LÉGATION DES ÉTATS-UNIS
Paris, 23 avril 1871. (Reçu 10 mai.
Monsieur,
.... Vous êtes informé que Mgr Darboy y archevêque de Paris, a été appréhendé, il y a quelque temps, par ordre de la Conunune, et jeté en prison pour y être retenu comme otage. Un pai*eil traitement envers cet homme dévoué et excellent ne pouvait manquer de faire grande sensation, surtout dans le monde catholique. Dan* la nuit de jeudi dernier, je reçus une lettre de Mgr Chigi, archevêque de Myre et nonce apostolique du Saint-Siège , et aussi ime communication deMM. Louvrier, chanoine du diocèse de Paris, Lagai*de, vicaire général de Paris, Bonnet et Allain, chanoines et membres du chapitre métropolitain de TÉglise de Paris : tous m'adressant un appel énergique, au nom du droit des gens, de l'humanité et de la sympathie, pour que j'interpose mes bons offices en faveur de l'archevêque prisonnier. J'ai pensé que je ne ferais que me conformer à ce qui me parait ôti'e la politique de notre gouvernement et aux désirs qui devaient être les vôtres dans cette circonstance, en me rendant au vœu de cette requête. En conséquence, je me suis mis, ce matin de bonne heure, en communication avec le général Gluseret, qui parait êlre ici, pour le présent, l'homme dirigeant. Je lui
PFÈGES JUSTIFICATIYKS. ST".
dis que je m'adressais à lui, non en ma qualité de diplomate, mais simplement dans l'intérêt des bons sentiments et de l'humanité, afin devoir s'il n'était pas possible de faire cesser l'arrestation et l'emprisonnement de l'archevêque. U me répondit que cette afîaire n'était pas de sa juridiction, et que, quel que fût son vif désir de voir relaxer l'archevêque, il croyait que, dans l'état actuel des choses, il serait impossible de l'obtenir. Il a dit qu'il n'était point arrêté pour crime, mais simplement pour être gardé comme otage, avec beaucoup d'autres. Dans les circonstances actuelles, il pense qu'il serait inutile de faire aucune démarche en ce sens. C'est aussi mon sentiment que la Commune, dans l'état d'excitation où se trouve présentement l'esprit jSublic, n'oserait pas relâcher l'archevêque. Je dis au général Cluseret qu'il faUait cependant que je le visse pour m'assurer de sa situation réelle, de l'état de sa santé et des besoins qu'il pouvait éprouver. U répondit qu'à cela il n'y aurait point d'objection, et il m'accompagna immédiatement en personne à la Préfecture de police, où, sur sa demande, je reçus du préfet une permission: pour visiter librement et quand je A'oudrais l'archevêque. F.n compagnie de mon secrétaire particulier, M. Mac Kean, je me rendis alors à la prison Mazas, oî^ je fus admis sans difficulté, et après qu'on m'eut fait pénétrer dans une des cellules vides, on m'inti'oduisit bientôt auprès de l'archevêque. Je dois dire que je fus profondément touché à l'aspect de cet homme vénérable. Sa pei'sonne chétive, sa taille un peu courbée, sa barbe longue (car il semblait n'avoir pas été rasé depuis son incarcération), son visage rendu hagard par la mauvaise santé, tout cela eût certainement ému le plus indifférent. Je lui dis qu'à la demande de ses amis, j'étais intervenu en sa faveur avec un grand plaisir, et que, si je ne pouvais me promettre la satisfaction de le voir élargi, j'étais bien heureux de le visiter pour m'assurer de ses besoins et de la cruelle position où il se trouvait. Il me remercia avec beaucoup de cordialité et d'expansion des dispositions que je lui manifestais. Je fus charmé par sa bonne humeur et l'intérêt de sa conversation. Il paraissait avoir, conscience de sa situation critique et être préparé au pire. Il n'avait aucune parole d'amertune ou de reproche pour ses persécuteurs ; mais, d'autre part, il fit la remarque qtte le monde les jugeait pires qu'ils n'étaient réellement. U attendait patiemment « la logique des événements », et priai^our que la Providence pût trouver à ces ten*ibles troubles une soluhon qui épargnât le sang humain. Il est détenu dans une cellule de six pieds sur dix, peut*-être un peu plus grande, qui a le mobilifr ordinaire de la pnson : une chaise et une petite table en bois, et un lit de prison. Klle est éclairée par une petite fenêtre. Comme prisonnier politique , il a la faculté de se faire apporter sa nourriture du dehors, et, en réponse à l'offre que j'étais heureux de lui faire, de lui envoyer tout ce qu'il pourrait souhaiter, ou de lui remettre tout l'argent dont 11 pouvait avoir
Paris, 25 avril i87r. (R^çu 10 mai.)
MoBsieur,
Bien que j'aie relaté dans ma d^[^éclie du 23 (a* 425) ia démarcke par suite de laquelle je suis intervaiu eu faveur de TarcheTêque de Paris, je icrois utile de vouf envoyer une copie de la lettre de S. Ex. Mgr Chigi, le nonce du pape, et aussi une copie de la lettre du vicaire général de Paris et de ses collègues, toutes deux à moi adressées et contenant les motifs de leur requête. Je viens d'apprendre que l'on avait fait une démarche auprès de l'ambassadeur d*AngIeteiTe avant d'en £iire auprès de moi, et qu'il avait décliné toute intervention. Mais cet a<^e de la légation anglaise, si je l'avais connu, n'aurait point modifié mes résolutions, car [e me serais considéré comme parfeitement en droit d'étendre mes bons offices, officieusement, en faveur d'un bomme aussi éminent par sa piéité et aussi distingué par ses sentiments libéraux et ses vues philanthropiques que rai*chevèque de Paris, aujourd'hui si cruellement persécuté.
Je suis, etc.
£. B. WASnBUBilR.
..... Du ministère des aCTuires étrangères, je me suis rendu en personne à la Préfecture de police, pour obtenir l'élargissement de plusieurs Allemands, parmi lesquels se trouvaient un prêtre, incarcéré à Mazas. J'ai trouvé là un jeune employé qui m'a très prompte-
374 PIÈCES JUSîUlCATiVES.
besoin, il me dit qu'il n'avait, quant à présent, besoin de rien. i fétaiê laiode penoàng qu*il eût vue defuU son emprisonnement, et on ne lui avait pas laissé voir de journaux, ni avoir aucune nouvelle des événements de chaque jom*. Je ferai une démarche auprès du préfet de police pour être autorisé à lui envoyer des journaux et des livres, et je pix»fiteral du permis qui m'a été donné pour le visiter et lui rendre tous les services qui dépendront de moi. Je ne puis me dissimuler néanmoins le grand dang^* où il se trouve, et désire sincèrement de pouvoir aider à le préserver du sort qui semble le menacer.
Je suis, etc.
£• B. WiSHBuanB.
ment donné satisfaction et m'a r^mis des ordres écrits pour leur mise en liberté, iiier, une dame américaine est venue à la légation pour me demander de m'intéresser en faveur de deux sœurs de charité (françaises), afin de les faire sortir de prison. Cette dame était elle-même sœur de charité et fille du dernier gouvernem'de la Louisiane, Roman. Les deux religieuses en prison étaient ses amies, et avaient été arrachées à leur couvent par quelques gardes nationaux, il y a trois ou quatre semaines. Elle était dans la plus grande inquiétude à leur sujet. Je lui dis que, bien que je ne puisse aucunement intervenir d'une manière officielle, je consentais, par amitié pour elle comme Améiicaine, à appeler l'attention des autorités sur le cas de ses amies. J'ai, en elfet, signalé cet incident à mon employé delà Préfecture et il m'a sans hésiter donné aussi un ordre de liberté pour elles. Je l'ai porté moi-même au dépôt des prisonniers, et après avoir attendu environ uce heiure pour l'accomplissement de certaines formalités, j'ai eu le plaisir de voir les deux sœurs hors des murs de la prison. Du dépôt je suis allé à Mazas et je n'y ai rencontré aucune difficulté à faire opérer l'élargissement de trois prisonniers allemands, y compris le prêtre. J'ai profité de l'occasion pour visiter l'archevêque de Paris et lui apporter quelques journaux et une bouteille de vieux vin de Madère. Je l'ai trouvé à peu près dans le même état que dimanche et avec la même bonne humeur. J'ai été peiné de ne pouvoir lui annoncer aucun change* ment dans la situation.
E. 6. Washburne.
H. WASHBURNE A M. FISH (Extrait).
Paris, % mal 1871.
Je regrette d'avoir à dire que la vie de l'archevêque de Paris est à mes yeux dans le plus imminent danger. Le bruit s'étant malheureusement répandu que le prince de Bismarck avait résolu d'intervenir pour sauver la vie de l'archevêque, a causé une grande agitation. Dimanche dernier une bande de gardes nationaux s'est dirigée sur la prison Mazas, avec le projet avoué de le fusiller. Par bonheur, un membre de la Commune fit son apparition à ce moment et eut le pouvoir d'empêcher ces gens d'exécuter leur dessein. Les gardiens ordinaires de la prison ont eu les plus vives alarmes ; ils ont fait changer l'archevêque de cellnle et l'ont mis dans une autre partie de la prison. Ce qui a été empêché dimanche par la présence d'un membi^ de la Commune peut arriver chaque jour. Ayant des raisons de croire que le gâaéral Fabrice est chargé par son gouver-
576 l'iKCEs jiistifi(:âtiv::s.
iiemeht de faire son possible pour sauver la vie de Tarchevêque, et est chargé comme je le siiis moi-même de la protection des intérêts allemands aussi bien que des intérêts de l'humanité, j'ai cru de mon dévoir de lui adresser un messag^e verbal coniidentiel, par un membre de ma légation, pour l'informer de la critique situation de l'arcbevôque, afin que, s'il a des instructions pour intervenir, il puisse procéder ainsi qu'il le jugera convenable.
E. B. Washburne.
M WASHBURNE A M. FISH (Extrait).
Paris, 19 mai 1871.
Depuis que j'ai commencé à écrire cette dépêche, j'ai fait une nouvelle visite à l'aixhevêque, pour lui faire connaître qu'il était impossible d'effectuer son échange contre Blanqui. Je regrette d'avoir à dire que je l'ai trouvé très faible. Il avait été cloué sur son grabat toute la semaine dernière par une espèce de pleurésie ; il est sans appétit et ses forces sont considérablement diminuées. Il est cependant de bonne humeur, et, en apparence, résigné au sort, quel qu'il soit, qui peut l'attendre.
E. B. Washeurne.
Paris, 29 juin 1871. (Reçu 13 juillet.)
En rapport avec l'histoire de l'insurrection et avec la mort tragique de l'archevêque de Paris, j'ai l'honneur de vous envoyer cijoint, pour être déposée aux archives du département, une copie de toute la correspondance et des papiers relatifs à l'emprisonnement du prélat et aux démarches faites pour obtenir son élargissement.
E. B. Washburne.
L'ARCHEVÊQUE CHIGI A M. WASHBURNE.
Versailles-Montreuil, 18 avril 1871.
% rue de la Vieille-Église.
Monsieur et cher collègue.
Permettez-moi de vous prier confidentieUement de faire bon accueil aux quatre chanoines ecclésiastiques de l'égUse métropolitaine
de Paris, qui viennent vous demander votre protection en laveur de leur archevêque, jeté en prison par les insurgés de Paris. Permettez-moi de joindre ma prière à celle de ces bons prêtres et de vous assurer de ma grande reconnaissance pour tout ce que vous croirez pouvoir tenter dans l'intérêt des jours de Mgr Darboy. Recevez, etc.
Flavius Crigi,
Archev. de Myre, nonce apostolique.