A MONSIEUR H. J. ANDERSON
PRÉSIDEKT DU CONlTfi DE L'imiO:! CATHOLIQUE DE NEW-TORK.
Paris, 51 janvier 1873.
Cher Monsieur,
Avant de quitter New-York, j'ai eu l'honneur de vous accuser réception, dans un court billet, de la lettre que vous et les autres membres du bureau de V Union catholique de New-York m'aviez adressée, en témoignage de l'approbation qui a éCé donnée à mon attitude comme représentant des États-Unis en France pendant le siège et pendant la Commune de Paris, et particulièrement en ce qui concerne l'illustre prélat Mgr Darboy, archevêque de Paris. De retour à mon poste, je tiens aujourd'hui à vous remercier sincèrement de votre courtoisie, et à vous dire combien j'attache de prix à l'approbation des membres de V Union.
* Nous avons retraduit en français les documents français translatés en anglais ; nous ne garantissons donc que le sens et non pas la lettre du teite.
Je n'avais pas eu de relations personnelles avec l'archevêque de Paris avant qu'éclatât l'insurrection communale du 18 mars 1871, mais je connaissais bien son caractère de réputation. C'était un homme éminent par sa piété et ses vertus, et aimé de toute la population parisienne pour sa bienveillance, sa générosité, sa bonté. Quand la ville tomba dans les mains d'une populace armée, qui avait pouvoir absolu sur la vie et les biens de chacun de ses habitants, et alors que tant de personnes des hautes classes fuyaient loin du péril qui les menaçait, l'archevêque refusa résolument d'abandonner la capitale, donnant pour raison que c'était son devoir d'affronter les dangers et de tâcher de modérer les horreurs de la situation par son exemple et son courage. C'est dans les premiers jours d'avril que Rappris qu'il avait été arrêté et arraché de sa résidence par ordre du sanguinaire Haoul Rigault, le « procureur de la Commune i», et qu'il était écroué â la prison de Nazas, où on le gardait au secret. Il n'était accusé d'aucun crime, mais on confessait ouvertement qu'il avait été pris pour être retenu conrnie otage. D'autres hommes éminents et distingués furent arrêtés à la même époque et incarcérés pour le même objet. Parmi eux étaient H. Bonjean, l'un des présidents delà Cour de cassation, l'abbé J)eguerry, curé de la Madeleine, et plusieurs prêtres.
Le 18 avril 1871, Mgr Chigi, nonce du pape à Paris, fît une démarche auprès de moi, en son nom et au nom de quatre chanoines ecclésiastiques de l'église métropolitaine de Paris, afin d'invoquer ma protection en faveur de l'archevêque. Je dois donner ici une explication : c'est que quand l'insurrection éclata le 18 mars, et que le gouvernement fut obligé de quitter Paris pour aller à Versailles, le corps diplomatique tout entier dut l'y suivre. J'y transférai donc ma légation ; mais tel était l'état des choses à Paris, et il y avait tant d'intérêts américains en jeu, et aussi tant d'intérêts allemands (desquels je me trouvais chargé), que je considérai comme de mon devoir de rester dans la ville, tandis que mon secrétaire, le colonel Hoffmann, prendrait possession de la légation à Versailles; et c'est probablement parce que j'étais le seul membre du corps diplomatique qui fût demeuré dans Paris pendant le règne de la Commune, que l'on s'adressa à moi en faveur de l'archevêque. J'eus une entrevue avec Mgr Chigi, à Versailles, le 22 ^vril, et il m'exposa la situation périlleuse de ce prélat. La Commune était à cette heure â Tapogéa de sa puissance. Avec plus de cent mille combattants, tous complètement armés, équipés et approvisionnés, avec toute la richesse de Paris à ses pieds, cette grande cité de deux millions de population était gouvernée par la violence et la terreur. Le nonce reconnut avec moi combien c'était chose délicate de tenter une intervention auprès des autorités de la Commune en faveur de l'archevêque; mais, convaincu que je ne me trompais pas sur les sentim^tis de mou ^ou- Tarnemeut et de Id nation américains «t plein de profonde sympathie
pour les épreuves du prélat, j'exprimai au nonce non sdulement ma bonne disposition, mais mon ardent désir de faire tout ce qui serait possible, tout ce que me permettrait ma position, pour obtenir son élargissement Étant retourné à Paris ce jour-là assea tard, je pris le soir mâme des mesures pour me procurer une entrevue le lendemain matin avec le général duseret, alors ministre de la guerre de la Commune, afin d'examiner ce qui pourrait éu*e tait. J'avais connu antérieurement Cluseret, qui a été général au service de notre pays pendant la rébellion, et qui a été naturalisé citoyen des États-Unis. Accompagné de mon secrétaire particulier, M. Mac Keaur j'allai le trouver au ministère de la guerre, à l'heure indiquée. Tout en exprimant beaucoup de sympatbie pour l'archevêque et en déclarant qu'il regrettait son arrestation, il me dit franchement que l'exaspération des esprits était telle, que nul ne pourrait sans péril proposer de le relaxer. Je m'élevai contre ce qu'il y avait d'inhumain et de barisare à se saisir d'un homme comme l'arcbevéfiue sans qu'il fût accusé d'aucun crime, à le jeter en prison, à ne permettre aucun ami aufH^és de lui, et à le détenir comme otage. Je dis que, s'il n'était point possible de le relaxer, je devrais au moins être autorisé à le visiter dans la. prison, à m'assurer de ses désirs et à pourvoir à ses besoins. Cluseret reconnut que ma demande était fondée en raison, et offrit d'aller avec moi en personne à la Préfecture de police pour voir Raoul Rigault et obtenir l'autorisation nécessaire de visiter l'archevêque à Mazas. // était environ, onze heures du matin quand nous arrivâmes à hi Prélecture de police, et, escorté d'un dignitaire comme Cluseret, nous noua engageâmes dans le hibyrinthe de cette vieille et affreuse ge61e, dont toutes les issues et les salles étaient remplies de troupes de la garde nationale insurgée. Ayant demandé à voir Raoul Rigault, nous fûmes informés qu'il était encore au lit, et Cluseret alla le trouver, pendant que M. Mac Kean et moi nous attendîmes dans le salon doré du palais préfectoral. Il revient bientôt, rapportant une passe qui est par elle-même une curiosité, et dont voici la copie :
PRIEPBGTDBB de POLIGB. république FftAHÇAISB.
Cabinet do secrétariat général. Paris, 23 avril 1871.
Nous, membre de la Commune, délégué civil A la Préfecture de , police, autorisons le citoyen Washbumet ministre des États-Unis, et son secrétaire, à communiquer avec le citoyen Darboy, archevêque de Paris.
Raoul Rigadi.t.
(Timbre officiel.)
Pour profiter sans délai de ce permisi noua noua fimea conduire immédiatemant de la Préfoctui'o à la prison de Maïaa, Quoiqu'elle
fût entre les mains de la Commune, j'y fus reçu courtoisement et j'obtins sans difficulté l'accès de l'archevêque. J'ai fait le récit complet de mon entrevue avec lui dans une dépêche officielle écrite le jour même à mon gouvernement. Je prendrai la liberté tle vous envoyer avec la présente une copie de ma correspondance sur ce siyet, qui a été publiée par le département d'État à Washington. Voyant trouvé trèi faible et êouffrant beaucoup de la dyspepsie, j'obtins l'autorisation de lui procurer du vieux vin d'Espagne et aussi de lui envoyer quelques journaux. Je lui offris de lui envoyer toutes autres choses qu'il pourrait souhaiter et de lui remettre l'argent dont il pourrait avoir l'emploi, mais il n'avait actuellement aucun besoin de cette sorte.
Après ma première entrevue avec l'archevêque, je me sentis pour ]ui un si profond intérêt, et il parut si content de me voir, que je lui rendis visite aussi fréquemment que me le permettaient mes pressants devoirs. On me laissa pendant un certain temps entrer librement, et j'étais reçu par les gardiens avec un certain degré de politesse. L'avant-dernière fois que j'allai à la prison, je vis affiché un ordre portant que toutes les permissions de visite aux prisonniers étaient révoqués ; mais l'archevêque était tellement débile, que je résolus de faire tout ce qui serait possible pour obtenir un nouveau permis. J'envoyai donc M. Mac Kean à Raoul Rigault, qui était alors, comme toiyours, l'âme de la Commune, pour lui demander une passe permanente.
M. Mac Kean» qui avait été obligé de voir souvent cet honmie pour affaires concernant ma légation, et qui s'était maintenu en bons termes avec lui, tira de lui, non sans discussion, le papier que voici :