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otages s'adressassent à lui; il alla lui-même, au nom du barreau qu'il représentait, offrii* d'accepter, de rechercher toute défense, même devant la juridiction que Rigault avait inventée.
Le 17 mai le conseil de la Commune avait décidé qu'un jury d'accusation serait réuni pour juger les otages. On avait dû croire, d'après cela, que Ion pourrait discuter des preuves et invoquer des témoignages ; on se trompait. Le procureur général Raoul Rigault expliqua lui-même à ses jurés qu'ils avaient simplement à reconnaître si les individus désignés avaient ou n'avaient pas la qualité d'otage. Un des malheureux traduits devant cet étrange tribunal qui ne fonctionna qu'une fois, le 19 mai, fut acquitté; il n'en fut pas moins reconduit à la Roquette et massacré rue Haxo.
Lé droit de défense serait illusoire, mais du moins la possibilité de protester restait au barreau, qui l'accepta sans hésiter, et le bâtonnier de l'ordre obtint les permissions nécessaires pour voir l'archevêque, M. I)cguerry et le père Caubert. Il lui fallut « traverser les tribus armées qui campaient dans les couloirs de la sûreté, escalader des groupes d'enfants endormis, de femmes assoupies et d'hommes assouvis; et, au milieu des tonneaux, des brocs et des bouteilles, pénétrer jusqu'à quelques personnages importants ^ » Il vit Raoul Rigault, traînant son costume décommandant au milieu du parquet de la Cour de cassation; il vit Eugène Protêt, délégué à la justice, qui siégeait dans le cabinet des gardes des sceaux comme dans une salle de cabaret; il put entrer à Mazas, voir les otages, causer avec eux et leur donner un espoir qu'il n'avait peut-être pas lui-même. L'archevêque fut calme et résigné; M. De-
*■ Discours prononcé pai' M" Rousse, Làtonnier de Tordre des avocats, à l'ouverture de la conférence, le 2 décembre 1871, p. ôi.
guorry, très expansif selon sa nature; le père Cauhert, inébranlable dans sa foi et persuadé que la France se relèverait de cette épreuve « plus chrétienne et par conséquent plus forte que jamais». Ce fut le samedi 20 mai que M. Edmond Rousse s'entretint avec les otages; il les quitta en leur promettant de revenir le mardi suivant. La Conmiune devait mettre obstacle à ce projet; cette visite fut la première et la dernière.
Déjà tout était à redouter, car, h; 17 mai, le Comité de salut public avait voté le décret qui prescrivait la mise à mort des otages. La Commune allait user de tous moyens pour se défendre : « 22 mai 1871 : Les municipalités feront sonner le tocsin sans interruption dans toutes les églises. — Le secrétaire du Comité de salut public : IIeinri Brissac. — Même date : Le citoyen Fradet est prié de la part d'Andrieu de faire couper toutes les conduites d'eau qui aboutissent aux endroits où se trouvent les Versaillais ; même mesure à prendre pour les conduites de gaz *. » C'était la guerre sauvage qui commençait.
Les surveillants de Mazas étaient fort troublés, car l'un d'eux, nommé Bonnard, devenu ami intime de Carreau et élevé par lui au rang de greffier, avait dit en causant avec ses anciens camarades : « Bappelez-vous Ijien que si les troupes de Versailles entrent dans Paris, la capitale sera incendiée, tous les prêtres que nous avons ici seront fusillés : Paris deviendra un monceau de ruines et de cadavres. » On ne doutait pas que ces
* Ce dernier ordre, dont Toriginal a été sous mes yeux, n'est jamais parvenu à destination. L'employé cliargé de l'expédier le mit sagement dans sa poche. — 0. Fradet remplissait pendant la Commune les fonctions d'ingénieur en chef des eaux et des égouts, celles-là mêmes où Belgrand s'est inmiortalisé. — Il me paraît qu'en cette circonstance, conmie en plusieurs autres, on ahusa du nom d'Andrieu, qui pendant la Cuujmune resta résolument en dehors de toute action mauvaise.
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menaces n'eussent été proférées par Garreaii et l'on savait que celui-ci, allant souvent prendre le mot d'ordre à la Préfecture de police, avait dû recevoir les confidences de Ferré et de Raoul Rigault. Le bon vouloir des surveillants était neutralisé par la présence d'un corps nombreux de fédérés qui occupaient les postes de la prison et dont les chefs n'obéissaient qu'au directeur. Dans la matinée du 22 luai, un gardien entra dans la cellule où M. Rabut, commissaire de police, était enfermé et lui apprit que les troupes françaises s'avançaient dans Paris. « C'est votre délivrance, dit le gardien. — Ou notre mort, » répondit l'otage.
Le même jour, vers six heures du soir, un grand bruit se fit dans la maison ; les détenus entendirent les surveillants s'agiter dans les couloirs, ouvrir des portes et appeler des noms. Les gardiens se hâtaient ; une liste à la main, ils parcouraient leur division, s'arrêtaient devant une cellule désignée, faisaient glisser le verrou : « Allons, dépêchons, prenez vos affaires ; vous partez. » Le détenu se préparait rapidement, ramassait le peu d'objets dont on lui avait laissé l'usage et se plaçait sur le pas de sa porte. Les surveillants avaient le visage consterné ; on leur disait : « Où allons-nous ? » ils répondaient : « Nous n'en savons rien. » L'abbé Crozes, aumônier de la Grande-Roquette, M. Coré, directeur du Dépôt, furent prévenus et se tinrent prêts. Au dernier moment, lorsque déjà ils croyaient qu'ils allaient partir, un surveillant accourut et, les repoussant chacun dans sa cellule, il leur dit : « Pas vous, pas vous, rentrez ! » L'initiative des gardiens venait de les sauver tous les deux.
Voici ce qui motivait ce mouvement extraordinaii'e. A cinq heures, le procureur général de la Conmiune, Raoul Rigault, épée au côté et revolver à la ceinture, était entré dans la prison, accompagné de Gaston
Dacosta ; ils s'élaiont rendus tous deux près du directeur Garreau et lui avaient donné communication de cette dépêche, écrite tout entière de la main de Gabriel Ranvier : « Paris, 4 prairial en 79. Comité de salut public à sûreté générale : Ordre de transférer immédiatement les otages, tels que l'archevêque, les différents curés, Bonjean sénateur, et tous (-eux qui peuvent avoir une importance quelconque, à la prison de la Roquette, dép()t des condamnés. Le Comité de salut public : G. Iiakvier, Eudes, Kerd. (jAmbo.n. » — (iarreau conduisit Raoul Rigault et Dacosta au greffe ; le livre d'écrou fut consulté et sur les indications de ces trois meurtriers la liste des otages fut dressée par le greffier Cantrel. Elle comprenait cinquante-quatre noms ; le premier sur la liste est celui de Mgr Darboy, le second celui de M. Bonjean, le dernier celui de AValbert (Félix-Joseph), officier de paix ; Jecker est le septième, Tabbé Deguerry le neuvième ; elle désignait trente-huit prêtres, deux commissaires de police, un proviseur de collège et différents prisonniers qualiliés agents secrets.
Tous furent avertis ; on les isola dans les cellules d'attente où Ton enferme habituellement les détenus avant qu'ils aient subi les formalités de l'écrou. On avait réquisitionné des voitures au chemin de fer de Lyon ; on ne put se procurer que deux chariots de factage. Sous la garde des fédérés armés, on ne parvint à empiler que quarante prisonniers dans ces tapissières incommodes ; le dernier qui y prit place fut Joseph Ruault, sur le mandat d'arrestation duquel Gaston Dacosta avait écrit ; « Conservez cette canaille pour le peloton d'exécution ^ » Le malheureux pour lequel on faisait
* Procès Dacosta; débals contradictoires; 5" consfil de guerre, 27 juin 1872.
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cette recommandation était un tailleur de pierres soupçonné d'avoir dénoncé le complot des bombes qui se dénoua, on juillet 1870, devant la baute cour de Blois. A neuf beures du soir, les deux cbarretées, comme l'on disait déjà au temps de la Terreur, s'éloignèrent et prirent le cbemin de la Grande-Roquette. Le lendemain 25 mai, les quatorze otages qui n'avaient pas pu faire partie du premier convoi furent enlevés à leur tour.
« Ce n'est qu'un commencement, avait dit Carreau, et si les Versaillais approebent, nous mettrons le feu à la maison ; j'ai l'ordre ! » En effet, Eudes lui avait expédié, par planton, l'ordre d'incendier Mazas. Carreau crut pouvoir s'en rapporter à Bonnard, le surveillant dont il avait fait un greffier ; celui-ci reçut des instructions précises et ne s'y conforma pas. Dés le 24 mai, la prison manqua de vivres; des barricades l'entouraient; la fusillade crépitait aux environs; quelques obus avaient éclaté contre les murs. Les couloirs étaient silencieux ; on ne parlait qu'à voix basse, on écoutait les rumeurs du debors. Dans la journée, du 23, dans celle du 24, on avait attendu les mandats de transférement du procureur de la Commune, car on croyait, sur la parole de Carreau, à de nouveaux transbordements d'otages. Rien ne vint troubler l'angoisse des détenus ; lis tournaient dans leur cellule, avec la régularité des animaux enfermés. La nuit du 24 au 25 fut sinistre : on avait appris par les gardiens que Paris brûlait ; plusieurs projectiles effondrèrent la toiture.
Le jeudi 25, dans la matinée, on reconnut l'impossibilité de nourrir les prisonniers ; on ouvrit les cellules : « Prenez ce qui vous appartient et partez ! » La plupart croyaient que la maison allait sauter et prirent la fuite ; une centaine environ sortirent sur le boulevard Mazas sans savoir vers quel point se diriger ; une
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biii'iicadi' élablic avenue Daumosnil était rtéfendup par des fédérés, qui rassemblèrent la plupart des évadés et voulurciiMes contraindre à se battre. Un des prisonniers prit un fusil et commença le feu contre les troupes françaises ; au bout de quelques instants, il tombait mort, frappé d'une balle : c'était un soldat du Sô'' chasseurs à pied, nommé Roche, l'un des assassins de Yinccnzini, et qui s'en vantait. Les détenus délivrés se cachèrent dans les maisons voisines, gagnèrent au pied malgré la fusillade, et, pour la plupart, réussirent à sauver leur vie. Les plus sages revinrent à Mazas, que quelques otages, l'abbé Crozes, M. Coré, n'avaient point voulu quitter. Garreau sentait bien qu'il n'était plus le maître, les surveillants devenaient menaçants pour lui ; il voulut regimber, on lui enleva son fusil et on l'enferma au n° 8 de la sixième division, dans la cellule où l'abbé Crozes avait passé quarante-neuf jours.
Le soir du 25, malgré la barricade Daumesnil, qui commandait encore le boulevard Mazas, un capitaine de l'armée régulière, dont un détachement venait d'occuper la gare de Lyon, se glissa dans la prison. On prit tous les tonneaux vides que l'on put découvrir, on les remplit de vieux chiffons, de vêtements, de couvertures, et on les plaça sur le boulevard, l'un près de l'autre, de façon à former une sorte d'épaulement qui pût intercepter les projectiles lancés par les fédérés embusqués derrière la barricade. Grâce à cet obstacle, une compagnie du génie, se penchant vers la terre et s'abritant derrière les tonneaux, put s'emparer de la prison et s'y établit. Quelques soldats avaient des pains de munition qui furent joyeusement acceptés par les prisonniers, dont nulle distribution de vivres n'avait apaisé la faim depuis trente-six heures. Le capitaine du génie fut instruit de ce qui s'était passé, car son pre-
mier mot fut: « Où est le président Bonjean? où est l'archevêque? » — Ordre fut donné d'amener le directeur Carreau. On le remit aux soldats ; il fut poussé contre le mur de ronde et fusillé.