LA MORT DE DELESCLUZE
le vieux Miot peignant de la main sa longue barbe blanche, Dereure, Avrial, Arnold, Oudet, Billioray, J.-B. Clément, le lourd Cournet, Franckel qu'une blessure forçait de porter le bras en écharpe, Genton qui avait commandé le feu contre les otages, Henri Brissac, secrétaire du Comité de salut public, Lefebvre-Boncier, souschef d'état-major de Delescluze, Eudes encore vêtu de son élégant uniforme, Mégy, Babik avec son menton de galoche, ses vastes pieds et son crâne chevelu où la folie se promène à l'aise, Lisbonne prenant des poses, Wrobleski, encore chaud de son combat à la Butteaux-Cailles, et d'autres, des inférieurs, des subalternes emplissaient la mairie de leur tumulte. Un témoin oculaire m'a dit : « Ils sentaient si bien que tout était fini pour eux, qu'ils n'employaient plus, en parlant, que le conditionnel passé et disaient : on aurait dû.... il. aurait fallu... on aurait pu... » Quant à prendre une résolution, nul n'y pensait, car nul n'en était capable ; ils se disputaient, se vomissaient leurs vérités à la face, s'accusaient mutuellement et rejetaient les fautes de tous sur chacun d'eux. Peut-être, dans l'emportement de leur fureur, s'adressaient-ils l'apostrophe de Barras à Carnot : « Va ! brigand I il n'y a pas un pou de ton corps qui ne soit en droit de te cracher au visage ! »
Des soldats, de bas officiers entouraient Delescluze, le menaçaient du poing, lui disaient qu'il était un lâche, qu'il avait voulu fuir, mais que, puisqu'il les avait mis « dans le pétrin, il y crèverait avec eux ». Delescluze prit sa canne et son chapeau ; puis, s'étant dirigé vers la porte, il dit : « Vous n'êtes toiis que de la canaille; pas un de vous n'est capable d'aller se faire tuer. » Vermorel qui était assis dans un coin, se leva brusquement et dit ; « Vous vous trompez, Delescluze, j'y vais I » D'après une autre version, Delescluze salua ironiquement le groupe d'insulteurs : « Adieu, mes-
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sieurs! » et sortit. Un fédéré cria : « Il va se sauver! » et une douzaine d'individus commandés par un officier polonais, — que Ton pourrait nommer, — se précipitèrent derrière lui. Il marcha dans la direction du Château-d'Eau et traversa sans difficulté deux basses barricades qui embarrassaient la chaussée du boulevard Voltaire. Arrivé près de la rue Rampon, il fît mine de s'arrêter, comme s'il avait l'intention de s'y abriter. Un des fédérés qui le suivaient, moins pour aller combattre que pour le surveiller, crut qu il tentait de se dérober et tira sur lui. La balle lui effleura le front. Delescluze leva les épaules avec un geste de dégoût et reprit sa route. Une balle venue des troupes françaises l'atteignit au flanc gauche, il fut renversé ; il s'appuya sur les mains, fît un effort pour se relever et s'affaissa. Il tomba devant le numéro 5 du boulevard Voltaire. La mort fut-elle instantanée? Nous le croyons, car le trajet de la balle à travers le corps indique que le cœur et les poumons ont été perforés. Cependant une femme, qui au milieu de la nuit se glissa sur le trottoir, raconte qu'elle vit un homme vêtu en bourgeois se traîner vers un fédéré blessé et qu'elle l'entendit crier d'une voix éteinte : « Tue-moi, je suis Delescluze ! »
Le vent soufflait du sud; le cadavre fut couvert par les flammèches et les débris d'étoffes qui s'échappaient des deux maisons d'angle du boulevard que les insurgés avaient incendiées. Le cou et les poignets portaient trace de brûlures profondes. Lorsque le 27 on retrouva Delescluze, il était à la même place. L'identité n'était, pas discutable; on eût dit qu'il avait pris soin d'en accumuler les preuves dans son portefeuille. On y découvrit aussi quelques pièces qui semblent symboliser la Commune : une dénonciation lui apprenant que Vermorel était décidé à se défaire de lui, « par le fer ou par le poison ; » — une demande de quinze litres
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d'eau-de-vie pour la ration de trente-cinq hommes ; — Tordre de détruire les maisons d'où l'on aurait tiré sur les fédérés et d'en fusiller tous les habitants; — une lettre de la citoyenne Verdure, déléguée à l'orphelinat de la rue Oberkampf, relative à un fait de galanterie vénale. Le soupçon, l'ivrognerie, la cruauté, la débauche, n'est-ce pas là en effet le fond même de l'insurrection qui succombait? Pendant que Delescluze mourait, Vermorel, en aidant à ramasser un insurgé frappé d'une balle, recevait une blessure dont il ne devait pas guérir. Lui et Delescluze représentaient les deux partis extrêmes de la Commune, les deux adversaires futurs qui se seraient disputé le pouvoir ; l'un était un socialiste ardent, haïssant les jacobins; l'autre était jacobin, méprisant les socialistes ; la lutte fût devenue vive entre eux, et il est probable que c'est Vermorel — un rêveur — qui eût succombé *.
Lorsque la mort de Delescluze fut connue à la mairie du XI® arrondissement, on proposa le commandement en chef à Wrobleski, le Polonais, qui avait très solidement combattu contre le deuxième corps d'armée; il le refusa, par le motif fort sérieux*^ qu'il n'y avait plus assez d'hommes en armes pour résister aux troupes françaises. La délégation à la guerre fut alors abandonnée plutôt que confiée au colonel Ilippolyte Parent, du Comité central, qui était bien digjie d'aider la Commune à pousser son dernier râle; car la veille, 24 mai, et le matin même, il avait fait fusiller huit fédérés qu'il accusait d'être en relation avec Versailles. Ses états de service en faisaient du reste un homme précieux pour les cas désespérés. C'était un ouvrier chapelier auquel la justice avait accordé quelques loisirs, dont il avait sans doute profité pour étudier la science sociale et l'art militaire. Le 10 novembre 1859, le tribunal (Je
* Voir Pièces jusli/icativeSy n" 11.
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Montdidier lui applique une peine de trois mois de prison pour escroquerie; le 15 novembre 1862, le tribunal de Péronne l'envoie pendant une année en prison pour un délit analogue; le 14 janvier 1865, la cour d'assises de la Somme lui inflige trois ans d'emprisonnement pour faux en écriture privée; le 50 novembre 1868, à Lyon, il est condamné à un an de prison pour abus de confiance; le 14 juin 1870, dans la même ville, six mois d'emprisonnement punissent un nouveau méfait. Or, au mois de mai 18^1, Hippolyte-Achille Parent, dit Narcisse, venait d'atteindre sa trente-deuxième année; on voit que sa jeunesse n'avait point été inoccupée.
Conformément aux dispositions adoptées par Delescluze, tout ce qui restait de la Commune s'installa vers le milieu de la nuit au XX^ arrondissement, dans la mairie de Belleville, qui était l'ancien restaurant de Vlle-d' Amour si souvent célébré par les romans de Paul de Kock.
▼. — LA JUBTIQB DU PBVPLB.
Emile Gois, dit Grille d'égoût. — Ordre collectif. — Otages verbalement désignés. •:- Les otages de la quatrième section. — Paal Seigneret. — M. Guerrin et M. Ghevriaux. — Dévouement. — H. de Bengy. — Les otages de la première section. — Mensonge. — Hésitation du maréchal des logis Geanty. — « Allons I descendons! » — Les surveillants Gôttmann et Bourguignon sauvent un garde de Paris. — Le départ. — Sympathie de la foule. — Renfort. — Le couvreur Dalivoust. — Rue de Puebla. — La mairie du vingtième arrondissement. — Gabriel Ranvier.
— Le cortège. — La maladie des foules. — La rue Uaxo. — La cité de Vincennes. — Varlin fait effort pour sauver les otages. — Le colonel garçon boucher Victor Bénot. — A mort 1 — Le premier coup est porté par une femme. — Un vieux prêtre et le maréchal des logis Geanty. — On invente un jeu. — « Messieurs I vive l'Empereur I » — Quatre prêtres.
— Le laïque évanoui. — On achève les blessés à coups dé baïonnette.
— La fosse d'aisances. — Au centre de T Afrique.
Dans la journée du vendredi 26 mai, la Commune se mit en mesure de faire exécuter la résolution prise la
veille sur le transfert des otages; mais auparavant on voulut sans doute les épurer et donner une suite aux exécutions dont Sainte-Pélagie et la Grande-Roquette avaient déjà été ensanglantées. Un ordre vague, ne désignant personne nominativement, fut rédigé; cet ordre prescrivait au directeur du dépôt des condamnés, à Isidore François, de remettre à qui de droit les gendarmes détenus à la Grande-Roquette et tous les otages que le peloton d'escorte pourrait emmener.
L'homme qui se présenta muni de ce mandat se nommait Emile Gois; il n'en était point à son coup d'essai révolutionnaire. Déporté à Lambessa en 1852, rentré à Paris en i8Ç5, il avait été condamné par contumace aux travaux forcés à perpétuité lors du procès de Rlois, et s'était jeté, au 18 mars, dans le mouvement insurrectionnel. Ami intime de Mégy, très lié avec « le général » Eudes, il ne pouvait manquer d'occuper quelque haute situation pendant la Commune ; successivement juge d'instruction, président de la cour martiale, colonel d'état-major, gouverneur des prisons, il avait, dit-on, malgré ces multiples occupations, trouvé moyen de faire, au commencement de mai, un voyage en Belgique, non point pour proclamer la république universelle dans le Brabant, comme on pourrait le croire, mais pour déposer en lieu sûr, à l'abri de ses propres amis et des curiosités de la justice légale, une assez forte somme qui ne parait pas avoir été le fruit de ses économies. Il avait été jadis employé aux écritures dans une maison de commerce ; c'était un grand garçon de quarante-trois ans, blafard , les joues pendantes et le regard conquérant; dans l'intimité on l'appelait Grille d'égout.
L'ordre qu'il remit à François ne fut même pas discuté. Il est probable, du reste, que le directeur savait à quoi s'en tenir et qu'il n'ignorait pas le sort réservé
à certains otages, car dès la veille il avait fait dresser deux listes comprenant, l'une les prêtres, Tautrc les ' gendarAies, les gardes de Paris et les sergents de ville. Gois désigna, en outre, verbalement quatre détenus dont il exigea l'extraction : Auguste Dereste, ancien officier de paix; Joseph Largilliére, ébéniste; François Greff, ébéniste; Joseph Ruault, tailleur de pierres; ces trois derniers étaient accusés d'avoir été agents secrets sous l'Empire. Greff, nous l'avons dit, était un arai de François, qui depuis le matin le cachait dans son appartement. Le malheureux entendit prononcer son nom et vint naïvement se présenter lui-même à Emile Gois, malgré les signes désespérés que lui faisait François, qui eût voulu le sauver. Le brigadier Ramain fut chargé d'aller chercher les prêtres; le sous-bigadier Picon reçut ordre de faire descendre les gendarmes et les sergents de ville. Les premiers étaient enfermés dans le bâtiment de l'ouest, à la quatrième section, d'où Mgr Darboy était parti pour la mort; les seconds étaient détenus au bâtiment de l'est, dans la première section.
Les otages de la quatrième section étaient inquiets, mais préparés. Deux faits caractéristiques feront comprendre la qualité de l'âme de ceux qui s'attendaient à mourir. Parmi les détenus amenés de Mazas dans la soirée du 22 mai se trouvait un jeune homme de vingtsix ans, frêle, délicat, angélique, disaient ses compagnons de captivité, qui était élève du grand séminaire de Saint-Sulpice et s'appelait Paul Seigneret. C'était un être d'une candeur et d'une foi extraordinaires*; il n'avait pas fallu moins que l'autorité de ses maîtres
* Le 18 mai, huit jours avant sa mort, il écrivait : « Plus notre captivité se prolonge, plus nous sommes émus des témoignages d'amitié -sans nombre que nous y avons reçus, en sorte que nous sortirons de là le cœur plein du plus profond amour des hommes. »
ecclésiastiques pour rempêcher de s'engager pendant la guerre et de faire le métier de soldat , auquel sa santé débile le rendait impropre. Sa faiblesse même augmentait son ardeur et lui donnait une sorte de douce exaltation qui rêvait tous les sacrifices pour satisfaire aux besoins de ses croyances. Il y avait en lui du missionnaire et de Fapôtre ; il était de ceux qui meurent volontiers et simplement pour confesser leur Dieu ; au delà de cette vie, il avait aperçu des béatitudes auxquelles il aspirait. Entraîné par sa foi militante, il avait dans sa prison recherché la société d un prêtre des Missions étrangères, qui arrivait des rives du fleuve Jaune pour tomber au milieu de§ persécutions de la Commune. Paul Seigneret ramenait toujours la conversation sur le même sujet et disait : « Voyons, mon père, parlez-moi un peu de vos jeunes martyrs de Chine. » En souriant le missionnaire lui répondit un jour : « Gourmand! cela vous fait venir Teau à la bouche, n'est-ce pas? » Le pauvre enfant n'eut point à aller jusque dans l'Empire du Milieu pour s'offrir en holocauste; les mandarins de la Commune lui réservaient le martyre *.
M. Chevriaux, proviseur du lycée de Vanves, était, à la Grande-Roquette, voisin de cellule de M. Guerrin, prêtre des Missions étrangères, qui avait quitté son costume ecclésiatique et portait des vêtements bourgeois.
* Un fait prouvera que les gens de la Commune ont tué les otages au hasard, car c'est par erreur que Paul Seigneret avait été transféré de Mazas à la Roquette. La pièce suivante en fait foi : « Maison d'arrêt cellulaire de Paris, boulevard Mazas. Direction. Paris le 25 mai 1871 . Ordre est donné au directeur du dépôt des condamnés de faire transférer à Mazas les nommés Gard, Marie-Joseph-Paul, et Seigneret, Paul- Joseph-Claude, qui ont été par erreur envoyés le 22 mai courant à la maison du dépôt des condamnés. Pour le Direcieur empêché, le Greffier : Cantiœl. » — Cet ordre, expédié trop tard, ne put être mis à exécution.
304 LA GKAJiDE-ROQUETTE.
M. Ghevriaux, en causant avec lui dans le couloir et dans le chemin de ronde, ne lui avait pas caché quil était marié, qu'il avait un enfant, et que, dans de telles conditions, la mort lui paraissait bien dure. Pendant la nuit qui suivit l'assassinat de Tarchevéque, M. Guerrin appela M. Ghevriaux, avec lequel il pouvait communiquer, grâce à la disposition des fenêtres; il lui dit : « Nul ici ne nous connaît; comme vous, je suis vêtu en laïque ; on ne vérifie pas Tidentité ; si Ton vient nous chercher, laissez-moi répondre à votre place ; ma vie est vouée au martyre et ma mort ne sera pas stérile si elle sauve un père de famille. » M. Ghevriaux refusa. M. GuerriYi, avec insistance, supplia son compagnon de lui permettre d'accomplir ce sacrifice, qu'il trouvait tout simple. M. Ghevriaux fut inflexible, et M. Guerrin le blâma doucement de ce qu'il qualifiait d'obstination. Ghacun d'eux, sans doute, lorsque Ramain fit l'appel de ceux qui allaient mourir rue Haxo, écouta avec angoisse s'il n'entendrait pas le nom de son voisin de captivité. Ni l'un ni l'autre de ces hommes de bien ne fut désigné. Leur dévouement resta inutile , mais il o'en est pas moins admirable, car c'est du fond du cœur et d'une inébranlable résolution que tous deux avaient fait l'abandon de leur existence.
11 était environ quatre heures lorsque le brigadier Ramain entra dans la quatrième section. Son premier mot ne laissa aucun doute aux otages ; on venait chercher une fournée : « Attention ! Répondez à l'appel de vos noms ; il m'en faut quinze I j'en ai déjà un (il faisait allusion à Greff). » Ghacun répondit sans faiblesse. Ramain avait quelque peine à déchiffrer un nom et disait : « Rénigny, Réuigé... » M. de Rcngy, de la Société de Jésus, ancien aumônier de l'armée de Grimée, s'approcha, dit : « G'est moi, » et se réunit à MM. Gaubert et Olivaint. Paul Seigneret fut appelé, il embrassa un
de ses compagnons, serra la main d'un de ses camarades de Saint-Sulpice, arrêté en même temps que lui, et se rangea près des autres victimes. Le brigadier les compta deux fois ; un prêtre voulut prendre son chapeau, un autre quitter ses pantoufles ; Ramain répéta le mot déjà dit au président Bonjean : « C'est inutile, vous êtes bien comme cela. » Les onze ecclésiastiques, les trois laïques marchèrent alors derrière Ramain ; on ne les fit point passer par l'escalier de secours que l'archevêque avait descendu ; on les dirigea vers le grand escalier. Ce changement d'itinéraire fut presque un motif d'espoir pour ceux qui les avaient vus partir. On écoutait; on chercha à distinguer au milieu du bruit vague de la fusillade celui d'un feu de peloton indiquant une exécution militaire; on n'entendit rien. Néanmoins les otages qui restaient encore à la quatrième section écrivirent leurs dernières volontés et se tinrent prêts. Ceux que l'on venait d'emmener furent conduits dans la salle du greffe ^
Pendant que le brigadier Ramain les avait appelés et comptés, le sous-brigadier Picon s'était rendu à la première section, que, depuis deux mois, l'on nommait le quartier des gendarmes. C'est là, en effet, que ces malheureux venant du Dépôt avaient été écroués, le 6 et le 9 avril, en compagnie d'une quinzaine d'anciens sergents de ville faits prisonniers comme eux à la journée du 18 mars. On ne fit point l'appel; Picon se contenta de dire: « En rang et descendez. » 11 y avait là plus de cinquante hommes qui vaguaient dans le couloir.
* Prêtres : Olivaint, Caubert, de Bengy, de la Société de Jésus ; Radigue, Tufûer, Rouchouze, Tardieu, de la congrégation des Sacrés-Cœurs de Picpus ; Planchât, aumônier de l'œuvre du Patronage; S'abatier, second vicaire de Notre-Dame de Lorette; Benoist, abbé, Seigneret, séminariste. Laïques : Dereste, officier de paix ; Gralï et Largillière, ébénistes ; Ruault, tailleur de pierres.
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car la porte de leur cellule restait ouverte toute la journée. L*un d'eux demanda : « Pourquoi nous fait-on descendre ? où allons-nous2 » Picon, qui avait reçu le mot du directeur François, répondit : « Il n*y a plus de pain dans la maison; on va vous conduire à la mairie de Belleville pour vous faire une distribution de vivres et vous mettre en liberté. » Les soldats coururent à leur cellule, se bouclèrent le sac au dos, se coifTèrent du képi et s'alignèrent dans le corridor. Cependant le maréchal des logis Geanty setnblait hésiter; il regarda Gôttmann, un des trois surveillants qui dans la soirée de la veille avaient voulu tenter un coup de force pour le sauver, lui et ses compagnons. Le surveillant fit de la tête un geste énergique qui signifiait : Ne descendez pas 1 Geanty a dû le comprendre ; mais la discipline, l'habitude de toujours obéir fut la plus forte; et puis peut-être s'imaginait-il que l'on « n'en voulait » qu'aux prêtres ; il se retourna vers ses hommes et leur dit: « Allons, descendons ! » Ils partirent, deux par deux, marquant le pas comme s'ils se rendaient à une inspection.
On les réunit dans le grand parloir; à travers les fenêtres, ils purent voir que l'on avait dépavé la cour, dans laquelle se tenait un peloton qui n'était pas composé de plus de trente-cinq hommes. Emile Gois, accompagné de François, vint regarder les otages; rapidement, il en supputa le nombre ; trente-sept gendarmes ou gardes de Paris, quinze sergents de ville. D'un coup d'œil il indiqua son peloton d'escorte à François et lui dit : « C'est trop. » On fit sortir tous les serments de ville, et on les reconduisit à leurs cellules. Au moment où le surveillant Gôttmann venait de refermer la grille de la section, il aperçut un garde de Paris qui, plus avisé que les autres, s'était caché et n'avait point suivi ses camarades ; il appela le surveillant Bourguignon ;
tous deux entraînèrent le soldat, le poussèrent vers la salle des bains de rinfirmerie, en lui recommandant de rester immobile et de ne pas se montrer; celui-là du moins fut sauvé.
Le peloton d'escorte ouvrit ses rangs pour recevoir d'abord les gendarmes, ensuite les laïques, puis les prêtres. Emile Gois monta à cheval, et Ton partit. Pour des hommes résolus, l'escorte eût été dérisoire; mais, nous le répétons, tout ressort était brisé chez ces pauvres soldats, brisé par les mauvais traitements dont ils avaient été accablés à Montmartre, brisé par la longue captivité qui avait suivi leur défaite; il ne leur restait plus que l'habitude de la bonne tenue et le courage de bien mourir. Quant aux prêtres, ils appartenaient à une religion dont le Dieu a dit à son premier apôtre : « Remets le glaive au fourreau ; » ils ne songeaient point à lutter et priaient à voix basse.
Les femmes, les vieillards, les très rares hommes que la Commune n'avait point poussés à la bataille, tous les gens du quartier, en un mot, étaient sortis devant les portes, regardaient défiler ce cortège et ne cachaient point la commisération qu'ils éprouvaient. Dans le haut de la rue de la Roquette, lorsque Ton allait franchir la place où s'élevait jadis la barrière d'Aulnay, une femme cria : « Sauvez-vous donc ! » Il est certain que toute maison se serait ouverte pour les recevoir. Mais aucun des otages ne parut avoir l'idée de se dérober. Geanty marchait en tête, les épaules bien effacées, comme à la parade. On tourna à gauche et on s'engagea sur le boulevard de . Ménilmontant dont on suivit le côté droit en longeant le mur qui borde le Père-Lachaise ; tout le monde était sympathique jà ceux qui passaient. A l'espèce de demi-lune que le boulevard forme devant la rue Oberkampf, on fit halte. Là se dressait une haute barricade, occupée par des fédérés du
74* bataillon, que commandait un certain* Devarennes. Emile Gois, qui ne se sentait pas en force pour maintenir les otages si ceux-ci avaient tenté de résister, demanda à Devarennes de lui donner quelques honunes pour grossir son peloton. Une compagnie entière, sous les ordres d'un nommé Dalivoust, qui en temps normal était couvreur, mais qui en temps d'insurrection faisait le métier de capitaine d'infanterie, se massa autour des gendarmes, et commença à gravir, avec eux, la longue chaussée de Ménilmontant. Cette partie du trajet fut encore relativement douce; nulle injure ne fut adressée aux otages. Pendant quelques instants, ils purent se rassurer; avoir la tranquillité bienveillante des personnes qui les regardaient, ils durent croire qu'on ne les avait pas trompés et qu'en effet on les transférait à la mairie de Belleville. Un seul prêtre fut malmené, le père Tuffier de Picpus sans doute, qui, vieux et n'avançant que lentement, fut insulté par les fédérés de l'escorte. On a dit que Paul Seigneret avait offert son bras à un ecclésiastique âgé qui paraissait souffrant ; il est probable qu'il soutenait et qu'il a soutenu jusqu'au bout de cette voie douloureuse la marche hésitante du père Tuffier.
Dès que l'on eut pénétré dans la rue de Puebla, on se trouva au milieu d'une population hostile. Quelques pierres furent jetées au milieu des otages et l'on cria : « A mort les calotinsi » Tout le ramassis des vagabonds en armes, toute l'écume de la bataille, tous les enfants perdus, les lascars, les vengeurs, les déserteurs s'étaient réfugiés sur les hauteurs de Belleville et de Ménilmontant. Sur la place qui s'étend devant le marché, une masse énorme dé curieux regardaient le panorama de Paris embrasé. Le retentissement du canon bruissait comme une tempête et montait dans les airs sur un nuage de fumée. Le spectacle avait sa grandeur, Tes-
corte s'arrêta à le contempler. A ce moment, on fut rejoint par des fédérés qui arrivaient des Buttes-Chaumont, où ils avaient été battus. Ils crièrent : « Livreznous les prisonniers, nous allons les fusiller. » Le mot de prisonniers fut accepté immédiatement par la foule qui suivait les otages et l'on raconta que c'étaient des gendarmes, des gardes de Paris et des prêtres que l'on avait pris sur la barricade de la rue Sedaine au moment où ils tiraient sur « le peuple ».
La mairie, — aujourd'hui détruite, — du XX' arrondissement, faisait vis-à-vis à l'église Saint-Jean-Baptiste, prenait façade sur la rue de Paris et avait une large entrée dans la rue des Rigoles, rue étroite et resserrée qui fait suite à la rue de Puebla. A côté d'un lavoir qui existe encore (1877), un groupe d'officiers fédérés réunis autour de la Commune, réfugiée à l'ancienne We^'imoMr, se tenait devant la porte latérale de la mairie. Gabriel Ranvier était là, chamarré (de son écharpe rouge et regardait venir le cortège. S'adressant à Emile Gois, il lui dit: «Fais entrer tous ces gens-là ici. » Au moment où les otages passèrent devant lui, il leur cria : « Vous avez un quart d'heure pour faire votre testament, si cela vous convient ! » Le bruit se répandit, avec une extraordinaire rapidité, que l'on venait d'amener des prisonniers faits sur les barricades et qu'on les allait fusiller. Ce fut une grandejoie dans tout le quartier; les cabarets vomirent leurs buveurs, les postes lâchèrent leurs soldats, et bientôt il y eut devant la mairie une masse d'individus armés : au moins quinze cents, ont dit quelques témoins ; plus de deux mille, ont dit les autres. Au bout de vingt minutes environ, les otages sortirent : le maréchal des logis Geanty le premier ; puis vingt-sept gardes de Paris, dix gendarmes, les quatre « civils », les prêtres et le pauvre petit Seigneret, bien pâle, mais soutenant toujours le père Tuffler.
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Gabriel Ranvier les regarda défiler, et, s*adressant à Emile Gois, il lui cria : « Va me fusiller tout cela aux remparts ! » La population était en fête ; elle avait organisé le cortège à sa guise et en avait fait une sorte de marche triomphale. Une vivandière vêtue de rouge, le sabre à la main, juchée à califourchon sur un cheval, s'avançait la première; après elle une batterie de tambours, soutenue par une fanfare de clairons, sonnait la charge et versait l'ivresse du bruit rhythmé dans ces têtes affolées déjà par l'ivresse de l'alcool et du sang; derrière les musiciens, un jeune homme de vingt ans à peine, merveilleusement agile et adroit, dansait en jonglant avec son fusil. La foule pressait les otages; des femmes leur a allongeaient )) des coups de griffe à travers les fédérés qui les gardaient. On criait : « Ici, ici, il faut les tuer ici! » Emile Gois apaisait le peuple d'un geste de la main et disait : « Non ; vous avez entendu le citoyen Ranvier, il a ordonné d'aller aux remparts. »
Dans cette rue de Paris S insupportablement longue, le martyre que ces malheureux eurent à supporter n'est pas concevable. Pas un de ceux dont ils étaient entourés qui ne voulût frapper son coup, japper son injure, lancer sa pierre. Ils ruisselaient de sueur; les soldats avaient une admirable contenance et, sous les projectiles C[ui les accablaient, marchaient comme au feu dans les bons jours de victoire du [temps de leur jeunesse; derrière eux, à haute voix, les prêtres les exhortaient à bien mourir; il n'en était pas besoin. Mais, à distance historique des événements, il n'en reste pas moins incompréhensible que pas un de ces hommes, qui tous étaient braves, n'ait tenté un effort désespéré. Un mot nous a été dit qui explique peut-être ce phénomène :
^ C'est actuellement la rue de Belleville.
ils avaient peur d*être massacrés et espéraient encore qu'ils ne seraient que fusillés. Cette épouvante de la douleur prolongée semble avoir hanté l'esprit de ceux qui ont été assassinés par la Commune. La dernière parole de Jecker fut : « Ne me faites pas souffrir I »
Autour d'eux on chantait, on dansait, on criait ; la foule était parvenue à cet état de paroxysme qui enlève la conscience de soi-même et des actes que l'on va commettre. Il n'y avait plus là en présence que des jouets humains que l'on allait torturer pour « s'amuser » et des furieux devenus incapables de distinguer le bien du mal. Cette sorte de folie, c'est la maladie des foules qui sont des agglomérations nerveuses où la sensation subite, la brusque impression tiennent lieu de sentiment et de raisonnement. A la croix formée par l'intersection de la rue de Paris et de la rue Haxo, la tête du cortège s'arrêta, la queue continua à marcher, et il y eut une confusion qui permit à des enfants de se rapprocher des otages et de les frapper. On fit halte et tout le monde se mit à parler à la fois. 11 s'agissait de savoir où l'on conduirait les victimes pour les mettre à mort. Les uns voulaient, tournant à gauche, prendre le bas de la jpue Haxo et aller les tuer à la porte du Pré-Saint-Gervais ; les autres, demandant à continuer la rue de Paris, proposaient la place des Trois-Communes devant la porte de Romainville. On se disputait, lorsqu'une voix cria : « Allons au secteur ! » Ce nouvel avis fut adopté et la tourbe, obliquant à droite, entraîna les malheureux avec elle.
Pendant le siège, l'état-major du deuxième secteur avait été installé dans quelques petites maisons construites près d'un terrain mi-jardin, mi-potager, et qui formaient ce que l'on appelait la cité de Vincennes, Cette cité existe encore et porte aujourd'hui le n<> 85 de la rue Haxo. Les officiers avaient conservé l'habitude de
312 LA GRANDD-ROQUETTE.
s*y réunir; il y. avait un dépôt d'armes et de munitions. A l'heure où les otages en approchaient, le secteur était rempli de' fédérés harassés de la lutte et demandant que Ton y mit fin. Parmi eux se trouvait un jeune homme de vingt ans qui assista au massacre et en conçut une telle horreur qu'il brisa son fusil et se sauva pour ne plus servir une cause capable de tels forfaits. Le soir même il écrivit le récit de ce qu'il avait vu; c'est ce récit, empreint d'une sincérité éclatante, que nous suivrons pas à pas.
Hippolyte Parent, dernier commandant en chef de l'insurrection, avait établi son quartier général au secteur; Varlin, Latappy, Humbert, étaient près de lui; Oudet, blessé à la jambe, avait été déposé dans une chambre ; on disait qu'Eudes et Bergeret venaient de quitter leur travestissement et avaient pris la fuite; Jourde, épuisé de fatigue, avait remis à Guillemois, son chef de comptabilité, de quoi faire la paye aux sousofficiers qui combattaient encore. Les gens qui étaient là se montraient irrités, inquiets, hésitants ; ils accusaient les membres de la Commune de les avoir trahis et se demandaient s'il ne convenait pas de les fusiller. On entendit tout à coup une immense clameur : c'était la foule qui arrivait, poussant les otages au milieu d'elle. Elle se précipita dans la longue allée bordée de maisons qui formait la cité proprement dite. Quand les otages furent entrés, on ferma une barrière en bois qui fut immédiatement brisée par les gens « qui voulaient voir ». Des cris de mort retentissaient. Un homme fut très énergique et essaya de défendre ces malheureux. On a dit que cet homme était Hippolyte Parent; c'est une erreur : cet homme fut Varlin. Membre de la Commune, blessé d'avoir vu le Comité central ressaisir le pouvoir — quel pouvoir? — après la mort de Delescluze, désespéré de reconnaître que la cause pour laquelle il
s*était perdu allait s*effondrer à jamais dans Tabime qu'elle se creusait volontairement, il s'était jeté devant les otages, comme pour les protéger et, s'adressant à Hippolyte Parent, il lui criait : « Allons ! les hommes du Comité central, puisque vous êtes les maîtres, prouvez que vous n'êtes pas des assassins, ne laissez pas déshonorer la Commune, sauvez ce peuple de lui-même, ou tout est fini et nous ne sommes plus que des forçats. » Vaines paroles; nul ne les écoutait. Des fédérés lui répondirent : « Va donc, avocat! Ces gens-là appartiennent à la justice du peuple! » Hippolyte. Parent se taisait. Varlin eut un geste de fureur et essaya encore de parler; quelques-uns de ses amis l'emmenèrent de force.
Les otages, enveloppés par la foule, étaient acculés dans un espace carré, assez large, qu'une barrière en bois séparait d'un jardin où l'on avait commencé une construction interrompue par la guerre. Contre une muraille élevée d'une domaine de pieds , une cave inachevée formait une sorte de fosse ; un mur très bas, de cinquante centimètres environ, était le soubassement d'une maison future et servait de ligne de démarcation entre le grand jardin et l'étroit terrain où se trouvait le caveau, percé d'une simple ouverture.
Malgré les cris de mort et les menaces qui avaient escorté les otages depuis la rue de Puebla jusqu'à la cité de Vincennes, il y eut un moment, très court, d'hésitation. On avait appliqué le maréchal des logis Geanty contre la muraille d'une des maisons ; il se tenait, les bras croisés, immobile sous les pierres et la boue que lui jetaient les femmes*. On entendit armer quelques fusils; on cria : « Ne tirez pas! Ne tirez pas!
* « n présentait à cet instant, dit le récit qui me sert de guide, l'image d'un homme aussi brave que juste. 2>
314 LA GRANDE-ROQtiETTE.
la maison est pleine de munitions !» 11 y eut un recul instinctif de la foule; on eût dit qu'elle était reprise d'indécision et que nul n'osait donner le signal. Un homme grimpa sur une charrette chargée de tonneaux — poudre ou vin — qui se trouvait à l'entrée du secteur. 11 lut un papier qu'il tenait en main et parla. On applaudit. C'est alors que le bouvier Victor Bénot, colonel des gardes de Bergeret, incendiaire des Tuileries, se précipita hors d'une maison, en criant : A mort ! Une poussée formidable se fit, la barrière tomba et les otages, d'un seul mouvement, furent entraînés dans le terrain qui précédait le petit mur inachevé. La cantinière qui les avait guidés était descendue de cheval ; les femmes excellent aux actes de cruauté, qu'elles prennent pour des actes de courage. Elle porta le premier coup et tous les hommes qui étaient là devinrent des assassins.
Geànty était toujours en tête, — à son rang*. — 11 entr'ouvrit sa tunique et présenta sa poitrine ; un prêtre âgé se plaça devant lui et reçut le coup qui lui était destiné. Le prêtre tomba, et l'on vit Geanty encore debout, et découvrant sa poitrine; on l'abattit. A coups de fusil, à coups de revolver, on tirait sur ces malheureux; des fédérés accourus au bruit s'étaient perchés sur une muraille voisine et chantaient à tue-tête en faisant un feu plongeant. Debout sur un petit balcon en bois, Hippolyte Parent, fumant un cigare et les mains dans ses poches, regardait et regarda jusqu'à la fin.
Le massacre ne suffisait pas ; on inventa un jeu : on força les malheureux à sauter par-dessus le petit mur; les gendarmes sautèrent ; on les tirait « au vol » et ça faisait rire. Le dernier soldat qui restait debout était un garde de Paris, beau garçon d'une trentaine d'années, qui sans doute de service à la Comédie-Française avait vu jouer le Lion amoureux de Ponsard; du moins
on peut le croire à la façon dont il mourut. Il s^avança paisiblement vers la basse muraille qu*il fallait franchir, se retourna, salua les assassins et dit : « Messieurs, vive l'empereur I » Puis, lançant son k^pi en Tair, il fit un bond et retomba sur le monceau de blessés qui s'agitaient en gémissant. L'oeuvre n'était point terminée; quatre otages, trois prêtres et « un civil », vivaient encore. On ordonna aux prêtres de sauter; ils refusèrent. L'un d'eux dit : « Nous sommes prêts à confesser notre foi; mais il ne nous convient pas de mourir en faisant des cabrioles. » Un fédéré jeta son fusil par terre, saisit chacun des prêtres à bras-lecorps, et, pendant que la foule applaudissait, les enleva et les poussa au delà du nfiur indiqué. Le dernier prêtre résista, il tomba entraînant le fédéré avec lui ; les assassins étaient impatients : ils firent feu et tuèrent leur camarade. Un seul restait, le « civil », évanoui. Son système nerveux n'avait pas été de force à supporter ce long supplice ; le pauvre homme avait perdu connaissance. On le prit par les jambes et par les bras, on le balança un instant et on le lança sur les autres victimes. On lui fit l'honneur d'une décharge générale *.
Nul membre de la Commune n'assista à cette boucherie, qui avait duré une heure. Était-elle enfin terminée ? Non ; il fallut achever ces blessés qui se plaignaient lamentablement. On se mit à piétiner sur eux ; on leur tira des coups de fusil et de pistolet sans pouvoir faire taire leurs gémissements, car ceux qui
* n est difficile de savoir quel est l'otage, — le seul parmi cinquante-deux, — qui fut faible au dernier instant; plusieurs prêtres portaient des vêtements laïques ; sur les quatre « civils », deux avaient des costumes reconnaissables : Largillière habillé en sousofûcier fédéré, Ruault couvert d'une blouse. Le doute subsiste, et je n*ai pu l'éclaircir.
étaient dessus garantissaient ceux qui étaient dessous. Un fédéré cria : a Allons, les braves, à la baïonnette ! » On lui obéit et cela parut drôle. On larda ces pauvres gens jusqu'à ce qu'ils fussent entrés dans l'éternel silence. Quand on fit la levée des corps, le lundi 29 mai, on constata qu'un des cadavres avait reçu soixante-neuf coups de feu et que le Père de Bengy avait été percé de soixante-douze coups de baïonnette.
Lorsque l'on fut certain que tous étaient bien morts, on se félicita d'avoir <( démoli » tant de Versaillais ; les femmes furent embrassées; on porta la cantinière en triomphe. On alla dans les cabarets se rafraîchir un peu; une jeune femme disait: «J'ai essayé d'arracher la langue d'un des curés, mais je n'ai pas pu ; » un artilleur colossal, sorte d'hercule forain, qui, sans armes, avait frappé les otages à coups de poing, disait en montrant sa main enflée : (( J'ai tant tapé dessus que j'en ai la patte toute bleue. » Le lendemain, quelques fédérés prévoyants vinrent en famille dépouiller les morts; puis ils jetèrent les cinquante-deux otages et le fédéré dans le trou du caveau, qui était une fosse d'aisances ^ Un. chaudronnier, nommé Joseph Rigaud, qui ne s'était point ménagé parmi les assassins, dit, en contemplant les cadavres : « Voilà, du moins, un tas de fumier qui ne se relèvera pas *. »
Stanley, alors à Ouganda, aux confins de l'Afrique orientale, avait enfin réussi à retrouver Livingstone, lorsque, le 14 février 1872, il reçut les journaux d'Europe qui lui apprirent -à la fois l'existence, la chute, les crimes et le châtiment de la Commune. Il a noté son impression : « France ! ô Français ! pareille chose est inconnue même au centre de l'Afrique ! »
* Voir Pièces justificatives, n® 12.
* Procès Joseph Rigaud; débats contradictoires; 6» conseil de guerre; 21 mars 1872.
▼ I. —LA RÉVOLTA DBS OTAOiBB.
La révolte est cernée. — Les derniers communards. — Ils se fusillent
entre eux. — Les soldats allemands regardent brûler Paris. — Estais
. infructueux pour traverser les lignes allemandes. — Théophile Ferré.
— Les prisonniers de la Roquette. — Émotion des otages de In seconde section. — Les condamnés. — Les surveillants. — Ferré arrive à la Grande-Roquette. — Le surveillant Bourguignon prévient le surveillant Pinet. — Piuet arme les condamnés. — Bourguignon à la deuxième section. — Pinet à la troisième. — Les otages s'insurgent. — On se barricade. — On fait arme de tout. — La bénédiction et l'absolution. — Le brigadier Ramain. — Sa surprise. — Il cherche en vain quatre clefs.
— 11 essaye de parlementer. — Ferré et Clovis Brian t. — Les soldats de la Grande et de la Pelite-Aoquetle. — « Vive la ligne! » — Ce cri sauve 142% hommes.
Pendant que l'armée insurrectionnelle se transformait naturellement en bande d'assassins, les troupes françaises, marchant à découvert contre des hommes embusqués derrière les barricades, continuaient lentement, mais invinciblement, leur mouvement stratégique. Dans la soirée du 26 mai, elles étaient maîtresses de la place de la Bastille, de la rue de Reuilly, du faubourg Saint-Antoine et de la place de la barrière du Trône. L'aile droite, après avoir été obligée de vaincre une résistance acharnée, avait enfin réussi à s'emparer de ces positions qui, lui ouvrant le boulevard Davoust et le boulevard Mortier, lui permettaient d'attaquer à revers les hauteurs de Belleville. L'aile gauche forçant le passage du boulevard du Temple, occupant la rotonde de la Villette, s'établissait boulevard Lenoir et sur les rives du canal Saint-Martin jusqu'à la porte de rOurcq; elle menaçait ainsi directement les Buttes- Chaumont. Si lente qu'elle ait été, la bataille avait été bien conduite ; les deux extrémités de l'arc allaient se rejoindre et former autour des débris de la révolte un cercle infranchissable.
La Commune râlait; le samedi 27 mai, elle eut une dernière réunion rue Haxo, n® 145, dans une petite maison où logeait Yésinier et qui avait servi d'étatmajor au génie auxiliaire des fédérés ^ Ils n'étaient pas nombreux les triomphateurs du 18 mars, — une douzaine au plus. Ils délibérèrent selon leur invariable habitude, se distribuèrent quelques fonds de réserve gardés avec soin et décidèrent que chacun d'eux, selon son inspiration personnelle, ferait acte de combattant là où Ton combattait encore. Gela ne leur parut pas suffisamment révolutionnaire. L'ennemi qui les entourait était nombreux, et si leur cause leur eût tenu au cœur, ils auraient pu jusqu'au bout lutter et tomber pour elle; mais non„ la manie de l'imitation terroriste les emporta, et ils se mirent à rechercher ceux d'entre eux qui déjà les avaient abandonnés. Où étaient Pindy, et Billioray, et Félix Pyat, et Gluseret, et Arthur Arnould et tant d'autres? On voulut les retrouver. Pour les conduire à la bataille? Nullement; pour les fusiller.
On ne découvrit que deux pauvres diables d'agents inférieurs, qui furent «collés au mur», sans autre forme de procès. Les révoltés ont reproché au gouvernement de Versailles d'avoir été cruel pour les « égarés » ; le gouvernement légal a été moins sévère pour les communards que la Commune elle-même. En fait, le 27 mai, celle-ci n'existait plus; le Comité de salut public lui-même, ce groupe « d'hommes de bronze et d'acier », s'était évanoui. La veille, le Comité central s'était saisi de la dictature qu'on lui avait livrée sans discussion. Le promoteur du 18 mars, le metteur en
* "C'est là, je crois, dans la matinée du 27, que 20 000 francs furent remis au délégué P. (XIX* arrondissement), qui s'engageait à opérer un mouvement tournant dans le but de prendre à revei-s et de vaincre l'armée française. Je ne sais si cette manœuvre stratégique a été ébauchée, mais j'en doute.
œuvre de tous les crimes où Paris succombait, revendiquait l'honneur de présider au dénouement du drame dont il avait joué la première scène.
La folie de destruction qui les agitait atteignit son dernier période. Au matin de cette journée et sur la zone des fortifications qui va de la porte de Bagnolet à la porte de Pantin, les pièces de rempart retournées vers la ville furent pointées sous leur inclinaison maxima ; elles lançaient au hasard les projectiles dont on les chargeait à outrance, quitte à les faire éclater. Les soldats allemands, l'arme au pied, rangés dans les villages suburbains, regardaient avec stupeur cette prodigieuse dévastation et se félicitaient en reconnaissant que la haine sociale détermine plus d'énergie que le patriotisme.
Pendant cette journée, où la lutte, ramassée sur des points singulièrement faciles à défendre, fut d'un acharnement sans pareil, deux tentatives furent faites pour obtenir passage à travers les lignes prussiennes. On eût dit que les gens de la Commune, semblables à des créanciers exigeants, réclamaient le payement de la dette de reconnaissance contractée pendant le siège par les Allemands envers le parti révolutionnaire qui les avait si puissamment aidés par ses diversions. Hippolyte Parent fit sonner en parlementaire et alla demander à un chef de bataillon bavarois l'autorisation pour les fédérés de se retirer derrière les lignes d'investissement. On lui répondit que l'on n'avait point d'ordre et qu'on en référerait au général Fabrice. Un peu plus tard, Arnold, le membre de la Commune, sortit à éon tour; il essaya d'entrer en pourparlers avec les Allemands, fut promené d'officier en officier, et enfin renvoyé avec sa courte honte.
Pendant que les uns se cherchaient pour se fusiller, que les autres s'efforçaient de se mettre à l'abri au
delà des armées de l'Allemagne, Jules Allix, Tancien délégué à la mairie du VIII* arrondissement, arrivait, tout rayonnant, sur les hauteurs de Belleville. Avec le bonheur qui accompagne les fous, il avait, nous ne savons comment, traversé Paris, et il apportait cette bonne nouvelle que, le centre de la ville étant dégarni de troupes, rien n'était plus facile que de s'en emparer; il suffisait pour cela de faire une « légère poussée » ; la Commune alors serait victorieuse à jamais et l'on rentrerait dans l'ère de la félicité universelle. Au lendemain de la victoire, le gouvernement légal eut pitié de ce pauvre homme et s'empressa de le réintégrer à Charenton, d'où il n'aurait jamais dû sortir.
Th. Ferré ne se battait pas, car cela ne paraît pas avoir été dans ses habitudes; plus délégué que jamais à la sûreté générale, il se sentait charge d'âmes et pensa aux otages qui étaient fort nombreux encore, car la Petite-Roquette seule contenait mille trois cent trentetrois soldats, amenés de différentes casernes, ainsi que nous l'avons déjà dit. La Grande-Roquette était moins peuplée : elle renfermait cent soixante-sept détenus criminels et trois cent quinze otages. Ceux-ci n'étaient point réunis dans la même division. Les survivants de la quatrième section étaient enfermés dans le bâtiment de l'ouest ; un groupe de quatre-vingt-quinze militaires était placé dans les dortoirs en commun du même bâtiment. Dans le bâtiment de l'est, séparé de l'autre par la cour principale, la première section, occupée la veille encore par les gendarmes massacrés au secteur de la rue Haxo, était déshabitée; au-dessus, au deuxième étage, des sergents de ville étaient incarcérés; au troisième étage, troisième section, quelques prêtres, des artilleurs, des soldats de différentes armes étaient en cellule. Celles où les ecclésiastiques étaient emprisonnés seraient restées fermées, si l'on s'était con-
formé aux ordres du directeur François; les autres étaient ouvertes et permettaient ainsi aux détenus de se promener dans les couloirs. Une forte grille fermait les sections à chaque extrémité et interdisait toute communication entre elles. En dehors des cellules, la deuxième et la troisième section comprennent une vaste chambre appelée le lit de camp^ qui peut au besoin servir de dortoir à une trentaine de condamnés. On pénètre dans ces divisions cellulaires par un large escalier ayant son point de départ non loin des bureaux du greffe, ou par l'escalier de secours, escalier en colimaçon qui prend naissance dans le premier chemin de ronde. Le rez-de-chaussée des bâtiments de T.est et de Touest est attribué aux détenus criminels, qui y font métier de cordonniers, de menuisiers, de serruriers et de forgerons. Lorsque ces détenus sont en récréation dans la cour, la porte des ateliers est close et les outils sont déposés sur les établis.
On connaissait à la Grande-Roquette le sort des gendarmes et des autres otages qui avaient été extraits la veille sous prétexte d'être conduits à Belleviile. La promesse de leur distribuer des vivres et de les mettre en liberté les avait menés à la fosse de la rue Haxo. Les sergents de ville, tassés dans la seconde section, étaient farouches. Ces vieux soldats, ces victorieux de Grimée et d'Italie, s'indignaient à l'idée d'être tués sans pouvoir se défendre. Leur irritation, doublée par l'angoisse, exaspérée par la faim, car le pain manquait depuis la veille, surexcitée par l'horreur que le forfait commis leur inspirait, leur irritation était au comble. Un sentiment de révolte les réveillait enfin ; ils comprenaient que nulle soumission ne les protégerait, qu'ils n'étaient plus qu'un bétail humain réservé à regorgement, et que si une seule, une faible chance de salut leur restait encore, ils ne la trouveraient que dans un acte de I. ' 21
désespoir. Ils se méfiaient des soldats détenus avec eux; comme les gens menacés d'un grand péril, ils voyaient des ennemis partout; à voix basse et entre eux ils s'étaient concertés : « Il faut nous barricader, il faut re- • fuser de nous rendre au greffe si Ton nous appelle; il vaut mieux se faire tuer ici que d'être poussé à coups de crosse à travers les rues par la populace. » Une seule inquiétude les poignait : qu'allaient faire les surveillants? Obéiraient-ils aux ordres de la Commune ? Se souviendraient-ils qu'eux aussi ils avaient porté l'épaulette et combattu pour la France que l'in^rrection s'efforçait de déshonorer?*
Les détenus criminels, les condamnés, ceux que l'insurrection même n'avait pas permis de diriger vers les maisons centrales et les bagnes, réunis dans la cour principale, étaient dans l'anxiété : ils avaient peur. Des obus mal dirigés par la batterie du Père-Lachaise, qui cherchait à atteindre la gare d'Orléans, avaient éclaté sur le toit de la maison. La distribution des vivres n'avait point été faite le matin ; ils se racontaient entre eux que la prison était minée, que l'on devait y mettre le feu, que les artilleurs du Pére-Lachaise avaient reçu ordre de la détruire ; un surveillant leur avait dit : « Tout le monde y passera, -vous comme les autres. » Le meurtre des gendarmes leur avait paru légitime, en vertu sans doute du jugement par les impairs que préconisait Raoul Rigault; celui des prêtres et surtout ce* lui de l'archevêque les avaient indignés. Ils croyaient qu'ils seraient fusillés; ils se comptaient de l'œil, se trouvaient nombreux, se disaient, eux aussi : — Il faut nous défendre, — et calculaient qu'en dépavant les trottoirs de la cour, ils assommeraient quelques fédérés avant d'être tués par eux.
A la quatrième section, les otages, qui avaient, en deux jours, regardé partir et n'avaient pas vu revenir
vingt et un de leurs compagnons, étaient silencieux et troublés. Un instant, ils avaienteu quelque espoir. Dans la matinée, la fusillade avait semblé se rapprocher de la Grande-Roquette, comme si l'armée en eût attaqué les rues voisines ; mais le bruit s'était éloigné et ne leur parvenait plus que sous forme de rumeur confuse; les prêtres priaient, les laïques pensaient aux êtres chers qui les attendaient au logis. Le brigadier Ramain, le sous-brigadier Picon, s'agitaient et tâchaient de remonter le moral des surveillants, qui paraissait singulièrement affaissé. Quelques-uns disaient : « Sauvons-nous de cet enfer; » les autres répondaient : « Non, restons pour protéger les otages. » François, dans son costume des grands Jours, l'écharpe rouge en sautoir, le revolver à la ceinture, le sabre traînant, le képi galonné sur l'oreille, promenait partout son importance et semblait attendre quelque grand événement. Souvent il sortait, regardait vers le haut de la rue de la Roquette ; plusieurs fois, Clovis Brîant, le directeur de la maison d'éducation correctionnelle, était venu causer confidentiellement avec lui.
Il était une heure environ lorsque Ferré, à cheval, arriva à la Grande-Roquette; deux cavaliers l'escortaient; l'un d'eux, dit-on, était Gabriel Ranvier; nous né rapportons ce bruit qu'avec réserve, car nous n'avons pu en contrôler l'exactitude. Un bataillon de fédérés les suivait ; un peloton pénétra dans la première cour, le reste des hommes fut rangé sur la place. Ferré se rendit au greffe, où il fut reçu par François : « Nous venons chercher les curés et les sergents de ville. » A ce moment, le surveillant Bourguignon se trouvait au grand guichet. 11 reconnut Ferré, il entendit les paroles adressées à François. Ferré lui prescrivit de prendre tout de suite une voiture et d'aller chercher des vivres pour les soldats du poste^ qui s'étaient plaints de n'a-
324 LA GRANDE-ROQtJETTE.
voir pas mangé depuis la veille. Bourguignon se contenta de transmettre l'ordre aux gardes nationaux, puis, prenant sa course par le chemin de ronde, il contourna la moitié de la prison et entra à Tinfirmerie, où son camarade Pinet était de service. Il lui cria : a Ils sont là, ils viennent chercher les prêtres et les gardiens de la paix pour les tuer. » Pinet répondit : « Il ne faut livrer personne. » Pinet était un ancien soldat, employé aux prisons depuis quelques années ; réengagé pendant la guerre, mis plusieurs fois à l'ordre du jour, porté pour la croix, il avait repris son poste à la Roquette après.l'armistice. Nous avons dit comment il avait vainement essayé de sauver les gardes de Paris. C'est un homme d'une rare bravoure et très capable de risquer sa vie dans une aventure qui tenterait son courage. Son plan fut immédiatement arrêté : faire révolter les détenus criminels,, pousser les otages à la résistance et s'associer à eux. Bourguignon et lui se jetèrent au guichet central, prirent les clefs des grilles de la deuxième, de la troisième section et celles des ateliers *.
Les détenus condamnés se promenaient dans la cour. Pinet les fit rentrer aux ateliers et leur dit : « On vient vous chercher pour vous fusiller, armez-vous de vos outils et défendez-vous; nous serons avec vous et nous vous aiderons. » On se précipita sur les valets de menuiserie, les limes, les marteaux de forge, les alênes,
* A la Grande-Roquette, prison déjà ancienne, inaugurée le 22 décembre 1836, construite avant lamélioration des maisons pénitentiaires, il n'existe pas de passe-partout ; chaque section a ses clefs particulières. On y possède cependant des doubles clefs, dites clefs de secours. Celles-ci, ordinairement déposées dans une petite armoire, près de l'avant-greffe, avaient été, pendant la Commune, transportées au guichet central. Pinet et Bourguignon, s'étant emparés de celles de la deuxième et de la troisième section, nul, sans leur concours, ne pouvait plus ouvrir les grilles du second et du troisième étage dans le bâtiment de l'est.
LA «ÉVOLTE DES OTAGES. 3-f.
los poinrous de cordonnier, et l'on se groupn dans les salles, prêts à la bataille. « Nous pouvons compter sur vous? » demanda Pinet. Les condamnés répondirent : N Oui. » Pinet leur recommanda de rester dans les ateliers, oà ils étaient plus en sécurité que dans la cour, et, accompagné de Bourguignon, il monta vers les sections ; Bourguignon pénétra dans la seconde et lui dans la troisième. En deux mots, Bourguignon expliqua à l'un des sous-otïlciers prisonniers qu'il fallait, si on appelait les otages, refuser de descendre; que s'ils ne se défendaient à outrance, ils étaient perdus; qu'il était temps de faire arme de tout bois et de ne laisser, pénétrer personne dans la section. Il ajouta : * Pinet est làhaut, â la troisième; je vais redescendre au greffe surveiller les menées de cette séquelle et je reviendrai vous avertir; je monterai par l'escalier de secours; placez-y deux sentinelles et assommez tout individu qui ne vous dira pas le mot de ralliement; ce mot sera : Marseille I » Les otages voulurent le retenir parmi eux. 11 leur fil comprendre qu'il leur serait plus utile en leur apportant des renseignements précis; on le laissa partir et l'on se mit h l'œuvre.
Pendant ce temps, Pinet, étant entré dans la troisième section par la porte de secours, criait : a Barricadezvous I barricadez-vous 1 » Les otages ont-ils commencé à se barricader sur l'injonction de Pinet? avaient-ils commencé à se barricader avant l'arrivée de celui-ci? C'est là une question à laquelle il nous est impossible de répondre. Les deux versions ont été énergiquement soutenues; il y a autant de probabilités en faveur de l'une qu'en faveur de l'autre, et le fait en lui-même est trop peu important pour que nous ayons essayé de le dégager des obscurités dont on l'a systématiquement enveloppé; mais on peut affirmer, en toute sécurité, que sans l'intervention de Pinet, escorté de Bourgui-
gnon, le sort des otages était singulièrement compromis. La présence d'un surveillant au milieu d'eux, la vigilance d'un autre, leiir apportaient une force morale qu'ils n'auraient peut-être pas trouvée entre eux, et que leurs infortunés compagnons fusillés le 24, massacrés le 26, n'avaient point rencontrée. Bourguignon et Pinet représentaient en quelque sorte la prison, qui ellemême s'insurgeait pour défendre et sauver ses propres détenus. Quelque énergie qu'aient déployée les otages, quelque effort qu'ils aient fait pour assurer leur salut, auraient-ils échappé sains et saufs à leur captivité, si ces deux braves gens ne s'étaient pas sacrifiés avec eux et pour eux?
Très rapidement la résistance fut organisée. Derrière la grille fermée à l'extrémité de chacun des couloirs formant chaque section, on entassa tous les matelas et toutes les paillasses que l'on put trouver dans les cellules et dans le lit de camp. Depuis le plancher jusqu'au plafond, depuis le mur de gauche jusqu'au mur de droite, l'ouverture fut absoliunent bouchée, sauf un jour ménagé dans la partie supérieure, afin de pouvoir surveiller les approches de la grille; on pouvait bien glisser un canon de fusil entre les matelas, mais le projectile se serait perdu dans les matelas eux-mêmes. On décarrela la chambrée, on rassembla les carreaux en tas à portée des barricades, afin de pouvoir lapider les assaillants si par hasard ils parvenaient, malgré la grille, à démolir l'amas de literie; on prit les planches qui servent à soutenir les paillasses, on les fendit à l'aide de couteaux, on les aiguisa de manière à en façonner des lances qui eussent été meurtrières ; on démonta les grosses pièces des lits en fer, afin de pouvoir s'en servir en guise d'assommoirs, on plaça des sentinelles auprès des grilles, on installa des vigies dans les cellules qui, prenant jour sur la cour principale, dé-
couvraient le bâtiment de Touest et celui de Tadministration. Il y avait là dix prêtres qui priaient Dieu, excitaient les travailleurs et les bénissaient.
On était plein d'ardeur, et Pinet, se retrouvant dans les aventures où s'était complu sa jeunesse, payait d'exemple, encourageait tout le monde, jurait de ne point abandonner les otages et de mourir avec eux ou de les sauver avec lui. La troisième section voulut se mettre en relation avec la seconde ; on enleva le carrelage, on défonça les plâtres, on arracha les lattes et bientôt un trou de trois ou quatre pieds de diamètre permit aux otages enfin révoltés de communiquer entre eux. Au second étage comme au troisième on était résolu et armé. Il y eut une minute solennelle et très touchante : les otages de la deuxième section se réunirent au-dessous du trou creusé par ceux de la troisième, le front découvert et la tête inclinée; les dix prêtres s'approchèrent de l'ouverture, étendirent la main, les bénirent et récitèrent la formule de l'absolution, car chacun s'attendait et se préparait à mourir.
Lorsque Ferré et François eurent causé ensemble et pris quelques mesures pour « l'extraction » des otages, Ramain reçut ordre de faire descendre ceux-ci ; on décida même que les sergents de ville seraient appelés les premiers, et qu'ensuite on ferait descendre « les curés ». Le brigadier envoya un surveillant chercher au guichet central les clefs des grilles de la deuxième et de la troisième section ; le surveillant obéit et revint déclarer que les clefs n'y étaient pas. Bourguignon assistait à la scène et s'efforçait de rester impassible. Il savait bien où étaient les clefs; celles de la deuxième section étaient entre les mains des otages, celles de la troisième étaient en la possession de Pinet. Ramain pensa qu'un surveillant les avait emportées pour faire une ronde dans le bâtiment de l'est : il commanda au
328 * LA GllANDE-ROQUETTE.
sous-brigadier Picon d'aller s'en assurer et de faire venir les sergents de ville au greffe) Picon ne fut pas long à revenir; il avait Tair penaud : les détenus se sont barricadés, les grilles sont closes, impossible d'entrer dans les sections. François, Ramain, Picon, suivis de quelques surveillants qui simulaient le zèle, s'élancèrent dans l'escalier. Au second et au troisième étage on se heurta contre une barrière de matelas. On courut au guichet central ; on y chercha vainement les clefs des grilles; on demanda la clef de la porte de secoui^, on ne la trouva pas davantage : elle était bien cachée, et seul Bourguignon aurait pu la découvrir. On fit l'appel des surveillants : Pinet seul manquait. « Je le ferai fusiller, » dit François ^
Ramain essaya de parlementer ; il se campa dans la cour principale et, levant le nez vers les fenêtres du bâtiment de l'est, il criait : « Voyons, descendez donc; c'est des bêtises tout ça, on ne veut pas vous faire de mal. » 11 en était pour ses frais de rhétorique; nul ne lui répondit. Il reprenait : « Vive la France ! nous sommes tous frères I Voyons, mes "pauvres amis, descendez, c'est pour recevoir des vivres! » Un soldat mit la tête à sa lucarne, appela le brigadier et lui fît un pied de nez. « Je les brûlerai vifs, » dit Ramain en s'éloignant. Les otages placés en face dans le bâtiment de l'ouest, à la quatrième section, avaient suivi cette scène des yeux et n'y avaient rien compris. Ramain rentra au greffe et dit : « Il n'y a pas moyen de les avoir I » Il rencontra le regard de Ferré et ne fut point tranquille.
Le délégué à la sûreté générale était fort irrité; il
*■ La version que nous avons adoptée, qui est appuyée sur des documents authentiques offttint toute g^arantie, a été vivement combattue par M. l'abbé Âmodru, curé d'Âubervilliers et l'un des otages de la troisième section. VoiV Pièces justificatives, tu* 10.
ne le cacha point et Tatticisme de ses expressions parut s'en ressentir. Il fit appeler Clovis Briant, ïe directeur de la Petite-Roquette, et lui dit : « Avez-vous préparé l'évacuation? Vous savez qu'elle doit s'opérer en trois détachements; faites sortir vos hommes. » Clovis Briant retourna promptement à la prison et Ferré dit à François : « Envoie-moi tous les soldats; à défaut des curés, je les emmène. » Quatre-vingt-quinze soldats, extraits des chambrées du bâtiment de l'ouest, arrivèrent bientôt; ils se massèrent dans la cour d'^çntrée. Lorsqu'ils sortirent, ils aperçurent mi bataillon de fédérés rangé sur la place, ouvert en deux détachements prêts à se replier sur eux. Au moment où ils franchissaient le seuil de la prison, trois cents militaires, le sac au dos, sortaient de la Petite-Roquette. On mettait à exécution le projet de Delescluze ; on allait réunir à Belleville tous les soldats internés depuis le 18 mars, incarcérés depuis le 22 mai, et essayer de traiter en les offrant en échange de quelques conditions acceptables. Avant de quitter le greffe de la Grande-Roquette, Ferré dit : « Je vais escorter ces prisonniers, j'aurai encore deux détachements à conduire ; arrangez-vous de façon à m'avoir les sergents de ville et les cucés, car je reviendrai les chercher moi-même, et malheur à vous si je ne les ai pasi » Ceci dit, il remonta à cheval et s'élança sur la place, où il arriva juste à temps pour entendre un cri formidable de « Vive la ligne ! »
Ceci est un fait fort remarquable, encore mal expliqué, et qui fera comprendre comment aucun des mille quatre cent vingt-huit soldats extraits des deux Roquettes et dirigés éur Belleville ne fut même insulté. Tous les gens du quartier, voyant une troupe armée réunie sur l'emplacement qui s'étend entre les deux prisons, s'étaient groupés par curiosité. Ces petits marchands d'objets funèbres, dont le commerce, alimenté par le
voisinage du Père-Lachaise, était absolument paralysé depuis plusieurs mois, étaient de médiocres partisans de la Commune ; de plus ils étaient révoltés du massacre des gendarmes que la veille ils auraient voulu sauver. En apercevant les soldats, ils crurent que Ton allait aussi les conduire à la mort, et, autant pour protester que pour les protéger, ils crièrent : « Vive la ligne ! » Les soldats agitèrent leurs képis et répondirent : « Vive le peuple I » Les fédérés se mirent de la partie, et le cortège s'ébranla au bruit d'acclamations que Ferré n'avait pas prévues.
Cette rumeur parvint aux oreilles des otages et leur fit croire que Ferré, employant un subterfuge, essayait de les abuser en ordonnant à ses hommes de pousser des cris rassurants ; ils se sont trompés : ce cri sortit instinctivement de la foule et prouve qu'elle a parfois de généreuses et spirituelles inspirations. Ce fut comme une traînée de poudre qui s'enflamme et court en avant. On ne prit pas la longue route qu'avaient suivie les martyrs de la rue Haxo ; on tourna au plus court par la rue des Amandiers et la rue de la Mare. Là on disait : « Ce sont de braves Versaillais qui ont tourné au peuple, » et de plus belle on criait : « Vive la ligne I » Trois fois ce fait se renouvela, car trois détachements sortis de la Petite-Roquette furent conduits à Belleville. On enferma tous les soldats dans l'église Saint>Jean- Baptiste, où ils reçurent une distribution de vivres dont ils avaient grand besoin. Ils y dormirent un peu à l'étroit, et quand ils se réveillèrent, à l'aube du dimanche 28 mai, ils étaient entre les mains de l'armée française, qui était arrivée pendant la nuit.
LA DELIVRANCK. 3:^1
VU. — LA OÉLIVRANOB.
On essaye d'incendier les barricades Taites par les otages. ~ Souvenir de Gulliver. — Révolte des condamnés. — Le brigadier Ramain a perdu la tète. — Retour de Ferré. — Son plan. — « Vive la Commune 1 vivent les condamnés I » — « Voilà les Versaillais! » — Fuite et panique. — La prison est libre. — Les otages de la deuxième et de la troisième section restent volontairement enfermés. — Les otages de la quatrième section sortent de la prison. — L'abbé Recourt. —Meurtre de HM. Surat, Bouillon, Récourt et Chaulieu. — Des otages rentrent à la Roquetle. Fuite de M. Rabut. — Il obtient la vie sauve en se faisant passer pour galéiien. — Les menaces de François. — La prétendue bataille du Pére-Lachaise. — Le sergent Antzenberger. — Les fusiliers marins. — Les otages se décident à descendre. — Vérig trop précipitamment fusillé. — An*eslation de François. — La dernière barricade. — Fin de la révolte. — Les responsabilités.
Le départ de Th. Ferré avait laissé quelques loisirs au brigadier Ramain, qui les utilisa en recommençant à parlementer avec les détenus de la deuxième et de la troisième section. Voyant que la persuasion lui réussissait mal, il voulut avoir recours à la force et ne s*en trouva pas mieux. Au poste d'entrée, singulièrement dégarni depuis le matin, il prit quelques hommes de bonne volonté et, marchant à leur tête, il gravit le grand escalier. Devant la barricade, d'autant plus résistante qu'elle était molle, il s'arrêta. On essaya de passer des canons de fusils à travers les matelas, et l'on reconnut que l'on parviendrait seulement à trouer quelques vieilles paillasses. On eut alors la pensée d'enfumer les otages, en mettant le feu à la barricade ; mais ceux qui l'avaient construite étaient des gens avisés ; ils s'étaient méfiés de l'imagination des fédérés , et contre la grille ils n'avaient entassé que des matelas : les paillasses avaient été placées à l'arrière-plan, comme soutien ; elles restaient hors de la portée de Ramain et de ses acolytes. Les matelas étaient vieux, réduits par
un long usage à Tétat de « galettes»; ils étaient si violemment comprimés Jes uns contre les autres, qu'ils formaient une masse compacte où l'air ne circulait pas. En outre, la laine est très difficile à enflammer, elle ne flambe guère; elle brûle « noir », comme disent les pompiers. Néanmoins les fédérés versèrent sur les premiers matelas Fhuile d'un quinquet décroché de la muraille et y mirent le feu ; puis ils se retirèrent et vinrent dans la cour regarder l'effet que produirait leur invention . Les matelas fumaient et ne brûlaient point. Les otages, enfermés, privés de nourriture depuis la veille, conservaient précieusement un bidon d'eau qui pouvait du moins servir à étancher leur soif; on n'en voulut distraire une seule goutte pour éteindre ce commencement d'incendie. Quelque lettré se souvint de l'histoire de Gulliver et « le baquet » de la troisième section fut utilisé. On suffoquait un peu dans le couloir; mais les portes et les fenêtres ouvertes de toutes les cellules établirent un courant d'air qui permit de respirer sans trop de gêne.
Les détenus criminels croyaient à un inèendie allumé par un obus et, ne se souciant d'être grillés tout vifs, ils s'étaient précipités dans la cour principale en vociférant. Armés de leurs outils, ils réclamaient la liberté et demandaient qu'on leur ouvrît la porte ; ils ébranlaient celle-ci, essayaient d'en desceller les gonds, d'en briser la serrure ; mais la vieille ferraille était solide et résista. Le brigadier Ramain avait perdu la tête. Son personnel de surveillants ne comprenait plus ses ordres et les exécutait à rebours ; les otages barricadés ne cédaient à rien, ni aux prières, ni aux menaces, ni à la fumée des vieilles laines brûlées ; les condamnés de droit commun étaient en insurrection et, dans leur langage des bagnes, se disposaient à « chambarder la cambuse ». C'était plus qu'il n'en fallait pour désespérer
un homme intelligent et obéi; or Ramain n*était qu'un mauvais drôle assez obtus, dont Tautorité, toujours discutée, était actuellement de nulle valeur. Il était plus de quatre heures et demie ; Ferré allait revenir, car le dernier détachement de soldats avait quitté la Petite- Roquette; Ramain était donc pressé d'en finir et très perplexe. *
Tout à coup il entendit le bruit des chevaux entrant dans la cour; c'étaient Ferré, François et une troupe de fédérés. « Et mes otages ? » dit le délégué à la sûreté générale. Ramain raconta humblement la vérité. Ferré fut plus calme qu'on n'eût osé le croire. Il comprit tout de suite le parti qu'il pouvait tirer de la situation : faire cause commune avec les criminels, jeter ceux-ci, appuyés par les fédérés, dans les escaliers, attaquer les grilles, les renverser, démolir les barricades etj coûte que coûte, se rendre maître des otages récalcitrants. Il donna ses ordres à Ramain ; celui-ci rassembla un peloton de fédérés, le précéda et, se présentant dans la cour principale, il apparut, suivi de la force armée, devant les détenus criminels, qui reculèrent vers le bâtiment du fond formé par la chapelle et gardèrent une attitude menaçante. Ramain leur dit : (( Criez vive la Commune ! et vous aurez la liberté. » les détenus crièrent : « Vive la Commune I » Les fédérés répondirent : « Vivent les condamnés I » car une politesse en vaut une autre. On se mêla, on fraternisa. Quelques otages ont dit qu'à ce moment les criminels avaient été armés de fusils par ordre de Ferré ; ils se sont trompés. Seul un condamné à mort, nommé Pasquier, prit, en se jouant, le fusil d'un sous-officier et cria : « Où est Pinet? je vais tuer Pinet? » Il fut immédiatement désarmé par le brigadier Ramain lui-même. La place de la Roquette, la première cour, le greffe, étaient remplis de fédérés et de curieux; les détenue
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réunis aux gardes nationaux allaient, sous la conduite de Ramain, tenter Tescalade des sections, Jiorsque ce mauvais monde disparut subitement comme une volée de corbeaux effarouchés . Jamais , sur aucun théâtre, pareil changement à vue ne fut plus rapide. A rentrée même de la Grande-Roquette, sous la voûte où s'ouvrent le poste et le premier guichet, quelqu'un dont il a été impossible de constater l'identité, — un loustic, — un homme de génie, — un effaré, s'écria : « Voilà les Versaillais 1 » Ce fut une débrfndade; Ferré, François, se lancèrent à cheval, les fédérés filèrent par les rues voisines, les détenus firent irruption sur la place après avoir pris des fusils dans le poste, et en moins de deux minutes la prison fut débarrassée des hôtes sinistres qui l'encombraient. La panique fut telle, qu'ils ne revinrent plus.
La prison était libre, et ce fait, qui devait paraître d'autant plus heureux qu'il était plus inattendu, allait causer de nouveaux malheurs. Les otages de la deuxième et de la troisième section avaient, des fenêtres du bâtiment de l'est, vu la révolte des condamnés, l'intervention des fédérés, le sauve-qui-peut général, mais n'avaient pu que se rendre très vaguement compte de ce qui se passait. Pour eux la situation n'était pas modifiée; suivant en cela le conseil de Pinet, ils étaient persuadés que, pour eux, le péril était moins pressant derrière leur barricade que hors de la prison, dans les rues encore occupées par les hommes de l'insurrection. Ils s'étaient promis de n'ouvrir les grilles qu'en présence de l'armée française, qu'ils espéraient toujours voir arriver d'un instant à l'autre.
Pour les otages de la quatrième section, du bâtiment de l'ouest, il n'en était pas ainsi. Ils étaient au nombre de vingt-trois, dont seize ecclésiastiques. La journée leur avait été insupportable. Quelques minutes après la
fuite des détenus criminels et des fédérés, les auxiliaires de leur section * se précipitèrent dans les couloirs en criant : « Vite ! vite ! sauvez-vous I » Sans trop réfléchir et croyant que la liberté serait la délivrance, ils se hâtèrent. M. Rabut, commissaire de police, pressait M. Bécourt, curé de Bonne-Nouvelle, qui s'attardait dans sa cellule ; ne sachant trop s'il n'allait pas à la mort, préoccupé d'un dépôt de trente mille francs qu'il avait reçu et caché avant son incarcération, cet bonnéte homme écrivait une note destinée à faire retrouver la somme qui ne lui appartenait pas. Lorsque ces malheureux, qui étaient descendus par l'escalier de secours, passèrent dans la cour principale, ils aperçurent les otages de la deuxième et de la troisième section, le visage collé aux barreaux. Ils leur crièrent : « Venez donc, nous sommes libres. » On leur répondit : « Non, ne partez pas, rentrez, vous serez tués dehors. » Ils n'entendirent pas ou ne voulurent pas entendre, et quittèrent la Grande-Roquette.
Mgr Surat, archidiacre de Paris, fut rejoint sur la place par M. Bécourt, par M. Bouillon, missionnaire, par un employé du service administratif des prisons nommé Ghaulieu. Imprudemment, au lieu de se disperser, ils firent route ensemble. La vue de la place de la Roquette tout à fait déserte les avait rassurés ; ils s'engagèrent dans la rue de Saint-Maur pour gagner le boulevard du Prince-Eugène; près de la rue de Charonne, ils furent arrêtés; Mgr Surat, avec une imprudente simplicité, dit : « Je suis prêtre et je sors de la Roquette. » Ils furent ramenés jusqu'au mur de la maison d'éducation correctionnelle; une femme brisa la tête de Mgr Surat d'un coup de pistolet * ; MM. Bé-
* On appelle auxiliaire$ les détenus qui font métier de domestiques dans les prisons.
* c Deux coups de l'eu ont tUc Mgr Surat; le premier a été tiré à
S36 LA GRÀMDE-ROQUETTE.
court et Houillon furent fusillés. Ghaulieu s'ètail esquivé; il fuyait par la rue Servan; ^n se lança derrière lui ; se sentant sur le point d*étre saisi, il fit volteface contre les hommes qui le poursuivaient, enleva le sabre de Tun d*eux et en balafra trois ou quatre; un coup de crosse Tabattit, deux coups de feu Tathevèrent.
Quelques-uns des fugitifs, M. Moléon, curé de Saint- Séverin, M. de Marsy, M. Evrard, furent recueillis sur leur route et purent échapper à tout péril ^ ; M. Petit, deux prêtres de Picpus, M. Gard, séminariste, et d'autres otages, après avoir tourbillonné au hasard, à travers les rues où tombaient les balles et les paquets de mitraille, sentant la mort partout autour d'eux, revinrent isolément à la Grande-Roquette, comprenant que c'était là encore Tasile le moins dangereux. Un retour des fédérés, une invasion de la maison étaient à craindre; mais ce n'était qu'un péril possible en présence d'un péril certain. Le pharmacien de la prison, M. Trencart, reçut ces hommes qui ne savaient que devenir ; il les conduisit à l'infirmerie, les installa comme malades, avec
bout portant en pleine poitrine ; la balle a dû traverser la base du cœur et ainsi causer une mort immédiate ; elle est sortie par le dos en brisant la colonne vertébrale au niveau des vertèbres dorsales. Le second coup de feu est parti d'un revolver qui a dû être appliqué sur la tempe droite ; le projectile a déchiré la joue, fait sauter de son orbite l'oeil droit que je n'ai point retrouvé, broyé les os propres du nez et la partie antérieure de la base du crâne, puis est sorti par l'orbite gauche; l'œil de ce côté était pendant sur la joue. » — Extrait d'une lettre du docteur Henri Golombel, qui, le dimanche 28 mai 1871, a vérifié, à la Petite-Roquette, l'identité de Mgr Surat et examiné scientifiquement le cadavre.
^ M. Moléon fut déguisé et sauvé par le surveillant Jeannard; M. de Marsy fut recueilli par le surveillant Seveyrac, qui le cacha, rue de Charonne, dans son domicile ; on ne saurait trop répéter que la conduite des gardiens de la Grande-Roquette, sauf de très rares exceptions, a été au-dessus de tout éloge.
Ik DÉLIVRANCE. 337
la connivence des infirmiers, et leur dit d'avoir confiance, car il répondait d'eux.
Parmi les otages sortis de la Roquette dans les circonstances que nous venons de raconter, il en est deux qui échappèrent miraculeusement à la mort, HM. Chevriaux et Rabut. Celui-ci, que sa barbe longue et ses vêtements détériorés rendaient méconnaissable, avait quitté ses compagnons rue de la Yacquerie. Rue Saint-Maur il est arrêté près d'une barricade par des fédérés qui encombraient la boutique d'un marchand de vin. « Où vas-tu I — Je suis un pauvre galérien ; je me sauve de la Roquette; laissez-moi passer. » Les hommes hésitaient et déjà l'un d'eux s'approchait vivement de lui, lorsqu'une femme cria : « Je le reconnais, c'est un bon, ne lui faites rien ! — Allons I file I » M. Rabut reprit sa course. Plus loin, deux fédérés gardaient une barricade; pendant qu'ils avaient le dos tourné, M. Rabut escalade les pavés et allonge le pas ; deux balles sifflant à ses oreilles lui apprennent qu'il doit se hâter. Il venait de passer devant le grand café de Bataklan, lorsqu'il s'entendit héler : « Ehl l'homme, où courez-vous donc? » 11 s'arrêta se disant : « Cette fois, c'en est fait de moi ; » il se retourna et, en bon commissaire de police qu'il était, au lieu de regarder son interlocuteur au visage, il le regarda aux jambes et vit un pantalon rouge. Il avait été interpellé par un sous-lieutenant de la ligne, qui le fît conduire sous escorte à l'Assistance publique, où son identité fut immédiatement constatée. En se faisant passer pour un galérien évadé, il avait eu la vie sauve, comme l'archidiacre de Paris, Mgr Surat, avait été assassiné parce qu'il avait confessé qu'il était prêtre. Ces deux faits rapprochés l'un de l'autre sont toute l'histoire de la Commune.
Le soir, vers huit heures, François revint à la prison; il monta dans son appartement, fit un paquet de ses
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nippes, qui furent emportées par quelques camarades ; il déménageait et ne devait plus revenir. Avant de partir il dit à un surveillant : « Et les otages? — Toujours barricadés, répondit le gardien. — Bien! riposta François, je vais au Père-Lachaise faire démolir la Roquette à coups de canon. » Menace illusoire; dans la journée le cimetière avait été pris sans coup férir par les troupes françaises. La légende se forme si promptement dans notre pays, même sur les lieux témoins de la réalité, qu'il est acquis aujourd'hui pour bien du monde, surtout pour certains apologistes de la Commune, que le cimetière de l'Est a été le théâtre d'un combat désespéré. Les communards disent : la bataille du Pére- Lachaise, comme nos soldats diraient : la bataille de Solférino. Il faut raconter simplement la vérité.
Une batterie de dix pièces de sept et une mitrailleuse furent réunies dans le cimetière et eurent trois objectifs différents : le palais des Tuileries, l'église Saint- Eustache, la gare d'Orléans*. Le service des munitions était mal fait et plusieurs fois on expédia des gargousses qui n'étaient point de calibre. Les pièces étaient du reste hors de service et restèrent silencieuses le 27 mai à partir de midi. C'est à ce moment même que commença le mouvement militaire qui devait rendre l'armée française maîtresse du Père-Lachaise et des hauteurs qui l'avoisinent. Cette tâche, réservée au corps
* « Mon tir est dirigé sur Saint-Eustache et sur la gare d'Orléans, boulevard Hôpital, de façon à faire le plus de dégât à l'interception (sic) des boulevards Hôpital, Saint-Marcel et Arago. — Le chef commandant l'artillerie du X*» au Père-Lachaise : Viedlina. » — La signature est peu lisible, et par conséquent douteuse. Cette dépêche est du 25 mai 1871. Elle répondait à la dépêche que voici : a Informez le Père-Lachaise que les obus qu'ils reçoivent ne peuvent venir que de Montmartre; tirez principalement sur les églises, excepté le X* arrondissement et Belleville et le XI* arrondissement. Le membre du Comité de salut public : Général Eudes. »
LA DÉUVRAîiCE. 339
du général Vinoy, fut confiée par celui-ci à la division Bruat. — A midi le premier régiment d'infanterie de marine faisait la soupe dans Tavenue de Saint-Mandé, lorsque Tordre vint de se porter en avant ; on donna un coup de pied dans les marmites et Ton se mit en marche sans incidents remarquables ; on arriva sur la grande voie que Ton appelle aujourd'hui la rue des Pyrénées, ouverte entre deux talus qui ressemblent à des collines; le régiment se trouvait ainsi placé entre Gharonne et le Père-Lachaise; on lança plusieurs compagnies, à droite vers Gharonne, à gauche vers le cimetière ; nous suivrons cellesrlà pas à pas.
La ligne des tirailleurs jetée en avant des pelotons trouva de la résistance; dans ces terrains onduleux, coupés de jardinets fermés de clôtures, parsemés de basses maisons, plantés d'arbres, la lutte était difficile ; de toutes les haies, de toutes les fenêtres partaient des coups de fusil ; le champ du combat était en pente, découvrait nos soldats qui avançaient néanmoins, laissant plus d'un mort, plus d'un blessé derrière eux, mais repoussant les insurgés dont quelques-uns, déjà découragés, filaient rapidement vers Belleville, encore au pouvoir de la révolte; c'était la première compagnie du premier bataillon, commandée par le capitaine Vincenti, qui menait cet assaut avec un entrain et une fermeté remarquables.
Un sergent nommé Antzenberger, Alsacien, engagé volontaire qui s'était admirablement conduit à Bazeilles et qui, au retour de la captivité, était venu rejoindre son ancien régiment, guidait sept ou huit hommes à travers les jardins maraîchers, dont il délogeait les fédérés. Ainsi marchant en faisant le coup de feu, il arriva entre des masures et le mur d'enceinte du cimetière, dans une longue ruelle resserrée, qui est la rue des Bondeaux. C'est triste, étroit; ça ressemble au chemin de- ronde
d'une prison. L'œil aux aguets, le doigt sur la détente du fusil, Ântzenbergex continua sa route en tête de la petite escouade qu'il dirigeait. Il parvint vers trois heures jusqu'à l'angle du cimetière, et dans la muraille il remarqua, non pas une brèche, mais ime simple ouverture, un trou circulaire ; les pierres éboulées jusque dans la rue des Rondeaux formaient une pente propice à l'escalade. Le sergent n'hésita pas; il gravit le déblai, ses huit hommes le suivirent ; ils étaient dans le Père- Lachaise. Des drapeaux rouges flottaient au vent; fixés à des tombes ou attachés aux branches des cyprès. Dans l'avenue circulaire, à la hauteur de la 83« division, une pièce de sept était en batterie, que l'on renversa rapidement; plus loin le cadavre d'un cheval; à côté du mur d'enceinte une tente dressée ; nul homme, nul fédéré ; partout la solitude et le silence contrastant avec les rumeurs de la bataille qui bruissaient autour du cimetière. Antzenberger envoya quatre de ses soldats en vedette le long des murs, contre lesquels des échafaudages avaient été élevés pour permettre aux insurgés de faire le coup de fusil sans péril. Le sergent se préparait à fouiller les taillis du cimetière, lorsque dans la rue des Rondeaux apparut le lieutenant Guillaixl précédant un peloton d'une trentaine d'hommes ; le lieutenant averti pénétra dans l'enceinte du Père-Lajbhaise, prit position près de la brèche de façon à se porter en arrière ou en avant, selon les circonstances, et donna ordre à Antzenberger d'aller reconnaître, aussi loin que possible, les terrains que les tombes et les arbres dissimulaient à la vue.
Antzenberger s'éloigna avec quatre hommes et s'engagea dans l'avenue des Thuyas; on allait avec prudence, de chaque côté de la route, se défilant, comme .disent les soldats, derrière les stèles funéraires et derrière les arbres ; on regardait bien avant de pousser
plus loin; on franchit ainsi deux avenues, dans Tune desquelles se trouvait abandonné un camion peint en rouge; dans la large avenue transversale on aperçut deux caissons d'artillerie et au delà des arbres, non loin deTobélisque Duras Dias Santos, quelques képis; on s'arrêta et l'on reconnut une quinzaine de fédérés qui, se présentant de dos, semblaient absorbés dans la contemplation de Paris en feu. D'un signe Antzenberger commanda à ses hommes de faire feu ; ils tirèrent en même temps. Les fédérés disparurent et l'on entendit un bruit de souliers qui fuyait à travers les tombes. Tout en glissant une cartouche dans leur fusil, le sergent et les quatre soldats se lancèrent au pas de course et ne trouvèrent pjus personne. On fit le tour de l'énorme monument qui sert de sépulture à Félix Beaujour; sur un terre-plain six pièces étaient en batterie ; à dix mètres plus loin en contrebas, derrière un pli de terrain, trois pièces et une mitrailleuse se dressaient contre Paris dont on découvrait le panaroma sous un dôme de fumée immobilisé au-dessus de la ville, comme une nuée d'orage ; Antzenberger put crier : Ville prise I il était et resta maître du cimetière.
Il post» deux sentinelles près du tombeau de Casimir Delavigne, de façon à surveiller un carrefour formé par la jonction de plusieurs routes ; il laissa deux autres soldats pour garder les canons et, refoulant sa voie, il se dirigea vers la rue des Rondeaux, afin de demander du renfort. A l'entrée de l'avenue des Thuyas, il rencontra le lieutenant Bahier, de l'infanterie de marine, qui venait, seul, reconnaître la position. Antzenberger le conduisit à la batterie abandonnée et reçut ordre d'aller chercher du renfort, car un retour des fédérés était possible, et ce n'est pas avec quatre hommes que l'on aurait pu le repousser. A ce moment, la situation s'aggrava singulièrement. Un obus éclatant dans l'avenue
transversale prouva que Montmartre, occupé par les artilleurs français, tirait sur le Père-Lachaise : en outre une grêle de balles frappant les tombes, enlevant les branchettes des cyprès, apprît à nos soldats qu'ils étaient reconnus. Des insurgés, postés sur le toit des maisons de la rue des Poiriers, de la rue Robineau, les attaquaient sur leur droite, tandis que d'autres fédérés remplissant la maison du boulevard Ménilmontant portant le numéro 63 les fusillaient de face. On s'abrita derrière les grands monuments, et Antzenberger, se glissant le long du mur du cimetière, alla demander quelques hommes de soutien, qui lui furent refusés. Dans le trajet, il fut frappé d'une balle au bras gauche. Le lieutenant Bahier, mécontent d'êtr-e laissé en l'air avec une force dérisoire, sur une position stratégique de première importance, renvoya Antzenberger vers la rue des Rondeaux. Antzenberger obéit, reçut une balle dans la jambe droite et réussit enfin à ramener avec lui neuf fantassins de marine, dont un clairon.
Quinze hommes pour garder le cimetière du Père- Lachaise, c'était peu; ce fut assez, car nul ne tenta de les déloger. Ils n'eurent qu'à s'abriter contre Je feu . des insurgés et contre les projectiles que les batteries de Montmartre continuaient à leur envoyer. On visita l'intérieur des monuments voisins : celui du duc de Morny était plein de victuailles; celui de Félix Beaujour était jonché de couronnes d'immortelles, tassées les unes sur les autres et qui avaient servi de lit de camp aux fédérés.
Le temps était sombre, quelques ondées tombaient par intervalles, le crépuscule commençait à envahir le ciel, il était près de huit heures du soir S lorsque, sur la gauche, le lieutenant Bahier entendit une assez vive
* Le 27 mai, le soleil se couche à 7 h. 48 m»
fusillade; on regarda vers Tavenue transversale et, derrière les massifs d'arbres, on aperçut l'éclat lumineux des coups de fusil. Qui venait là? Des fédérés ou des soldats de l'armée française? On se tint prêt à riposter. Au bout de l'avenue on distingua une ligne de tirailleurs qui s'avançaient, suivis par un corps de troupes assez nombreux : à l'ensemble du mouvement, on reconnut des soldats réguliers. Le lieutenant Bahier donna ordre à son clairon de sonner la marche du régiment. Il y eut comme un temps d'arrêt dans la fusillade, qui reprit presque immédiatement. Le lieutenant fit alors sonner : Cessez le feu 1 Le feu cessa. La troupe parut s'arrêter et l'on vit un sous-officier qui se détachait du premier groupe et s'avançait, le fusil en main, prêt à tirer. Antzenberger se dirigea vers lui : Qui vive? — 42® de ligne I — On se serra la main.
C'étaient trois compagnies du deuxième bataillon du ^S** de ligne qui, ayant franchi la clôture du cimetière, fouillaient les parties boisées et se dirigeaient vers la batterie fédérée dont on connaissait l'emplacement. Le lieutenant Bahier alla rejoindre le régiment d'infanterie de marine, du côté de la rue Sorbier, et les soldats du 42« de ligne gardèrent le Père-Lachaise jusqu'à dix heures du soir ; à ce moment , le 74' de marche de la brigade Bernard de Seigneurans, de la division Bruat, vint les relever et établit son bivouac au milieu des tombes. — Telle fut la bataille du Père-Lachaise. On s'est battu autour du cimetière, mais dans le cimetière même on né s'est pas battu. De cette action si simple, Vésinier a fait le récit que voici : « Pendant plus d'une demi-heure, il y eut dans cet asile des morts un combat terrible. Les assiégés, envahis de toute part, s'abritaient derrière les monuments funèbres en tirailleurs, pendant que les troupes régulières s'avançaient par les avenues, gagnant le plus rapidement possible les
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hauteurs du cimetière,- où se trouvaient établies les batteries les plus dangereuses, au pied du monument de la famille Demidoff. Ce ne fut qu'après le combat le plus acharné, après avoir massacré les canonniers sur leurs pièces et après avoir fusillé presque tous les gardes nationaux, que le cimetière fut pris. Près de 6000 cadavres jonchaient les avenues et les tombes. Beaucoup des fédérés furent égorgés dans les caveaux, sur les cercueils des morts, où ils s'étaient réfugiés et qu'ils arrosèrent de leur sang. Le massacre fut épouvantable *- »» C'est cette lugubre bouffonnerie qui a servi et sert encore de « document authentique » aux apologistes de la Commune.
A la Roquette, la nuit fut lourde; les otages cou* chés à l'infirmerie ne dormirent guère. Les dix prêtres, les quatre-vingt-deux soldats de la troisième section, les quarante-deux sergents de ville, les dix artilleurs de la deuxième, avaient placé des sentinelles .et veillaient à tour de rôle ; on souffrait de la faim ; depuis vingt-quatre heures on n'avait pas mangé. Au dehors, il n'y avait que du silence; la fusillade avait pris An. Surmenés par six jours de lutte, les combattants se reposaient. « Où sont les troupes de VersaiHes? » se disait-on avec angoisse. Au petit jour, le dimanche 28 mai, le surveillant Latour, qui gardait la porte d'entrée, entendit heurter avec violence; il mit l'œil à son judas et reconnut une compagnie de fusiliers marins; il ne fut pas long à ouvrir; il eut un cri qui peint bien l'état des âmes en ce moment : « Enfin! voici la France I » Cinq^ minutes après, le pharmacien, M. Trencart, qui dormait chez lui épuisé de fatigue, fut réveillé par sa porte qui volait en éclats sous la projection d'un
' Histoire de la Commune de Paris, par P. Vésinier. Londres, 1871, p. 405.
énorme pavé : c'est ainsi qu'il apprit que l'armée française avait enfin et trop tard repris possession de la Grande-Roquette .
Le surveillant Fourche préj^int le colonel de Plas, qui commandait les marins, de la situation particulière des otages barricadés ; sans eau, sans pain, ignorant ce qui se passait, ils devaient être dans un état de souffrance qu'il fallait se hâter de secourir. On s'empressa de se rendre dans la cour principale ; on cria aux otages dft descendre, ils répondirent qu'ils ne descendraient pas. Il y eut là une scène puérile et presque ridicule. Le costume des fusiliers, — pantalon, vareuse et béret bleus, — était inconnu; pour les otages encore effarés, tout soldat qui ne portait pas un pantalon rouge était un insurgé. Les marins avaient beau crier : « Vive la France I » montrer leur drapeau tricolore, les prisonniers restaient prisonniers et se disaient comme au jour des insurrections : « Gardons nos bânûcades. » Le colonel de Plas comprit cette défiance et fut d'une patience à toute épreuve. On lui demanda son carnet, son revolver, vingt fusils, vingt paquets de cartouches; il ne refusa rien. A l'aide de cordes à fourrage prêtées par des artilleurs, on hissait tous ces objets par les fenêtres. Cela ne suffit pas encore, et cette comédie se serait peut-être indéfiniment prolongée, si un détachement du 74» de ligne n'avait pénétré dans la cour. La vue du pantalon rouge leva les hésitations. On bouleversa les matelas, on ne fît qu'un bond à travers les escaliers et l'on se donna une bonne accolade.
« Et l'archevêque? et JM. Bonjean? — Fusillés I » Ce fut un cri d'horreur. Les auteurs du crime n'étaient plus là. Où les prendre? On parla de Vérig, qui s'était bénévolement fait l'exécuteur des basses œuvres de la Conunune; on savait qu'il demeurait dans la cité de l'Industrie, vaste ruche ouvrière située au point d'inter-
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section de l'avenue Parmentier et de la rue de la Roquette. On alla chez lui ; il y était. On trouva ce terrassier tout pimpant, vêtu d'une cotte et d'une blouse blanches, rasé de frais, souriant et faisant bon accueil aux visiteurs. On le ramena à la prison; son interrogatoire fut sommaire et son procès promptement expédié. On lui mit une camisole de force ; d'un coup de crosse dans les rems, on le poussa sur la route que les gens de bien tués par lui avaient parcourue, et, avec une précipitation déplorable, on fusilla cet homme qui savait tant de secrets; on privait ainsi la justice et l'histoire d'un témoin qu'elles n'ont pas remplacé.
François fut plus difficile à découvrir; on le croyait parti et hors frontière. Il n'avait point quitté Paris. Semblable à un souverain détrôné qui vient la nuit rôder autour de son palais, l'ancien directeur du dépôt des condamnés hantait, pendant l'obscurité, les environs de la Grande-Roquette. Eheu! quantum mutatus! plus de ceinture rouge, plus de képi galonné, moins d'eau-de-vie et l'oreille basse. Il fut reconnu par une femme dans une de ces promenades philosophiques où il pesait sans doute le néant des grandeurs humaines ; désigné à un sergent de ville, il fut suivi et arrêté au moment où il entrait dans un chantier de la rue des Boulets qui lui servait de refuge. 11 fut deux fois condamné comme complice de l'assassinat des otages et du massacre de la rue Haxo. On peut apprécier son repentir par le passage suivant d'une lettre qu'il écrivit à l'un de ses codétenus : « Nous n'avons pas de juges, nous n'avons que des assassins ; le jour du châtiment vient à grands pas; il sera égal à leurs crimes et à leurs forfaits. Je vous assure que si le bonheur veut que je sois présent, je me régalerai, car je serai sans merci. 9 Le bonheur ne voulut pas qu'il fût présent. Il était .im-
possible de faire grâce à un pareil homme ; on l'exécuta le 25 juillet 1872.
Le jour même où les otages de la Roquette furent délivrés par les fusiliers marins» le dimanche 28 mai 1871, la Commune expira, mais non sans avoir fait à la France une blessure plus dangereuse cent fois que celle dont l'Allemagne nous a frappés; Tarme a pénétré les œuvres vives. La flèdie était barbelée, elle est restée dans la plaie, qui tôt ou tard se rouvrira. La Commune tomba là même où elle avait pris naissance ; semblable à un sanglier qui vient mourir au lancé, elle succomba aux portes mêmes de son berceau, au coin de la rue Fontaine-au-Roi et de la rue Saint-Maur, non loin de cette
rue Basfroi où, dans la journée du 18 mars, le Comité central, réuni en conseil de guerre, s'était assuré la victoire en profitant des fautes commises. La dernière barricade, appuyée d'une soixantaine de fédérés, était commandée, non par un membre de la Commune, mais par un clerc d'huissier, membre du Comité central, nommé Louis-Fortuné Piat; il s'était bien battu et avait prouvé ainsi qu'il ne doit pas être confondu avec son quasi homonyme Félix Pyat. Comprenant que la résistance était inutile, sachant l'armée française maîtresse de Paris et victorieuse de l'insurrection, Louis Piat arbora un mouchoir blanc au bout d'un fusil et se rendit aux troupes de ligne ; il était alors un peu plus d'une heure après midi.
La guerre avait pris fin, mais la victoire ne déplaçait aucune responsabilité ; le gouvernement de M. Thiers, qui venait de triompher après Une lutte de deux mois terminée pai' une bataille de sept jours, ressemblait à un pompier forcé d'éteindre l'incendie que son incurie a laissé allumer. Le groupe politique qui depuis le mois de septembre avait dirigé les destinées de la France pouvait faire son examen de conscience et voir
OÙ mènent les compromis avec un peuple en armes livré à ses propres instincts. Les chefs du gouvernement et les chefs .de la révolution systématique semblaient s'être concertés pour entraîner le pays à sa perte. Les uns et les autres furent coupables : les uns de n^avoir pas su employer quand même les forces que T Allemagne aurait dil rencontrer devant elle ; les autres de n'avoir vu dans nos infortunes qu'une occasion de réaliser leur rêve désordonné. En présence de Tennemi tous les cœurs devaient battre de la même pulsation, tous les bras viser au même but; il était criminel de de ne pas dédaigner ce qui rfétait pas œuvre de délivrance ; mais l'abnégation et l'esprit de sacrifice, qui seuls font les actions louables, sont peu connus des ambitieux révolutionnaires. Les hommes qui, en montant au pouvoir après la catastrophe de Sedan, avaient accepté charge d'âmes, n'ont point pris peine de guider la population de Paris; sans bénéfice pour eux, au préjudice de la France, ils l'ont laissée flottante entre l'oisiveté, l'ivrognerie et l'énervement de la défaite; les maîtres de la revendication sociale n'ont pas eu beaucoup d'efforts à faire pour s'en emparer et l'un des plus grands crimes de notre histoire a été commis.