‹ Les convulsions de Paris (volume 4)Chapitre 31 sur 66 · L'ORDRE D'EXECUTION · texte numérisé non relu

L'ORDRE D'EXECUTION

tête ! » Le brigadier Adam averti par im des greffiers, dit ce mot profond: « Pourvu cpi'il ne boive pas trop! )>

Les greffiers et les surveillants ne doutaient pas de la résolution sincère de Caullet, mais ils connaissaient sa faiblesse; ils convinrent entre eux de le garder pour ainsi dire à vue et de ne jamais le laisser seul avec les messagers de la Préfecture de police ou du IX^ secteur. 11 n'y avait pas une heure que l'ordre de Ferré avait été reçu, lorsque le commandant Cayol arriva de la part de Sérizier. Brusquement il dit à Caullet, que l'on avait retenu à causer dans le greffe : « Peut-on compter sur ton personnel? — Oui, il est dévoué. — As-tu reçu l'ordre de fusiller tous les mouchards que tu as en otage ? — Oui. — Quand leur feras-tu casser la tête? » Un greffier intervint et répondit: « L'ordre est éventuel, nous ferons le nécessaire. » Cayol se contenta de cette assurance et s'éloigna; avant de partir, il dit à Caullet: (( Yeux-tu que je t'envoie des hommes? » Caullet riposta : « C'est inutile; la compagnie qui est de service, à la porte d'entrée suffira... » Lorsque Cayol fut parti, Caullet, répondant à sa pensée intime, dit à liante voix : « Non! on ne les fusillera pas ici; si on veut les fusiller, on les emmènera ailleurs. J'ai été soldat, je ne suis pas un coquin; non, je ne les laisserai pas fusiller. » 11 était fort animé; sa résolution de sauver les otages était prise et ne vacilla plus.

Sans savoir ce qui se passait, les otages étaient inquiets; ils comprenaient que le dénouement était proche; quel serait-il? Si souvent on les avait menacés de les mettre à mort, qu'ils s'y attendaient et se préparaient à avoir bonne contenance devant les assassine. La journée cependant ne fut plus troublée; nul ordre nouveau, nulle visite nouvelle ne vint activer les angoisses du personnel, décidé à sauver les détenus et ne sachant pas encore s'il y parviendrait. Les événements

extérieurs, qui devaient avoir une influence décisive sur le sort de la Santé, étaient ignorés par ceux-là mêmes auxquels il importait tant de les connaître. Personne dans la prison ne se doutait alors que deux points stralégi(pies d'où pouvait dépendre le salut, étaient déjà au pouvoir de notre armée. L'aile droite avait poussé sa marche en avant sous les ordres du général de Cissey; à cinq heures du soir, elle enlève la gare Montparnasse, d'où elle pourra se diriger vers le Pnnlliéon; un peu plus tard, elle chasse les fédérés de la route d'Orléans et prend la barricade appuyée à l'église Saint- Pierre, ce qui lui ouvre le chemin de la Bulte-aux- Cailles, que le fédéré AVrohleski arme d'une formidable artillerie. Si cette dernière position n'avait été défendue avec ténacité par les fédérés, . qui un moment ressaisirent l'offensive, la rive gauche tout entière eût appartenu à l'armée dans la journée du 25 mai.

A la Santé, le directeur et les greffiers croyaient en être quittes avec les tentatives de massacre; ils avaient tort : la dernière et la plus énergique allait se produire à onze heures du soir. Le chef de la 15^ légion, Sérizier, accompagné de Millière, et un inconnu vêtu en officier d'artillerie entrèrent au greffe et demandèrent si les otages étaient exécutés. Caullet répondit : « Non. » Sérizier se mit en colère. Caullet lui dit : « Je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous. » Sérizier était d'une extrême violence. Ce corroyeur, fort capable d'une bonne action, comme nous l'avons constaté lors de l'arrestation du général Chanzy, avait des moments « où il voyait rouge »; sa brutalité naturelle, surexcitée par l'abus des boissons alcooliques, en faisait alors un homme dangereux. Il s'empara du livre d'écrou, le feuilleta au hasard, en criant : « Combien y a-t-il d'otages ici? » On ne lui répondit pas; en réalité, il y en avait cent quarante-sept. Il vociférait : « Il faut les

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tuer tous et les employés aussi; ce sont des Versaillais. » L'officier d'artillerie lui disait en souriant : « Fais-les descendre, et tu verras comme je sais travailler, rt Sérizier se mit alors à écrire une liste de noms divisés en trois catégories : gendarmes, curés, agents secrets, — à fusiller.

Les surveillants , qui connaissaient Milliére pour l'avoir gardé depuis le 12 février jusqu'au 10 mars 1870 dans la cellule n° 22 de la quatrième division, n'en croyaient pas leurs yeux et restaient stupéfaits en voyant à quels excès un homme peut être entraîné par la passion politique. Milliére, debout, regardait Sérizier s'agiter et ne disait rien. Qu"aurait-il pu dire? qu'est-ce que ce lettré faisait avec cet assassin ? La fatalité des insurrections les avait ,réunis côte à côte dans la même œuvre dégradante, et si à cette minute, loin du combat qui enfièvre, de la défaite qui exaspère, Milliére a compris le rôle auquel il se condamnait, il a dû en rabattre de l'orgueil dont il était dominé. Mieux que tout, autre il devait comprendre combien sa conduite était inexcusable, car il savait par expérience que tout homme de persévérance se fait sa place dans notre société tant calomniée par les impuissants. Ses débuts avaient été durs. Fils d'un ouvrier tonnelier, il avait jusqu'à vingt ans taillé les douves et cerclé les fûts. La honte de sa condition l'avait saisi; seul, sans aide, il avait travaillé , s'était fait recevoir licencié , puis docteur en droit; la politique l'avait adopté et l'avait envoyé à l'Assemblée nationale. Au lieu de se donner en exemple, de prêcher le travail, il prêcha la révolte, et de chute en chute il en était arrivé à venir, avec un meurtrier de bas étage , voir si l'on allait tuer deux ou trois prêtres et quelques gendarmes. On peut croire qu'il s'est laissé séduire par le vice sans merci, par la haine envieuse. 11 Ta prouvé

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(huis une cii'consfanco qu'il est pénible de rappeler. C'est lui qui, complice de Félix Pyat, a publié dans le Vengeur des pièces sous lesquelles l'honorabilité de M. .Iules Favre a sombré et dont l'Empereur Napoléon 111, qui les connaissait, avait interdit la divulgation. C'était là une œuvre de perversité, dont les suites aboutirent au procès que la cour d'assises de la Seine jugea dans son audience du 6 septembre 1871. On a dit que le 25 mai, place du Panthéon, Milliére avait fail fusiller une trentaine de fédérés qui refusaient de se battre. Ce fait est-il vrai? Nous l'ignorons; mais on peut affirmer que celui qui se ravala jusqu'à être le compagnon de Sérizier pendant la soirée du '22, était capable de tout. Lorsqu'il mourut, il tomba en criant : « Vive l'humanité! » Parole trop vague pour n'être pas puérile, et qui dénote simplement la vanité théâtrale de celui qui la prononça; à moins, comme on l'a prétendu, que cette parole ne fût une sorte de mot de ralliement adopté par les membres de l'Internationale*.

Cependant Sérizier ne s'apaisait pas; il argumentait contre Caullet, qui lui tenait tète. Le raisonnement de celui-ci était fort simple : « Je dois compte de mes détenus à la Préfecture de police qui me les a confiés, je n'ai pas à oliéir à des chefs de légion. J'ai été soldat et je connais la discipline; j'ai reçu des ordres éventuels, je les exécuterai (piand le moment déterminé

' On a essayé de nier la présence de Milliére — je dis Tean-Bapliste Minière, né à La Margelle (Côte-d'Or), le 15 décembre 1817. Jils de Claude et d'Anne Meunier — à la prison de la Santé en compagnie de Sérizier; c'est enfantin. Sérizier lui-même n'en fait point mystère devant le 6* conseil de guerre, siégeant à Versailles, en l'audience du 8 février 1872. (Voir la Gazette des Tribunaux du 9 février 1872, p. "155, 2^ colonne.) On a tenté aussi de le confondre avec ïYédéric Milliére, chef de la dix-huitième légion, qui fut acquitté par la justice militaire; aucime de ces suppositions peu désintéressées ne tient devant la réalité des faits.

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