‹ Les convulsions de Paris (volume 4)Chapitre 42 sur 66 · L'ARRIVEE DES OTAGES. 'J · texte numérisé non relu

L'ARRIVEE DES OTAGES. 'J

immuable sourire, ayant du fond du cœur renoncé à à tout, même à la vie, disant à Dieu : Non recuso lahorem, se promenaient et devisaient entre eux, ou écoutaient un missionnaire qui, revenant de Chine, pouvait leur expliquer que sons toute latitude l'honnue rendu à lui-même et soustrait à la loi est ressaisi par le péché originel et redevient fatalement une bête sauvage. Le père Allard, l'aumônier des ambulances, portait encore au bras gauche la croix de Genève, ostentation de bon aloi qui forçait les gens de la Conmume à violer toutes les conventions, même celle qui sur les champs de bataille protège les infirmiers. L'abbé Deguerry, actif et rassuré par la bonne compagnie qu'il retrouvait enfin, causait avec verve et essayait de faire ])arlager à ses compagnons l'espérance dont il était animé. « Quel mal leur avons-nous fait? répétait-il à toute objection; quel intérêt auraient-ils à nous en faire? » Puis il accusait, en plaisantant, les lits de la Roquette d'être trop cornets pour sa longue taille.

Deux otages qui ne s'étaient point rencontrés depuis trente-quatre ans, depuis les jours du collège, se recon» inn-ent. L'un, ses études terminées, obéissant à une irrésistible vocation, avait suivi la voie religieuse; il était entré dans les ordres et appartenait à la Société de Jésus. Lorsqu'il fut amené au Dépôt de la préfecture de police et qu'on l'interrogea afin de pouvoir remj)lir les formalités de l'écrou, il répondit : « l'ierre Olivaint, prêtre et jésuite, » revendiquant ainsi comme un titre de gloire cette qualification si périlleuse alors et si détestée. L'autre, ancien officier de l'armée, avait quitté l'état militaire et avait embrassé, par goût, l'ingrate carrière de l'enseignement; c'était M. Chevriaux, proviseur du lycée de Vanves. Pourquoi avait-il été arrêté et incarcéré? Son crime était d'avoir gardé fidèlement son poste, qu'il ne croyait pas pouvoir abandonner sans

un ordre de l'autorité légale. Dénoncé à Raoul Rigault comme « agent versaillais » , il avait été enlevé le l'"" mai et jeté à Mazas. Le hasard des révolutions et l'iiisanité de la Commune remettaient en présence dans le préau d'une geôle ces camarades de la vingtième année. Ils s'embrassèrent et furent émus. Ils ne conservaient d'illusion ni l'un ni l'autre, et lorsque le prêtre demanda au laïque s'il était préparé à mourir, s'il avait mis ordre aux choses mystérieuses de la conscience, celui-ci put répondre que, grâce à un prêtre des missions étrangères, son voisin de cellule, il était en paix avec lui-même et délié vis-à-vis de Dieu. « C'est bien, répliqua Pierre Olivaint; mais ne te scmble-t-il pas, mon cher ami, que tu m'appartenais et que j'ai presque le droit d'être jaloux? » Deux jours après, Olivaint devait tomber à l'abattoir de la rue llaxo, laissant un impérissable souvenir à ceux qui lui ont survécu et dont son héroïque sérénité avait soutenu les cœurs pendant les angoisses des derniers jours.

La Commune se réfugie à Li mairie du onzième arrondissement. — Les incendiaires de rHôtel de Ville. — Le comte de Beaufort. — Le massacre des otages est résolu. — La cour martiale. — Gustave-Ernest Genton. — Le bouclage. — L'archevêque change de cellule. — Quatre femmes incarcérées à la Roquette. — Arrivée du peloton d'e.vécution.

— Mandat irrégulier. — Résistance du greffier. — Modification à la liste primitive. — Edmond Mégy. — Benjamin Sicard. — Le surveillant ifenrion. — Henrion se sauve en cachant les clefs. — Le brigadier Baraain et le surveillant B(>aucé. — L'appel. — Les adieux du président Bonjean. — Les assassins discutent. — L'absolution. — « il fredonnait. »

— « Tu nous embêtes. » — Le feu de peloton. — Le coup de grâce. — Les remords de Mégy. —Vol dans les cellules. — Émeraude ou diamant?— On dépouille les morts. — Les corps sont transportés au cimetière de l'Est. — L'eau du ciel.

A quatre heures, « hi récréation » dut prendre lin ; les otages furent reconduits dans leur section ; mais la

porte de leur cellule ne fut fermée qu'à six heures, au moment du « bouclage » réglementaire de la prison; ils purent donc encore rester quelque temps ensemble. Pendant leur promenade, ils avaient attentivement prêté l'oreille aux bruits du dehors, et c'est à peine si de lointaines détonations d'artillerie étaient parvenues jusqu'à eux. On était au mardi 25, et la bataille ne se rapprochait pas de la Roquette. Un surveillant leur avait dit : « Le dernier quartier général de l'insurrection sera Belleville; il faut prendre patience et courage; la grande lutte sera autom* de nous. » Les otages avaient fait l'expérience de leur nouvelle demeure et du système auburnien, qui laisse les détenus en commun pendant le jour et les isole pendant la nuit. Pour eux, c'était une grande amélioration. Le matin, on avait remis à chacun d'eux une écuelle avec laquelle ils avaient été à la distribution des vivres; ils avaient reçu leur portion de « secs », comme l'on dit dans les prisons, c'est-àdire de légumes délayés dans de l'eau. Tant bien que mal, après avoir avalé leur pitance, ils s'étaient endormis, l'estomac léger et la conscience en repos.

Le lendemain, 24 mai, dans la journée, un surveillant leur dit : « 11 y a du nouveau; toute la clique de la Commune est à la mairie du XI® arrondissement. » Or cette mairie est située place du Princ^-Eugéne, au point d'intersection du boulevard Voltaire et de l'avenue Parmentier, à trois cents mètres à peine de la Roquette ; c'était un mauvais voisinage. En effet," la veille, dans la soirée, la Commune et le Comité de salut public avaient tenu leur dernière séance à l'Hôtel de Ville. On avait décidé d'évacuer le vieux palais populaire et de transporter « le gouvernement » au pied même de Belleville, à l'abri de la colline du Père-Lachaise, non loin des portes de Vincennes, d'Aubervilliers et de Romainville, qui permettraient peut-être de tenter une fuite sur la zone i. 17

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