III. — LES HEBERTISTES
« QiiaiHl je serai roi! •> — Arbitraire. — Les sectaires. — Un arrôtt'- de Cliai les liiel. — Mise en liberté des ci iminels. — Divers ordres d'écrou. — Privé de nourriture. — Erreur. — Raoul Uigault. — Le jugement par les impairs. — Raoul Rigault policier. — « Bonsoir, Rigault! » — « Je ne vous ferai pas grâce. » — La rue Ilya-Micliel. — « .\rtilleur en chambre. » — Raoul Rigault à la Pri'l'ecture de police. — Procureur général de la Commune. — Intempérance. — IS'ote de restaurateur. — Comptabilité. — Décoration projelée. — Théophile Ferré. — « Inconvénient d'une petite taille et des ridicules. » — Les origines de Ferré. — Exécuteur des hantes œuvres de la Commune. — Sa fuite, son arrestation, sa mort. — Hurler avec les loups. — Raoul Rigault et Théophile Ferré mènent le branle des cruautés de la Commune.
Au l(Mi(l('iii;iiii d'une iiisuiToction vicloritniso, toujours faite au noni de la liberté, nul ne se dit : « Je suis lii)re, » mais chacun dit : « Je suis le maître. » 11 y a longtemps que Lamennais a énoncé cette vérité, lorsque, dans ses Pensées, il écrivait en 1841 : « Nul ne veut obéir et tous veulent commander. Demandez au républicain son secret : son secret est le pouvoir, le triomphe de son opinion et de son intérêt; il se dit : Quand je serai roi! c'est là sa république. » Les gens de la Commune ont à cet égard dépassé toute limite; chacun s'était emparé d'une portion de l'autorité brisée entre les mains du gouvernement légal, et, sous prétexte de se montrer révolutionnaii'e, agissait selon sa propre fantaisie. Cette part d'autorité n'était employée qu'à dés actes arbitraires, à de^ arrestations-, dont le plus souvent les motifs échappent à toute perspicacité. Cela éclate avec évidence lorsque l'on parcourt le registre d'écrou du Dépôt près la préfecture de police. 11 y a émulation parmi ces maîtres; chacun veut signer son papier, appliquer son cachet et faire acte de dictateur,
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On resto surpris à voir la quanfitê et même In qualité dos personnages qui s'arrogent le droit de supprimer la liberté individuelle. Aucun des membres du Comité central, aucun des membres de la Commune ne se faisait faute de parafer des lettres de cachet; les délégués au ministère, le conunandant de la place de Paris, les commandants militaires de chaque arrondissement, le procureur de la Commune et ses substituts, les employés de la préfecture de police, les juges d'instruction (pris dans les ateliers de menuiserie, comme Genton; sur les bancs du collège, comme du Barrai), les commissaires de police et les officiers de paix ne demeuraient pas en reste pour ces œuvres de prévarication. En outre, chaque arrondissement avait un comité administratif, distribué en comités de surveillance qui nonmiaient des délégués ; délégués, comité de surveillance, comité administratif, libellaient à l'envi des ordres d'incarcération. Ce n'est pas tout : la division de Paris en secteurs subsistait; les chefs élus de la garde nationale en étaient les maîtres ; non seulement ils faisaient emprisonner qui bon leur semblait dans la maison disciplinaire attribuée à chaque secteur, mais ils dirigeaient les gens arrêtés sur telle prison qu'il leur plaisait de désigner. A quelques-uns de ces chefs de légion, il n'était pas prudent de résister; Sérizier a terrifié, pendant la durée de la Commune, la zone parisienne qui correspondait à la base du neuvième secteur; il dominait de la sorte sur la prison de la Santé, et ce n'est pas sa faute si les otages en sont sortis vivants.
La brutalité des ordres est inexplicable. Charles Riel, chef du bureau des passeports à la préfecture de police, prend, le 17 avril, un arrêté qui est un spécimen des aberrations de cette époque : « >'oiis, délégué civil, agissant en vertu des pouvoirs qui nous sont
ronfles : al tondu qiio la loi défend (1(> sorlir do Paris à tout individu de dix-neuf à quarante ans... Ordonnons: Tons les cliets de postes devront met Ire à la disposition de nos sous-délég-ués toutes les forées disponibles des postes, sur un simple avis des sous-délégués... Tout individu qui voudra résister sera au besoin passé par les armes, séance tenante ^ » Si l'on était sévère, — on vient de voir à quel excès, — pour les honnêtes gens qui fnyaient devant la nécessité de servir la Connu une, on était d'une indulgence maternelle pour les malfaiteurs. — Jean-Marie Ollivier est condamné, par jugement correctionnel du 8 janvier 1871, à six mois de prison pour vol et outrage aux agents de la force publique; l'avènement de la Commune le trouve h la prison de Sainte-Pélagie ; il en sort d'après l'ordre textuel que voici : « Ordre de lever l'écroue du nomme le Ollivier .lean Marie condane pour avoir voile du bois de cliauffage sur les boulevards, chose pour moi insinifiante. Le commandant de place: Révol. Ordre démettre en liberté : E. Duval (sans date). » La mise en liberté arbitraire des détenus criminels est un fait qui se reproduisit souvent pendant la Conunnne; nous aurons à le signaler.
On sait que tout mandat d'arrestation doit contenir le motif d'icelle : c'est une garantie pour le détejui et une responsaliilité pour l'agent de l'autorité qui ordonne l'incarcération. Sous la Commune, on a changé tout cela. Les mots sans motifs reviennent constamment sur les ordres d'écrou; parfois les motifs sont dérisoires : « Suspect, — soupçonné d'être bedeau, — affaires politiques, — a lacéré les affiches, — allait
* Voir Pièces juslificalivcs, n° 2. Je dis ici une fois pour toutes lue je ne cite pas une pièce dont je n'aie la minute originale sous les yeux; mon travail est exclusivement fait sur documents bolographes.
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ramasser les blessés (Michel Allard, A avril), — a lâché les eaux de la Vanne pour noyer les gardes nationaux (Dufaux, chef égoutier), — intelligence avec Versailles. )) Sibert, Nicolas, 3 avril, « venait de Tarbes et allait à Sèvres, où il demeure. » — Gauche, 4 avril, « pour avoir dit que la garde nationale battait en retraite. » — Lemoire, Arthur, « pour n"avoir pas payé son tailleur, qui ne lui a pas livré ses effets. » — Moléon, 5 avril, (( curé de Saint-Séverin. » Ilédeline, Alphonse, « pour avoir cousu des papiers dans le dos du gilet du neveu de M. le curé ci-dessus. » — Chrétien (Louis), 6 avril, « laissé partir son fusil par imprudence, blessé personne. »
Cette litanie d'insanités pourrait être indéfiniment continuée. Au président Bonjean, qui se plaignait d'avoir été arrêté, Raoul Rigault répondit : « Nous ne faisons pas de la justice, nous faisons de la révolution. » Eh non! pas même! on était inepte et méchant, voilà tout. Ce que nous venons de citer ne serait que bouffon, si les gens incarcérés en vertu de «pareils ordres n'avaient cruellement souffert; mais voici qui est odieux : « Cabinet du préfet de police; Paris, le 5 avril 1871. Citoyen directeur (du Dépôt), veuillez mettre au secret et ne pas donner de nourriture audie détenu Lacarrière, Jean-Louis, mégissier, avant qu'il eût fait des aveux. Pour le commissaire spécial, l'officier de paix : Félix IIe.nry. )) — La Commune s'est toujours distinguée })ar un mépris hautain pour l'orthographe, la grammaire et la légalité ; les pièces manuscrites échappées aux incendies en sont la preuve.
Il se commettait parfois d'étranges erreurs, et, à ce sujet, nous prions le lecteur de nous permettre de lui parler d'un fait personnel qui vient à l'appui de notre assertion. Nous possédons une pièce ainsi conçue: « Ordre du Comité de salut public de conduire à Mazas
46 i,KS l'OHCKS DE L'INSUURECTION.
le siciii- Maxime Du Camp. Signé : (i. RA^vlF:u; FEnn. (iAmbon; et plus bas : Ordre au directeur du Dépôt de recevoir le citoyen Ducamp, arrêté par ordre du Comité de salut public; signé : A. Kegnard. » Le tout agi'émenté de trois timbres, dont deux rouges et un bleu ^ Au lieu de mettre la main sur l'individu désigné, on s'empara, au coin de la rue de Rivoli et de la place de l'Hôtcl-de-Ville, d'un membre du Comité central, nommé Alpbonse Ducamp, dont l'existence avait jusqu'alors été ignorée de son bomonyme et qui l'utécroué au Dépôt de la préfecture de police, où Th. Ferré vint lui annoncer qu'il serait fusillé le lendemain. L'approche de l'armée française permit à ce malheureux de s'évader. Nous avons pu signaler cette erreur, dont la preuve est entre nos mains ; mais combien d'autres, qui peut-être ont eu un dénoùment irréparable, sont et resteront inconnues !
Ainsi que nous l'avons dit, chacun, jouant au dictateur, semblait tenir à honneur de remplir les geôles ; mais, entre tous, deux hommes, qu'il faut faire connaître, ont joué les premiers rôles dans cette tragicomédie. Tous deux, sans autre énergie que celle qui résulte d'une absence radicale de moralité, sans autre instruction que celle que l'on ramasse dans les brasseries et les cabarets, ont été les metteurs en œuvre des illégalités de la Conmiuue. L'un est Raoul Rigault, l'autre est Théophile Ferré : deux jeunes gens de vingtcinq ans environ, qui firent le mal par amour du mal.
Raoul Rigault était un loui'd garçon, débraillé, de chevelure et de barbe incultes, solide des épaules, bas sur jambes, myope, l'œil ferme, le nez impudent, la bouche sensuelle, assez épris de l)on vin, parlant.
Voir e fuc-biiuile aux l'icces ju-stificutires, 11° ô.
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criant, gesticulant, se bourrant le nez de tabac, étonnant les novices par sa faconde, presque célèbre dans le quartier des Écoles et très apprécié des fdles de bas étage. Demi-étudiant, demi-journaliste, sans courage au travail, sans talent d'écrivain, répétant comme vérités acquises les niaiseries ramassées dans l'Ami du peuple et dans le Père Duchêne, il passait pour fort parce qu'il était grossier, pour énergique parce qu'il était cruel, pour intelligent parce qu'il était hâbleur. Quelques condamnations (( oljtenues « vers la un de l'Empire, pour des articles publiés dans une de ces petites feuilles éphémères que l'on appelait alors les journaux « de la rive gauche », lui permirent d'être un peu « martyr » et de rêver vengeance, au nom de ses principes outragés par « les sicaires de la tyrannie ».
Il était le promoteur des minces émeutes du quartier latin, des troubles d'ampbithéîître, racolait des turbulents, et, menaçant du doigt ceux qui refusaient de le suivre, il leur disait : « Toi ! j'aurai ta tête. » 11 avait inventé un nouveau mode de justice, qu'il appelait « le jugement par les impairs » : les pères eussent été jugés par leurs fds, les gendarmes par les détenus, les officiers par les soldats, les magistrats parles condanmés; la guillotine lui paraissait lente et arriérée, il la remplaçait par une batterie électrique qui pouvait facilement tuer cinq cents réactionnaires en une minute. On riait de ces boutades, on croyait à trop de jeunesse qui s'épanchait en violences de langage ; ce petit homme charnu racontait tout haut ses rêves; il a su les réaliser'.
Il était le chef d'un groupe peu nombreux qui ne l'econnaissait qu'un maître, celui qu'on appelait fami-lièrement le vieux, c'est-à-dire Blanqui. Or Blanqui
' Le père de Uaoïil Rigault s'e*l siiicule, ù Paris, le l'2 mai 1878.
savait à quoi s'en tenir sur lUsault et disait de lui : « Comme homme, ce n'est qu'un i^amin ; mais c'est un policier de premier ordre. » Le l'ait était vrai. Ilaoul Rigault avait l'intuition de la police, et il est cei'tain que s'il eût vécu, il eût cédé à sa passion dominante et serait devenu agent secret, semblable aux. braconniers qui se font gardes-chasse. Il avait fait une; étude particulière des inspecteurs de la Préfecture; il connaissait ceux des mœurs, ceux de la sûreté, ceux des garnis, ceux des brigades de recherche ; il redoutait surtout ceux du contrôle dirigé par M. Marseille et excellait à déjouer ceux de Lagrange, qui était chargé du service politique de la Préfecture de police. Sa grande joie était de suivre ceux-ci, de les « filer », de lier conversation avec eux, de les conduire dans quelque brasserie du quartier et de les griser.
Il ne pouvait suffire seul aux exigences de sa propre police, il façonnait des élèves et commandait une sorte de brigade volante qui bien souvent a contrel)attu la police régulière. Sa principale préoccupation était de faire connaître à ses acolytes les agents secrets qu'ils avaient à i-edouter; pour cela, il fallait les leur montrer ; aussi allait-il souvent, escorté de deux amis en formation, rôder entre onze heures du soir et une heure du matin aux environs de la Préfecture, dévisageant les passants et désignant à ses élèves ceux qu'il savait appartenir à la police. Une nuit de clair de lune qu'il se promenait avec deux néophytes sur le quai des Orfèvres, il vit venir Lagrange; celui-ci reconnut Rigault, sans même avoir l'air de le regarder, continua sa route et se dirigea vers la rue de .lérusalem. Rigault, que Rlanqui jugeait bien et qui était véritablement 'i un gamin », ne put s'empêcher de faire une plaisanterie; il réunit ses deux mains en porte-voix autour de sa bouche et cria : d |^Bonjour, Lagrange ! » Ce-
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lui-ci pivota sur ses talons, vint droit à lligaiilt placé entre ses deux amis, et, feignant de le reconnaître tout à coup, il lui dit: « Ah! c'est toi! Je suis content de te voir; le patron est furieux; dépèche-toi d'envoyer ton rapport, sans cela tu n'auras pas de gratification ce mois-ci. » Puis il lit volte-face et s'éloigna. Au bout de quelques pas, il se retourna, et le spectacle qu'il vit eut de quoi le faire sourire. Rigault, renversé sur le trottoir, était roué de coups par ses deux élèves, qui le prenaient sérieusement pour un mouchard. Lagrange alors lui cria de sa plus forte voix : a Bonsoir, Rigault! » et pénétra dans la Préfecture.
Si l'on s'abusa sur son compte, il faut lui rendre cette justice qu'il ne tenta de tromper personne; il se découvrait tout entier et montrait orgueilleusement ■ l'eczéma de haine qui le brûlait. 11 dédaignait les sul)terfuges familiers aux ambitieux; il ne parlait ni d'égalité ni de liberté, encore moins de fraternité; il disait : « Quand nous serons les maîtres... quand nous serons au pouvoir ! » Dans un des procès politiques où il fut compromis, M. Le Pelletier, avocat impérial, — qu'il appela tout le temps l'accusateur pu])lic, — le recommandait, à cause de son extrême jeunesse, à l'indulgence de la sixième chambre; Piaoul liigauUrinterrompit : a Je repousse votre indulgence, car lorsque j'aurai le pouvoir, je ne vous ferai pas grâce. » Il mépi'isait Robespierre, qu'il appelait « un parlotteur )) ; il trouvait Saint-Just sans « énergie )^ et Couthon « une vieille béquille )>.
Dans toute la Révolution française il n'admirait que deux hommes : Hébert et Marat, un escroc et un fou. 11 aspirait à les égaler : il les surpassa. La vue d'une soutane ou d'une église le mettait en fureur ; lui aussi il eût volontiers « étranglé le dernier des prêtres avec les boyaux du dernier des rois » ; jamais il ne pronon-
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çait le mol s^aint ni le mot, sainte; il disait : la rue « Ilya-Michcl » i)our la l'ue Saint-llyaciiillic-Saiiit- Michel. Ces puéiililés aiinisaiciit et lui laisai-ent [)arlbis un vocabulaire difficile à comprendre, mais qui lui valait un renom d'originalité dont il se montrait fier, car il était vaniteux comme un geai. On ne sait trop de quelles ressources il vivait; d'assez méchants l)ruits ont couru à cet égard dans le quartier latin, mais rien dans les documents que nous avons eus h notre disposition ne semble les justifier.
Après le 4 sej»tenil)re, il put saisir son rêve et entrer à la Préfecture de police; un peu plus tard M. Edmond Adam l'installa au service politique, précisément à la place que Lagrange avait occupée. Il était là, beaucoup moins pour aider le gouvernement de la Défense nationale que pour profiter de toute occasion propice à le renverser. Il était dans le complot du 51 octobre, fut nommé préfet de police par Blanqui, et se préparait à prendre possession, lorsque le mouvement avorta. 11 fut forcé de donner sa démission; mais il ne quitta pas son poste sans emporter des documents qui plus tard ne lui furent pas inutiles, entre autres le livre d'adresses de tous les employés de la Préfecture. 11 revint à la vie privée et se contenta de pérorer dans les brasseries, au lieu de se joindre à nos débris d'armée qui luttaient contre l'ennemi aux avant-postes. Il était officier d'artillerie, comme tous les révolutionnaires, dont le rêve est d'avoir des canons pour faciliter l'application de leurs théories ; lorsqu'on lui reprochait son inaction, il répondait négligemment : « Je suis artilleur en chambre. » Ce n'est .pas que cet homme fût lâche, il sut bien mourir; mais, ainsi que tous ses congénères, il se réservait pour le grand jour des revendications sociales, c'est-à-dire pour h\iour on il pourrait s'emparer du pouvoir.