I.K DEPOT
aussi à la Gi'audo-UrxjucKc, comme nous Irouvorons à Saiuto-Pélagio Gustave (lliaudoy, (''croué le 15 avril au Dépôt et transporté à Mazas dès le lendemain. La Commune appliquait la loi des suspects. Qui jamais pourra savoir pourquoi M. Glais-Bizoin, M. Schœlcher, ont ti-aversé les cellules du Dépôt? Les ordres d'ari-estalion tombent au hasard, comme la foudre tombe du ciel. Le 7 avril, M. Kahn, greffier, est de service; de sa longue écriture renversée, il vient d'écrouer, sous le n° 1801, un certain Victor, arrêté sans motif par ordre du citoyen Chapitel \ chef de bureau à la Permanence; subitement l'écriture change, et le n° ISO'i est l'écrou de M. Kahn lui-même, que l'on enferme dans la cellule n°ll, sur mandat de Th. Ferré : « menaces contre les membres de la Commune, intelligences avec Versailles. » Il reste détenu jusqu'au 16 mai. Parfois le registre fait des révélations intéressantes et affirme, d'un mot, la vérité de certains faits qui jadis avaient été niés énergiquement. — '2 mai : C... (Eugène), cordonnier, a dénoncé, sous l'Empire, le conqilot des bombes. Ceci est un aveu qu'il eût été plus prudent de retenir. Certains ordres ont une valeur plaisante qu'il ne faut point dédaigner : Ordre au Directeur du Dépôt de mettre en liberté les nommés Paul (Pierre), Charrette (Jean), Pottier (Joseph); aprest en quette faite, il ne sont point coupable de ce qu'ils étaient inculpés; Paris, le 2 avril 1871; le Commandant de place : Découvrant; contresigné : Général E. Duval.
La situation des personnes incarcérées était devenue inquiétante depuis le 5 avril. Jusque-là on croyait à
* Chapitel (Auguste-Adolphe), portier et cordounier, né en 1840, avnit été condamné, en 1801, à trois ans de prison pour abus de confiance et, en 1804, à treize mois d'emprisonnement pour vol. La Commune en avait fait un commissaire de police délégué au bureau de la Permanence.
une sorte d'abus d'autorité commis par esprit de taquinerie et par ignorance; mais alors il fallut changer d'opinion, regarder les choses en face et comprendre ce qu'elles cachaient. L'issue du combat du 3 avril, de la fameuse sortie en masse, avait exaspéré la Commune, qui reconnaissait du même coup sa faiblesse congénitale et la force de ce grand parti des honnêtes gens que l'on n'attaque pas toujours en vain. Elle eut immédiatement recours aux mesures excessives ; se sentant perdue dans un avenir plus ou moins prochain, elle voulut appuyer sa débilité sur la terreur. Elle fit afficher une proclamation et un décret qui renqjlirent Paris de stupeur:
« Les coupables, vous les connaissez ; ce sont les gendarmes et les sergents de ville de l'empire, ce sont les royalistes de Charrette et de Cathelineau qui marchent contre Paris au cri de vive le roi, et le drapeau blanc en tète. Le gouvernement de Versailles se met en dehors des lois de la guerre et de l'humanité.... Toujours généreux et juste, même dans sa colère, le peuple abhorre le sang comme il abhorre la guerre civile, mais il a le droit de se protéger contre les attentats sauvages de ses ennemis, et, quoiqu'il lui en coûte, il rendra œil pour œil et dent pour dent.... » Puis suivait le décret : « Article 4. Tous accusés retenus par le verdict du jury d'accusation seront les otages du peuple de Paris. — Article 5. Toute exécution d'un prisonnier de guerre ou d'un partisan du gouvernement régulier de la Commune de Paris sera sur-lechamp suivie de l'exécution d'un nombre triple des otages retenus en vertu de l'article 4, et qui seront désignés par le sort. ))
C'est sur la proposition de Piaoul Rigault, de Th. Ferré, de Gabriel Ranvier, que cette motion fut adoptée. La proclamation qui précède le décret est signée : La
7fj LU DEPOT.
Commune de Paris; c'élait affiniior (jiio la Commiinfi oiilièi'c i'('\('ii(li(iiiail la respoiisahililé de ('('t acte, )nais c'était aussi se rappeler que les collectivités ont plus (le chances que les individualités de demeurer irresponsables. C'est dans ce document que le mot otage est prononcé ofiiciellement pour la première fois; tous l(>s individus qui lurent arrêtés comme tels l'ont été en vertu de mandats invariablement signés par Th. Ferré ou par Raoul Rigault. Celui-ci les api)elait ses (( détenus personnels » et ne tolérait pas que l'on parlât de les mettre en liberté.
11 n'en était pas tout à fait ainsi pour les individus arrêtés sur l'ordre du délégué à la justice, qui se nommait Eugène Protot, et dont les comparses de la magistrature improvisée par la Commune ne paraissent pas avoir toujours respecté les décisions. Plus d'un genre d'accommodement fut possible avec les agents inférieurs de ce gouvernement peu scrupuleux. On avait installé quelques juges d'instruction au Palais de Justice, acteurs d'arriére-plan dans la tragédie que l'on jouait, pris on ne sait où et ignorant tout de la jurisprudence, jusqu'à son nom. Parmi ces gaillards, qui auraient dû étudier le code d'instruction criminelle pour leur propre compte, il en est un qui ne fut point bête. C'était un gros garçon d'une trentaine d'années, à face débonnaire, sceptique en toute chose, se souciant médiocrement de la Commune et de Versailles, ne trouvant dans cette aventure que l'occasion de passer quelques bons moments, point farouche, encore moins cruel, et ne dédaignant pas de rendre quelquefois service. Il n'était pas insensible aux sollicitations des jolies femmes et avait découvert que la loi, dans certains cas, autorise les magistrats à mettre, sous caution, les prévenus en liberté provisoire.
Ce fut une révélation féconde pour ce pauvre diable,
qui avait traversé la Caisse des dépôts et consignations et n'en était pas sorti les mains nettes. Toutes les fois qu'il le put, qu'il ne se sentit pas trop directement sous les yeux de Raoul Rigault et de Ferré, il signa un ordre de mise en liberté sous caution. Seulement la caution, qui variait entre 500 francs et 2000 francs, était déposée sur son bureau; prudemment il n'en donnait jamais de reçu et oubliait toujours de la déposer entre les mains de l'autorité compétente, ce qui lui a permis d'avoir la poche suffisamment garnie lorsqu'il décampa après la chute du gouvernement dont il avait représenté la justice. Il ne manquait pas de complaisance pour quelques-uns de ses amis et s'employait volontiers aux négociations délicates. Par son entremise, un notaire de Paris, écroué au Dépôt le 5 mai, transféré le 8 à Mazas, recouvra la liberté le 15, après avoir prêté 5000 francs à une personne qui parait en avoir eu besoin.
Les gens de la Commune n'ont point failli aux traditions de la Terreur; ils ont arrêté leurs adversaires, mais ils se sont bien gardés de ne pas s'arrêter les uns les autres. Le premier qui apparaît sur les registres d'écrou, c'est Charles LuUier. Le 25 mars, il est envoyé au Dépôt, sans motif, mis au secret et placé dans la cellule n° 26. Le 18 mars cependant il était général en chef des forces insurrectionnelles; pour lui aussi la roche Tarpéienne avait été prés du Capitole. Celui-là n'appartient pas à l'histoire, il revient de droit à la pathologie mentale; sa place eût été dans un de nos asiles d'aliénés. 11 n'en fut pas moins incarcéré par l'ordre et par les soins de ses amis du Comité central. Pourquoi? il est bien difficile de le savoir; parce qu'il ne s'était pas emparé à temps du Mont-Valérien, racontent les uns ; parce qu'il a dit de désagréables vérités au Comité, répondent les autres; parce qu'il est fou, parce qu'il a voulu se jeter par les fenêtres et qu'il a fallu le
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protéger contre lui-même, réplique le Comité central. Quoi (pi'il en soit, il était au Déjjôt, et y restait. Il eut l'esprit (le n'y pas rester longtemps.
Le 29 mars, on enferma dans la cellule n" 24, voisine de la sienne, un jeune homme nommé Emile Le Beau, qui avait momentanément dirigé le Journal officiel de la Commune; ils se connaissaient, car dans une lettre, rendue publique, Lullier l'appelle son secrétaire. Ils purent sans doute communiquer entre eux par leurs portes complaisamment entr'ouvertes; ils se concertèrent et, dans la nuit du ô avril, ils s'en allèrent bras dessus bras dessous. Lullier avait son costume de général en chef, son costume de bataille; les sentinelles postées dans la cour du Dépôt lui présentèrent les armes; c'est un homme bien élevé, il rendit le salut militaire. Le lendemain matin, on fut très surpris eu constatant cette double évasion. Elle était cependant fort simple. Carreau, en prenant la direction, avait amené avec lui un de ses amis nommé LécoUe, qu'il avait installé comme surveillant, avec la mission secrète de lui rendre compte de la conduite des gardiens. Lécolle, circonvenu par Lullier, avait ouvert la porte de l'infirmerie spéciale des aliénés, qui communique d'une part avec le Dépôt, d'autre part avec l'extérieur, et avait ainsi rendu la liberté aux deux prisonniers.
Lullier n'était pas content; il exhala sa mauvaise humeur dans une lettre adressée au journal le Mot iVOrdre : «... J'ai été mis au secret au moment où Paris a besoin d'hommes d'action et de praticiens militaires. Le Dépôt est transformé en prison d'État, et les précautions les plus rigoureuses sont prises contre les détenus... A cette heure" j'ai 200 hommes dévoués qui me servent d'escorte, et trois bons revolvers chargés dans mes poches... je suis bien décidé à casser la tête au premier venu qui viendra pour m'ajTêter. » On savait
Lui lier incapable de manquer à sa parole, on se le tint pour dit. Emile Le Beau profita aussi de sa liberté pour parler au peuple; le lo avril il fit afficher une proclamation dans laquelle il demandait que l'on confisquât la fortune des impérialistes, qui se montait à « environ 40 milliards ».
Adolphe-Alphonse Assi, un des associés les plus influents de l'Internationale et qui dans les dernières années de l'Empire avait eu la spécialité des agitations parmi les ouvriers des forges du Creuzot, membre de la Commune, délégué à la commission de sûreté générale, président du Comité central, presque dictateur, commandant militaire de l'Hôtel de Ville, est amené au Dépôt le 1" avril sur l'ordre du général Duval, contresigné Raoul Rigault. Il avait eu l'imprudence de soutenir, au conseil de la Comnume, que celle-ci outrepassait ses pouvoirs et mentait à son programme, qui, se limitant aux libertés municipales, n'avait jamais fait même allusion aux choses du gouvernement général dont on s'emparait. 11 n'en fallut pas plus pour exaspérer les jacobins et les hébertistes ; Assi fut traité de réactionnaire; on lui fit comprendre, à mots peu couverts, qu'on le soupçonnait d'avoir été agent secret de M. Rouher, et sur l'injonction de Delescluze on 1-e mit en cellule. Une s'y tint pas tranquille; c'était un homme exalté, poseur, ivre d'orgueil comme la plupart des fruits secs du socialisme, et d'humeur naturellement violente. La claustration et la solitude du secret augmentèrent singulièrement ses instincts irascibles; il appelait les surveillants à toute minute, faisait venir le directeur et demandait des juges. On lui répondait qu'il n'y en avait plus, et il avait tort de ne pas le croire. Le Dépôt fut enfin débarrassé de cet énerguméne de vingt-sept ans, qui à lui seul faisait plus de bruit que tous les autres détenus : le 6 avril on le transporta à la Grande-
Hoquette; il en sortit le 11 pour être interné sur parole dans rilôtel de Ville et devenir aussitôt après directeur du comité des subsistances.
Quel qu'eût été le sort de la Commune, Lullier et Assi n'y auraient jamais été que des sous-ordres, l'un à cause de sa nature intempestive et mobile, l'autre à cause de son ignorance et de sa vanité. Le 2 avril, le lendemain du jour où Assi avait été écroué, la veille de celui où Lullier devait s'évader, le personnel fut surpris de voir arriver Louis-Nathaniel Rossel, arrêté sur mandat du connnandant de la place de Paris « pour cause politique ». Celui-là passait pour un bomme de valeur; du moins il en avait l'apparence, apparence trompeuse et qui cachait une vacuité profonde où s'agitaient des rêveries sans but et des projets sans formule. 11 ne fut pas longtemps maintenu en prison. Dès le 5 avril Raoul Rigault le fit délivrer.
Selon lui, il avait été arrêté pour avoir essayé d'introduire quoique discipline dans l'armée de la fédération; selon le Comité central, qui l'envoya sous les verrous, on s'en était débari'assé parce que l'on avait pressenti qu'il visait à la dictature ; quelques bons apôtres ont prétendu, après la défaite de la Comnmne, qu'ils avaient cherché à l'annihiler parce que sa science militaire et ses connaissances spéciales lui permettaient de tenir en échec l'armée française : c'est grand honneur qu'on lui faisait et gros mensonge que l'on proférait. 11 avait été arrêté simplement parce que sa nature cassante n'avait point paru se plier aux flagorneries qui seules plaisaient aux maîtres du jour. Raoul Rigault prit sur lui de lever son écrou ; il devança do la sorte une décision qui n'était point doutousOj car la Connuune se serait hâtée de rendre à la liberté un homiue vers lequel elle regardait avec complaisance et qui tranchait singulièrement sur les Duval, les Eudes, les Bergeret, les Lisbonne, et
autres grosses épaulettes de pacotille révolutionnaire, dont elle était plus embarrassée que satisfaite.
Rossel avait du reste, comme l'on dit, donné des gages. Dans l'armée sous Metz, il s'était montré un des plus mécontents ; il avait fomenté son petit complot et avait même expédié des ordres, comme un dictateur improvisé. Évadé après la capitulation, il était venu se mettre à la disposition de la délégation de Tours, avait laissé entrevoir des prétentions excessives et avait poussé la naïveté jusqu'à faire comprendre qu'il se chargerait volontiers de la direction des opérations militaires. Il fut deviné ; on reconnut en lui un homme à la fois violent et indécis, sans opinions bien assises et dévoré par une ambition dont l'intensité s'ignorait peut-être elle-même. Néanmoins on le nomma colonel d'emblée, mais on le chargea d'une mission qui devait le tenir éloigné de la guerre proprement dite. Uossel se crut méconnu et fut pris de haine pour les gouvernements, réguliers ou non, qui dédaignaient les capacités extraordinaires qu'il s'attribuait ; être colonel du génie à vingt-cinq ans ne lui suffisait pas. Son caractère apparaît dans les lettres qu'il écrit à cette époque : « J'ai vu des préfets assez variés et des généraux assez uniformes ; les préfets tous avocats, les généraux tous empaillés. » Le 19 mars 1871, il était au camp de Nevers; il adresse sa démission au ministre de la ffuerre' et accourt à Paris
* « Camp de Nevers, 19 mars 1871. Mon général, j'ai l'honneur de vous informer que je me rends à Paris pour me mettre à la disposition des forces gouvernementales qui peuvent y être constituées. Instruit par une dépèche de Versailles rendue publique aujourd'hui ([u'il y a deux partis en lutte dans le pays, je me range sans hésiter du côté de celui qui n'a pas signé la paix et qui ne compte pas dans ses rangs des généraux coupables de capitulation. En prenant une aussi grave et aussi douloureuse résolution, j'ai le regret de laisser en suspens le service du génie du camp de Nevers que m'avait con(ié le gouvernement du 4 septembre, etc., etc. »
se iiiotiro aux ordres du Comité central; immédiatement il obtient à l'élection le grade de chef de la il" légion. 11 fut incarcéré, comme nous venons de le dire, mais cela ne luiisit pas à sa fortune, puisque le 15 avril il est nonnué chef d'état-major au ministère de la guerre. Servir sous Cluseretdut lui paraître humiliant, car il ne professait pour les talents de celui-ci qu'une estime fort restreinte.
Rossel se croyait doué de facultés militaires exceptionnelles; or il était tout, excepté soldat. Il eût pu être un écrivain spécial, un géomètre, un mathématicien, un savant, mais il n'aurait jamais pu être un homme d'action; hésitant et troublé devant le fait, il était incapable de mener à bonne fin une opération de guerre. Deux fois il s'essaya sous Paris contre les troupes de Versailles, et deux fois sans initiative, sans énergie, il fut franchement ridicule. Les combinaisons plaisaient à son esprit, qui s'en repaissait; il rêvait et n'agissait pas. Gela ne l'empêchait pas d'aspirer aux destinées les plus hautes; dans ses visions, il avait aperçu le profil du général Bonaparte, il avait entendu le hail des sorcières de Macbeth. 11 croyait que le ti'oupeau humain était fait pour lui obéir et s'estimait de force à le guider. Il s'était composé une attitude qu'il ne démentit jamais en public; hautain avec ses inférieurs, dédaigneux avec ses supérieurs, il s'appliquait à écrire des lettres publiques insolentes et concises, où les lettrés sentent une recherche d'imitation qui n'est pas de bon aloi. C'est un homme de bronze, disait-on. C'était un homme oscillant, timide, mécontent des autres, mécontent de lui-même, et qui s'ouvrait parfois dans des épanchements intimes dont toute trace n'est pas perdue. La lettre suivante fait foi de l'état de son âme. « Ministère de la guerre. Mes bien-aimés, je suis horriblement fatigué de tout cela, vous n'en serez point étonnés.
Aussitôt une révolution faite, un groupe d'incapables s'en empare, chacun demande des fonctions; on a de la sorte un gouvernement républicain sans républicains, un gouvernement révolutionnaire sans révolutionnaires. Le pays n'est plus qu'un vaste fromage de Hollande où chacun se construit son petit ermitage. Je vais aux avant-postes faire un tour; si je suis blessé, je me trouverai honorablement dispensé de continuer. Je vous embrasse, je vous aime et je vous regrette. — L. Rossel. 17 avril 1871, trois heures après midi. » Son rôle lui pesait et lui plaisait; il ne sut ni l'accepter, ni le rejeter; aveuglé par l'ambition, il s'était égaré dans une impasse où il devait nécessairement périr.
Lorsque la Commune, soupçonneuse de sa nature, comme tous les gouvernements incapables, eut révoqué Cluseret, Rossel fut nommé délégué à la guerre. C'est là que le personnage se dessine et laisse deviner aux moins clairvoyants le but qu'il cherche à atteindre. 11 se soumet en apparence au contrôle administratif du Comité central et rend compte à la Commune de ses opérations militaires; il flatte ces deux pouvoirs rivaux et s'appuie sur l'un afin de neutraliser l'autre; il rêve de les absorber tous les deux, de vaincre l'armée de Versailles, de devenir l'idole du peuple délivré par lui et d'entendre crier : Ave, Cœsar! Ce rêve ne fut pas long, car il était prématuré. Rossel, qui cependant était instruit, ignorait que toute révolution, à son début, obéit à la force centrifuge et qu'il lui faut bien du temps, bien des malheurs, bien des revers pour qu'elle en arrive à s'absorber dans un seul homme ; faute d'avoir connu cette loi inscrite à chaque page de l'histoire, il prit la mauvaise route et arriva au précipice plus rapidement encore que ses éphémères et médiocres prédécesseurs.
Il avait acquis dans l'armée régulière des habitudes
de discipline et de commandement qui se trouvaient choquées par les étranges soldats qu'il avait à diriger; il essayait des réformes et poussa l'aberration jusqu'à vouloir faire passer des examens techniques aux officiers fédérés. On pourra juger du degré d'instruction des officiers qui caracolaient alors dans Paris par la note suivante, que je copie sur l'original; elle émane du commandant des Enfants du Père Ducliène : « Citoyen se la mest impossible de pouvoir solder cest voiture puisque je n'aie aucune solde des officier puis qu'ils ont disparut depuis i jours cela est hors de ma porter; je vous salut. — Sanson. » Les officiers furent mécontents à la pensée que l'on pourrait leur demander autre chose que de porter des galons, de boire de l'eau-devie et d'aller au feu; ils déclarèrent, sans circonlocution, que Rossel était « un propre à rien ». C'était le vrai mot : il ne pouvait rien faire ni avec les éléments qu'il avait en mains, ni avec sa perpétuelle hésitation en présence de l'action.
Il sentait qu'il était fourvoyé, mais il n'en voulait démordre, comptant sur un hasard heureux et n'osant peut-être reculer, car il s'était fermé les voies du retour. Du reste, il jugeait bien les hommes. « Je cherchais des patriotes, a-t-il écrit, et je trouve des gens qui auraient livré les forts aux Prussiens plutôt que de se soumettre à l'Assemblée; je cherchais la liberté, et je trouve le privilège installé à tous les coins de rue ; je cherchais l'égalité, et je trouve la hiérarchie compliquée de la fédération, l'aristocratie des anciens condamnés politiques, la féodalité des ignares fonctionnaires qui détenaient toutes les forces vives de Paris... Ces gueux d'officiers de la Commune, trinquant au comptoir avec quelque sergent, gueux déguisés en soldats et qui transforment en guenilles l'uniforme dont on les a affublés... drôles qui prétendaient affranchir
le pays du régime du sabre et qui ne pouvaient qu'y substituer le régime du delirium tremens. » Il y avait à peine buit jours qu'il était ministre de la guerre et commandant en chef, que déjà le dégoût le noyait. Le 9 mai, il envoya sa démission au Comité de salut public par une lettre qui se termine ainsi : « Je me retire et j'ai l'honneur de vous demander une cellule à Mazas. » On se préparait à déférer à son désir, lorsqu'il se ravisa et disparut.
Il se cacha et put se soustraire aux investigations de la Commune, qui le cherchait encore lorsque l'armée française reprit possession de Paris. Sa retraite fut découverte dans les premiers jours du mois de juin. Traduit devant le troisième conseil de guerre, présidé par un colonel du génie, il s'entendit condamner à la peine capitale. Sa mort fut un peu hésitante. Il retenait à ses côtés, il rappelait le pasteur protestant qui adoucissait pour lui les dernières affres. On fut obligé de lui dire que ses lenteurs étaient une aggravation de peine pour ses compagnons de supplice. II cherchait à prononcer quelque parole que l'histoire pût recueillir, il ne trouvait rien, et se contenta de dire qu'il reconnaissait que ses juges avaient fait leur devoir; c'est le mot du moine de Saint-Bruno : Jiisto judicio damnatus sum.
Le parfumeur Fouet remplace le serrurier Carreau. — Le harem de Rigaiilt et consorts. — Georges Veysset. — Intermédiaire entre Versailles et Paris. — Quatre domiciles. — Les batteries de Montmarire. — Le général Dombrowski. — Traité secret. — llutzinger. — Dernière entrevue. — .\rrestation de Veysset. — Les fortifications dégarnies. — Dombrowski est tué. — L'entrée des troupes françaises dans Paris. — Lenteurs des mouvements et résultat déplorable. — Dispositions prises
pour incendier et faire sauter la Préfecture de police. — Jean Vaillot. — Son ordre d'exécution. — 11 est fusillé. — Les progrès des troupes françaises. — Paris brûle! — L'ensemble des opérations militaires. — Théophile Ferré et le peloton d'exécution. — .\ssassinat de Georges Veysset.
A la fin d'avril, Garreau, envoyé à la direction de Mazas, fut remplacé au Dépôt par un parfumeur boiteux, nommé Eugène Fouet, qui, tout en promenant sa claudication dans les couloirs, devait se demander pourquoi il avait passé de la manipulation des pommades à une fonction administrative. Pour parvenir à celle-ci, il avait fait un stage rapide au cabinet de Raoul Rigault, en qualité de commissaire de police. Le contact avec le chef de la sûreté générale n'avait point modifié son caractère; c'était un homme inoffensif, toujours revêtu du costume civil agrémenté d'une écharpe rouge, sans brutalité })our les détenus, et laissant de l'initiative à son personnel. Il ne s'exalta que dans les derniers jours, lorsque déjà l'insurrection était attaquée dans Paris ; il brandissait alors un pistolet, en portait un autre à la ceinture et parlait volontiers de brûler la cervelle h tout le monde; mais, malgré ses menaces, il fit plus de bruit que de mal. Il ne se faisait pas néanmoins une grave idée du devoir professionnel, car sous sa direction des faits se produisirent au Dépôt qu'il est assez difficile de qualifier. Le soir, vers neuf ou dix heures, des employés au cabinet du délégué à la Préfecture de police se présentaient au greffe munis de mandats d'extraction indiquant certaines jeunes femiues incarcérées ou arnenées dans la journée de Saint-Lazare. On les remettait à l'envoyé de Cournet, de Rigault ou de Ferré, qui les ramenait le lendemain matin en les faisant réintégrer en prison. Le Dépôt était donc une sorte de harem bien fourni, où les pachas de la sûreté choisissaient quelques compa-
gnes de souper. La dernière extraction de ce genre eut lieu le 20 mai et comprenait cinq jeunes fdles nominativement désignées.
Pendant la durée de la Commune, on compte, rien que pour les hommes, 5652 entrées au Dépôt, du 18 mars au 25 mai 1871; ce jour-là, la prison de la Préfecture de police reçoit son dernier détenu, Hélouin (Joseph), brasseur, qualifié d'agent bonapartiste. C'est, du reste, la qualification que l'on donnait habituellement aux gens arrêtés sans motif. Celui-là était un inconnu sans importance; mais le 21 mai le Dépôt s'était refermé sur un personnage qui parait s'être activement mêlé aux événements où Paris trouva sa délivrance. Sous le n° 5440, on écroue Jean Yeysset, agriculteur, âgé de cinquante-neuf ans : « espion à garder avec soin à la disposition de Ferré. » C'était là une précieuse capture pour la Commune; elle venait de mettre la main sur un homme énergique, qui avait risqué sa vie pour faciliter l'entrée de Paris aux troupes de Versailles, et qui avait réussi.
11 était soupçonné, surveillé depuis longtemps par les agents secrets de Raoul Rigault et de Ferré ; mais il avait dépisté toute recherche jusqu'au jour où, livré par une portière âpre au gain, il était tombé entre les griffes de Théophile Ferré. Déjà, dans la nuit du 11 au 12 mai, des Vengeurs de F lourens escortant un commissaire de police avaient envahi son domicile, rue de Caumartin, et ne l'y trouvant pas, avaient conduit sa femme, Mme Forsans-Veysset, au délégué à la sûreté, qui l'avait fait écrouer au Dépôt. Ilonnaissant la périlleuse négociation que dirigeait son mari, elle avait tout à redouter, se sentait trop près de la Préfecture de police et voulut s'en éloigner. Moyennant une somme de 5000 francs, remise à un membre important de la Commune, elle obtint d'être transférée à Saint-Lazare, où elle fut placée
à I;i pistole avec les femmes des sergents de ville incarcérées.
M. Veysset avait été inscrit sur le registre du Dépôt avec le prénom de Jean; en réalité, il se nonnnait Georges. Chargé pendant le siège d'une partie de l'approvisionnement de Paris, il avait entretenu de fréquentes relations avec les membres du gouvernement do la Défense nationale, relations que l'armistice et la paix n'avaient point bi'isées. Il rêva de devenir, après le 18 mars, l'intermédiaire entre la Commune et le gouvernement de Versailles, de façon à éviter la lutte que l'on redoutait et à remettre Paris à des mains légitimes. Le gouvernement régulier ne repoussa point ses offres et l'engagea à poursuivre l'accomplissement de son projet. Il avait été question d'abord d'opérer une diversion dans Paris; plusieurs chefs militaires de la Connu une furent tàtés, ne se montrèrent pas trop rebelles, et peut-être aurait-on essayé d'atteindre de cette façon un résultat sérieux, lorsque le gouvernement de Versailles, modifiant ses intentions premières, engagea Georges Veysset à pratiquer un chef de troupes fédérées et à obtenir l'abandon d'une ou de deux portes de l'enceinte fortifiée.
Pour mieux déjouer les recherches de la police, où M. Veysset n'ignorait pas que Raoul Rigault excellait, il avait sept appartements différents à sa disposition. Il changeait donc constamment de domicile, mais les conciliabules les plus importants se tenaient ordinairement rue de Madrid, n° ti9, ou rue de Douai, n» 5. C'était un honnue habile, généreux comme ceux qui savent payer les consciences, et qui rendit à l'armée française le service d'acheter les batteries de Montmartre. Pour bien lui prouver que le marché était loyal, on encloua les pièces de canon sous ses yeux; il versa la somme convenue : 10 000 fr. Le 14 mai, les
batteries de Montmartre tuèrent une soixantaine de fédérés à Levallois-Perret, et le Journal officiel du lendemain dit avec modestie : « Le tir n'est pas encore bien juste. «
Ce n'était là qu'une sorte d'intermède à la négociation principale qui suivait son cours. 11 s'agissait d'enlever le général Dondjrowski à la Commune, et, en échange de sa défection, de lui fournir les moyens de quitter la France en emportant avec lui une somme qui serait presque une fortune. Une lettre écrite par un des principaux personnages du gouvernement de Versailles, en date du 10 mai, enjoignait à Yeysset d'en finir coûte que coûte avec Dombrowski. Un traité fut conclu comme entre puissances de force égale. Toute la ligne des fortifications depuis la porte du Point-du-Jour jusqu'à la porte ^Yagram serait remise à l'armée régulière. « Le gouvernement de Versailles, de son côté, payait à Dombrowski et à son état-major une somme de 1 million 500 000 francs et leur accordait à tous un sauf-conduit qui leur permettrait de quitter Paris. La somme devait être payée en billets de la Banque de France ou en papier sur la maison Rothschild de Francfort'. » Yeysset, après l'arrestation de sa femme, s'était réfugié à Saint-Denis, à l'hôtel du Lapin bla.x. C'est là qu'il recevait un certain Ilutzinger, officier et confident de Dombrowski. Le contrat devait être mis à exécution le 20 mai.
Ce jour-là, Hutzinger avait rendez-vous avec Yeysset, sur la zone neutre de Saint-Ouen, pour déterminer les dernières dispositions à prendre. Yeysset fut amené au lieu désigné par M. Planât, député ; il s'aboucha avec Hutzinger. Dombrowski avait prescrit toutes les me-
* Voyez Georges Veysset : Un Épisode de la Commune, par Mme Forsans- Yeysset. Bruxelles, Landsberger, 1873.
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sures nécessaires : Ilutzinger avait fait retirer les artilleurs et cesser le feu; les bataillons fédérés devaient se replier après avoir abaissé les ponts-levis, sous prétexte de faciliter la sortie du général, qui désirait faire une inspection extérieure; un colonel Mathieu acquis au complot restait chargé de l'exécution de ces ordres. Ilutzinger et Veysset convinrent de tout : 20 000 fi'ancs destinés aux premiers frais de dépai't et qui devaient être remis à Dombrovvski aussitôt après l'entrée de nos troupes dans Paris, furent montrés à Hutzinger par Georges Veysset qui les avait en portefeuille. Ilutzinger remonta à cheval pour s'éloigner; au moment où Veysset se préparait à rejoindre M. Planât, qui l'attendait dans sa voilure, il fut arrêté et conduit à Paris. Il avait été livré par une femme MùUer, qu'il avait été forcé d'employer connnc intermédiaire entre Ilutzinsfer et lui ^
* Pour cet épisode, consulter la brochure déjà citée; elle parait écrite avec une grande sincérité et mériter confiance. Les dillérenfes pièces justificatives dont elle est accompagnée en font un document réellement historique et une source qui offre toute sécurité. Elle concorde, du reste, exactement avec la déposition faite par l'amiral Saisset devant la commission d'enquête sur le 18 mars. Cotte déposition a provoqué un démenti que je dois faire connaître- A la date du 14 mars 1<S72, le Vennersch-Joitrnal a publié, à Londres, la lettre suivante: « Au citoyen Théophile Dombrowski. Cher citoyen, c'est avec le plus grand plaisir que je me joins à vous pour élever la voix contre la déposition erronée de M. Saisset, concernant votre frère mort en combattant pour la Commune. Il n'est que nécessaire de connaître ce qui s'est passé à Paris et savoir, comme nous, comment il est mort tué par les balles versaillaises, le mardi 25 mai, pour réduire au silence les allégations de M. Saisset. Il est donc faux que la mort d'un traître fusillé le mercredi ait eu lieu par l'ordre de Dombrowski. Il fut, en effet, proposée votre frère d'entrer en arrangement avec Versailles; mais il vint aussitôt nous avertir et, dès ce moment, il s'occupa sérieusement des avantages militaires qu'il en pourrait tirer contre nos ennemis. J'affirme que la conduite lie Dombrowski est restée honorable et qu'il est mort avec le courage qui lui était si connu. Puissent ces quelques lignes effacer ce
Le malheureux qui avait réussi à faire dégarnir les fortifications et à permettre le passage aux troupes régulières entrait au Dépôt le jour même où celles-ci, averties par M. Ducatel, pénétraient clans Paris. Dombrovvski, se croyant trahi par Veysset, désespéré de se sentir abandonné, se voyant soupçonné par les officiers qu'il avait associés à son œuvre, opéra sa retraite. Le 25 mai, en passant devant une barricade du boulevard Ornano, il fut atteint au « creux de l'estomac » d'un coup de feu tiré par une femme et ne tarda pas à mourir; on lui fit de pompeuses funérailles au Pére- Lachaise, et l'on faillit fusiller, prés de son cercueil, un fossoyeur qui ne témoignait pas une douleur suffisamment patriotique '.
Le 22 mai, les détenus du Dépôt entendirent une lointaine canonnade et ne tardèrent pas à apprendre
que les accusations de M. Saisset ont d'offensant pour la mémoire de celui qui s'est conduit si vaillamment. Recevez, etc. : G. Ra>vif.[i, ex-membre du Comité de salut public. 10 mars 1872. »
* En disant que Dombrowski a été tué par une femme, je rapporte, sans la garantir, une version qui avait cours parmi les fédérés assistant à son enterrement. Une note publiée au mois de juin 1877 dans un journal dit que Dombrowski a été tué par Casanova, sergent à la 6° compagnie du 2° bataillon du 45* régiment de marche. Dans cette note on place la mort de Dombrowski à la date du 24; c'est une erreur : il est tombé le 25, à la barricade de la rue Myrrha. Enfin, M. l'amiral Saisset, qui a été activement mêlé à la négociation Veysset, dit : « Dombrowski a été tué par ceux auxquels il avait promis une portion de l'argent qu'on devait lui donner. » [KnquHc parlementaire sur le ÏS mars ; dr'pos. des témoins, p. 517.) Cette dernière version semble confirmée parunmot quel'onattribue à Dombrowski, mourant sur un lit de l'hôpital Lariboisière : « Ils m'accusent de les avoir trahis ! » Je rappellerai que la déposition du général Trochu est très sévère pour Dombrowski : « Dombrowski, lui aussi, était l'undes directeurs des affaires militaires de la Commune. Il m'avait été dénoncé dès le commencement du ?iége comme un agent prussien, par des rapports qui signalaient ses allées et venues entre Paris et les avant-postes de l'eimemi. Je l'avais fait arrêter, il fut relâché, » etc. etc. {Loc. cit.. p. 51.)
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(|U(' la l)alaill(> élail eiiyugéc daiisl'aris. Ils éliront l'os- |)i)ir d'èlic promptement délivrés, car ils étaient persuadés (jn(> les troupes fraiiraises allai(Mit |)récij)iter leur niarclic en avant; ils partageaient l'illusion de tous les Paiisiens et l'opinion, assurément fort désintél'cissée, des insur'gés historiographes. « Si la plus belle armée que la France ait jamais eue, dit Ijissagaray {Histoire de la Commune), poussait di'oit devant elle par les quais et les houlevai'ds totalement vierges de hairicades, d'un seul bond, sans tirer un coup de fusil, elle étranglerait la Commune. » — « Il est probable, a écrit Rossel, que l'armée aurait pu, en se développant immédiatement, occuper dans la matinée (du 22) la ville [)i'oprement dite. » — « Si les Versaillais avaient eu (pielque audace, quelque courage, dit Arthur Arnould (Paris et la Commune), ils auraient pu pendant la nuit et la matinée, par une pointe hardie, occuper les trois quarts de Paris, presque sans coup férir. » D'autre })art, un historien militaire dévoué à la cause du gouvernement français a dit : « Si l'armée avait pu, dans la journée et la nuit du lundi, continuer, sans tarder d'une heure, d'une minute, son mouvement offensif dans Paris, il est à peu prés certain qu'elle eût traversé sans efforts tous ces essais de bari'icades encore informes et faibles'. » Ceci était vrai le dimanche soir 21 et le lundi 22; le lendemain tout avait bien changé, et Paris comptait cinq cent quatre-vingt-deux barricades, qu'il fallut enlever une à une, ce qui exi-
* Bataille des sept jours, par Louis Jézierski. Paris, 1871. Je trouve la loênio opinion exprimée par un iiomnie qui joua un certain rôle pondant la Conniiune : « Vainement à sept heures du matin (lundi, 22 mai) j'essayai de me joindre à l'armée. Si à ce moment on eût marché en avant, il n'y avait pas une barricade de construite et très peu d'hommes étaient sous les armes. » {Enquête sur le 18 mars. Déposition de M. Barrai de Montaud, colonel de la 2* légion Alsace-Lorraine.)
gea assez de temps pour permettre les incendies et les massacres. Afin d'avoir la certitude d'éviter un échec qui aurait eu d'incalculables conséquences, on avança avec une prudence extrême, conformément à un plan déterminé et de l'exécution duquel il ne fut plus possible de s'écarter au bout de vingt-quatre heures de combat.
Le nombre des détenus (hommes) était tel au Dépôt, que l'on avait été obligé de les réunir non seulement dans les cellules et les salles communes que le règlement leur attribue, mais qu'on les avait enfermés dans les salles communes réservées aux femmes. Celles-ci étaient parquées au premier étage dans ce que l'on appelle l'annexe, section séparée où l'on place de préférence les jeunes filles que l'on veut isoler. Cette partie de la prison, composée de cellules précédées d'un couloir, prenait jour alors sur une petite cour où s'allongeait la galerie en bois qui mettait en communication les services administratifs de la Préfecture de police avec le cabinet du préfet. Une distance d'un mètre ne séparait pas cette galerie en planches des fenêtres de l'annexe. Les prisonnières ne se doutaient pas qu'à deux pas d'elles on se disposait à brûler la prison où elles étaient incarcérées et les bâtiments qui l'entouraient.
Le 22 mai, vers six heures du matin, un capitaine fédéré, faisant fonction de commandant de place à la Préfecture de police, avait visité les caves et les soussols de la Préfecture; il exécutait les ordres qu'il avait reçus directement de Ferré. 11 rechercha les endroits propices à recevoir les amas de munitions et les tonneaux de poudre destinés à faire sauter les bcàtiments d'administration. Les emplacements, choisis avec discernement, furent une partie des caves, le poste des officiers de paix situé à l'angle de la place Dauphine, prés de la porte principale, le poste de la brigade des
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mœurs et celui de la ciinjuirine biigadc des j'eclierclies étal)lis à di'oite cl à gauche de la Permanence, rue de IIarlay-(hi-Palais. Le capitaine s'était l'ait guider dans cette excursion par un employé subalterne de la Préfecture, qu'il fit immédiatement arrêter et conduire au Dépôt, car c'était là un témoin qu'il était bon de supprimer jusqu'à l'iieui'e du dénoùmont.
Ce même jour, lundi 22, vers quatre heures du soir, mi peloton de Vengeurs de Flourens, reconnaissables à leur képi blanc, amena au Dépôt un homme vêtu en fédéré, qui fut écroué sous le nom de Jean Yaillot, âgé de vingt-huit ans. Le surveillant de service, pour le S3ustraire aux mauvais traitements dont on l'accablait, le fit rentrer dans la cellule n° 115. Les hommes qui l'avaient escorté restèrent en groupe, dans la cour, devant la porte de la prison, semblèrent se concerter entre eux, envoyèrent un des leurs dans la direction de la Préfecture de police, où Ferré se tenait en permanence en qualité de délégué à la sûreté générale, et attendirent. Pendant ce temps Yaillot écrivait une lettre longue et diffuse par laquelle il réclamait une somme de cinq francs qui lui avait été enlevée au moment de son arrestation. Quel était ce Jean Yaillot? Un fédéré récalcitrant? un garde national compromis dans ce que la Commune a appelé la conspiration des brassards ? un des cent cinquante artilleurs que le gouvernement de Yersailles avait déguisés et fait entrer secrètement dans Paris? Nous n'avons jamais pu le savoir d'une façon positive. Le messager expédié par les Vengeurs de Flourens revint, agitant un papier qu'il montra à ses camarades. Ceux-ci entrèrent au Dépôt et communiquèrent au greffier le mandat dont ils étaient porteurs : c'était un ordre d'exécution, qu'il est bon de citer pour prouver avec quelle indifférence ces gens-là disposaient de la vie humainei
La feuille de papier est réglée, comme si elle eût été arrachée à un carnet de comptes. « Sans date : Vengeurs de Flourens : Ordre est donné de fusiller immédiatement (Yaillot Jean) l'individu pris les armes à la main dans l'affaire du 22 mai 1871 ^ » Tout ceci est d'une écriture incorrecte et lourde; pas de signature, mais une simple griffe rouge - : Le commandant. Greffier : timbre : liberté, égalité, fraternité ; bataillon des Vengeurs de Flourens. République française. Par le travers, sous le timbre : Commune de Paris, délégué à direction générale, comité de sûreté générale, on lit : « Le délégué à la sûreté générale n'empêche pas l'exécution ordonnée et au contraire l'approuve. Th. Ferré. » Vaillot fut remis au peloton qui l'attendait. Lorsqu'il eut pris place au milieu des fédérés, il réclama les cinq francs qu'on lui avait pris ; un des Vengeurs lui répondit : On va te les rendre, viens avec nous ! — On l'entraina sur le quai de l'Horloge et on le fusilla. Le greffier écrivit à la colonne du registre d'écrou relatant la destination : « Extrait pour être passé par les armes. »
C'est cet inconnu qui ouvre la série des meurtres systématiques commis dans les prisons ; celui-ci fut dû à l'initiative des Vengeurs de Flourens ; les autres auront une origine officielle et seront ordonnés par les membres du Comité de salut public réunis en conseil. Il n'en fallait pas moins rappeler que, dès la bataille engagée, la Commune tua tout ce qui lui semblait con-
* Voir Pièces justificatives, n° 5-.
^ On a abusé des g^riffes pendant la Commune; la signature réelle et la griffe de fantaisie inventée par un graveur n'ont aucun rapport. La griffe de Greffier est fine et d'une très élégante- écriture ; la signature est celle d'un homme qui sait à peine écrire. J'en dirai autant de la griffe et de la signature de Découvrant, qui fut adjudant d(iplace à la Préfecture de police : l'une est digne d'un professeur de calligraphie, l'autre est informe.
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traire à sa folio. Elle débute, le 22 mai, par ce pauvre lioinme imioré, mais le soir du même jour elle prendra toute piécaution pour rassembler, près du dernier refuo^e qu'elle prévoit, les liommes considérables que, depuis six semaines, elle retient sous les verrous, afin de pouvoir les exécuter à son aise, lorsque le moment fixé par elle sera venu.
Dans la journée du 22 mai, soixanlc-dix-neuf individus furent écroués au Dépôt; les motifs d'arrestation sont identiques; on sent que le péril s'accroît autour de la Conmiune et que, non sans raison, elle voit des ennemis partout : « Insultes à la garde nationale, — propagande contre-révolutionnaire, — refus de travailler aux barricades, — satisfait que Versailles soit à Paris, — connivence avec les jésuites de Versailles. » Deux ou tiois personnes sont incarcérées sous l'inculpation d'avoir tiré des coups de feu par les croisées contre les fédérés, entre autres M. Tollevatz, propriétaire de l'hôtel Henri IV, situé place Dauphine.
La nuit fut triste au Dépôt; les derniers détenus avaient apporté des nouvelles de la bataille ; les troupes marchaient prudemment ; maîtresses des terrains excentriques allongés entre les Invalides et les Batignolles, elles prenaient position et ne portaient pas l'attaque à fond vers l'Hôtel de Ville, qui restait la forteresse centrale de la révolte. Les fédérés, de leur côté, ne perdaient point le temps qu'on leur laissait; partout l'on voyait passer des chariots de munitions; l'ancienne banlieue, Ménilmontant, la Villelte, Belleville, Charonne, les quartiers situés entre Ivry et Montparnasse envoyaient leui-s contingents vers le centre de Paris, où des barricades s'élevaient à tout coin de rue. Les membres de la Commune s'étaient rendus dans leur arrondissement respectif; le Comité de salut public et la délégation de la g-uerre siégeaient seuls à l'Hôtel de Ville.
La journée du 25 fut relativement calme; onze individus arrêtés furent amenés ; c'était un chiffre bien restreint : la vigilance de Ferré et celle de Raoul Rigault étaient occupées à d'autres soucis. On était silencieux; dans les salles communes on parlait à voix basse; nul bruit dans les cellules; les surveillants, inquiets, mais résolus, se promenaient dans les couloirs ; parfois un greffier sortait, allait jusque sur le quai de l'Horloge, prêtait l'oreille et entendait la fusillade encore éloignée. 11 rentrait; on lui disait : « £h bien? » 11 répondait : « On se bat toujours, » et tout rentrait dans cette sorte d'apaisement troublé qui précède les grands périls. Lorsque la nuit vint, les détenus des salles communes, qui machinalement regardaient par les fenêtres, aperçurent des lueurs rouges que les nuages semblaient emporter dans leur course ; ils crièrent : « Paris brûle ! » On se tassait auprès des croisées pour mieux voir; des surveillants, des greffiers allèrent jusque sur le Pont-Neuf et furent terrifiés. La Seine, comme un fleuve de pourpre, coulait entre deux brasiers : à droite les Tuileries étaient en flammes; à gauche le palais de la Légion d'Honneur, la Cour des comptes, la Caisse des dépôts et consignations, la rue de Lille, la rue du Rac brûlaient. Place Dauphine, rue de Harlay-du-Palais, sur les trottoirs, sur le terre-plein du Pont-Neuf, des fédérés dormaient, couchés pêlemêle. Au milieu des ténèbres éclairées par l'incendie, la bataille se reposait; deci, delà un coup de fusil tiré par quelque sentinelle troublait le silence de la nuit, ou l'on entendait le murmure des flammes qui montaient vers le ciel.
Dés l'aube du mercredi 24 mai, la canonnade recommença. L'ile de la Cité était entourée d'un demicercle de combats; malheureusement les deux bras de la Seine la protégeaient et lui faisaient un rempai't I. 7
que l'armée régulière fut lente à franchir. Celle-ci avançait avec sûreté. Sa gauche dépasse le Louvre, le Palais-Royal, la Banque, s'arrête devant la réiistance de la pointe Saint-Eustache, mais gagne du terrain vers le square Montholon et la gare du Nord; sa droite fde par les rues d'Assas et de Notre-Dame-des-Champs; elle touche au Val-de-Gràce et menace le Panthéon. Le mouvement concentrique se dessine; le pivot des opérations est la butte Montmartre, ce fameux mont Aventin, qui la veille a été lestement enlevé vers une heure de l'après-midi. La facilité avec laquelle fut occupée cette forteresse réellement redoutable eut peut-être pour principale cause les négociations que Georges Veysset avait dirigées. L'heure de ce malheureux était près de sonner, il allait périr victime de son dévouement à la cause dont il avait préparé le triomphe.
A huit heures du matin, Théophile Ferré, conduisant un peloton choisi parmi les Vengeurs de Flourens, s'arrêta devant la cour du Dépôt. Il était vêtu d'un léger paletot gris à collet de velours noir et tenait en main une badine dont il fouettait son pantalon. 11 se tourna vers sa troupe et dit : « Tous les sergents de ville, tous les gendarmes, tous les calotins doivent être fusillés sur place; je compte sur vous. » Deux jeunes fédérés déclarèrent qu'ils voulaient bien se battre, mais qu'ils ne voulaient pas faire si laide besogne. Ferré les traita de lâches; leurs camarades les appelèrent fainéants; ils ne répondirent mot et se retiréi'ent.
Suivi de ses hommes, Ferré entra au Dépôt ; les fédérés restèrent dans le vestibule que l'on appelle le grand guichet. Ferré pénétra dans le greffe, envoya chercher le directeur, et lui ordonna de faire amener Veysset. Au bout de quelques minutes, Veysset parut sous la conduite d'un surveillant. Envoyant des hommes armés, en reconnaissant Ferré, il devina le sort qui l'at-
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tendait. Il fît bonne contenance et dit : « Lorsque j'ai été arrêté, j'avais 20 000 francs sur moi, je désire savoir ce qu'ils sont devenus. — Soyez sans inquiétude, répondit Ferré, nous allons régler tous nos comptes à la fois. )> Les Vengeurs de Flourens entourèrent Georges Veysset, qui fit un signe d'adieu à un surveillant. Celui-ci s'approcha de Ferré au moment où il allait franchir la porte et lui dit : « Mais vous n'allez pas fusiller cet homme? — Et toi avec lui, si tu n'es pas content, » riposta Ferré.
La troupe se dirigea vers le Pont-Neuf. Arrivée au terre-plein à côté de la statue d'Henri IV, elle fit halte. Ferré dit à Georges Veysset : « Vous allez être fusillé; avez-vous quelque chose à dire pour votre défense? » Veysset leva les épaules; on le poussa vers la balustrade. Ferré commanda le feu; quatre hommes prirent le cadavre, le balancèrent un moment au-dessus du parapet et le jetèrent à la Seine. Ferré dit alors : « Il méritait d'être frappé par la justice du peuple; vous voyez, citoyens, nous faisons tout au grand jour! »