‹ Les convulsions de Paris (volume 4)Chapitre 38 sur 66 · I. — L'ARRIVEE DES OTAGES · texte numérisé non relu

I. — L'ARRIVEE DES OTAGES

La maison d'éducation correctionnelle transformée en prison militaire. ^ Clovis Briant. — Le vin blanc. — Arrêt de mort. — Isidore François, directeur du dépôt des condamnés. — Le brigadier Uamain. — Le personnel des employés. — Un honnête criminel. — Le capitaine Vérig. — La guillotine est brûlée. — Visite de la prison. — Vérif; a compris. — A mort les calotins! — Rei;u qunranle curés et magistrats. — La mise en cellule des otages. — L'archevêque et le président Bonjean. — Les Pères jésuites. — L'abbé Deguerry. — Deux anciens camarades de collège.

La rue de la Roqueltej qui commetiee place de la Bastille pour aboutir au cimetière du Père-Lachaise, s'élargit vers le dernier tiers de sou parcours en une sorte de place carrée, célèbre dans la population parisienne, car c'est là que se font les exécutions capitales. De chaque côté de cet emplacement s'élèvent les hautes murailles de deux prisons : à gauche, c'est la maison d'éducation correctionnelle, que l'on nomme aussi les •leunes-Dètenus et plus communément la Petite-Roquette ; à droite, c'est le dépôt des condamnés, la Grande- Pioquette.

L'histoire de la Petite-Roquette pendant la période insurrectionnelle ne présente aucun fait notable. Par suite de l'énorme quantité de soldats, troupe régulière, garde nationale, qui encombraient Paris lors de la guerre franco-alleiiiando, la maison d'éducation correctionnelle était devenue maison de correction militaire. Au 18 mars, elle renfermait soixante et onze gardes nationaux et trois cent trente-six soldats détenus disciplinairement ou par suite de jugement; ils furent mis en liberté entre le 19 et le 22 mars^ On y réintégra les enfants que les nécessités du service avaient forcé d'interner dans d'autres prisons ; il en existait cent dix-sept dans les cellules le 27 mai; à ce moment ils furent délivrés et armés; on les poussa à la défense des barricades; quelques heures après, quatre-vingt-dix-huit d'entre eux étaient volontairement rentrés et demandaient aux surveillants une hospitalité qui ne leur fut pas refusée. C'est dans cette prison que du 20 au 25 mai la Commune fit enfermer les soldats réguliers abandonnés à Paris par le gouvernement légal et qui avaient refusé de s'associer à l'insurrection. Vers la dernière heure, ils étaient à la Petite-Roquette au nombre de mille deux cent trente-trois; plus tard nous aurons à dire ce que l'oji en fit.

Le directeur installé dés le 20 mars par le Comité central et par le délégué à la Préfecture de police se nommait Clovis Rriant. C'était un lithographe, jeune, viveur, ami des longs repas, auxquels il conviait ses collègues Carreau de Mazas, Mouton de Sainte-Pélagie, François de la Grande-Roquette ; le sexe aimable ne faisait point défaut à ces fêtes intimes, jii le vin non plus.

* « 22 mars 1871. Ordre est donné au directeur de la Petite-Rotjuette de mettre eu liberté provisoire tous les détenus militaires, sans exception. Raoul Rigault. » Pièce citée dans le procès Marigot; débats contradictoires; 4= conseil de guerre; 19 octobre 1871

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L'administration normale avait, pendant le mois de janvier, expédié, par errenr, deux pièces de vin blanc c'i la prison des Jeunes-Détenus ; ces deux pièces étaient gerbées dans la cave, en attendant qu'on vînt les reprendre. Clovis Briant les découvrit, les fit mettre en perce et les but en douze jours avec ses amis. Il avait abandonné la direction de la prison à son personnel, qu'il avait conservé, et ne s'occupait que d'opérations militaires ; c'est ce qui le perdit.

Jusqu'au dernier moment il tint tète sur les barricades du quartier aux troupes françaises; il fut arrêté le 28 mai, au point du jour; on avait déjà donné l'ordre de l'incarcérer, et il eût été épargné, lorsqu'un capitaine de fusiliers marins le fit fouiller. Dans un portefeuille rempli de papiers insignifiants, on découvTit le brouillon d'une dépêche ainsi conçue, et adressée au Comité de salut public : « Envoyez-moi des renforts; faites brûler le quartier de la Bourse et je réponds de tout. » A cette heure, cela équivalait à un arrêt de mort; il fut immédiatement exécuté.

L'histoire de la Grande-Boquette est moins simple; car cette prison, qui reçoit les condamnés avant leur départ pour les maisons centrales ou pour le bagne, qui garde un quartier spécialement réservé aux condamnés à mort, fut la dernière étape des otages destinés à mourir. L'homme qui eut à la diriger méritait toute confiance de la part des gens de la Commune. C'était un emballeur, nommé Jean-Baptiste-Isidore François, que la protection et l'amitié d'Augustin Ranvier, directeur de Sainte-Pélagie, avaient fait élever à ce poste. Il fut implacable et fit le mal avec une sorte d'énergie fonctionnelle qui semblait inhérente à sa nature. Se défiant de son personnel d'employés, il avait pris à la maison des Jeunes-Détenus un surveillant, nommé Ramain, à la fois irascible et cauteleux, pour en faire son brigadier.

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Ces deux hommes aidèrent sans scrupule à fous les crimes qui leur furent demandés.

La haine dévorait François; pour lui les gendarmes étaient moins que des galériens; l'idée qu'il existait des prêtres l'affolait, w Yoilà quinze cents ans, disait-il, que ces gens-là écrasent le peuple, il faut les tuer ; leur peau n'est même pas honne à faire des hottes ! »i Son ignorance, ses instincts mauvais, son immoralité en faisaient un homme dangereux en temps ordinaire et terrible en temps d'insurrection. François et quelques acolvtes de sa trenq)e gardaient avec soin la Grande- Roquette, non point dans les hureaux de la direction, mais de l'extérieur, chez le marchand de vin qui est au coin de la place et de la rue Saint-Maur. Les bombances, du reste, ne languissaient pas; comme Clovis Briant, François aimait à traiter ses collègues et à deviser après boire, à côté de la table, dessus ou dessous, des grandes destinées qui s'ouvraient pour le peuple français régénéré par la Commune. Lorsqu'il n'était pas trop gris, il allait, le soir, dans les clubs, et ce qu'il y entendait ne le rappelait guère à la mansuétude.

Les premiers temps qui suivirent la journée du 18 mars furent assez calmes à la Grande-Roquette. En outre de deux cent trente individus légalement condamnés S la prison ne contenait guère que des gendarmes et des sergents de ville, arrêtés à Montmartre. Ces braves gens, appartenant à l'élite de l'armée, avaient été si cruellement insultés, frappés, maltraités, qu'ils en avaient conservé un affaissement étrange. Toute force de résistance semblait les avoir abandonnés ; l'idée

* « Le nombre des détenus s'élève à 250, dont 2 condamnés à mort. Le directeur Brandreith refuse de reconnaître le Comité central ; le greffier refuse tout service. Il y avait en caisse 756 francs, quon a refusé de me remettre. » Extrait d'une lettre de François à Haoul Risault eu date du 24 mars 1871.

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d'un massacre dont ils seraient victimes les épouvantait et les avait rendus faibles comme des enfants malades. On put le constater à l'heure suprême : nul d'entre eux n'essaya de se soustraire à la mort, ou de lutter contre les assassins; ils surent mourir et ne surent pas se faire tuer. Malgré le brigadier Ramain, les surveillants étaient fort bons pour les gendarmes, recevaient leur correspondance sans la faire passer par le greffe, leur prêtaient des journaux et ne les laissaient pas manquer de tabac. Quant au vin, les otages pouvaient en avoir lorsque François n'avait pas bu celui de la cantine.

Le personnel des gardiens était remarquable, très dévoué, plus encore que dans nulle autre prison. Cela se comprend : la Roquette renferme en temps normal des criminels fort dangereux, presque toujours exaspérés d'être condamnés à subir bientôt le régime des maisons centrales et rêvant d'y échapper en commettant ([uelque nouveau méfait qui pourrait leur valoir la déportation; pour veiller sur ces malfaiteurs prêts à tout, il faut des hommes disciplinés, énergiques et en même temps très justes, car ils ne doivent jamais fournir prétexte aux sévices dont trop souvent ils sont les victimes. La Commune trouva donc à la Roquette un groupe de surveillants animés d'un excellent esprit; elle crut s'en être rendue maîtresse en leur imposant François, qui leur infligea Ramain; mais elle avait compté sans leur courage, et ce sont eux qui se sont opposés aux derniers massacres projetés. Elle se trompait souvent sur la qiuilité des hommes qu'elle appelait à la servir, elle en eut la preuve sans sortir du dépôt des condamnés.

Un homme, que nous appellerons Aimé, y subissait une peine de cinq ans d'emprisonnement prononcée contre lui pour faits de banqueroute frauduleuse. 11 était entré en prison à une époque voisine de la guerre

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et les événements empêclièrent son transfèreraent réglementaire à la maison correctionnelle de Poissy. Pendant le siège, une épidémie scor])utiqne se déclara parmi les détenus de la Grande-lioquette ; Aimé se dévoua, fit le métier d'infirmier, et prouva un bon vouloir dont on lui tint C()m])te. 11 était assez intelligent, avait une belle écriture, et il plut à François, qui en lit un commis greffier. François croyait bien avoir fait là un coup de maître, car avoir un liomme à soi parmi les détenus, c'est avoir grande cliance d'obtenir sur ceux-ci des renseignements secrets dont on peut tirer parti. Clovis Briant vit Aimé au greffe de la Roquette; il s'y intéressa, voulut lui donner la haute main dans sa prison et le 15 avril 1871 écrivit à Raoul Rigault pour lui demander d'accorder à son protégé une fonction à la maison d'éducation correctionnelle. Aimé fut nommé entre])reneur des travaux de la Petite-Roquette ; pour lui c'était la liberté; il en profita et s'enfuit de Paris. 11 se réfugia en province et prévint sans délai le préfet de police qu'il se tenait à ses ordres « pour se rendre dans telle prison qu'il lui plaira de désigner afin de purger sa peine, car il ne peut et ne veut regarder comme régulière sa mise en liberté accordée illégalement par les agents de la Commune ». L'administration prit d'urgence toute mesure afin d'obtenir une commutation de peine qui équivalait à une grâce entière.

Le poste des fédérés qui gardait la Grande-Roquette n'était guère composé que d'une soixantaine d'hommes ; on fut surpris de voir arriver, le lundi matin 22 mai, un détachement formé de six compagnies empruntées au 206'= et au 180« bataillon, qui étaient redoutés dans ce quartier populeux, à cause de leur exaltation et de leur violence. Ces hommes s'établirent dans le poste, au premier guichet et dans la première cour. Ils étaient

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