseils de famille. Sans se disperser, les groupes s'abstinrent d'une ingérence trop directe et attendirent l'occasion de reprendre l'œuvre qu'ils poursuivaient ; cette occasion naquit de la force même des choses, après la capitulation de Paris.
Les hostilités étaient suspendues, tous nos forts se trouvaient en puissance de l'ennemi, les préliminaires de la paix n'avaient point encbre été ratifiés ; on se trouvait entre un gouvernement qui n'était plus et un gouvernement qui n'était pas encore ; les administrations, ne sachant trop à. qui obéir, n'osaient prendre
rait un mouvement. . Nous faisions tous nos efforts pour le provoquer; mais la population, tenue en bride par les députés de la gauche qui se plaçaient comme un tampon entre le peuple et l'Empire, énervée par vingt années de despotisme et de corruption savante, semblait avoir perdu la foi dans ses propres forces et jusqu'au sentiment de sa toute-puissance. »
n LES FORCES DE L'INSURRECTION.
parti dans aucune circonstance ; la désagrégation était générale et Tindécision permanente.
La ville était lamentable à voir : fantassins, cavaliers démontés, marins, francs-tireurs de toute nuance, volontaires de toute couleur, gardes nationaux, gardes mobiles, vaguaient par les rues, les mains dans les poches, le fusil en bandoulière, démoralisés par Tivresse, la défaite et l'inaction. D'après les conventions imposées par l'Allemagne, quelques milliers d'hommes appartenant aux troupes régulières avaient été autorisés à conserver leurs armes ; ceux-là on les choyait ; un mot d'ordre promptement répandu parmi les gardes nationaux de Belleville, de Montmartre, de l'avenue d'Italie, avait fait comprendre qu'il fallait jouer au camarade avec eux, se les rendre favorables, parce que plus tard on aurait peut-être à lutter contre eux, et qu'il était prudent de les attirer à soi. On les menait au cabaret, dans les bons endroits ; on déblatérait contre leurs généraux, on leur expliquait qu'ils avaient été trahis, et, entre deux verres d'absinthe, on leur disait : « N'est-ce pas que vous ne tirerez pas sur vos frères? » Ils répondaient : « Jamais! » A la journée du 18 mars, ils ont tenu parole.
Ce fut dans les premiers jours de février 1871 que l'Internationale, soufflée par Blanqui, jugea le moment opportun pour réunir en un seul faisceau les forces éparses de la garde nationale ; elle allait ainsi se créer une armée qu'elle emploierait à une œuvre perverse, mieux qu'on ne l'avait employée à la défense du pays. On imagina de fédérer entre eux les bataillons qui encombraient le pavé de Paris et de leur laisser ainsi une sorte d'initiative particulière, tout en les soumettant aux ordres d'une autorité centrale. Une réunion préparatoire, tenue le 15 février, fit connaître le but que l'on visait et posa les assises (Je la future
association. Les statuts sont adoptés le 24 février; 114 bataillons avaient adhéré et s'étaient engagés à ne reconnaître d'autre autorité que celle du Comité central, qui dès cette heure est constitué, et devient dans Paris une puissance contre laquelle nul n'est plus en mesure de lutter. Une résolution, qui fut votée séance tenante à l'unanimité, prouve à quels subterfuges on avait recours pour égarer des hommes plus surexcités que malfaisants. On fit appel à leur patriotisme, on leur demanda un dernier, un suprême sacrifice pour l'honneur du pays ; ils s'offrirent par acclamation, sans même se douter que leurs chefs cachaient une arrière-pensée et les trompaient.
On sait qu'en vertu d'un article de la capitulation, l'armée allemande avait le droit d'occuper quelques quartiers de Paris, entre l'époque de la réunion de l'Assemblée nationale à Bordeaux et l'acceptation par celle-ci des préliminaires de la paix, comportant la cession de l'Alsace, celle d'une partie de la Lorraine et le payement d'une indemnité de guerre de cinq milliards. C'est sur ce fait que les rêveurs de république universelle, sans se soucier des amputations que le pays subissait, sans roUgir de se révolter en présence de l'ennemi, c'est sur ce fait que le Comité central machina son stratagème. La fédération de la garde nationale et tous les malheurs qu'elle a produits ont eu pour. acte de naissance cette motion proposée à la réunion générale du 24 février : « Les délégués soumettront à leurs cercles respectifs de compagnie la résolution suivante : Au premier signal de l'entrée des Prussiens dans Paris, tous les gardes nationaux s'engagent à se rendre immédiatement, en armes, à leur lieu ordinaire de réunion, pour se porter ensuite contre l'ennemi envahisseur. » Adopté à l'unanimité. C'est là un sujet qu'il convient d'épuiser par antici-
pation. Que la Commune soit issue du Comité central et de la fédération de la garde nationale, que les mêmes instincts, les mêmes ambitions aient fait agir ces hommes avant comme après le 18 mars, nul n'en peut douter; il n est pas un de leurs actes qui ne Taffirme. Eh bien! le premier soin des membres de la Commune, lorsqu'ils prirent la place laissée vide par les hommes du gouvernement régulier, fut d'essayer de se mettre en communication avec les chefs de l'armée allemande; le général Fabrice et le général von der Thann pourraient en dire long à cet égard.
Paschal Grousset, délégué aux relations extérieures, envoie'Vinot, colonel d'état-major résidant à l'École Militaire, porter au général allemand l'assurance que la Commune fait la guerre à « Versailles » et non point à l'Allemagne ; plus tard il écrit à Bergeret une lettre ainsi conçue : « Mon cher Bergeret, je vous prie, donnez un certain apparat à la démarche que nous faisons auprès du commandant en chef du 5* corps d'armée prussien. Il s'agit de savoir officiellement à quelle date les Allemands évacueront les forts de la rive droite, pour ne pas les laisser prendre aux Yersaillais. C'est par un officier d'état-major, envoyé en parlementaire et suivi au moins d'une ordonnance, ' que la dépêche doit être remise. Salut et égalité. » Le général Von der Thann reçut en effet cette dépêche et dit simplement qu'il n'avait, sur cette question, de réponse à faire qu'au gouvernement siégeant à Versailles. Ce n'est pas tout; lorsque, le 1" mai 1871, Rossel fut nommé délégué à la guerre, il se hâta de faire toute tentative pour entrer en relations avec les Allemands, afin de leur acheter les chevaux réquisitionnés par eux et dont il avait besoin pour improviser quelque cavalerie; cependant on se rappelle que, devant le conseil de guerre qui le jugea, Rossel disait : « C'est l'horreur que m'ins-
pirent les capitulations et la haine que j'ai vouée à l'Allemagne qui m'ont jeté dans Tinsurrection, dès le 19 mars. » 11 serait facile de multiplier ces exemples; ceux-ci suffisent à démontrer que la lutte projetée contre les vainqueurs pénétrant dans Paris était un prétexte destiné à couvrir des projets d'une autre nature. C'est aussi à l'abri du même subterfuge, c'est pour empêcher les Prussiens de s'emparer des canons de la garde nationale, que le Comité central se saisit des pièces d'artillerie, les fit hisser à Belleville, à Montmartre, refusa de les restituer à l'État longtemps après l'évacuation de Paris par les Allemands, et engagea ainsi une lutte qui ne se termina que le 28 mai.
Le Comité central intervient officiellement pour la première fois dans la nuit du 26 au 27 février en transmettant des ordres, qui furent exécutés, aux officiers de la garde nationale de service au VP secteur ; mais il n'avait pas attendu si longtemps pour faire preuve de force et affirmer son action. C'est lui qui, par ses délégués, organisa les manifestations qui défilaient sur les boulevards, se rassemblaient place de la Bastille et circulaient en chantant autour de la colonne de Juillet. Là les gardes nationaux et les soldats débandés fraternisaient, échangeaient des bouquets d'immortelles et saluaient de leurs acclamations le drapeau rouge qu'un marin avait fiché dans la main du génie de la liberté.
Un fait qui paraîtrait impossible chez une nation civilisée, si l'on ne savait que les religions, les philosophies et la morale sont impuissantes à tuer complètement la bestialité qui subsiste dans l'homme, vint démontrer tout à coup aux moins clairvoyants à quels périls Paris allait être exposé. Le 26 février, la foule s'entassait sur la place de la Bastille. Un ancien inspecteur de police, nommé Vincenzini, fut reconnu et dési-
gné ; insulté, frappé au visage, il prit la fuite el parvint à se réfugier dans un débit de tabac de la rue Saint* Antoine; il en fut arraché par des soldats réguliers appartenant aux 21* et 25* bataillons de chasseurs à pied, bataillons formés pendant le siège à Taide d'éléments militaires fort douteux ramassés dans Paris. Vincenzini fut traîné jusqu'au poste, où Tofficier le fit mettre en lieu sûr et ordonna de fermer les grilles. La foule se rua sur le poste, dont le chef tint bon et refusa d'abandonner son prisonnier. Celui-ci fut héroïque ; il dit au chef du poste : « Vous vous feriez massacrer inutilement vous et vos hommes, » et, ouvrant lui-même la grille, il se livra à la populace.
Pendant deux heures, il fut promené autour du piédestal de la colonne, et si cruellement frappé qu'il fut bientôt méconnaissable. On essaya de le pendre, et l'on n'y parvint pas. On lui lia les pieds et les mains, et on le jeta à l'eau. C'était un homme énergique ; « il fallait, a dit un témoin, qu'il eût la force et le courage d'un lion pour être encore capable d'un effort après tout ce qu'on lui avait fait souffrir. » Il réussit à se dégager de ses liens et nagea pour gagner la Seine, car il avait été précipité dans le canal. Courant sur les deux berges, la foule l'accablait de pierres et de briques prises dans un bateau amande au quai ; le pilote d'un bateau-mouche lui lança une bouée qu'il ne put atteindre ; il était affaibli et ne réussit pas à saisir les pieux de l'estacade ; il était près du bord, un homme lui ouvrit la tête d'un coup de gaffe, un autre lui jeta une brique en plein visage; le malheureux >n*avait plus que des gestes inconscients, il flottait plutôt. qu'il ne nageait; poussé par le courant, il s'enfonça sous les barques garées à la pointe de l'île Saint-Louis et ne reparut plus.
On lui avait arraché sa redingote, dans la poche de
laquelle on trouva un portefeuille que Ton visita curieusement. On lut des comptes de dépenses et cette pensée qu'il avait sans doute copiée dans quelque livré de morale religieuse : « Fuyez Tirapie, car son haleine tue, mais ne le haïssez pas, car qui sait si déjà Dieu n'a point changé son cœur ?» — On raconte que M. de Bismarck, causant avec un journaliste américain, dit : « Les Français sont des Péaux-Rouges. » A quoi faisaitil allusion? A la mort des généraux Lecomte et Clément Thomas, aux incendies de Paris, au massacre des otages ou au supplice de Vincenzini *?
Une population capable de commettre ou même de supporter un tel crime est bien près de n'avoir plus la direction de son libre arbitre et a besoin d'être mise en tutelle ; mais les tuteurs n'étaient pas là. Impuissants ou terrifiés, ils laissaient la garde nationale maîtresse de Paris, à la disposition des ambitieux interlopes qui l'exploitaient et qui n'ignoraient pas qu'elle contenait plus de 25 000 repris de justice : c'est le chiffre indiqué à la commission d'enquête par M. Cresson, préfet de police pendant le siège. Le mercredi 1^'mars, quelques corps de troupes allemandes s'installèrent dans le quartier des Champs-Elysées. L'Assemblée nationale, siégeant à Bordeaux, s'était hâtée de voter les préliminaires de la paix; les Allemands quittèrent Paris le 2 mars.
Pendant les vingt-quatre heures que dura cette occu-
* A propos de cet assassinat, M. Arthur Arnould {loc. cil.) dit : < Ce ne furent pas là des actes de violence, mais des actes de jusu tice, qui prouvaient que les citoyens avaient reconquis le sentiment de leur force et de leur droit. » ,Voici dans quels termes le journal V Avant-garde rendit compte du meurtre de.Vincenzini : « Place de la Bastille, il y a eu une émotion qui, paraît-il, a eu de sérieuses conséquences. M. Thiers devrait savoir qu'il n'a pas le droit de surexciter une population affolée de douleur, en se servant contre çUe des mouchards de TEmpire. y
pation, qui ne fut qu'une mince satisfaction d*aniourpropre, la fédération de la garde nationale et le Comité central ne donnèrent point signe de vie et n'inquiétèrent en rien « Tenvahisseur », auquel on était résolu, huit jours auparavant, de livrer un combat à^mort. Le tour était joué; l'armée sociale était réunie, les canons gardés par elle étaient en lieu sûr, et l'on ne pensait même plus à la motion que le 24 février on avait adoptée à l'unanimité. On se contenta de saccager un café où des soldats allemands avaient bu et de brû 1er sur la place de l'Étoile le fumier laissé par leurs chevaux, ce qui fut puéril, aussi puéril que le coup de' pistolet tiré sur l'Arc de Triomphe par un officier prussien.
L'Assemblée nationale n'était point satisfaite ; elle estimait que la capitale de la France se livrait, sous les yeux de l'Allemagne victorieuse, à des exercices peu compatibles avec la dignité d'un grand peuple. Elle eût voulu agir avec vigueur et remettre de Tordre dans cette ruche envahie par les frelons ; mais elle n'avait à sa disposition aucune force sérieuse, et il était dangereux d'engager une lutte dont le résultat paraissait incertain. Ce n'est pas que les motions les plus vives n'eussent leur raison d'être ; mais lorsque l'on disait : Il faut prendre le taureau par les cornes et arrêter tous les membres du Comité central, on ne faisait que donner un conseil, sans fournir les moyens de le mettre à exécution.
La fédération de la garde nationale espérait bien que l'Assemblée viendrait siéger à Paris, ce qui eût permis de la jeter promptement à la Seine; mais l'Assemblée, se rappelant certaines* datés présentes à toutes les mémoires, décida, le 10 mars, qu'elle se réunirait à Ver-
ûUes. La déception fut grande dans la tribu révolunaire ; comme toujours, on cria à la trahison et
l'on colporta un nouveau mot d'ordre : T Assemblée est monarchiste, elle veut étrangler la république et proclamer un roi. Il n'y eut pas un fédéré qui n'acceptât cela et ne se préparât à la lutte. Le même jour, l'Assemblée adopta une loi maladroite qui prouve à quel point elle ignorait les souffrances du commerce parisien, ou combien elle était résolue à n'en point tenir compte. Une série de décrets avait prorogé l'échéance des billets de commerce; l'Assemblée voulut que les billets échus le 13 novembre fussent exigibles le io mars. C'était mettre les petits négociants, si nombreux à Paris, dans l'impossibilité de faire honneur à leur signature, et c'était en outre indisposer des gens influents dans leur quartier, dévoués à la tranquillité dont ils ont besoin, et prêts à combattre pour le maintien de l'ordre. Ce décret, dont le résultat économique le plus clair se note par un nombre prodigieux de protêts^ signifiés du 13 au 17 mars, vint en aide au Comité central ; s'il ne lui donna pas de partisans, il diminua du moins le nombre de ses adversaires, lorsque l'on battit le rappel dans la matinée du 18 mars.
On avait adopté déjà une autre décision non moins périlleuse : un décret du 16 février supprimait la solde à tous les gardes nationaux qui, pour la conserver, n'en feraient pas la demande avec pièces à l'appui. C'était trancher brusquement une délicate question, (t'était dédaigner les leçons de notre histoire contemporaine, et oublier que la suppression subite de la paye des ateliers nationaux en 1848 nous avait valu l'insurrection de Juin. Après la guerre , en février , en mars 1871, la population de Paris était fort malheureuse ; nul travail régulier, peu d'ateliers ouverts, et des habitudes de paresse auxquelles il était difficile de renoncer du jour au lendemain. 11 eût été sage, il eût été
patriotique de faire un sacrifice d'argent, de continuer la solde pendant deux mois encore et de ne pas promettre la misère à des gens qui croyaient sincèrement s'être dévoués au salut du pays. C'eût été fort onéreux pour le trésor public ; mais en regard de ce que la Commune a coûté, c'eût été une louable économie. Du 18 mars au 22 mai, combien n'avons-noûs pas entendu d'hommes, auxquels nous reprochions de servir cette 'mauvaise cause, nous répondre : « Vous avez raison*, mais il faut vivre, et j'ai ma solde ! »
Le désarmement de la garde nationale n'était qu'une question d'argent. En 1848, après la révolution de Février, les blanquistes inondèrent Paris d'affiches : « Citoyens, conservez vos armes ; la réaction relève la tète, vous aurez bientôt à vous en servir contre elle. » Ces armes étaient nombreuses; on avait pillé les casernes et désarmé les troupes. Le gouvernement provisoire fit preuve d'esprit : il promit cinq francs par fusil, deux francs par sabre, un frsfnc par baïonnette que l'on rapporterait aux mairies ; huit jours après, les dépôts avaient plus d'armes qu'on ne leur en avait enlevé, car beaucoup de gardes nationaux besoigneux avaient restitué les fusils que le capitaine d'armement leur avait remis pour faire leur service.
Nul doute qu'en mars 1871 la population parisienne n'eût d'abord regimbé ; elle eût certainement prêté Toreille aux ordres du Comité central ; mais peu à peu, la pénurie aidant, bien des fusils seraient rentrés, et des canons aussi. Le 19 mars, dans la soirée, nous avons vu acheter une mitrailleuse gardée par des fédérés ; pas trop cher : 75 francs I Quelques . milliers d'énergumènes se seraient refusés à toute transaction et auraient voulu « vaincre ou mourir » ; on les aurait vaincus avec plus de facilité et moins d'incendies. Le département de la Seine avait fourni 21 000 mobiles
€pii ne furent pas toujours des soldats exemplaires ; le camp de Châlons et les avant-postes sous Paris en surent quelque chose. Le 7 mars, on leur mit dix francs dans la main, et on les congédia ; ils burent les dix francs et se réunirent aux fédérés.
Par le meurtre de Vincenzini, on voyait clairement que Ton se trouvait en présence d une population capable de tout ; par certains faits de révolte ouverte, on pouvait comprendre que les officiers de la garde nationale ne reconnaissaient plus qu'un seul pouvoir : celui qui émanait d'eux-mêmes. Un jeune homme de vingt et un ans, nommé Lucien Henry, un peu modèle, un peu ouvrier fabricant de mannequins pour les artistes, un peu peintre, tout à fait déserteur, grand orateur des clubs du quartier Montparnasse pendant le siège, fut élu, le 11 mars 1871, chef de la légion du XIV^ arrondissement. Chargé de faire de la propagande révolutionnaire dans son quartier, il s'installa en permanence dans un poste qu'il établit chaussée du Maine, n"* 91. Là, entouré de ses officiers et de ses gardes, ne relevant que du Comité central, il refusa de se soumettre à toute autorité constituée. Le commissaire de police, le maire, interviennent directement et vainement auprès de lui ; à toutes les observations qu'on lui adresse, il répond : « J ai la force pour moi, et j'en userai. » 11 fait afficher des placards dans lesquels il demande, au nom du peuple, que la souveraineté de la garde nationale soit maintenue dans toute son intégrité.
Un mandat d'arrestation est enfin lancé contre lui le 17 mars; c'était bien tard. Lucien Henry ne s'en soucia guère ; il fut quitte pour doubler ses gardes et ne sortir qu*entouré d'une escorte. Le lendemain, il préside à la construction des barricades, qu'il arme de canons, et fait incarcérer les commissaires de police de Son arrondissement. Cet Henry fut « le général Henry » . Son pre-
mier acte d'ingérence dans la direction des affaires publiques est à noter; le 30 mars, il a publié Tordre que voici : — Faire arrêter tous les trains se dirigeant vers Paris, Ouest-Ceinture ; mettre un homme énergique avec un poste, jour et nuit : cet homme devra avoir une poutre pour monter la garde ; à l'arrivée de chaque train, il devra faire dérailler, s'il ne s'arrête pas. -r- La phrase est peu grammaticale, mais elle fut comprise, et l'on se conforma à l'ordre qu'elle contenait.
Le fait d'un chef de corps élu volontairement réfractaire et n'obéissant qu'aux injonctions d'un pouvoir occulte ne fut point, isolé, et l'on pourrait citer un grand nombre d'actes semblables qui se produisirent sur tous les points de Paris depuis la formation du Comité central. C'était une preuve que bien du temps déjà avait été perdu, qu'il n'en fallait plus perdre et que l'heure était venue d'entrer en négociations ou en lutte contre un parti révolté qui se fortifiait de jour en jour. En effet, sans compter diverses places d'armes établies et bien gardées dans Paris, les quartiers élevés de Belleville et la butte Montmartre, pourvus de canons et de munitions, étaient à cette heure de véritables forteresses. La partie administrative du gouvernement semblait pleine de quiétude et regardait ces préparatifs de défense ou d'attaque comme un enfantillage sans gravité. Le secrétaire général d'un ministère disait en souriant : « Leur artillerie n'est composée que de lunettes, car leurs canons n'ont pas de percuteur. — Mais, lui répondit-on, le premier serrurier venu pourra leur en faire. — Bah ! répliqua-t-il, ils n'y penseront pas. » Ils y pensèrent, et la population de Paris commençait à s'inquiéter d'un état de choses qui entretenait l'agitation, prolongeait le chômage, et menaçait d'aboutir à la guerre civile.
Le Comité central ne s'endormait pas ; il était décidé
à livrer bataille, car il sentait bien qu'il avait en main des forces inespérées. Ces forces, il les augmentait sans relâche ; il attirait à lui les soldats isolés appartenant aux corps francs qui avaient battu l'estrade en province pendant la guerre ; il se recrutait ainsi d*un grand nombre d'hommes dénués de préjugés, pour qui le temps des troubles est un temps de prédilection. Cependant quelques journaux demandaient, non sans raison, pourquoi Ton ne cherchait pas à rétablir Tordre menacé. Comme en France on excelle à la rhétorique, on appelait la butte Montmartre « le mont Aventin de l'émeute » . Ce souvenir du De vlris n'éclaircissait pas la situation, qui semblait devenir de plus en plus sombre.
Les journaux révolutionnaires soutenaient un thème dont l'absurdité ne les choquait pas : « Les canons, ayant été payés à l'aide de cotisations recueilliies parmi la population parisienne, appartiennent en droit à celleci ; » argumentation qui équivalait à dire que le matériel de l'État appartient à la population, parce que le matériel de l'État est payé par la population. Des articles violents étaient échangés de part et d'autre dans les journaux; des députés harcelaient le gouvernement et le suppliaient d'en finir, coûte que coûte. Les fédérés ricanaient en disant : « On veut nos canons ; eh bien ! qu'on vienne les prendre ! »
On raconte que, vers cette époque, M. Saint-Marc Girardin, sollicité par plusieurs de ses collègues de l'Assemblée nationale, fit une démarche auprès de son vieil ami M. Thiers, alors chef du gouvernement, afin d'obtenir (juelques éclaircissements sur la conduite que le ministère comptait tenir dans cette circonstance. En sortant de la conférence, qui fut assez longue, M. Saint- Marc Girardin aurait dit à ses amis : « J'ai vu M. Thiers; il ne sait pas ce qu'il veut, mais il le veut énergiquenient. » Nous ignorons si cette parole a été prononcée,
mais elle peint au vif l'espèce d'irritabilité indécise dont les esprits les meilleurs étaient alors atteints. Tout le monde sentait que l'heure de l'action était proche, et nul ne savait quelle action il convenait d'engager.
Enfin, après des attermoiements dont l'avenir pénétrera peut-être le mystère, on se décida à agir. Dans la soirée du 17 mars, les chefs de corps furent réunis au Louvre, chez le général Vinoy, gouverneur de Paris, et ils reçurent communication des opérations militaires qu'ils devaient diriger dans la matinée du lendemain. On connaît cette aventure dont le résultat dépassa toutes les craintes des conservateurs et toutes les espérances des révolutionnaires : engagement de troupes; retard dans l'envoi des attelages ; premier succès immédiatement suivi de la débandade des soldats, noyés au milieu d'un flot de population que l'on n'avait pas su maintenir à distance ; assassinat du général Lecomte et de Clément Thomas, massacrés à Montmartre, rue des Rosiers, dans une maison où le comité de vigilance du XVIII® arrondissement, fondé le 4 mars S avait souvent tenu séance.
A midi, nul espoir ne subsistait ; la journée était perdue. M. Thiers se rappelant que le feld-maréchal Windischgraetz avait repris Vienne de haute lutte eit 1848, après en avoir été chassé, fit transmettre ordre à toutes les administrations d'avoir à se rallier â Versailles, où le siège du gouvernement allait s'établir en permanence. Lui-même s'y rendit après avoir prescrit l'évacuation des forts du sud et la concentration à Versailles de la brigade Daudel, ce qui impliquait l'abandon du Mont-Valérien. Cet ordre verbal fut répété et écrit par lui au moment où il allait traverser le pont de Sèvres. La retraite administrative fut rapide; le soir,
* Ce comité avait déclaré qu'il défendrait ses canons contre tous ceux, quels qu'ils fussent, qui tenteraient de s'en emparer.
LE COMITÉ CENTRAL. 3à
tous les services, privés de leurs chefs, étaient désorganisés; Paris, sans police, sans armée, sans gouvernement, était livré aux émeutiers.
Si M. Thiers fut surpris de sa défaite, le Comité central ne fut pas moins étonné de sa victoire ; plus d'un vainqueur Ta dit : « Nous ne savions que faire et nous étions fort embarrassés ^ » C'était cependant le Comité central qui avait mené la journée. N'ayant rien prévu des événements qui le prenaient à l'impro- Yiste, il se réunit dans une salle d'école, rue Basfroi, n® 11, et Ton avisa aux mesures propres à neutraliser la tentative du gouvernement, qui livrait bataille pour reprendre des canons dont il n'aurait jamais dû se dessaisir. Bergeret, envoyé à Montmartre, Varlin à BatignoUes, devaient faire leur jonction, marcher sur la place Vendôme et s'y barricader, après s'être emparés des états-majors; Faltot, passant derrière l'École Militaire et les Invalides, avait pour mission d'occuper les miilistères de la rive gauche, l'hôtel des télégraphes, et de donner la main à Varlin et à Bergeret par le Carrousel ou pajr la place de la Concorde, de façon à commander la rue de Rivoli; Duval, posté au Panthéon, avait à prendre possession de la Préfecture de police, tout en laissant un détachement au parvis Notre-Dame, de façon à favoriser le mouvement de Pindy sur l'Hôtel de Ville, qu'Ekides aurait attaqué après avoir pris la caserne Napoléon, pendant que Brunel s'y serait présenté par la rue Saint-Martin.
Ce plan réussit, non pas parce qu'il était habilement
* Jourdô a dit : «c Le Comité ne se serait jamais douté que nous puissions avoir Paris en si peu de temps ; le soir nous étions à nous demander ce qu'il fallait faire ; nous ne voulions pas nous emparer de l'Hôtel de Ville ; neus voulions faire des barricades ; nous avons été très embarrassés de notre autorité. » (Enquête parlementaire *wlei%mars, déposition de M. Ossude.)
combiné, mais parce que Paris, dégarni de troupes, abandonné dé ses autorités légales, ne put opposer aucune résistance. Les fédérés, tout victorieux qu'ils fussent, marchèrent avec prudence ; ils n'occupèrent l'Hôtel de Ville, la Préfecture de police, leur principal objectif, qu'assez tard dans la soirée, lorsque les chefs de service et la majeure partie des employés s'étaient déjà retirés. Il faut croire que la retraite avait été très précipitée, car un jeune officier d'état-major, resté à Paris, ne put trouver personne, le soir du 18 mars, au ministère de la guerre pour recevoir le mot d'ordre ; un garçon de bureau, qui par hasard le savait, put le lui transmettre. Paris, déserté par le gouvernement de la France, appartenait au sans-culottisme ; « or, a dit Proudhon , le sans-culottisme est la dépression de la société. ))
Dans la dernière quinzaine de février, au moment où l'on s'épuisait en manifestations tapageuses, un moraliste avait dit : « Ce peuple est malade d'une bataille rentrée; il faudra qu'elle sDrte. » En effet, elle allait sortir. La lutte fut terrible ; on eût pu se croire revenu aux plus mauvais jours des guerres de religion ; on cherchait moins à se vaincre qu'à s'exterminer. Vincenzini noyé, les généraux Lecomte et Clément Thomas assassinés, disaient assez à quoi l'on pouvait s'attendre. Toute prévision fut dépassée.
Quelques gardes nationaux, respectant la légalité et ayant pitié de la France, des hommes paisibles, redoutant les malheurs dont Paris allait être accablé, voulurent faire un acte suprême de conciliation et arrêter l'effusion du sang qu'ils prévoyaient. Sans armes, précédés d'un drapeau tricolore, ils se dirigèrent, par la rue de la Paix, vers la place Vendôme, occupée par les 80**, 176* et 215*' bataillons, armée de canons et commandée par un certain général du Bisson, immédiate-
ment placé sous les ordres de Bergeret. La manifestation était absolument pacifique; elle criait: « Vive la paix ! vive Tordre ! vive l'Assemblée I » Elle fut accueillie par une fusillade à bout portant : treize morts et de nombreux blessés apprenaient à la partie saine de la population parisienne que tout espoir de modération était à jamais brisé. Le Comité central décréta que les assassins de la place Vendôme avaient bien mérité de la patrie, et le gouvernement réfugié à Versailles, l'Assemblée nationale, tous les honnêtes gens, furent désespérés en comprenant dans quelle voie on allait être obligé de marcher.
Paris, sûr de vaincre, Versailles, voulant affirmer sa ferme volonté de reconquérir la capitale de la France, avaient hâte d'en venir aux mains. Le 2 avril, des fédérés et des troupes de ligne se trouvèrent face à face dans l'avenue de Courbevoie. Avant d'ouvrir le feu on voulut encore, malgré tant de déceptions, essayer de ramener les insurgés à la sagesse et au respect des lois. M. Pasquier, chirurgien en chef de l'armée, revêtu de son uniforme, portant la croix de Genève au bras et au képi, s'avance en parlementaire; il est immédiatement tué. Dès lors la guerre fut sans merci. Le 3 avril, la Commune veut marcher sur Versailles et faire celle fameuse opération dont le lieutenant de marine Lullier, un de ses généraux, a dit : « Au point de vue politique, cette sortie était insensée; au point de vue militaire, elle était au-dessous de toute critique. » A Châtillon, le général Duval est pris et fusillé sur place; .Flourens, dont les troupes étaient en débandade, se réfugie chez un aubergiste près du pont de Chatou; il est découvert et reconnu au moment où il changeait de costume; un capitaine de gendarmerie lui fend la tête d'un coup de sabre. L'armée régulière se conformait aux exemples que les fédérés lui avaient donnés. De
part et d*autre, ce fut une guerre fraternelle : Et solita fratrihus odia, a dit Tacite.
On allait voir ce que peut faire un peuple sans mesure et sans instruction, lorsqu'il est livré à lui-même et qu'il se laisse dominer par ses propres instincts. L'intérêt de ceux qui avaient saisi la direction de ses destinées était de le surexciter, de l'amener à 'ce paroxysme inconscient où l'homme redevient la bête féroce naturelle. Comme le combat devait être à outrance, on exaspéra les combattants jusqu'au délire; on ne leur ménagea rien, ni les mensonges, ni les menaces, ni les flagorneries, ni l'argent, ni l'eau-de-vie. Pendant deux mois Paris fut en proie à l'ivresse furieuse. Ce que le Comité central avait fait secrètement, la Commune le faisait en quelque sorte avec la sérénité que donne la satisfaction du devoir accompli. Pendant que la tourbe se ruait à des batailles auxquelles elle finissait par prendre goût, ses deux maîtres se disputaient et cherchaient à s'arracher le. pouvoir.
Des élections avaient été ouvertes ; une apparence de légalité consacrait la Commune, qui avait cru prendre la place du Comité central. Celui-ci s'était solennellement engagé à se retirer lorsque (r le peuple souverain aurait parlé » .Le peuple souverain parla, — il eût mieux fait de se taire, — et le Comité central n'abdiqua ni ses prétentions, ni la direction occulte qu'il aimait à exercer, spécialement sur les choses de la guerre. Le conflit fut permanent; on essayait de le dissimuler, il n'en éclatait pas moins. Pour mettre tout le monde d'accord sous une égale oppression, on revint, lel" mai,à cette vieillerie du Comité de salut public. Cela n'arrangea pas les choses: comité de salut public, comité d'artillerie, comité des barricades, comité des subsistances, comité d'approvisionnements militaires, comité de sûreté générale, comité central, comité de toute
LE COMITÉ CENTRAL. 3î)
nuancé et comité de toute défroque, se jalousaient, se haïssaient, et allaient commencer h « s'épurer », lorsque la France rentra à Paris.
Ces dissentiments eurent le bon résultat de rendre la défense incohérente, mais ne descendirent jamais jusqu'aux fédérés, qui s'en souciaient peu et ne se préoccupaient guère que de l'abondance des distributions de vivres. « Pour une grande partie du peuple, la révolution n'est qu'un opéra. » Ce mot de Marat nous est souvent revenu à la mémoire, lorsque nous regardions les évolutions des troupes de la Commune. Le spectacle que Paris offrait alors était désespérant. En haut, des vaniteux, arrivés aux accidents tertiaires de l'envie purulente ; en bas, des êtres violents prêts à tous les méfaits; au milieu le troupeau des moutons de Panurge, êtres indécis, mobiles, sans résistance contre les passions qui les harcèlent, sans propension au mal, sans attrait vers le bien, obéissant machinalement et ne comprenant rien aux événements dont ils sont enveloppés, sinon qu'ils ont une bonne paye, beaucoup de vin et trop d'eau-de-vie.
Les actes les moins justifiables ne soulevaient pas les consciences et trouvaient même des approbateurs. Le 19 avril, on afficha cette sanie sur les murailles de Montmartre : « Attendu que les prêtres sont des bandits et que les églises sont des repaires où ils ont assassiné moralement les masses en courbant la France sous la griffe infâme des Bonaparte, Favre et Trochu, le délégué civil des Carrières près l'ex-préfecture de police ordonne que l'église^ Saint-Pierre-Montmartre soit fermée et décrète l'arrestation des prêtres et ignorantins. Signé : Le Moussu. » Si la population restait indifférente à ces brutalités, elle acceptait avec confiance, et sans raisonner, toutes les sornettes qu'on lui débitait. Pour l'entretenir dans la haine de Versailles
et des Versaillais, comme l*on disait alors, il n'est bourdes surprenantes qu'on ne lui ait fait avaler. L'armée, que l'on combattait aux avant-postes, était composée de sergents de ville, renforcée par les chouans de Charrette et de Cathelineau, marchant sous un drapeau blanc, aux cris de vive Henri V ! Les séminaristes et les frères de la doctrine chrétienne s'étaient enrôlés, après avoir fait vœu de rétablir le droit de jambage ; les paysans, ralliés sans exception au système communal de Paris, recevaient à coups de fourche les soldats qui se rendaient aux ordres des assassins de Versailles; les marins avaient exterminé deux régiments de ligne à coups de hache. Pendant que l'on trompait ainsi les badauds fédérés, on ne savait qu'imaginer pour flatter leur orgueil. Félix Pyat écrivait sans rire dans le Vengeur que le Paris de la Commune était « l'Éphèse du progrès, la Mecque de la liberté, la Rome de l'humanité » . Cet encens grossier, ces cancans de portières pénétraient les esprits incultes, s'y gravaient, mettaient les haines en ébullition et ne furent pas sans exercer d'influence sur l'emportement et la durée de la lutte.
Cette lutte, nous n'avons pas à la raconter ici ; cependant nous devons dire, pour en expliquer la longueur, de quels éléments de résistance l'insurrection disposait après sa victoire du 18 mars, éléments considérables qui lui permirent de soutenir deux mois de combats et la bataille des sept jours dans Paris. Son artillerie était forte de 1047 pièces, représentées par vingt-sept types différents, ce qui la neutralisa parfois en produisant des confusions dans la distribution des munitions. Défalcation faite des pièces utilisées aux postes avancés, aux forts et au mur d'enceinte, 726 furent employées dans les rues lorsque les troupes régulières eurent enfin pénétré dans Paris. La cavalerie
était nulle et ne compta jamais plus de 449 chevaux; en revanche l'infanterie était très nombreuse. Vingt légions, composées de 254 bataillons, se divisaient en portion active et en portion sédentaire; la première mettait en mouvement 5649 officiers et 76 081 soldats; la seconde formait un effectif de 106 909 hommes commandés par 4284 officiers, ce qui produit un total dépassant 191 000 hommes, d'où il convient de déduire une trentaine de mille individus qui surent toujours échapper au service. En résumé, la Commune eut une armée de 140 000 à 150 000 combattants, qu'elle dirigea tant à l'extérieur qu'à l'intérieur de Paris ^
A cette masse on doit ajouter vingt-huit corps francs, libres d'allure, agissant selon la fantaisie du moment et n'obéissant à personne. Leur contingent variable s'élevait, vers le milieu du mois de mai, au chiffre de 10 820 partisans, guidés par 510 officiers. Il y eut là des gens de toute provenance et de toute catégorie, qui choisissaient les dénominations les plus extraordinaires : turcos de la Commune, éclaireurs de Bergeret, enfants de Paris, enfants du Père Duchêne, enfants perdus, lascars, tirailleurs de la Marseillaise, volontaires de la colonne de Juillet et vengeurs de Flourens, que le peuple appelait — ô foule ingrate ! — les vengeurs de Florence.
* D'après un renseignement que l'on peut croire exact, les arsenaux, lors du désarmement de Paris, à la fin de mai 1871, auraient reçu 285 000 fusils Chassepot, 190 000 fusils dits à tabatière, et 14 000 carabines Ënûeld : donc près de cinq cent mille armes à feu et à répétition. Je ne donne ce chiffre qu'avec réserve, car toutes les armes à feu ayant été, par mesure de prudence, immédiatement expédiées en province, il est très difficile d'en connaître le nombre positif.
« Quand je serai .roi! » — Arbitraire. — Les sectaires. — On arrêté de CtiailesRiel. — Mise en liberté des criminels. — Divers ordres d'écrou. — Privé de nourriture. — Erreur. — Raoul Rigault. — Le jugemeat par les impairs. — Raoul Rigault policier. — « Bonsoir, Rigaultl > — « Je ne vous ferai pas grâce. » — La rue Hya-Michel. — « Artilleur en chambre. » — Raoul Rigault à la Préfecture de police. — Procureur général de la Commdhe. — Intempérance. — Note de restaurateur. — Comptabilité. — Décoration projetée. — Théophile Ferré. — « Inconvénient d'une petite taille et des ridicules. » — Les origines' de Ferré. — Exécuteur des hautes œuvres de la Commune. — Sa fuite, son arrestation, sa mort. — Hurler avec les loups. — Raoul Rigault et Théophile Ferré mènent le branle des cruautés de la Commune.
Au lendemain d'une insurrection victorieuse, toujours faite au nom de la liberté, nul ne se dit : « Je suis libre, » mais chacun dit : « Je suis le maître. » Il y a longtemps que Lamennais a énoncé cette vérité, lorsque, dans ses Pensées, il écrivait en 1841 : « Nul ne veut obéir et tous veulent commander. Demandez au républicain son secret : son secret est le pouvoir, le triomphe de son opinion et de son intérêt; il se dit : Quand je serai roi ! c'est là sa république. » Les gens de la Commune ont à cet égard dépassé toute limite; chacun s'était emparé d'une portion de l'autorité brisée entre les mains du gouvernement légal, et, sous prétexte de se montrer révolutionnaire, agissait selon sa propre fantaisie. Cette part d'autorité n'était employée qu'à des actes arbitraires, à deifs arrestations, dont le plus souvent les motifs échappent à toute perspicacité. Cela éclate fivec évidence lorsque l'on parcourt le registre d'écrou du Dépôt près la préfecture de police. Il y a émulation parmi ces maîtres ; chacun veut signer son papier, appliquer son cachet et faire acte (}e dictateur,
On reste surpris à voir la quantité et même la qualité des personnages qui s'arrogent le droit de supprimer la liberté individuelle. Aucun des membres du Comité central, aucun des membres de la Commune ne se faisait faute de parafer des lettres de cachet; les délégués au ministère, le commandant de la place de Paris, les commandants militaires de chaque arrondissement, le procureur de la Commune et ses substituts, les employés de la préfecture de police, les juges d'instruction (pris dans les ateliers de menuiserie, comme Genton; sur les bancs du collège, comme du Barrai), les commissaires de police et les officiers de paix ne demeuraient pas en reste pour ces œuvres de prévarication. En outre, chaque arrondissement avait un comité administratif, distribué en comités de surveillance qui nommaient des délégués ; délégués, comité de surveillance, comité administratif, libellaient à Tenvi des ordres d'incarcération. Ce n'est pas tout : la division de Paris en secteurs subsistait; les chefs élus de la garde nationale en étaient les maîtres ; non seulement ils faisaient emprisonner qui bon leur semblait dans la maison disciplinaire attribuée à chaque secteur, mais ils dirigeaient les gens arrêtés sur telle prison qu'il leur plaisait de désigner. A quelques-uns de ces chefs de légion, il n'était pas prudent de résister; Sérizier a terrifié, pendant la durée de la Commune, la zone parisienne qui correspondait à la base du neuvième secteur; il dominait de la sorte sur la prison de la Santé, et ce n'est pas sa faute si les otages en sont sortis vivants.
La brutalité des ordres est inexplicable. Charles Riel, chef du bureau des passeports à la préfecture de police, prend, le 17 avril, un arrêté qui est un spécimen des aberrations de cette époque : « Nous, délégué civil, agissant en vertu des pouvoirs qui nous sont
confiés : attendu que la loi défend de sortir de Paris à tout individu de dix-neuf à quarante ans... Ordonnons: Tous les chefs de postes devront mettre à la disposition de nos sous-délégués toutes les forces disponibles des postes, sur un simple avis des sous-délégués... Tout individu qui voudra résister sera au besoin passé par les armes, séance tenante ^ » Si l'on était sévère, — on vient de voir à quel excès, — pour les honnêtes gens qui fuyaient devant la nécessité de servir la Commune, on était d*une indulgence maternelle pour les malfaiteurs. — Jean-Marie Ollivier est condamné, par jugement correctionnel du 8 janvier 1871, à six moi^ de prison pour vol et outrage aux agents de la force publique; l'avènement de la Commune le trouve à la prison de Sainte-Pélagie ; il en sort d'après l'ordre textuel que voici : « Ordre de lever l'écroue du nomme le Ollivier Jean Marie condane pour avoir voile dû bois de chauffage sur les boulevards, chose pour moi insinifiante. Le commandant de place : Ré vol. Ordre démettre en liberté : E. Du val (sans date). » La mise en liberté arbitraire des détenus criminels est un fait qui se reproduisit souvent pendant la Commune; nous aurons à le signaler.
On sait que tout mandat d'arrestation doit contenir le motif d'icelle : c'est une garantie pour le détenu et une responsabilité pour l'agent de l'autorité qui ordonne l'incarcération. Sous la Commune, on a changé tout cela. Les mots sans motifs reviennent constamment sur les ordres d'écrou; parfois les motifs sont dérisoires : « Suspect, — soupçonné d'être bedeau, — affaires politiques, — a lacéré les affiches, — allait
* Voir Pièces justificatives, n? 2. Je dis ici une fois pour toutes '\ue je ne cite pas une pièce dont je n'aie la minute originale sous les yeux ; mon travail est exclusivement fait sur documents holographes.
ramasser les blessés (Michel Àllard, 4 avril), — a lâché les eaux de la Vanne pour noyer les gardes nationaux (Dufaux, chef égoutier), — intelligence avec Versailles. » Sibert, Nicolas, 3 avril, « venait de Tarbes et allait à Sèvres, où il demeure. » — Ganche, 4 avril, « pour avoir dit que la garde nationale battait en retraite. » — Lemoire, Arthur, « pour n avoir pas payé son tailleur, qui ne lui a pas livré ses effets. » — Moléon, 5 avril, « curé de Saint-Séverin. » Hédeline, Alphonse, « pour avoir cousu des papiers dans le dos du gilet du neveu de M. le curé ci-dessus. » — Chrétien (Louis), 6 avril, « laissé partir son fusil par imprudence, blessé personne. »
Cette litanie d'insanités pourrait être indéfiniment continuée. Au président Bonjean, qui se plaignait d'avoir été arrêté, Raoul Rigault répondit : « Nous ne faisons pas de la justice, nous faisons de la révolution. » Eh non ! pas même ! on était inepte et méchant, voilà tout. Ce que nous venons de citer ne serait que bouffon, si les gens incarcérés en vertu de pareils ordres n'avaient cruellement souffert; mais voici qui est odieux : « Cabinet du préfet de police; Paris, le 3 avril 1871. Citoyen directeur (du Dépôt), veuillez mettre au secret et ne pas donner de nourriture audie détenu Lacarrière, Jean-Louis, mégissier, avant qu'il eût fait des aveux. Pour le commissaire spécial, l'officier de paix : Flux Herry. » — La Commune s'est toujours distinguée par un mépris hautain pour l'orthographe, la grammaire et la légalité ; les pièces manuscrites échappées aux incendies en sont la preuve.
11 se commettait parfois d'étranges erreurs, et, à ce i
sujet, nous prions le lecteur de nous permettre de |
lui parler d'un fait personnel qui vient à l'appui de j
notre assertion. Nous possédons une pièce ainsi conçue : « Ordre du Comité de salut public de conduire à Mazas à
46 LES FORCES DE L'INStlRRECTION.
le sieur Maxime Du Camp. Signé : G. Rakvier; Ferd. Ganbon ; et plus bas : Ordre au directeur du Dépôt de recevoir le citoyen Ducamp, arrêté par ordre du Comité de salut public ; signé : A. Regnard. » Le tout agrémenté de trois timbres, dont deux rouges et un bleu *. Au lieu de mettre la main sur Tindividu désigné, on s'empara, au coin de la rue de Rivoli et de la place de THôtel-de-YiUe, d'un membre du Comité central, nommé Alphonse Ducamp, dont l'existence avait jusqu'alors été ignorée de son homonyme et qui fut écroué au Dépôt de la préfecture de police, où Th. Ferré vint lui annoncer qu'il serait fusillé le lendemain. L'approche de l'armée française permit à ce malheureux de s'évader. Nous avons pu signaler cette erreur, dont la preuve est entre nos mains; mais combien d'autres, qui peut-être ont eu un dénoûment irréparable, sont et resteront inconnues I
Ainsi que nous l'avons dit, chacun, jouant au dictateur, semblait tenir à honneur de remplir les geôles ; mais, entre tous, deux hommes, qu'il faut faire connaître, ont joué les premiers rôles dans cette tragicomédie. Tous deux, sans autre énergie que celle qui résulte d'une absence radicale de moralité, sans autre instruction que celle que l'on ramasse dans les bras.* séries et les cabarets, ont été les metteurs en œuvre des illégalités de la Commune. L'un est Raoul Rigault, l'autre est Théophile Ferré : deux jeunes gens de vingtcinq ans environ, qui firent le mal par amour du mal.
Raoul Rigault était un lourd garçon^ débraillé^ de chevelure et de barbe incultes, solide des épaules, bas sur jambes, myopcj l'œil ferme, le nez impudent, la bouche sensuelle, assez épris de bon vin^ parlant^
Voir e fac-similé aux Pièceè juslificatives^ n!* 3.
criant, gesticulant, se bourrant le nez de tabac, étonnant les novices par sa faconde, presque célèbre dans le quartier des Écoles et très apprécié des filles de bas étage. Demi-étudiant, demi-journaliste, sans courage au travail, sans talent d'écrivain, répétant comme vérités acquises les niaiseries ramassées dans Y Ami du peuple et dans le Père DuchênCy il passait pour fort parce qu'il était grossier, pour énergique parce qu'il était cruel, pour intelligent parx;e qu'il était hâbleur. Quelques coiidamnations « obtenues » vers la fin de l'Empire, pour des articles publiés dans une de ces petites feuilles éphémères que l'on appelait alors les journaux « de la rive gauche », lui permirent d'être un peu « martyr ït et de rêver vengeance, au nom de ses principes outrar gés par « les sicaires de la tyrannie ».
11 était le promoteur des minces émeutes du quartier latin, des troubles d'amphithéâtre, racolait des turbulents, et, menaçant du doigt ceux qui refusaient de le suivre, il leur disait : « Toi ! j'aurai ta tête. » Il avait inventé un nouveau mode de justice, qu'il appelait « le jugement par les impairs » : les pères eussent été jugés par leurs fils, les gendarmes par les détenus, les officiers par les soldats, les magistrats par les condamnés ; la guillotine lui paraissait lente et arriérée, il la remplaçait par une batterie électrique qui pouvait facileïttent tuer cinq cents réactionnaires en une minute. On riait de ces boutades, on croyait à trop de jeunesse qui s'épanchait en violences de langage ; ce petit homme charnu racontait tout haut ses rêves; il a su les réa» User*.
11 était le chef d'un groupe peu nombreux qui ne i*econnaissait qu'un maître^ celui qu'on appelait familièrement le vieux, c'est-à-dire Blanqui. Or Blanqui
^ Le père de Raoul Rigault s'est siiibidé, à Paris, le 12 mai 1878.
savait à quoi s*en tenir sur Rigault et disait de lui : « Comme homme, ce n'est qu'un gamin ; mais c'est un policier de premier ordre. » Le fait était vrai. Raoul Rigault avait l'intuition de la police, et il est certain que s'il eût vécu, il eût cédé à sa passion dominante et serait devenu agent secret, semblable aux braconniers qui se font gardes-chasse. Il avait fait une étude particulière des inspecteurs de la Préfecture; il connaissait ceux des mœurs, ceux de la sûreté, ceux des garnis, ceux des brigades de recherche ; il redoutait surtout ceux du contrôle dirigé par M. Marseille et excellait à déjouer ceux de Lagrange, qui était chargé du service politique de la Préfecture de police. Sa grande joie était de suivre ceux-ci, de les « filer », de lier conversation avec eux, de les conduire dans quelque brasserie du quartier et de les griser.
Il ne pouvait suffire seul aux exigences de sa propre police, il façonnait des élèves et commandait une sorte de brigade volante qui bien souvent a contrebattu la police régulière. Sa principale préoccupation était de faire connaître à ses acolytes les agents secrets qu'ils avaient à redouter; pour cela, il fallait les leur montrer ; aussi allait-il souvent, escorté de deux amis en formation, rôder entre onze heures du soir et une heure du matin aux environs de la Préfecture, dévisageant les passants et désignant à ses élèves ceux qu'il savait appartenir à la police. Une nuit de clair de lune qu'il se promenait avec deux néophytes sur le quai des Orfèvres, il vit venir Lagrange; celui-ci reconnut Rigault, sans même avoir l'air de le regarder, continua sa route et se dirigea vers la rue de Jérusalem. Rigault, que Blanqui jugeait bien et qui était véritablement « un gamin », ne put s'empêcher de faire une plaisanterie; il réunit ses deux mains en porte-voix autour de sa bouche et cria : « [Bonjour, Lagrange ! » Ce- •
LES HËBERTISTES. 40
lui-ci pivota sur ses talons, vint droit à Rigault placé entre ses deux amis, et, feignant de le reconnaître tout à coup, il lui dit : « Ah ! c'est toi I Je suis content de te voir; le patron est furieux; dépéche-toi d'envoyer ton rapport, sans cela tu n'auras pas de gratification ce mois-ci. » Puis il fit volte-face et s'éloigna. Au bout de quelques pas, il se retourna, et le spectacle qu'il vit eut de quoi le faire sourire. Rigault, renversé sur le trottoir, était roué de coups par ses deux élèves, qui le prenaient sérieusement pour un mouchard. Lagrange alors lui cria de sa plus forte voix : « Bonsoir, Rigault! » et pénétra dans la Préfecture.
Si Ton s'abusa sur son compte, il faut lui rendre cette justice qu'il ne tenta de tromper personne; il se découvrait tout entier et montrait orgueilleusement l'eczéma de haine qui le brûlait. Il dédaignait les subterfuges .familiers aux ambitieux; il ne parlait ni d'égalité ni de liberté, encore moins de fraternité ; il disait : « Quand nous serons les maîtres... quand nous serons au pouvoir I » Dans un des procès politiques où il fut compromis, M. Le Pelletier, avocat impérial, — qu'il appela tout le temps l'accusateur public, — le recommandait, à cause de son extrême jeunesse, à l'indulgence de la sixième chambre; Raoul Rigault l'interrompit : ft Je repousse votre indulgence, car lorsque j'aurai le pouvoir, je ne vous ferai pas grâce. » Il méprisait Robespierre, qu'il appelait « un parlotteur » ; il trouvait Saint-Just sans « énergie » et Gouthon « une vieille béquille » .
Dans toute la Révolution française il n'admirait que deux hommes : Hébert et Marat, un escroc et un fou. Il aspirait à les égaler : il les surpassa. La vue d'une soutane ou d'une église le mettait en fureur ; lui aussi il eût volontiers « étranglé le dernier des prêtres avec les boyaux du dernier des rois » ; jamais il ne pronon-
çait le mot saint ni le mot sainte; il disait : la rue « Hya-Michel » pour la rue Saint-Hyacinthe-Saint- Michel. Ces puérilités amusaient et lui faisaient parfois un vocabulaire difficile à comprendre, mais qui lui valait un renom d'originalité dont il se montrait fier, car il était vaniteux comme un geai. On ne sait trop de quelles ressources il vivait; d'assez méchants bruits ont couru à cet égard dans le quartier latin, mais rien dans les documents que nous avons eus à notre disposition ne semble les justifier.
Après le 4 septembre, il put saisir son rêve et entrer à la Préfecture de police; un peu plus tard M. Edmond Adam l'installa au service politique, précisément à la place que Lagrange avait occupée. Il était là, beaucoup moins pour aider le gouvernement de la Défense nationale que pour profiter de toute occasion propice à le renverser. 11 était dans le complot du 31 octobre, fut nommé préfet de police par Blanqui, et se préparait à prendre possession, lorsque le mouvement avorta. Il fut forcé de donner sa démission ; mais il ne quitta pas son poste sans emporter des documents qui plus tard ne lui furent pas inutiles, entre autres le livre d'adresses de tous les employés de la Préfecture. Il revint à la vie privée et se contenta de pérorer dans les brasseries, au lieu de se joindre à nos débris d'armée qui luttaient contre l'ennemi aux avant-postes. Il était officier d'artillerie, comme tous les révolutionnaires, dont le rêve est d'avoir des canons pour faciliter l'application de leurs théories ; lorsqu'on lui reprochait son inaction, il répondait négligemment : « Je suis artilleur en chambre. » Ce n'est pas que cet homme fût lâche, il sut bien mourir; mais, ainsi que tousses congénères, il se réservait pour le grand jour des revendicatiojns socialçs, c'est-à-dire pour le jour où il pourrait s'emparer du pouvoir.
Pour lui, «omme pour tant d'autres, ce jour vint le 18 mars. Duval, s'étant saisi de la Préfecture de police abandonnée, en était le commandant militaire; Raoul Rigault lui fut adjoint comme délégué civil, dès le 27 mars, par le Comité central; mais il n avait pas attendu sa nomination officielle, et il s'était, de sa propre autorité, installé le 20. Le 26 il est élu membre de la Commune, dans le VIII* arrondissement, par 2175 voix sur 17 825 électeurs inscrits; le 50 il est nommé membre de la sûreté générale ; le 25 avril il donne sa démission de délégué à la Préfecture de police, à la suite d'une scène assez vive au conseil de la Conunune. Vésinier, Pillot, Rastoul, proposaient l'adoption de la motion suivante : « La Commune décrète, au nom du droit et de l'humanité, l'abolition du secret. » Raoul Rigault combattit le projet; on lui dit : « Le secret est immoral ; » il répondit : « Qu'est-cp que cela me fait, si j'en ai besoin? La guerre aussi est immorale, et cependant nous la faisons. »
Il se retira ; mais, ressuscitant pour lui une des fonctions de la Révolution française, il se fit nommer procureur de la Commune, le 27 avril, et devint de la sorte le chef hiérarchique de son remplaçant, qui fut Cournet. Rigault, après avoir quitté les appartements de l'ancien préfet de police, s'installa au parquet du procureur général près la Cour de cassation, toujours vêtu en commandant de fédérés, et d'une tenue un peu moins débraillée depuis qu'il était « le maître ». Dans certains cas, il présidait lui-même aux recherches qu'il avait prescrites; sur dix-sept perquisitions qui furent faites, pendant la Commune, au domicile de M. Zangiacomi, il en dirigea trois lui-même.
Les hommes de la Commune qui ont traversé la Préfecture de police ne se distinguaient ni par la sobriété, ni par la teniy.('»rance^ Le général Duval, Raoul Rigault»
Cournet, mangeaient copieusement, buvaient de même, se faisaient donner des sérénades pendant les repas du soir et oubliaient la sueur du peuple. Les comptes <iu restaurateur Martin, qui fournissait leur table, sont intéressants à étudier. Le 21 avril 1871, il est payé et donne entre les mains du citoyen Replan, caissier principal, reçu de la somme de dix mille huit cent cinquante-deux francs pour solde de nourriture jusqu'au 22 avril; moyenne de 228 fr. 51 c. par jour, qui équivaut à une dépense annuelle de 83 406 francs. Suit le détail, où Ton peut lire : « Table de M. le préfet, 7541 francs. » 11 en fut ainsi jusqu'à la fin.
Quelques chiffres expliqueront ces dépenses excessives : — 25 mars, déjeuner du général (Duval), 15 couverts : 74 bouteilles de vin de Beaune; — 18 avril, déjeuner du préfet, 13 couverts : 48 bouteilles de mâcon, 2 bouteilles de « cognac » ; — 1®' mai, déjeuner du préfet, 10 couverts : 49 bouteilles de mâcon, 3 bouteilles de « cognac » ; — 7 mai, pour la musique, 27 bouteilles de mâcon (ceci, bien entendu, sans préjudice des grands vins que l'on trouva en abondance dans la cave des préfets de police). Gomme les autres, Raoul Rigault pataugea dans le vin et l'eau-de-vie. Il ne s'était jamais, du reste, piqué d'une grande pureté de mœurs, et il prouva, pendant les deux mois de la Commune, qu'il ne dédaignait aucune sorte de jouissance.
Il n'était point scrupuleux en matière d'argent : un garde-magasin, nommé Ernest Robert, est arrêté, le 3 avril, par Benjamin Sicard, attaché à l'état-major de la Préfecture ; on saisit en même temps chez lui une somme de quatre cent un francs. Robert est mis en liberté le 10 avril, réclame son argent, rédige une note où il relate les faits et l'adresse à Raoul Rigault, qui écrit ; « Payer les quatre cent un francs qui sont
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entrés dans le tiroir de droite du bureau et qui ont servi à nos dépenses courantes. » A vue de cet ordre, le caissier paya. La comptabilité paraît n'avoir pas été tenue avec une régularité irréprochable : « 8 mai 1871, Bon pour la somme de cent vingt mille francs à délivrer pour les besoins de l'ex-préfecture de police. Signé : F. Cotjrnet. » — Deux jours après, la somme était versée par la délégation des finances ; elle explique une assez forte distribution d'argent qui fut faite, le 18 ou le 19, aux principaux employés lorsque Ton comprit que tout s'écroulait. Le 16 mai, Théophile Ferré prend aussi ses précautions. Voici son reçu : « Reçu du citoyen Replan la somme de six mille francs pour frais faits ou à faire. » — Est-ce sur ces fonds-là que l'on devait prélever l'argent nécessaire à la confection de la décoration que Raoul Rigault avait décidé de créer ou de décréter? Médaille d'or; face : la Commune reconnaissante; revers : le triangle surmonté du bonnet phrygien ; ruban rouge traversé de la croix de Saint- André blanche.
Le rêve de Raoul Rigault était d'imiter Hébert ; le rêve de Théophile Ferré était d'imiter Rigault. Entre ces deux êtres, l'émulation du mal fut constante. Rigault avait une certaine prestance juvénile et remuante ; chez Ferré, rien de pareil : c'est un avorton chétif et mal venu, portant une tête trop longue sur un corps trop court. Ses cheveux abondants, sa forle barbe noire, ne rendaient que plus sensible encore l'absence d'équilibre de son individu; myope aussi, comme son émule et son maître, il avait des yeux noirs assez doux, un peu extatiques, semblables à ceux des aliénés théomanes, indice curieux à constater chez un homme qui fut le type de l'inquisiteur, tel que le représentent les drames du moyen âge ; son visage eût été assez régulier, s'il n'eût été enraidi et vraiment difforme par un
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nez démesuré, crochu, dont les narines échancrées laissaient voir rinlérieur et qui donnait à toute sa physionomie l'apparence d'un vautour inquiet. Dès qu'il retirait son binocle, ses yeux convergeaient et lui faisaient une mine effarée qu'augmentait encore la pâleur de sa face. Atteint d'un tic nerveux qui agitait ses épaules d'un frisson perpétuel, il ne pouvait rester immobile et, malgré la raideur qu'il essayait d'imprimer à son attitude, il remuait sans cesse, comme s'il eût lutté contre une convulsion interne. C'était une torpille, m'a dit un homme qui l'a connu ; à côté de lui on avait froid. Il n'ignorait pas sa laideur, qui fut pour beaucoup dans sa violence. Un document, écrit par lui le 8 octobre 1862, alors qu'il n'était encore qu'un enfant et qui fut trouvé à son domicile, ne laisse aucun doute à cet égard et mérite d'être cité tout entier :
« Inconvénient d'une petite taille et des ridicules : J'ai le malheur d'avoir un nez passablement long ; personne ne s'imaginera jamais combien jusqu'à présent il m'a occasionné de désagrément; mais il faut dire aussi que ma petite taille, la croissance de mes moustaches, y ont un peu contribué. Dans la rue, on se retourne pour bien m' observer, on sourit, les gamins se moquent de moi et me donnent des sobriquets; aux écoles où j'ai été, j'ai toujours eu des surnoms tels que : Fée Carabosse, Maréchal Nez. Quelquefois je ne supportais pas ces interpellations; alors une querelle surgissait, qui finissait par quelques horions donnés et reçus des deux côtés. Je suis aussi, chez mes parents, la risée des personnes qui viennent les voir ; chez mon patron, mon physique n'étant pas favorable, on ne peut s'imaginer que je vaille quelque chose; ne représentant pas, on se figure que je suis sans capacité aucune. Lorsque je suis en société avec des personnes instruites, de crainte de faire des fautes de langage, je de-
viens timide, je ne puis parler ; alors je bredouille, ce qui n*est pas un bon moyen de prouver mon intelligence. Outre cela, je suis mal vêtu, ce qui me donne Tair emprunté et gauche; je suis orgueilleux; alors je me redresse et j'ai tout à fait l'air d'une caricature. Enfin, pour finir, j'ai des pensées fort au-dessus d'un jeune homme de mon âge ; je veux paraître sérieux et sévère, et tout cela ne cadre pas avec ma figure de Polichinelle. Allons, pauvre ami, sois fort, dédaigne les mauvaises paroles qu'on te dira; aie du cœur et de l'énergie, tu parviendras et personne n'aura rien à te réclamer. Il existe un proverbe à Paris où il est dit : « Ceux qui réussissent ont toujours raison; ceux qui « n'arrivent pas, toujours tort; » tache que la première partie d'icelui soit vraie pour toi ! »
Rien n'est plus explicite que cette confession. Ce fantoche, fatigué de faire rire, voulut faire peur; se sachant grotesque, il rêva d'être terrible, et le fut. Il y eut des aliénés parmi ses proches, et on peut admettre qu'il n'était pas sain d'esprit. Son père, ancien cocher de bonne maison, retiré avec le fruit de ses économies, l'avait fait élever chez les frères de la doctrine chrétienne, et ensuite chez un sieur L..., dont la pension fut fermée à cause de l'enseignement ultramatérialiste que l'on y distribuait. Ses « études » terminées. Th. Ferré entra comme clerc ou employé comptable chez un agent d'affaires. C'est là que la Commune le trouva. Il avait déjà quelque notoriété parmi les révolutionnaires. Lors de la manifestation Baudin, au cimetière Montmartre, il s'était juché sur une tombe et avait crié : « La Convention aux Tuileries I La Raison à Notre-Dame! » Le 6 janvier 1869, à une réunion au cabaret du Vieux-Chêne, rue Mouffetard, il avait dit : « La bourgeoisie vit des sueurs du peuple... La force, qui nous opprime aujourd'hui, nous pour-
rons ravoir un jour, et nous l'écraserons ! » C'étaient là des titres ; il les fit valoir, et, dès le mois d'octobre .1870, il est à la tête du comité de vigilance, qui siège rue Clignancourt, n? 41. Il eut soin du reste de ne point exposer sa chétive personne pendant la guerre, et n'alla pas au feu une seule fois.
Il fut élu membre de la Commune et attaché, le 30 mars, à la commission de sûreté générale; c'est en cette qualité que le 28 avril il demandait l'exécution immédiate des otages, pour « affirmer les principes ». Le 5 mai, Raoul Rigault le rapproche de lui, sous le titre de substitut du procureur de la Commune; enfin, lorsque le fort d'Issy est occupé par nos troupes, que l'on se prépare à une résistance qui ne fera qu'augmenter la défaite. Th. Ferré est délégué à la sûreté générale, autrement dit, il est élevé à la fonction d'exécuteur des hautes œuvres de la Commune. On sait s'il fut fidèle à SQU mandat. Aux dernières heures de la bataille, lorsque, seul, Belleville tenait encore. Ferré coupa sa barbe, mit son petit corps en jupes, s'accrocha un chignon — réquisitionné — derrière la tête, et s'esquiva. Il fut arrêté dans la nuit du 9 au 10 juillet 1871, rue Saint-Sauveur, n° 6, dans un appartement qu'il partageait avec un ouvrier tapissier qui était soii frère. Il fut hautain et railleur pendant son procès ; quoiqu'il eût assuré qu'il ne se défendrait pas, il rétorqua avec une habileté de vieux procureur quelques dépositions erronées sur le rôle qu'il avait joué à la Grande- Roquette dans la journée du 27 mai. Au plateau de Satory, il écouta sans pâlir la lecture du jugement qui le condamnait à être fusillé, jeta son chapeau en l'air, cria : Vive la Commune I et mourut. Un chien noir vint lécher le sang qui couvrait son visage. De sa petite et ferme écriture, il avait libellé un projet de défense qui se termine par ces mots : « La fortune est capricieuse;
je confie à Tavenir le soin de ma mémoire et de ma vengeance! »
On ne peut dire que Raoul Rigault et Ferré furent les hommes de la Commune ; celle-ci n eut point d'hommes, elle n*eut que des spectres, des fantômes perdus dans les omhres du passé, que le besoin d'imitation poussa aux violences, et qui ne surent formuler aucune idée. Mais ils en furent l'expression; ils en représentent la sottise, la grossièreté, la vanité, la cruauté, l'ignorance et la débauche; ces deux cabotins de la terreur firent un mal incalculable en excitant le troupeau des rêveurs aux mesures excessives. En révolution, il s'agit de crier le plus fort pour être le mieux écouté. (( On a vu dans les clubs, dit Stendhal, pendant la Révolution, que toute société qui a peur est à son insu dominée et conduite par ceux de ses membres qui ont le moins de lumières et le plus de folie. » L'histoire de la Commune donne à cette vérité une force nouvelle. Sans excuser en rien l'insurrection du •18 mars et le gouvernement qui en est issu, on peut dire cependant que celui-ci comptait certains hommes sans fiel ni méchanceté; ils sont restés impuissants. Ils n'ont pas accepté, ils ont subi les motions sanguinaires, mais il leur a été impossible de les faire repousser, et ils ont fini par obéir aux énergumènes qui rêvaient l'échafaud en permanence et la fusillade continue.
Comme au temps du despotisme jacobin , le modérantisme était un crime, et sous peine grave il fallait hurler avec les loups, hurler plus fort, afin de n'être pas dévoré par eux. La tourbe dés officiers fédérés était certes prête à tous les méfaits : les massacres lui ont semblé justes , et les incendies ne lui ont pas . déplu; mais ces malheurs auraient pu être évités si les membres de la Commune n'avaient été entraînés
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jusqu'à la monomanie homicide par les objurgations de Raoul Rigault et de Ferré, deux sinistres drôles qui de rhistoire de la Révolution française n'avaient retenu que le souvenir dos crimes et des iniquités.