CHAPITRE PREMIER
Avant-propos. — Une citation de Proudhon. — Sources historiques. — Autorités multiples, absence d'autorité. — La citadelle de la révolution.
— Deux armées. — Les patriotes terribles. — Le 51 octobre. — Diversions révolutionnaires au profit de l'Allemagne. — Le plébiscite du gouvernement de la Défense nationale. — Défaillance gouvernementale.
— On n'utilise aucune des forces parisiennes contre l'ennemi.— Défiance entre les généraux et la garde nationale. — Hoi^tilité systématique de la population. — Ivrognerie et fainéantise. — Vive la paix ! — Mortalité. — Le combat deBuzenval livré pour faire accepter la capitulation.
— Le 2-2 janvier. — L'armistice. — 28 000 ofliciers de garde nationale.
— Émigralion. — M. de Bismarck offre de faire désarmer la garde nationale. — Refus de M. Jules Favre. — Le général Trochu propose de réorganiser la gardenationale, le gouvernement repousse la proposition.
— Irritation générale. — La Vendée laïque et radicale. — Ce qui a le moins souffert pendant le siège, c'est le prolétariat. — Héroïsme de la petite bourgeoisie. — Les fous et les singes. — Une citation de M. Alphonse Daudet.
Le 8 février 1858, Proudhon écrivait familièrement à un de ses amis : « Nous finirons par une extermination réciproque ; il y a bientôt dix ans que j'ai prophétisé I. i
le mardi ,ûras ro'VdliitioiiiKiii'c : oi' il i'aut quo les pi'é- (liclioiis s'accomplissent, disait .Ndstradamiis. » Cette prédiction en effet a été accomplie; nous avons subi la tyrannie de la Commune, nous avons vu l'extermination à l'œuvre dans les i-ues de Paris incendié; c'est là un acte néfaste que n'oublieront jamais ceux qui ont eu la douleur d'en être les témoins, et (jue l'histoire aura bien de la peine à comprendre. Le massacre, le feu porté sur nos monuments, furent le dernier effort de ce oouvernement à la fois sinistre et grotesque qui siégea à l'Hôtel de Ville après la journée du 18 mars ; ce fut la fin, mais, pour être moins effroyable, tout ce qui avait précédé ne laissa pas d'être puérilement illégal et cruel.
Dès le début, le premier acte de ces « novateurs », qui prétendaient créer la société modèle, fut un retour aux plus détestables pratiques de l'ancien régime, à ces violences arbitraires qui furent une des causes déterminantes de la Révolution française. Aussitôt ({u'ils se sont emparés du pouvoir, les maisons pénitentiaires deviennent des prisons d'Etat : maison de dépôt, maison de prévention, maison de détention, dépôt de condamnés, correction paternelle; qu'importe ? C'est la Bastille et le For-l'Évêque ; ni mandat d'amener, ni mandat d'arrêt : des lettres de cachet ; un seul mode de gouverner, l'incarcération. Aussi l'histoire des prisons est-elle l'épisode le plus important de l'histoire de la Commune. Mais, avant de pénétrer de plain-pied dans notre sujet et de rappeler les actes commis, du 18 mars au 28 mai, dans chacune de nos prisons urbaines, il est indispensable d'expliquer sommairement quelques-unes des causes immédiates de la Conunune, et d'indiquer quels sont les hommes qui, agissant en vertu d'une tradition rèj)rouvée par Ja conscience publique, condamnée par l'expérience^
stigmatisée par l'histoire, se sont attribué la mission d'être les pourvoyeurs des maisons pénitentiaires et les fauteurs des massacres dont elles ont été ensanglantées.
Pendant la période d'investissement, Paris manqua d'autorité : état de siège, état de guerre, vains mots, nul effet. Le pouvoir militaire, le pouvoir politique, le pouvoir administratif, se combattaient, se neutralisaient et proc^iiisaient une incohérence sans nom. On obéissait à tout le monde, au gouverneur, aux ministres, aux maires, aux chefs de corps, aux commandants de la garde nationale, aux présidents- des comités et des clubs ; ces autorités multiples détruisaient l'autorité ; en résumé, on n'obéissait à personne. Bien souvent, trop souvent, l'on a comparé les États à un navire. On peut accepter ce lieu commun et dire que, si on laisse aux matelots toute licence pour la manœuvre, le vaisseau ne tardera pas à sombrer avec les passagers et l'équipage. Les députés de Paris, — tous nés en province à l'exception de MM. Picard et Hochefort, — qui recherchèrent la responsabilité de sauver la France après la journée du 4 septembre, ne surent faire ni la paix, ni la guerre ; ils ne surent ni utiliser les forces qu'ils avaient en mains, ni mettre obstacle aux insuri'ections que chacun prévoyait. Ils connaissaient cependant la nature du double danger qui menaçait Paris et eux-mêmes.
D'une part, ils avaient à combattre les hommes dont l'Empire avait souvent déjoué les projets révolutionnaires; de l'autre, il fallait discipliner et employer aux œuvres patriotiques une population en armes qui eût été un précieux secours contre l'ennemi, si l'on s'était sérieusement occupé de l'arracher à l'influence des meneurs de qui elle recevait le mot d'ordre. Or ce mot d'ordre, le gouvernement de la Défense natio-
4 LES lOrUlKS DE L'INSURRECTION.
iiale ne rignorait pas : il avait déjà été prononcé anx plus mauvaises heures de notre histoire. Le ol mai 1795, au moment où la Gironde et la Montagne se saisissent corps à corps, Barrèrc demande qu'une partie de la garde nationale de Paris soit envoyée aux frontières. Robespierre n'y consent pas : « Les patriotes [)arisiens ont mieux à faire ; ils ont à défendre la citadelle de la révolution et les citoyens intégres et purs qui conduisent le char révolutionnaire. » L'écho des clubs, des corps de garde, des cabarets, a répété souvent cette parole pendant la din^ée du siège ; on n'y a été que trop fidèle. On avait envoyé cent bataillons à l'affaire de Buzenval ; une vingtaine prirent part à l'action, les autres surent y échapper en se dissimulant ; quelques-uns de ceux-ci se battirent avec énergie, au temps de la Commune, contre les troupes françaises. Dès le mois de septembre, le gouvei'uement ne dut conserver aucun doute à l'égard de certains bataillons, les plus nombreux malheureusement, de cette garde nationale qui n'avait point assez de railleries contre nos soldats prisonniers. Le 19, un bataillon de mobiles de Paris destitue ses chefs, après avoir refusé de leur obéir, évacue le Mont-Yalérien qu'il était chargé de garder, et revient à la débandade au moment où la tète des colonnes allemandes apparaît à Rueil. Pour obvier à de tels inconvénients, exiger de chacun le service que le pays était en droit d'imposer, pour former ces récalcitrants à la discipline, pour faire des soldats avec ces hommes, une armée avec cette foule, on n'imagina rien de mieux que de laisser nommer les officiers à l'élection. « Les gardes mobiles ont tout intérêt, disait naïvement M. Jules Favre, à choisir parmi eux les plus braves et les plus capables.» Dès lors, dans la même ville, vivant côte à côte, s'iiispirant de passions opposées, il y eut deux armées en
présence, deux sœurs ennemies qui se haïssaient cordialement : l'une qui sollicitait d'être menée contre les troupes de la Prusse, l'autre qui se réservait pour une insurrection espérée. Tout le monde parlait à cette garde nationale; on la grisait d'éloges, on l'enivrait de grands mots, et Dieu sait ce qu'on lui disait. «Soyez terribles, ô patriotes! s'écriait Victor Hugo; arrêtez-vous seulement, quand vous passerez prés d'une chaumière, pour baiser au front un petit enfant endormi! » Et cela trois jours après que ces « patriotes terribles » avaient abandonné le Mont-Valérien.
Nulle volonté énergique, nulle intelligence, pendant ces mauvais jours ; Paris, séparé de la France, s'attendait d'heure en heure à être délivré par la province *. Deci delà on enlevait quelques ballons, mais il n'en revenait jamais, et cette ville, où d'habitude affluent tous les bruits de l'univers, environnée maintenant de silence extérieur, s'étourdissait aux rumeurs de ses propres illusions. La nouvelle de la capitulation de Metz, apprise aux avant-postes par un chef d'ambulance pendant une suspension d'armes destinée à favoriser l'enlèvement des morts, racontée par lui à deux personnages naturellement insurrectionnels et transmise à un journaliste habituellement furibond, amena le 51 octobre : journée honteuse qui prolongea inutilement la guerre pendant trois mois et permit aux Allemands de reconnaître avec certitude le mal dont Paris était rongé. 11 est à remarquer que pendant cette guerre, toutes les fois que l'ennemi nous fait une blessure, le parti révolutionnaire nous en fait une autre. Cela commence le 17 août, lorsque 'l'on apprend l'en-
' Ce qui n'empêchait pas le général Trochu de dire, le 27 octobi-e : « Ce n'est pas la France qui sauvera Paris, c'est Paris qui sauvera la France. » [Rapport de M. Chaper sur les procès-verbaux des séances du gouvernemetit de la Défense nationale, p. 50.)
trée fies Allemands à Nancy ; on se rappelle l'affaire de la Villette : Blanqui avait imaginé le complot, Granger avait fourni les fonds, et Eudes, — le futur général Eudes, — avait mené sa bande à l'assassinat de quelques pompiers. Ce fait avait paru odieux ; le oi octobre ne le fut pas moins. La population dn reste n'y prit aucune part; ce fut un essai de révolution de palais, à la mode turque ou byzantine.
Le dénoûment en fut ridicule. M. Ernest Picard s'esquiva spirituellement, alla cliercher la garde et fit arrêter les énergumènes qui se promenaient sur les tables sans parvenir à émettre une idée, par la bonne l'aison qu'ils n'en avaient pas. M. le général Ducrot a dit à l'Assem})lée nationale, dans la séance du 28 février 1871 : o .le ne perdrai jamais le souvenir des diversions liorribles que les bommes de désordre sont venus apporter à la défense nationale, et je me sens bondir le cœur d'indignation à la pensée qu'au 51 octobre il m'a fallu quitter les Prussiens pour venir à l'Hôtel de Ville, et, cliose misérable à noter, pas un des chefs de ce parti, si disposés à l'insulte et à l'étalage du patriotisme, ne s'est exposé devant l'ennemi. » A la suite de cette écbauffourée, les hommes du gouvernement de la Défense nationale, qui, sans exception, avaient combattu le dernier plébiscite de l'empire, firent appel à la population parisienne et en obtinrent un vote de confiance, en vertu duquel ils conservèrent le pouvoir. Ceci prouve que dans la vie politique on est parfois contraint de recourir aux mesures que l'on avait condamnées, à moins que l'on n'ait du génie; mars le génie est une maladie rare, et jusqu'à présent peu contagieuse.
La majorité considérable et sincère qui s'était décidée à soutenir le gouvernement et à lui donner le droit, au lieu du fait en raison duquel il avait existé
La garde nationale. 1
jusqu'alors, lui apportait, du moins pour la durée de la guerro, une force très imposante. La population, loyalement consultée et répondant loyalement, venait de dire son in manus ; elle remettait, sans restriction, son sort entre les mains de ceux qui auraient dû la diriger depuis deux mois. Les hommes du gouvernement, éclairés par l'expérience qu'ils eurent le loisir de faire à rilôtel de Ville pendant la soirée du ol octobre, vont-ils tenter un effort sérieux ? Garrottés sur leur fauteuil, serrés de près, ils avaient vu parader devant eux les irréconciliables de toute légalité, les amoureux de guerre civile greffée sur la guerre étrangère, les commandants de bataillon, futurs chefs de la Commune; ils avaient regardé le danger en face, et n'y avaient échappé que par miracle. Ont-ils compris enfin qu'il faut agir, sous peine de mort, et vontils chercher à condenser les forces vives de ce groupe de deux millions d'habitants qui vient de se donner à eux? Savent-ils, comme dit Krnest Renan, que « le premier devoir d'une communauté est de tenir en bride ses éléments absurdes ? » Nullement ; tout reste dans le même état ; il n'y a que l'hiver qui s'approche, la famine qui s'accentue, l'espoir qui s'éloigne. Les bataillons insm^gés ne sont point désarmés, les bataillons douteux ne sont point épurés, les bataillons dévoués ne sont point utilisés. A cette heure, il existait dans la garde nationale de Paris plus de 100 000 hommes aptes à faire un service excellent et à bien combattre, si l'on eût pris soin de leur donner une ébauche d'éducation militaire qui leur faisait défaut ; cet appoint nous était indispensable pour les tentatives de décembre et de janvier. Faute de l'avoir préparé, afin d'en })Ouvoir user au moment opportun, Paris désespéré est rentré dans ses murs et a fini par se dévorer lui-même.
La défiance entre les* généraux et la garde nationale était excessive ; on doit se hâter de le dire, jjour expliquer ce phénomène de toute une population en armes dont on ne parvint pas à faire une armée. La garde nationale était très irritée — et les meneurs avaient soin d'entretenir son irritation — contre l'élôment exclusivement militaire, auquel elle attrii)uait d'une façon absolue les désastres dont nous avions été frappés dans l'Alsace et dans les Ardennes. Elle n'avait donc aucune propension à se soumettre aux ordres qu'elle en pouvait recevoir ; elle se tenait systématiquement en défense contre leur capacité * et même contre leur patriotisme ; chez chacun des généraux elle soupçonnait quelque arrière-pensée politique, et ne se souciait pas de s'associera des projets qui du reste n'existaient que dans son imagination. Les hommes des bataillons de Paris qui échappaient à ces préoccupations, ceux qui, faisant abnégation de tout esprit de parti, ne considéraient que l'intérêt du pays, ceux qui croyaient que l'expérience militaire est indispensable pour commander des armées et même des régiments, étaient rares et appartenaient à une catégorie de monde dont la place n'est ni dans la rue, ni au cabaret. Ceux-là étaient sans action snr les foules, car ils ne s'y mêlaient guère ; sans influence sur les bataillons dont ils faisaient partie, car ils obéissaient et ne discutaient pas.
Les généraux, les officiers supérieurs, qui auraient pu discipliner la garde nationale et en faire un bon élément de résistance, n'avaient en elle aucune confiance. Ils en redoutaient le contact avec leurs soldats
'■ La défiance contre larmée régulière était telle, que dans la séance du 15 septembre, au conseil du gouverneiuent, M. Etienne Arago demande la construction de barricades, pour lesquelles il faut rompre avec toutes les routines du génie militaire!
fit étaient persuadés qu'elle ne ferait au feu qu'une médiocre figure. Il faut dire le mot, tout pénible qu'il soit : ils la méprisaient. Dans les 550 000 hommes dont elle se composait, ils ne voyaient que 550000 non-valeurs qui seraient exposées à un échec certain, si on les engageait sérieusement. Ils étaient, du reste, persuadés qu'elle refuserait de se battre contre l'Allemand, parce qu'elle se gardait intacte pour la guerre civile. Ceci ressort des dépositions recueillies par la commission d'enquête ; tout ce qui a été dit à ce sujet peut se résumer par cette phrase : « J'ai entendu dire souvent : Si on s'était servi pendant le siège de ces bataillons qui se battent si bien pendant l'insurrection, que de choses on aurait pu faire! C'est une erreur; ces bataillons ne se seraient pas battus, ils n'ont aucune espèce de patriotisme. Ils se sont battus, parce qu'ils s'imaginaient qu'ils pourraient être les maîtres et ne plus travailler ; mais, quant à se battre par patriotisme, ils refusaient, ils en étaient incapables M » Ce qui s'est passé semble ne pas contredire cette opinion; mais cette opinion était préconçue chez les chefs militaires, et il est regrettable que nul effort énergique, au besoin désespéré, n'ait été même ébauché pour employer au salut commun les forces qui ont si activement travaillé à la perte commune.
Le gouvernement de la Défense nationale ne sut donc tirer aucun parti de la victoire qu'il venait de remporter à l'aide du plébiscite provoqué par lui. La population l'avait en quelque sorte acclamé, mais avec une réserve à laquelle on ne s'attendait pas et qui se révéla lors de l'élection des maires, dont le plus grand nombre fut choisi parmi les opposants systé-
' Enquête parlementaire sur le 18 mars, (. II, déposition des témoins; déposition de M. Ossude.
lO I.KS FOllCES DE L'INSURRECTION'. .
ruati(|U('s. l.à masse parisienne s'était tenue éloignée de l'invasion de l'Hôtel de Ville, mais elle n'en paraissait pas plus sage, car le 1 1 novembre on constate, en conseil des ministres, que cinq arrondissements sur vingt ont seuls consenti à recevoir des gardiens de la paix chargés de veiller à la sécurité publique.
La garde nationale, déjà fort ébranlée par le service illusoire auquel on la soumettait, se désagrégeait sous riiillueuce de l'oisiveté et de l'ivrognerie. Chaque jour, outre la ration de l'armée, 50000 litres de vin sont transportés aux fortifications. Le chômage a vidé les ateliers ; nul travail pour l'ouvrier, nulle rémunération ; quel que soit son âge, il coiffe le képi, il revêt la capote, on l'arme d'un fusil, il reçoit sa paye régulière, une indemnité pour sa femme, une indemnité pour ses enfants. 11 s'habitue à la fainéantise, aux longues stations à la cantine; il obtient facilement des distributions de vivres et de boissons; pour tuer le tenq)s, il cause politique avec les fortes têtes de la compagnie ; on lui parle de l'exploitation de l'ouvrier par le patron, de la tyrannie du capital, de l'oppression exercée sur le peuple par les classes dirigeantes; chaque cabaret est un club, chaque corps de garde est une « parlotte », et quand on est fatigué d'avoir théori(pu^meiit renouvelé la face du monde, on va faire une partie de bouchon, que l'on commence seulement lorsque les enjeux s'élèvent à la somme de cent francs. A ce métier, les meilleurs se perdent, et bien des braves gens s'y sont perdus.
Lorsque devant ces postes, qui sentaient le vin comme un tonneau défoncé, les soldats et les gardes mobiles j)assaient pour se rendre à la bataille, on leur criait : « Bon courage ! Hevenez vainqueurs ; vous savez, du reste, si ça ne va pas, nous sommes là ! » Ils étaient là en effet, mais ils y restaient ; si bien que
LA GARÎ)E NATIONALE. il
les gardes mobiles et les soldats, fatigués d'être toujours menés au feu, de ne jamais voir à leurs côtés ceux qui les exhortaient à bien faire, rentrèrent plusieurs fois dans Paris ou voulurent y entrer en criant : « Vive la paix ! »
Le gouvernement s'émut, et l'on décida que la garde nationale, parmi laquelle se trouvaient presque tous les amateurs de sortie en masse et de guerre à outrance, serait mise face à face avec l'armée allemande. En somme, on était à bout de voie : les vivres étaient presque épuisés ; MM. Picard et Jules Favre adjuraient leurs collègues de ne point laisser la population parisienne sentir trop durement les étreintes de la faim; la mortalité par fait de maladies augmentait dans des proportions excessives (8258 décès en novembre; en décembre, 12 885). La nécessité de la paix, d'une paix très prochaine et rapide, s'imposait à toutes les consciences ; mais nul n'osait en prendre l'initiative, car l'on redoutait ce que le conseil du gouvernement appelait (( la rue », c'est-à-dire la garde "natio- •nale. On résolut alors de lui infuser des idées pacifiques, en la jetant au péril. Le général Trochu dit, dans la séance du 10 janvier 1871 : « Si, dans une grande bataille livrée sous Paris, 20000 ou 25000 hommes restaient sur le terrain, Paris capitulerait. » On se récria ; il reprit : « La garde nationale ne consentira à la paix que si elle perd 10 000 honnnes. « Un général répliqua : « 11 n'est point facile de faire tuer 10 000 gardes nationaux. » Clément Thomas, interrogé, répondit : « 11 y a beaucoup de charlatanisme dans cet étalage de courage de la garde<: aationale ; déjà, depuis qu'elle sait qu'on va l'employer, sou enthousiasme a beaucoup baissé ; il ne faut donc pas se faire d'illusion de ce côté. » Ce fut ainsi que l'on prépara le combat de Buzenval ; la garde nationale ne
compta ni 25 000 morts, ni 20 000, ni 10 000, ni même 1000 morts ; mais elle perdit Henri Regnault et Gustave Lamljert : ce deuil aurait dû être épargné à la France.
Le 22 janvier, (juelques futurs membres de la Commune, sous prétexte de reprendre les hostilités et de lie signer la paix qu'à IJcilin, tentèrent un coup de force pour s'emparer de l'Hôtel de Ville ; ce fut une écliauffourée dont les quartiers voisins eurent à peine connaissance'. Paris l'ignora; au premier coup de fusil, les insurgés se débandèrent, laissant peu de chose sur la place. Cette journée eut des résultats lointains (jui n'éclatèrent qu'aux dernières heures de la Commune. Le bataillon qui attaqua l'Hôtel de Ville fut le 101^, des environs de la barrière d'Italie ; il avait pour commandant un corroyeur nonnné Jean- Baptiste Sérizier. Arrêté en flagrant délit d'insurrection et de violation des lois, il allait être jugé par une cour martiale rapidement formée, lorsqu'il fut relâché sur rintervention d'un des meml)res du gouvernement. Sa mort eût épargné plus d'une victime, car. ce fut lui qui fit tuer les dominicains d'Arcueil et incendier les Gobelins.
L'armistice fut signé ; on sait au prix de quels sacrifices. A ce moment, la garde nationale de Paris comptait 28 000 officiers. Dès que les portes de Paris furent ouvertes, l'émigration commença : émigration
* Au moineal où Ton essayait ce coup de main, Bianqui et Albert Regnard étaient au cale de la Garde nationale, situé à l'angle de la place de l'Hôtel-de-Ville; Delescluze, Arthur Arnould, Cournet, Edmond Levraud étaient rue de Rivoli, chez Lefèvre-Roncier ; Ledru-Rollin, qu'on y attendait, ne vint pas; Razoua, avec quelques gardes nationaux de Montmartre, se tenait sur la place même. (Voir Histoire populaire et parlemenlaire de la Commune, par Arthur Arnould. Bruxelles, "» vol. 1878.)
justifiée j mais qui n'en eut pas moins une influence détestable sur les événements dont on était menacé. On était las d'avoir été enfermé, d'avoir vécu en dehors du monde pendant plus de cinq mois ; on avait hâte d'aller retrouver les siens que l'on avait éloignés au moment du péril, on voulait sortir de cette ville tumultueuse où les clairons sonnaient à toute heure; on croyait le danger passé, on s'était sacrifié au devoir, sans profit pour la cause que l'on avait défendue; on voulait aller savoir pourquoi « l'égoïste province », ainsi que disait le président Bonjean, n'était pas venue sauver sa capitale. Aussi tous ceux qui pouvaient partir laissèrent la ville abandomiée sans, contre-poids, livrée à elle-même, c'est-à-dire à des éléments de colère, de désespoir et de désordre. Le colonel Montagut évalue à 100 000 le nombre des gardes nationaux dévoués à l'ordre qui, après l'armistice, allèrent rejoindre leur famille dans les départements. Quant l'heure de la résistance fut venue, on les chercha vainement ; ils n'étaient point de retoui".
Lorsque M. Jules Favre débattait les conditions de l'armistice avec M. de Bismarck, celui-ci fit une proposition qui prouve à quel point il était renseigné sur l'état moral de Paris. Depuis cette époque, nous avons appris que chaque matin, vers cinq heures, le chancelier du futur empire d'Allemagne recevait, à son domicile de Versailles, un exemplaire des journaux qui étaient mis en vente à Paris entre sept et huit heures. Il avait pu ainsi, indépendamment des relations d'un ordre spécial qu'il avait eu l'habileté de se ménager, savoir à quoi s'en tenir sur les projets et les rêves de la population parisienne. Animé d'un bon sentiment ou de la crainte de voir les préliminaires de la paix repoussés par la garde nationale de Paris, il offrit à M. Jules Favre de désarmer celle-ci. « Je donnerai, dit-il.
■14 LES FORCES DE L'I.NSrUHECTION.
un inorcpau de ]i;iin |iniir tdutc nriiic cnlièi'o ou brisée que l'on lu'jipiiorlera ; ce moyeu est l'acile cl d'un succès certain. )) M. Jules Favre rejeta cette proposition; il affirma le ])atiiolisme et l'abnégation de Paris. Depuis, réix'tant un mot de Danton, il en a demandé pardon à Dieu et aux lionnnes. Il a eu tort ; la condition dictée par le vainqueur n'était pas acceptable ; mais, sans arriver à cette nécessité, on peut regrettei' que l'on n'ait pas pris un moyen terme.
Le 25 janvier, le général Trocliu déplorait que l'on n'eût point exigé que la garde nationale fût dissoute et réorganisée, de manière à en « éliminer les éléments perturbateurs; car il n'y a pas de gouvernement possible avec cette garde nationale armée ». C'était bien pensé. Pourquoi n'a-t-on pas essayé cette réorganisation, qui, si elle n'eût pas complètement évité le mal, l'eût du moins atténué? Parce que le conseil du gouvernement de la Défense nationale repoussa à l'unanimité « ce regret et cette appréciation ». Cette appréciation était cependant juste, on ne le vit que trop plus tard, et la mesure proposée était fort modérée. Mais le gouvernement sentait qu'il n'y avait qu'un maître, et que ce maître était cette garde nationale, précieusement ménagée pour une éventualité redoutée, et qui se disposait à combattre contre tout venant afin de conserver ses armes, ses privilèges et sa solde.
A l'annonce de l'armistice, — qui était en réalité une capitulation, {uiisque nous livrions tous les forts sous Paris, — la garde nationale fut exaspérée; les commandants qui s'étaient le moins ])attus furent ceux qui poussèrent les plus liauts cris ; il y eut des scènes pénibles cbez le général Clément Tbomas, et les reproches qu'il adressa à certains tranche -montagnes de cabaret ne furent pas sans influence sur la mort qui lui fut infligée le 18 mars. Les gens les plus paisibles subirent
aussi un choc douloureux, et l'iri-itation fut vive dans tous les cœuis contre le gouvernement de la Défense nationale. Le président Bonjean a exprimé l'opinion du plus grand nombre, lorsqu'il écrivait, à la date du 27 janvier : « Cette misérable fm d'un siège où la population de Paris a montré tant de courage et tant dabnégation n'est due qu'à la criminelle incurie des incapables qui ont pris en main la direction de nos affaires. »
La garde nationale, elle, criait simplement à la trahison. On l'avait tant flattée, tant flagornée depuis cinq mois, elle avait reçu en plein visage tant de coups d'encensoir intéressés, qu'elle avait fini par se croire héroïque, et qu'elle ne compi'onait pas que sa seule présence en deçà du mur d'enceinte n'ait pas mis en fuite les armées allemandes qui campaient au delà. A cette heure, vouloir continuer la guerre était une folie-. C'était en octobre, en novembre, en décembre même, qu'il eût fallu tenter le grand effort ; mais maintenant il était trop tard, et tout était bien fini. Dans des conciliabules secrets où péroraient les prochains maîtres de Paris, Flourens, Théophile Ferré, Raoul Rigault et quehpies révolutionnaii'es en sous-ordre, tels que Duval, 3Iouton, Pindy, on parlait de faire « la trouée » et de se jeter dans le Bocage, afin d'y reconnnencer une Vendée laïque et radicale. Cela n'était pas sérieux et n'avait d'autre but que de tenir en haleine le mécontentement ]»ublic. Les inventeurs de ces projets savaient bien que l'on s'était laissé, maladroitement pour ne dire plus, acculer dans une impasse et que l'on n'en pouvait sortir que par la porte d'une paix onéieuse; mais néanmoins ils s'en allaient criant: « Gardons nos armes! » qu'on ne leur demandait pas, et promettaient toute victoire à des gens qui n'avaient pas envie de se l)attre. Ils insistaient sur l'héroïsme, — c'était le mot consa-
crê, — (l(''|)l(»y(' par la garde nationale et snr tant de souffrances vahienient endurées.
Ici, il faut intervenir, avoir le courage de dire la vérité et faire à chacun le lot qui lui appartient. Oui, la population de Paris a été héroïque ; oui, elle a supporté avec abnégation la faim, le froid et les misères qui en découlent; oui, elle a accepté tous les sacrifices, subi tous les amoindrissements de la vie, dans la croyance que notre pays parviendrait à conjurer le sort dont il a été accablé ; mais il est criminel de faire honneur de ces douleurs et de ces vertus à la seule classe ouvrière, car c'est incontestablement celle qui a le moins pâti. Régulièrement payé comme garde national, l'ouvrier a toujours eu « le sou de poche », qui lui manque parfois dans l'existence de l'atelier; il recevait, nous l'avons déjà dit, indemnité pour sa femme, indemnité pour ses enfants ; l'État ou les cantines de quartier lui distri])uaient des vivres suffisants ; jamais il n'a bu plus de vin, jamais plus d'eau-de-vie que pendant cette époque de privation.
La solde était fournie avec ponctualité par le ministère des finances, et, en la répartissant, l'on n'y regardait pas de ti'op près. 11 y eut j)lus d'un garde national qui appartenait à deux ou trois bataillons ; tous étaient mariés et il était rare qu'ils n'eussent qu'un enfant. « La solde était quelque chose de fantastique, dit un témoin ^ Il y avait des capitaines
* EnqiiHe, etc., t. II, déposition, p. 469. — J'ai sous les yeux les comptes d'un des arrondissements de Paris : du 27 septembre 1870 au 10 mars 1871, 6 086 267 fr. 25 c. sont payés à la garde nationale. Sur cette somme la part des femmes est, du 27 septembre au 51 décembre 1870, de 210,501 fr., et du 1" janvier au 10 mars 1871, de 573 816 fr. 75 c; on voit la progression. La solde quotidienne fournie par cet arrondissement est donc de 56 664 fr. 25 c. Aussitôt qu'un contrôle quelconque est établi à la suite de l'arrêté ministériel du 20 février 1871 (V. Pièces justificatives, n'I), la diminution est sen-
qui se faisaient des rentes en touchant la solde de 1500 hommes quand ils en avaient à peine 800: il y en a qui ont dû faire fortune. » Ceci est strictement vrai. Ce qui a souffert pendant le siège, souffert sans se plaindre, c'est le petit rentier, le mince employé, c'est l'ouvrier ou le contre-maître, empêché par une infirmité physique de faire acte de présence au poste, c'est le vieux domestique congédié, c'est l'insfitutrice sans salaire, la veuve ou la fille pauvre; c'est hi demi petite bourgeoisie en un mot, qui, ne pouvant acheter ni vin, ni viande, ni bois, ni charbon, mourait de froid et d'anémie. Ceux-là, oui, ils ont été héroïques, et jamais la France n'aura pour eux assez de gratitude, car c'est dans l'espoir qu'elle ne serait pas amoindrie qu'ils ont supporté leur passion.
Pendant le siège, l'Américain Burnside, qui, en nous regardant, oubliait trop volontiers la guerre de sécession, avait dit à M. de Bismarck : « Paris est une maison de fous habitée par des singes! » Il n'eut pas raison et manquait à la vérité. 11 ne parlait, et à coup sûr no pouvait parler que de ce qu'il avait aperçu dans les carrefours et sur les places publiques ; là, certainement, il avait vu des braillards avinés chanter la Marseillaise, et exiger pour les autres un effort militaire auquel ils ne se seraient pas associés; mais s'il eût entr'ouvert les maisons et pous'sé les portes, il eût reconnu à l'œuvre le vrai peuple de Paris, celui qui fait sa gloire, celui qui est son honneur; il l'eût vu résigné, laborieux, prêt à tout endurer pour sauver sa ville, ne demandant qu'à mourir pour la racheter, et
sible : Ô9 650 francs par jour en février ; ôl 'IGO on mars. La dépense totale des gardes nationales de la Seine s'élève, pour 1870-1871, à 120 027 901 fr. ÔSc. ; c'est cher pour les services qu'elle a rendus. (CocR DES Comptes, Rapport au ptcsidciit de la Rc publique aiir r exercice de 1870, p. 117.)
s'étoiinant (|uo son l)Oii vouloir, son iiilrépidité coiitro le sort contraire, son désir de braver la mort, soient restés stériles. Ceux-ci, lorsque l'acte de capitulation fut signé, pleui'érent sur la patrie nuitilée, sur tant d'illusions, sur tant de dévouement inntile ; les autres, — les fous et les singes, — ceux qui, après avoir été des gardes nationaux immobilisés, allaient bientôt devenir des fédérés d'avant-postes, ceux-là regrettèrent les loisirs du cori)s de garde, les libations et les causeries socialistes, où l'on s'indignait à la pensée que l'obélisque, tout posé, revient à quatre francs la livre'. Un bonnne d'un grand talent, qui fut partout alors où il y eut danger à courir, M. Alplionse Daudet, a donné, dans le style vif et familier qui lui est propre, une impression tellement juste, qu'il convient de la citer : « Et dire que pour certaines gens ces cinq mois de tristesse énervante auront été un événement, une fête perpétuelle, depuis les baladeurs de faubourg, qui gagnent leur 45 sous par jour à ne rien faire, jusqu'aux majors à sept galons, entrepreneurs de barricades en chambre, ambulanciers de Gamache, tout reluisants de bon jus de viande, francs-tireurs fantaisistes et n'appelant plus les garçons qu'à coups de sifflet d'omnibus, commandants de la garde nationale logés avec leurs dames dans des appartements réquisitionnés, tous les accapareurs, tous les exploiteui's, les voleurs de chiens, les chasseurs de chats, les marchands de pieds de cheval, d'albumine, de gélatine, les éleveurs de pigeons, les propriétaires de vaches laitières, et ceux qui ont des billets chez l'huissier, et ceux qui n'aiment pas payer leur terme, jiour tout ce monde-là, la fin du siège est une désolation peu patriotique. Paris ouvert, il va falloir rentrer dans le rang, travailler, regarder
' IruLidlioii, Coiirsj/oii'funcc, I. t ■ . |). l'iO.
la vie ou face, l'ondro les galons, les appartements, rentrer au chenil, — et c'est dur! » — Oui, c'est dur, et si dur en vérité, que cela est pour beaucoup dans la Commune.
La France et Paris ne se reconnaissent plus. — Les ruraux. — Les prétentions de Paris. — Conflit intre Paris et r.\sseinblée nationale. — Antipatriotisme des révolutionnaires. — Les comités de vigilance. — Indéc^ion. — Les soldais vaguant dans les rues. — L'internationale intervient. — Fédération des bataillons. — .Apparition du Comilé central. — Le prétexte de la fédération de la garde nationale est la volonté de s'opposer à l'entrée de l'armée allemande dans Paris. — Tentatives des chels de la Commune pour établir des re'.alions avec les généraux allemands. — Manilestations sur la place de la Bastille. — Le meurtre de Vincenzini. — Les Peaux-Rouges. — 25 000 repris de justice. — Entrée des Allemands dans Paris. —Les bataillons fédérés ne bougent pas. — L'Assemblée décide qu'elle siégera à Versailles. — La loi des échéances. — Les maladresses de l'Assemblée nationale fortifient l'action du Comilé central. — Suppression de la solde des gardes nationaux. — Souvenir de février 18iS. — Il fallait racheter les armes. — Révolte ouverte. — Les forteresses populaires. — Les canons. — M.M. Thiers et Saint-Marc Girardin. —On se résont à agir. — Le 18 mars.
— Assassinats. — M. Thiers ordonne la retrait^ sur Versailles et l'évacuation des forts. — Paris est aliandonné à l'émeute. — L'action et la stratégie du Cornité central. — La fusillade de la place Vendôme. — La guerre fraternelle. — L'ivresse furieuse. — Compétitions de pouvoir.
— Les comités. — Violences et mensonges. — La prose de Félix Pyal.
— Dénombrement. — L'armée de la Comumne.
La France et Paris avaient été si longtemps séparés que, lorsqu'ils se retrouvèrent, ils ne se reconnurent plus. Paris ne pardonnait pas à la province de n'être pas venue le délivrei' ; la province ne pardonnait pas à Paris ses révolutions et l'élat de surexcitation où il paraissait se complaire. Pendant que la province, épuisée par l'ennemi, aspirait à un repos qui lui permettrait de panser ses blessures, Paris, coiinne une sorte d(? Cirque Olympique, retentissait [)lus que jamais du bruit des armes et des appels belliqueux. xVussi, dès que
'20 LES FOKCES DE L'INSURIŒCTIOX.
rAssemblôc nationale, élue « dans un jour de malheur », fut réunie à Bordeaux, l'antagonisme éclata; Paris fut plein de défiance pour l'Assemblée, qui le lui rendait bien. L'opinion du Paris révolutionnaire fut exprimée, à la première séance parlemenlaii'e, loi'scjue Gaston Crémieux s'écria : « Assemblée de ruraux, honte de la France ! » Paris, fier de son titre de capitale, de ses gloires, de son renom, de sa richesse, a toujours eu la prétention de diriger les destinées de la France ; il se considère comme souverain. et se trouve déchu lorsqu'il ne peut exercer la souveraineté. L'Assemblée, libre expression de la volonté nationale, représentait légalement l'autorité et n'était point disposée à partager celle-ci avec la ville usurpatrice. On pouvait èti-e certain d'avance que la majorité parlementaire ne tiendrait aucun compte de l'état morbide de Paris; qu'elle voudrait être obéie, comme c'était son droit; qu'elle frapperait fort, sans trop s'inquiéter de frapper juste, et qu'elle ne reculerait pas devant telles mesures qui pourraient amener un conflit.
Ce conflit était attendu avec impatience par les chefs d'insurrection restés à Paris ou accourus de province pour utiliser, au profit de leurs rêveries, la plus nombreuse force armée que jamais minorité factieuse ait eue à ses ordres. Dés la chute de l'Empire, cette minorité avait essayé de s'emparer de la garde nationale pour la faire servir à ses projets. A ces gens la guerre n'avait paru qu'un prétexte à violation du pouvoir. « Juillet 1870, dit M. Lissagaray*, surprit le parti révolutionnaire dans sa période chaotique, empêtré des fruits secs de la bourgeoisie, de conspirailleurs et de vieilles goules romantiques^. » La révo-
• Jiisloirede laCoinnnine. Bruxelles, 187G, p. 17. - A propos du i septembre, M. Arthur Arnouid dit (/of. cit.): î Dqiuis six semaines, le inuti réjHihJicaiu socialiste attendait, espé-
lution du 4 septembre n'épura guère ce personnel, mais y adjoignit les orateurs des réunions publiques et les affiliés de la société sans patrie, de Ylnternationale. Peu de jours api'ès l'installation du gouvernement de la Défense nationale, l'action d'une sorte de gouvernement occulte se faisait sentir dans Paris ; de prétendus conseils de famille, faisant rôle de comités de vigilance, entravaient les ordres de l'autorité, dirigeaient les élections des officiers, cherchaient à dominer dans les secteurs et formaient le groupe d'où le Comité central devait sortir en février 1871. Ce pouvoir habilement dissimulé, mais déjà très fort, ne tendait à rien moins qu'à se substituer au pouvoir accepté ; celui-ci s'avisa, un peu tard, qu'il était le maître, qu'il ne devait pas se laisser systématiquement contrecarrer, et, par décret du 10 décembre 1870, il prononça la dissolution « des comités de délégués établis dans les compagnies et bataillons de la garde nationale », et rétablit les anciens conseils de famille. Sans se disperser, les groupes s'abstinrent d'une ingérence trop directe et attendirent l'occasion de reprendre l'œuvre qu'ils poursuivaient ; cette occasion naquit de la force même des choses, après la capitulation de Paris.
Les hostilités étaient suspendues, tous nos forts se trouvaient en puissance de l'ennemi, les préliminaires de la paix n'avaient point encore été ratifiés ; on se trouvait entre un gouvernement qui n'était plus et un gouvernement qui n'était pas encore ; les administrations, ne sachant trop à qui obéir, n'osaient prendre
rait un mouvement. >'ous faisions tous nos efforts pour le provoquer; mais la popvilation, tenue en bride par les députés de la gauche qui se plaçaient comme un tampon entre le peuple et l'Empire, énervée par vingt années de despotisme et de corruption savante, semblait avoir perdu la foi dans ses propres forces et jusqu'au sentiment de sa toute-puissance. »
00 LES FORCES DE I/INSURnECTION.
parti dans aucuiif! circonstance ; la désagrégation était générale et l'indécision pormanonto.
La ville était laiiiental)Ie à voir : t'anlassins, cavaliers démontés, marins, francs-lirenrs de toute iniance, volontaires de toute couleur, gardes nationaux, gardes mobiles, vaguaient par les rues, les mains dans les poches, le fusil en bandoulière, démoralisés par l'ivresse, la défaite et Tinaclion. I)'ai)rés les conventions imposées par l'Allemagne, quelques milliers d'hommes appartenant aux troupes régulières avaient été autorisés à conserver leurs armes; ceux-là ou les choyait; un mot d'ordre proiuptement répandu parmi les gardes nationaux de Hellcvilie, de Monlmarti'e, de l'avenue d'Italie, avait fait couq)i'endre qu"il fallait jouer au camarade avec eux, se les rendre favorables, parce que plus tard on aurait peut-être à lutter contre eux, et qu'il était prudent de les attirer à soi. On les menait au cabaret, dans les bons eiulroits; on déblatérait contre leurs généraux, on leur expliquait qu'ils avaient été trahis, et, entre deux verres d'absinthe, on leur disait : « N'est-ce pas que vous ne tirerez pas sur vos frères? » Ils répondaient : « Jamais! » A la journée du 18 mars, ils ont tenu parole.
Ce fut dans les premiers jours de février 1871 que l'Internationale, soufflée par Blanqui, jugea le moment opportun pour réunir en un seul faisceau les forces éparses de la garde nationale ; elle allait ainsi se créer une armée qu'elle emploierait h une œuvre perverse, mieux qu'on ne l'avait enq)loyée à la défense du pays. On imagina de fédérer entre eux les bataillons qui encombraient le pavé de Paris et de leur laisser ainsi une sorte d'initiative particulière, tout en les soumettant aux ordres d'une autorité centrale. Une réunion préparatoire, tenue le 15 février, fit connaître le but que l'on visait et posa les assises de la future
LE COMITÉ CENTR.\L. 25
association. Les statuts sont adoptés 1^24 février; 114 bataillons avaient adhéré et s'étaient engagés à ne reconnaître d'autre autorité que celle du Comité central, qui dès cette heure est constitué, et devient dans Paris une puissance contre laquelle nul n'est plus en mesure de lutter. Une résolution, qui fut votée séance tenante à l'unanimité, prouve à (juels subterfuges on avait recours pour égarer des honnnes plus surexcités que malfaisants. On fit appel à leur patriotisme, on leur demanda un dernier, un suprême sacrifice pour l'honneur du pays ; il> s'offrirent par acclamation, sans même se douter <jue leurs chefs cacjiaient une arriére-pensée et les trompaient.
On sait qu'en vertu d'un article de la capitulation, l'armée allemande avait le droit d'occuper quelques quartiers de Paris, entre l'époque de la réunion de l'Assemblée nationale à Bordeaux et l'acceptation par celle-ci des préliminaires de la paix, comportant la cession de l'Alsace, celle d'une partie de la Lorraine et le payement d'une indemnité de guerre de cinq milliards. C'est sur ce fait que les rêveurs de république universelle , sans se soucier des amputations que le pays subissait, sans rougir de se révolter en présence de l'ennemi, c'est sur ce fait que le Comité central machina son stratagème. La fédération de la garde nationale et tous les malheurs qu'elle a produits ont eu pour acte de naissance cette motion proposée à la réunion générale du 2i février : « Les délégués soumettront à leurs cercles respectifs de compagnie la résolution suivante : Au premier signal de l'entrée des Prussiens dans Paris, tous les gardes nationaux s'engagent à se rendre immédiatement, en armes, à leur lieu ordinaire de réunion, pour se porter ensuite contre l'ennemi envahisseur. » Adopté à l'unanimité.
C'est là un sujet qu'il convient d'épuiser par antici-
pation. Oiio hi Coiniminc soit issue du Comilé contrai et (le la l'éderalion de la garde nationale, (jue les mêmes instincts, les mêmes ambitions aient fait agir ces hommes avant comme après le 18 mars, nul n'en peut douter; il n'est pas un de leurs actes qui ne l'affirme. Eh bien! le premier soin des membres de la Commune, lorsqu'ils prirent la place laissée vide par les hommes du gouvernement régulier, fut d'essayer de se mettre en communication avec les chefs de l'armée allemande; le général Fabrice et le général von der Thann pourraient en dire long à cet égard.
Paschal Grousset, délégué aux relations extérieures, envoie Vinot, colonel d'état-major résidant à l'École Militaire, porter au général allemand l'assurance que la Commune fait la guerre à « Versailles » et non point à l'Allemagne; plus tard il écrit à Bergeret une lettre ainsi conçue : « Mon cher Bergeret, je vous prie, donnez un certain apparat à la démarche que nous faisons auprès du connnandant en chef du 5*= corps d'armée prussien. Il s'agit de savoir officiellement à quelle date les Allemands évacueront les forts de la rive droite, pour ne pas les laisser prendre aux Yersaillais. C'est par un officier d'état-major, envoyé en parlementaire . et suivi au moins d'une ordonnance, que la dépêche doit être remise. Salut et égalité. » Le général Von der Thann reçut en ^ffet cette dépêche et dit simplement qu'il n'avait, sur cette question, de réponse à faire qu'au gouvernement siégeant à Versailles. Ce n'est pas tout; lorsque, le i" mai 1871, Rossel fut nommé délégué à la guerre, il se hâta de faire toute tentative pour entrer en relations avec les Allemands, afin de leur acheter les chevaux réquisitionnés par eux et dont il avait besoin pour improviser quelque cavalerie ; cependant on se rappelle que, devant le conseil de guerre qui le jugea, Rossel disait : u C'est l'horreur que ni'ins-
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piront les capitiilntions et la haine que j'ai vouée à rAllomagne qui mont jeté dans l'insuiTection, dés le 19 mars. » Il serait facile de multiplier ces exemples; ceux-ci suffisent à démontrer que la lutte projetée contre les vainqueurs pénétrant dans Paris était un prétexte destiné à couvrir des projets d'une autre nature. Cest aussi à l'abri du même subterfuge, c'est pour empêcher les Prussiens de s'emparer des canons de la garde nationale, que le Comité central se saisit des pièces d'artillerie, les lit hisser à Belleville, à Montmartre, refusa de les restituer à l'État longtemps après l'évacuation de Paris par les Allemands, et engagea ainsi une lutte qui ne se termina que le 28 mai.
Le Comité central intervient officiellement pour la première fois dans la nuit du 26 au 27 février en transmettant des ordres, qui furent exécutés, aux officiers de la garde nationale de service au YP secteur ; mais il n'avait pas attendu si longtemps pour faire preuve de force et affirmer son action. C'est lui qui, par ses délégués, organisa les manifestations qui défilaient sur les boulevards, se rassemblaient place de la Bastille et circulaient en chantant autour de la colonne de Juillet. Là les gardes nationaux et les soldats débandés fraternisaient, échangeaient des bouquets d'immortelles et saluaient de leurs acclamations le drapeau rouge qu'un marin avait fiché d'ans la main du génie de la liberté.
Un fait qui paraîtrai impossible chez une nation civilisée, si l'on ne savait que les religions, les philosophies et la morale sont impuissantes à tuer complètement la bestialité qui subsiste dans l'homme, vint démontrer tout à coup aux moins clairvoyants à quels périls Paris allait être exposé. Le 26 février, la foule s'entassait sur la place de la Bastille. Un ancien inspecteur de police, nommé Yincenziiii, fut reconnu et dési-
gné; insultt', frappé au visage, il pi-it lafuito oi parvint à se réfiigici' dans un débit de tabac de la rue Saint- Antoine; il t'ii l'ut arraclié par des soldats réguliers apparliMiant aux '21' et ITy" bataillons de cliasseurs à pied, bataillons formés j)endant le siège à l'aide d'éléments militaires fort douteux ramassés dans Paris. Vincenzini fut traîné jusqu'au poste, où l'officier le fit mettre en lieu sûr et ordonna de fermer les grilles. La foule se rua sur le poste, dont le cbef tint bon et refusa d'abandomier son prisonnier. Celui-ci fut héroï(iue ; il dit au chef du poste : « Vous vous feriez massacrer inutilement vous et vos hommes, » et, ouvrant lui-même la grille, il se livra à la populace.
Pendant deux heures, il fut promené autour du piédestal de la colonne, et si cruellement frappé qu'il fut bientôt méconnaissable. On essaya de le pendre, et l'en n'y parvint pas. On lui lia les pieds et les mains, et on le jeta à l'eau. C'était un homme énergique ; (( il fallait, a dit un témoin, qu'il eût la force et le courage d'un lion pour être encore capable d'un effort après tout ce qu'on lui avait fait soufiVir. » 11 réussit à se dégager de ses liens et nagea pour gagner la Seine, car il avait été précipité dans le canal. Courant sur les deux bei'ges , la foule l'accablait de pierres et de briques prises dans un bateau amarré au quai; le pilote d'un bateau-mouche lui lança une bouée qu'il ne put atteindre ; il était affaibli et ne réussit pas à saisir les pieux de l'estacade; il était près du bord, un homme lui ouvrit la tète d'un coup de gaffe, un autre lui jeta une brique en plein visage; le malheureux n'avait plus que des gestes inconscients, il flottait .plutôt qu'il ne nageait; poussé par le courant, il s'enfonça sous les bai'ques garées à la pointe de l'Ile Saint-Louis et ne rejiarut plus.
On lui avait arraché sa redingote, dans la poche de
laquelle on trouva un portefeuille que l'on visita curieusement. On lut des comptes de dépenses et cette pensée qu'il avait sans doute copiée dans quelque livre de morale religieuse : « Fuyez l'impie, car son haleine tue, mais ne le haïssez pas, car qui sait si déjà Dieu n'a point changé son cœur ? » — On raconte que M. de Bismarck, causant avec un journaliste américain, dit : « Les Français sont des Peaux-Rouges. » A quoi faisaitil allusion? A la mort des généraux Lecomte et Clément Thomas, aux incendies de Paris, au massacre des otages ou au supplice de Vincenzini^?
Une population capable de commettre ou même de supporter un tel crime est bien près de n'avoir plus la direction de son libre arbitre et a besoin d'être mise en tutelle ; mais les tuteurs n'étaient pas là. Impuissants ou terrifiés, ils laissaient la garde nationale maîtresse de Paris, à la disposition des ambitieux interlopes qui l'exploitaient et qui n'ignoraient pas qu'elle contejiait plus de 25 000 repris de justice : c'est le chiffre indiqué à la commission d'enquête par M. Cresson, préfet de police pendant le siège. Le mercredi l^niars, quelques corps de troupes allemandes s'installèrent dans le quartier des Champs-Elysées. L'Assemblée nationale, siégeant à Bordeaux, s'était hâtée de voter les préliminaires de la paix; les Allemands quittèrent Paris le 2 mars.
Pendant les vingt-quatre heures que duia cette occu-
* A propos de cet assassinat, M. Arthur Aniould (loc. cit.) dit : « Ce ne furent pas là des actes de violence, mais des actes de justice, qui prouvaient que les citoyens avaient reconquis le sentiment de leur force et de leur droit. « Voici dans quels ternies le journal l' Avant-garde rendit compte du meurtre de Vincenzini : « I^lace de la Bastille, il y a eu ime émotion qui, parait-il, a eu de sérieuses conséquences. M. Thiers devrait savoir qu'il n'a pas le droit de surexciter une population affolée de douleur, eu se servant contre elle des mouchards de l'Empire. »
28 LES FORCES DE L'INSri'.RECTID.X.
pation, qui uo lut ({u'iino miiu-e snlisfaclion (rninourpropre, la fcMlrration de la garde nationale et le (^oiuité central ne donnèrent point signe de vie et n'inquiétèrent en rien « l'envahisseur », auquel on était résolu, luiit jours auparavant, de livrer un combat à mort. Le tour était joué; l'armée sociale était réunie, les canons gardés par elle étaient en lieu sûr, et l'on ne pensait même plus à la motion que le 24 février on avait adoptée à rnnaniniitè. On se contenta de saccager un café où des soldats allemands avaient bu et de bri. 1er sur la place de l'Étoile le fumier laissé par leurs chevaux, ce qui fut puéril, aussi puéril que le coup de pistolet tiré sur l'Arc de Triomphe par un officier prussien.
L'Assemblée nationale n'était point satisfaite ; elle estimait que la capitale de la France se livrait, sous les yeux de l'Allemagne victorieuse, à des exercices peu compatibles avec la dignité d'un grand peuple. Elle eût voulu agir avec vigueur et remettre de l'ordre dans cette ruche envahie par les frelons ; mais elle n'avait à sa disposition aucune force sérieuse, et il était dangereux d'engager une lutte dont le résultat paraissait incertain. Ce n'est pas que les motions les plus vives n'eussent leur raison d'être ; mais lorsque l'on disait : Il faut prendre le taureau par les cornes et arrêter tous les membres du Comité central, on ne faisait que donner un conseil, sans fournir les moyens de Itî mettre à exécution.
La fédération de la garde nationale espérait bien que l'Assemblée viendrait siéger à Paris, ce qui eût permis de la jeter prompteraent à la Seine; mais l'Assemblée, se rappelant certaines dates présentes à toutes les mémoires, décida, le 10 mars, qu'elle se réunirait à Versailles. La déception fut grande dans la tribu révolutionnaire ; comme toujours, on cria à la trahison et
l'on colporta un nouveau mot d'ordre : l'Assemblée est monarchiste, elle veut étrangler la république et proclamer un roi. 11 n'y eut pas un fédéré qui n'acceptât cela et ne se préparât à la lutte. Le même jour, l'Assemblée adopta une loi maladroite qui prouve à quel point elle ignorait les souffrances du commerce parisien, ou combien elle était résolue à n'en point tenir compte. Une série de décrets avait prorogé Téchéance des billets de commerce; l'Assemblée voulut que les billets échus le 15 novembre fussent exigibles le 15 mars. C'était mettre les petits négociants, si noni- ])roux à Paris, dans l'impossibilité de faire honneur à leur signature, et c'était en outre indisposer des gens influents dans leur quartier, dévoués à la tranquillité dont ils ont besoin, et prêts à combattre pour le maintien de l'ordre, (le décret, dont le résultat économique le plus clair se note par un nombre prodigieux de protêts signifiés du lo au 17 mars, vint en aide au Comité central; s'il ne lui donna pas de partisans, il diminua du moins le nombre de ses adversaires, lorsque l'on battit le rappel dans la matinée du 18 mars.
On avait adopté déjà une autre décision non moins périlleuse : un décret du 10 février supprimait la solde à tous les gardes nationaux qui, pour la conserver, niiii feraient pas la demande avec pièces à l'appui. C'était trancher brusquement une délicate question, c'était dédaigner les leçons de notre histoire contemporaine, et oublier que la suppression subite delà paye des ateliers nationaux en 1848 nous avait valu l'insurrection de Juin. Après la guerre , en février , en mars 1871, la population de Paris était fort malheureuse; nul travail régulier, peu d'ateliers ouverts, et des habitudes de paresse auxquelles il était difficile de renoncer du jour au lendemain. Il eût été sage, il eût été
SO Les Idl'.C.KS l)K L'INSURRECTION*.
patriotiqiu! de fiui'c un sacrifico d'argent, de conliinier lu solde pendant deux mois encore et de ne pas promettre la misère à des gens qui croyaient sincèrement s'être dévoués au saint du i)ays. C'eût été fort onéreux pour le trésor public ; mais en regard de ce que la Commune a coûté, c'eût été une louable économie. Du 18 mars au 22 mai, cond)ien n'avons-nous pas entendu d'hommes, auxquels nous reprochions de servir cette mauvaise cause, nous répondre : « Vous avez raison; mais il faut vivre, et j'ai ma solde ! «
Le désarmement do la garde nationale n'élait (pi'unc question d'argent. En 1848, après la révolution de Février, les l)lanquistes inondèrent Paris d'affiches : « Citoyens^ conservez vos armes ; la réaction relève la tête, vous aurez bientôt à vous en servir contre elle. » Ces armes étaient nombreuses; on avait pillé les casernes et désarmé les troupes. Le gouvernement provisoire fit preuve d'esprit : il promit cinq francs par fusil, deux francs par sabre, un franc par baïonnette que l'on rapporterait aux mairies ; huit jours après, les dépôts avaient plus d'armes qu'on ne leur en avait enlevé, car beaucoup de gardes nationaux besoigneux avaient restitué les fusils que le capitaine d'armement leur avait remis pour faire leur service.
Nul doute qu'en mars 1871 la population parisienne n'eût d'abord ]'egim])é ; elle eût certainement prêté l'oreille aux ordres du Comité central; mais peu à j)eu, la pénurie aidant, bien des fusils seraient rentrés, et des canons aussi. Le 19 mars, dans la soirée, nous avons vu acheter mie mitrailleuse gardée par des fédérés; pas trop cher : 75 francs ! Quelques milliers d'énergumènes se seraient refusés à toute transaction et auraient voulu « vaincre ou mourir » ; on les aurait vaincus avec plus de facilité et moins d'incendies. Le département de la Seine avait fourni 21000 mobiles
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(1111 ne furent pas tonjnurs des soldats exemplaires ; le camp de Ghàlons et les avant-postes sous Paris en surent quelque chose. Le 7 mars, on leur mit dix francs dans la main, et on les congédia ; ils burent les dix francs et se réunirent aux fédérés.
Par le meurtre de Yincenzini, on voyait clairement que l'on se trouvait en présence d'une population capable de tout ; par certains faits de révolte ouverte, on pouvait comprendre que les officiers de la garde nationale ne reconuaissaient plus qu'un seul pouvoir : celui qui émanait d'eux-mêmes. Un jeune homme de vingt et un ans, nommé Lucien Henry, un peu modèle, un peu ouvrier fabricant de mannequins pour les artistes, un peu peintre, tout à fait déserteur, grand orateur des clubs du quartier Montparnasse pendant le siège, fut élu, le 11 mars 1871, chef de la légion du XIV^ arrondissement. Chargé de faire de la propagande révolutionnaire dans son quartier, il s'installa en permanence dans un poste qu'il établit chaussée du Maine, n" 91. Là, entouré de ses officiers et de ses gardes, ne relevant que du Comité central, il refusa de se soumettre à toute autorité constituée. Le commissaire de police, le maire, interviennent directement et vainement auprès de lui ; à toutes les observations qu'on lui adresse, il répond : « J'ai la force pour moi, et j'en userai. » Il fait afficher des placards dans lesquels il demande, au nom du peuple, que la souveraineté de la garde nationale soit maiu tenue dans toute son intégrité.
Un mandat d'arrestation est enfin lancé contre lui le 17 mars; c'était bien tard. Lucien Henry ne s'en soucia guère; il fut quitte pour doubler ses gardes et ne sortir qu'entouré d'une escorte. Le lendemain, il préside à la construction des barricades, (ju'il arme de canons, et fait incarcérer les commissaires de police de son arrondissement. Cet Henry fut « le général Henry ». Son pre-
iiiici" acte d'ingérence dans la direction des alTaires publiques est à noter; le 50 mars, il a publié l'ordre que voici : — Faire arrêter tous les trains se dirigeant vers Paris, Ouest-Ceinture; mettre un lionnne énergicpic avec un poste, jour et nuit : cet lionnnc devra avoir nue poutre pour monter la garde ; à l'arrivée de cliaque train, il devra faire dérailler, s'il no s'arrête pas. — La phrase est peu grannnaticale, mais elle fut comprise, et l'on se conforma à l'ordre (|u"('lle contenait.
Le fait d'un chef de corps élu volontairement réfractaire et n'obéissant qu'aux injonctions d'un pouvoir occulte ne fut point isolé, et l'on pourrait citer im grand nond)re d'actes semblables qui se produisirejit sur tous les points de Paris depuis la formation du Comité central. C'était une preuve que l)ien du temps déjà avait été perdu, qu'il n'en fallait plus perdre et que riicure était venue d'entrer en négociations ou eu lutte contre un parti révolté qui se fortiiiait de jour en jour. En effet, sans compter diverses places d'armes étal)lies et ])ien gardées dans Paris, les quartiers élevés de Belleville et la butte Montmartre, pourvus de canons et de numitions, étaient à flfette heure de véritables forteresses. La partie administrative du gouvernement semblait pleine de quiétude et regardait ces préparatifs de défense ou d'attaque comme un enfantillage sans gravité. Le secrétaire général d'un ministère disait en souriant : « Leur artillerie n'est composée que de lunettes, car lem^s canons n'ont pas de percuteur. — Mais, lui répondit-on, le premier serrurier venu pourra leur en faire. — Bah ! répliqua-t-il, ils n'y penseront pas. )) Ils y pensèreni, et la population de Paris commençait cà s'inquiéter d'un état de choses qui entretenait l'agitation, prolongeait le chômage, et menaçait daboutir à la guerre civile.
Le Comité central ne s'endorjuait pas ; il était décidé
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à livrer bataille, car il sentait bien qu'il avait on main des forces inespérées. Ces forces, il les augmentait sans relâche; il attirait à lui les soldats isolés appartenant aux corps francs qui avaient battu l'estrade en province pendant la guerre; il se recrutait ainsi d'un grand nombre d'hommes dénués de préjugés, pour qui le temps des troubles est un temps de prédilection. Cependant quelques journaux demandaient, non sans raison, pourquoi l'on ne cherchait pas à rétablir l'ordre menacé. Comme en France on excelle à la rhétorique, on appelait la butte Montmartre « le mont Aventin de l'émeute ». Ce souvenir du De vlris n'éclaircissait pas la situation, qui sem])lait devenir de plus en plus sond)re. Les journaux révolutionnaires soutenaient un thème dont l'absurdité ne les choquait pas : « Les canons, ayant été payés à l'aide de cotisations recueillies parmi la population parisienne, appartiennent en droit à celleci; » argumentation qui équivalait à dire que le matériel de l'État appartient à la population, parce que le matériel de l'État est payé par la population. Des articles violents étaient échangés de part et d'autre dans les journaux; des députés harcelaient le gouvernement et le suppliaient d'en finir, coûte que coûte. Les fédérés ricanaient en disant : « On veut nos canons; eb bien ! qu'on vienne les prendre ! ))
On raconte que, vers cette époque, M. Saint-Marc Girardin, solHcité par plusieurs de ses collôguos de l'Assemblée nationale, fit une démarche auprès de son vieil ami M. Thiers, alors chef du gouvernement, afin d'obtenir quelques éclaircissements sur la conduite que le ministère comptait tenir dans cette circonstance. En sortant de la conférence, (jui fut assez longue, M. Saint- Marc Girardin aurait dit à ses amis : « J'ai vu M. Thiers; il ne sait pas ce qu'il veut, mais il le veut éiiergiqueiiieiit. )) Nous ignorons si cette parole a été prononcée,
5i i.i:s rdi'.cKs i)K i;i.\si l'.isKCiidX.
mais elle peint au vif l'espèce crirritahilité indécise dont les esprits les meilleurs étaient alors atteints. Tout le monde sentait que Tlieure de l'action était proche, et nul ne savait (luelle action il convenait d'enfiMi;er.
Etilin, a))rés des attermoiements dont l'avenir pénétrera peut-être le mystère, on se décida à agir. Dans la soirée du 17 mars, les chefs de corps furent réunis au Louvre, chez le général Vinoy, gouverneur de Paris, et ils reçurent comnumication des opérations militaires qu'ils devaient diriger dans la matinée du lendemain. On connaît cette aventure dont le résultat dépassa toutes les craintes des conservateurs et toutes les espérances des révolutioimaires : engagement de troupes; retard dans l'envoi des attelages ; premier succès immédiatement suivi de la débandade des soldats, noyés au milieu d'un flot de population que l'on n'avait pas su maintenir à distance ; assassinai du général Lecomte et de Clément Thomas, massacrés à Montmartre, rue des Rosiers, dans une maison où le comité de vigilance du XVIII'' arrondissement, fondé le imars\ avait souvent tenu séance.
A midi, nul espoir ne subsistait ; la journée était perdue. M. Thiers se rappelant que le feld-maréchal W indischgrœtz avait repris Vienne de haute lutte en IS4(S, après en avoir été chassé, fit transmettre ordre à toutes les administrations d'avoir à se rallier à Versailles, où le siège du gouvernement allait s'établir en permanence. Lui-même s'y rendit après avoir ])rescrit l'évacuation des forts du sud et la concentration à Versailles de la brigade l>audel, ce qui impliquait l'abandon du Mont-Valérien. Cet ordre verbal fut répéfé et écrit par lui au moment où il allait traverser le pont de Sèvres. La retraite administrative fut rapide; le soir,
' Ce coiiiilé avait déclai-é qu'il défendrait ses canons contre tous ceux, quels qu'ils fussent, qui tenteraient de s'en emparer.
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tous les services, privés de leurs chefs, étaient désorganisés ; Paris, sans police, sans armée, sans gouvernement, était livré aux émeutiers.
Si M. Thiers fnt surpris de sa défaite, le Coniilé central ne fut pas moins étonné de sa victoire; plus d'un vainqueur l'a dit : « Nous ne savions que faire et» nous étions fort embarrassés'. « C'était cependant le Comité central qui avait mené la journée. N'ayant rien prévu des événements qui le prenaient à l'improviste, il se réunit dans une salle d'école, rue Basfroi, n° 11, et l'on avisa aux mesures propres à neutraliser la tentative du gouvernement, qui livrait bataille pour reprendre des canons dont il n'aurait jamais dû se dessaisir. Bergeret, envoyé à Montmartre, Yarlin à Batignolles, devaient faire leur jonction, marcher sur la place Vendôme et s'y barricader, après s'être emparés des états-majors; Faltot, passant derrière l'École -Militaire et les Invalides, avait pour mission d'occuper les ministères de la rive gauche, l'hôtel des télégraphes, et de donner la main à Yarlin et à Bergeret par le Carrousel ou par la place de la Concorde, de façon à commander la rue de Rivoli ; Duval, posté au Panthéon, avait à prendre possession de la Préfecture de police, tout en laissant un détachement au parvis Notre-Dame, de façon à favoriser le mouvement de Pindy sur l'Hôtel de Ville, qu'tkides aurait attaqué après avoir pris la caserne Napoléon, pendant que Brunel s'y serait présenté par la rue Saint-Martin.
Ce plan réussit, non |)as parce (pi'ij était habileiiicnl
* .Toiii'clca dit : « Le Comité ne se serait jamais douté que nous puissions avoir Paris en si peu de temps; le soir nous étions à nous demander ce qu'il fallait l'aire; nous ne voulions pas nous emparer de l'Hùtel de Ville; nwus voulions faire des barricades; nous avons été très embarrassés de notre autorité. » [Enquêlc parlementaire surlc\% mars, déposition de M. Ussude.)
ô(i i,i;s ioiu:i:s de l'insurrection.
(•(iiiibiné, mais parce que Paris, dégarni de troupes, al)aiidoiiiié de ses autorités légales, ne ])ul opposeï' aucune résistance. Les fédérés, tout victorieux qu'ils fussent, marchèrent avec prudence; ils n'occupèrent lllôtel de Ville, la Préfecture de police, leur principal ol)jeclif, qu'assez tard dans la soirée, lorsque les chefs de service et la majeure partie des employés s'étaieii^ déjà retirés. Il faut croire que la retraite avait été très précipitée, car un jeune officier d'état-major, reslé à Paris, ne put trouver personne, le soir du 18 mais, au ministère de la guerre pour recevoir le mot d'ordre ; un garçon de bureau, qui par hasard le savait, put le lui transmettre. Paris, déserté par le gouvernement de la France, appartenait au sans-culottisine ; « or, a dit Proudhon , le sans-culottisme est la dépression de la société. »
I)an.s la dernière quinzaine de février, au moment où l'on s'épuisait en manifestations tapageuses, un moraliste avait dit: « Ce peuple est malade d'une bataille rentrée; il faudra qu'elle sorte. « En effet, elle allait sortir. La lutte fut terrible; on eùl jiu se croire revenu aux plus mauvais jours des guerres de religion ; on cherchait moins à se vaincre qu'à s'exterminer. Vincenzini noyé, les généraux Lecomte et Clément Thomas assassinés, disaient assez à quoi l'on i)0uvait s'altontlre. Toute prévision fut dépassée.
Quelques gardes nationaux, respectant la légalité et ayant pitié de la France, des hommes paisibles, redoutant les malheurs dont Paris allait être accablé, voulurent faire un acte supi'ème de conciliation et arrêter lelfusion du sang qu'ils prévoyaient. Sans armes, précédés d'un drapeau tricolore, ils se dirigèrent, par la rue de la Paix, vers la place Vendôme, occupée par les 80'^, 176" et 215" bataillons, armée de canons et commandée par un ceiliuii général du Bisson, immédiate-
ment placé sous les ordres de Bergeret. La maiiifostation était absolument pacifique; elle criait: « Vive la paix ! vive l'oi'dre ! vive rAssembléc ! » Elle fut accueillie par une fusillade à bout portant : treize morts et de nombreux blessés apprenaient à la partie saine de la population parisienne que tout espoir de modération était à jamais brisé. Le Comité central décréta que les assassins de la place Vendôme avaient bien mérité de la patrie, et le gouvernement réfugié à Versailles, l'Assemblée nationale, tous les honnêtes gens, furent désespérés en comprenant dans quelle voie on allait être obligé de marcher.
Paris, sûr de vaincre, Versailles, voulant affirmer sa ferme volonté de reconquérir la capitale de la France, avaient hâte d'en venir aux mains. Le 2 avril, des fédérés et des troupes de ligne se trouvèrent face à face dans l'avenue de Courbevoie. Avant d'ouvrir le feu on voulut encore, malgré tant de déceptions, essayer de ramener les insurgés à la sagesse et au respect des lois. M. Pasquier, chirurgien en chef de l'armée, revêtu de son uniforme, poi'tant la croix de Genève au bras et au képi, s'avance en parlementaire ; il est immédiatement tué. Dès lors la guerre fut sans merci. Le 3 avril, la Commune veut marcher sur Versailles et faire celle fameuse opération dont le lieutenant de marine Lullier, un de ses généraux, a dit : « Au point de vue politique, cette sortie était insensée; au point de vue militaire, elle était au-dessous de toute critique. » A Chàtillon, le général Duval est pris et fusillé sur place; Plourens, dont les troupes étaient en débandade, se réfugie chez un aubergiste prés du pont de Chaton ; il est découvert et reconnu au moment où il changeait de costume; un capitaine de gendarmerie lui fend la tête d'un coup de sal)re. L'armée régulière se conformait aux exemples que les fédérés lui avaient donnés. De
part cl (rniitro, co fut imn f;iiorro fratcriiollo : Et solitn fralrUms odia, a dit Tacite.
(lu allait voir co que peut faire un peuple sans mesure et sans instruction, lorsqu'il est livré à lui-même et qu'il se laisse dominer par ses propres instincts. L'intérêt de ceux qui avaient saisi la direction de ses destinées était de le surexciter, de l'amener à ce paroxysme inconscient où Thonnue redevient la bête féroce naturelle. Comme le combat devait être à outrance, on exaspéra les combattants jusqu'au délii'e; on ne leur ménagea rien, ni les mensonges, ni les menaces, ni les flagorneries, ni l'argent, ni l'eau-de-vie. Pendant deux mois Paris fut en proie à l'ivresse furieuse. Ce (jue \e Comité central avait fait secrètement, la Connnunc le faisait en quelque sorte avec la sérénité que donne la satisfaction du devoir accompli. Pendant que la tourbe se ruait à des batailles auxquelles elle Unissait par prendre goût, ses deux maîtres se disputaient et cliercbaient à s'arracher le pouvoir.
Des élections avaient été ouvertes; une a[)parence de légalité consacrait laConmiune,qui avait cru prendre la place du Comité central. Celui-ci s'était solennellement engagé à se retirer lorsque « le peuple souverain aurait parlé » . Le peuple souverain parla, — il eût mieux fait de se taire, — et le Comité central n'abdiqua ni ses prétentions, ni la direction occulte qu'il aimait à exercer, spécialement sur les choses de la guerre. Le conflit fut permanent; on essayait de le dissimuler, il n'en éclatait pas moins. Pour mettre tout le monde d'accord sous une égale oppression, on revint, le 1" mai, à celte vieillerie du Comité de salut public. Cela n'arrangea pas les choses: comité de salut public, comité d'artillerie, comité des barricades, comité des subsistances, comité d'approvisionnements militaires, comité de sûreté générale, comité ceiiti'al, comité de toute
LE COMllK CKMUAI.. ")!)
nuance ot comité de toute déiroqne, se jalousaient, se haïssaient, et allaient commencer à « s'épurer », lorsque la France rentra à Paris.
Ces dissentiments eurent le bon résultat de rendre la défense incoliérente, mais ne descendirent jamais jusqu'aux fédérés, qui s'en souciaient peu et ne se préoccupaient guère que de l'abondance des distributions de vivres. « Pour une grande partie du peuple, la révolution n'est qu'un opéra. » Ce mot de Marat nous est souvent revenu à la mémoire, lorsque nous regardions les évolutions des troupes de la Commune. Le spectacle que Paris offrait alors était désespérant. En haut, des vaniteux, arrivés aux accidents tertiaires de l'envie purulente; en bas, des êtres violents prêts à tous les méfaits; au milieu le troupeau des moutons de Panurge, êtres indécis, mobiles, sans résistance contre les passions qui les harcèlent, sans propension au mal, sans attrait vers le bien, obéissant machinalement et ne comprenant rien aux événements dont ils sont enveloppés, sinon qu'ils ont une bonne paye, beaucoup de vin et ti'op d"eau-de-vie.
Les actes les moins justifiables ne soulevaient pas les consciences et trouvaient même des approbateurs. Le 19 avril, on afficha cette sanie sur les murailles de Montmartre : « Attendu que les prêtres sont des bandits et que les églises sont des repaires où ils ont assassiné moralement les masses en courbant la France sous la griffe infâme des Bonaparte, Favre et Trochu, le délégué civil des Carrières près l'ex-préfecture de police ordonne que l'église Saint-Pierre-Montmartre soit fermée et décrète l'arrestation des prêtres et ignorantins. Signé : Le Moussu. » Si la population restait indifférente à ces brutalités, elle acceptait avec confiance, et sans raisonner, toutes les sornettes qu'on lui débitait. Pour l'entretenir dans la haine de Versailles
4a LES FORCES DE L'INSURRECTION.
ot des Versaillais, coninio l'on disait alors, il n'est bourdes surprenantes (inOn ne lui ait l'ail avaler. L'armée, (jue l'on combattait aux avant-postes, était composée de sergents de ville, renforcée par les chouans de Charrette et de Cathelineau, marchant sous un drapeau blanc, aux cris de vive Henri V ! Les séminaristes et les frères de la doctrine chrétienne s'étaient enrôlés, après avoir fait vœu de rétablir le droit de jambage; les paysans, ralliés sans exception au système comnuuial de Paris, recevaient à coups de fourche les soldats ({ui se rendaient aux ordres des assassins de Versailles ; les marins avaient exterminé deux régiments de ligne à coups de hache. Pendant que l'on trompait ainsi les l)adauds fédérés, on ne savait qu'imaginer pour flatter leur orgueil. Félix Pyat écrivait sans rire dans le Vengeur que le Paris de la Commune était « l'Éphèse du progrès, la Mecque de la liberté, la Piome de l'humanité » . Cet encens grossier, ces cancans de portières pénétraient les esprits incultes, s'y gravaient, mettaient les haines en élnillition et ne furent pas sans exercer d'influence sur remportemont et la durée de la lutte.
Cette lutte, nous n'avons pas à la raconter ici; cependant nous devons dire, pour en expliquer la longueur, de quels éléments de résistance l'insurrection disposait après sa victoire du 18 mars, éléments considérables qui lui permirent de soutenir deux mois de combats et la bataille des sept jours dans Paris. Son artillerie était forte de 1047 pièces, représentées par vingt-sept types différents, ce qui la neutralisa parfois en produisant des confusions dans la distribution des numitions. Défalcation faite des pièces utilisées aux postes avancés, aux forts et au mur d'enceinte, 726 furent employées dans les rues lorsque les troupes régulières eurent enfin pénétré dans Paris. La cavalerie
était nulle et ne compta jamais plus de 449 chevaux; en revanche l'infanterie était très nombreuse. Vingt légions, composées de 254 bataillons, se divisaient en portion active et en portion sédentaire ; la première mettait en mouvement 7)&'td ofllciers et 76 081 soldats; la seconde formait un effectif de 106 909 hommes commandés par 4284 officiers, ce qui produit un total dépassant 191 000 hommes, d'où il convient de déduire une trentaine de mille individus qui surent toujours échapper au service. En résumé, la Commune eut une armée de 140 000 à 150 000 combattants, qu'elle dirigea tant à l'extérieur qu'à l'intérieur de Paris ^
A cette masse on doit ajouter vingt-huit corps francs, libres d'allure, agissant selon la fantaisie du moment et n'obéissant à personne. Leur contingent variable s'élevait, vers le milieu du mois de mai, au chiffi'e de 10 820 partisans, guidés par 510 ofllciers. Il y eut là des gens de toute provenance et de toute catégorie, qui choisissaient les dénominations les plus extraordinaires : turcos de la Commune, éclaireurs de Bergeret, enfants de Paris, enfants du Père Ducliène, enfants perdus, lascars, tirailleurs de la Marseillaise, volontaires de la colonne de Juillet et vengeurs de Flourens, que le peuple appelait — ô foule ingrate! — les vengeurs de Florence.
' I)';iprès un renseignoment quo l'on jieut croire exact, les arsenaux, lors du désarmement de Paris, à la fin de mai 1871. auraient reçu 285 000 fusils Chassepot, 190 000 Cusils dits à tabatière, et 14 000 carabines Enfield : donc près de cinq cent mille armes à feu et à répétition. Je ne donne ce cliiffre qu'avec réserve, car toutes les armes à feu ayant été, par mesure de prudence, innnédiatement expédiées en province, il est très difficile d'en connaître le nombre positif.
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