‹ Les convulsions de Paris (volume 4)Chapitre 43 sur 66 · i8 I,\ CI'iAXDE-ROQUETTE · texte numérisé non relu

i8 I,\ CI'iAXDE-ROQUETTE

occupéo par les Allemands. Les trois services importants, la guerre, la sûreté générale, les finances, s'étaient donc installés dans les salles de la mairie du XI^ arrondissement; c'est là que Ferré était accouru, après avoir fait fusiller Georges Yayssct et n'avoir pas réussi à faire tuer d'antres détenus du Dépôt.

C'était peu d'évacuer l'Hôtel de Ville, il fallut l'incendier. Quelques bandits se chargèrent de l'exécution de ce crime et s'en acquittèrent en conscience, aidés par les fédérés du 17 4" ])ataillon (>t i»ar doux com})agnies des Vengeurs de Flourens. Toute la place fut bientôt en feu, car non seulement on brida l'Hôtel de Ville, mais aussi les bâtiments de l'octroi qui lui faisaient face, et les Archives, et l'Assistance publique, où plus d'un des incendiaires avait tendu une main que l'on n'avait pas repoussée. Dans la matinée du 24, des fédérés du 174*^ bataillon passaient sur le quai Saint- Bernard et disaient joyeusement : « Nous venons d'alhimer le château Haussmann et nous allons à la Butteaux-Cailles cogner sur les Versaillais. »

La rage du meurtre avait saisi les gens de la Commune; les gardes nationaux n'obéissaient plus qu'à euxmêmes, soupçonneux, ne comprenant rien à leur défaite, car on leur avait promis la victoire, criant à la trahison dès qu'un projectile tombait au milieu d'eux, farouches et pris du besoin de tuer. Dans la matinée du 24, un officier qui avait été attaché à l'état-major de Cluseret fait effort pour arriver jusqu'à la mairie du XP arrondissement; aux barricades, on l'arrête pour qu'il aide à porter des pavés; il dit qu'il a des ordres à transmettre et parle de son grade qui doit être respecté; on lui crie : « Aujourd'hui il n'y a plus de galons! » Quelqu'un dit : « C'est un traître, il est vendu à Versailles. » On le saisit, on le traîne dans une boutique, on le juge, il est condamné à être dégradé et à

servir comme simple soldat; il répond que ça lui est indifférent, et d'emblée on le proclame capitaine. Cette farce tourna subitement au sinistre. Le malheureux sortit; dès qu'il reparut sur le boulevard Voltaire, on lui cria qu'il était un Versaillais. Des marins l'enlevèrent sur leurs épaules et le promenèrent sur la place, pendant que des femmes essayaient de le ft'apper à coups de ciseaux. On le poussa enfin dans un terrain vague où s'ouvre aujourd'hui la rue de Rochebrune et on le fusilla. C'était le comte de Beaufort; on est surpris de sa qualité et on se demande ce qu'il faisait dans cette galère. Delescluze le regarda mourir, et cependant il avait tenté de le sauver; vainement il avait demandé un délai de deux heures pour interroger le prétendu coupable, vainement il essaya d'émouvoir quelques sentiments humains dans la tourbe qui l'entourait, Beaufort fut assassiné, car plus d'un des meurtriers avaient intérêt à se débarrasser de lui ^ En étudiant de près cette histoire, on découvrirait peut-être qu'elle eut une amourette pour début, et qu'une vengeance particulière intervint au dénouement.

Delescluze, délégué à la guerre. Ferré, délégué à la sûreté générale, s'étaient donc établis à la mairie du XI" arrondissement. Des membres du Comité de salut public et de la Commune les assistaient. Ces hommes sentaient que tout était fini ; ils n'avaient rien su faire de leur victoire, ils ne voulaient consentir à accepter leur défaite et rêvaient de disparaître dans quelque épouvantable écroulement. Ce fut alors sans doute que le massacre des otages fut résolu. Delescluze se mêla-t-il à cette odieuse délibération? On ne le sait; c'était un sectaire très capable de commettre un crime

* Pour l'intervention imitile de Delescluze, voir procès Guinder et Dénivelle: déb. contr. : G' conseil de puerre; \9 juin iHl'-I.

politique pour servir sa cause, mais qui devait hésiter à conseiller un crime inutile, dont le résultat ne pouvait que rendre son parli niépi'isable et compromettre l'avenir.

Là, dans cette mairie encombrée d'ofïiciers qui venaient demander de l'argent, de blessés qu'on ap|)ortait, de munitions entassées partout, de tonneaux de vin que l'on roulait à côté des tonneaux de pétrole et des tonneaux de poudre, assourdi par le brouhaha des batailles et les clameurs de cent personnes criant à la fois, on établit une cour martiale. Un vieillard incoimu et qui était, dit-on, sordide, un officier fédéré qui, dit-on, était ivre, composèrent un tribunal sous la présidence de Gustave-Ernest Genton. Ce Genton était un ancien menuisier, ayant un peu sculpté sur bois, dont la Commune avait fait un magistrat, et qu'à la dernière heure elle abaissait au rang de président de sa cour martiale. Qu'une cour martiale soit instituée par une insurrection pour se débarrasser d'adversaires pris les armes à la main, cela peut jusqu'à un certain point s'expliquer; mais juger et faire exécuter des prêtres, des magistrats arrêtés depuis deux mois, qui n'ont même pas eu la possibilité de combattre la révolte, c'est incompréhensible et demeure un des faits les plus extraordinaires de l'histoire.

Genton était un lourd garçon, ordinairement paresseux, de taille petite, épais, gros, à face brutale avec les yeux saillants, la lèvre inférieure proéminente comme celle des ivrognes de profession, portant t-oute la barbe et une chevelure grisonnante. 11 y eut une discussion dont plus tard, devant le 6^ conseil de guerre, on essaya de se prévaloir en la déplaçant. On a prétendu que le premier ordre d'exécution transmis à la Roquette concernait soixante-six otages et qu'il avait été modifié sur les instances du directeur François. C'est là une

erreur. Une discussion s'éleva en effet dans le greffe de la prison, mais sur un autre objet, que nous ferons connaître. La cour martiale n'était point d'accord sur le chiffre des otages que l'on devait tuer; le nombre soixante-six fut proposé et écarté, « parce que ça ferait trop d'embarras. » On s'arrêta au nombre de six : deux noms seulement furent désignés, celui de M. Bonjean et celui de l'archevêque de Paris.

Pendant que l'on délibérait sur la destinée des otages, ceux-ci avaient, comme la veille, été conduits au chemin de ronde qui leur servait de préau. Rien, extérieurement du moins, n'était changé dans leur situation : ils avaient eu leur distribution de vivres, avaient causé avec les surveillants et avaient été reconduits à quatre heures dans leur section. Ils avaient remarqué cependant, avec une certaine surprise, qu'on les avait engagés à se hâter lorsqu'ils remontaient l'escalier et que leurs cellules, au lieu de rester ouvertes jusqu'à l'heure du bouclage, avaient été fermées au verrou et à la clef. Pendant la promenade, Mgr Darboy s'était plaint d'être dans mi cabanon trop étroit où il n'avait que son grabat pour s'asseoir. L'abbé de Marsy lui avait alors proposé de lui céder sa cellule, le n" 25, qui était plus spacieuse, nmnie d'une chaise, d'une table et même d'un petit porte-manteau. L'archevêque avait accepté. Sur le croisillon de fer qui sépare le judas de la porte, l'abbé de Marsy avait dessiné les instruments de la passion et écrit : Robiir mentis, vin salas; comme au Dépôt de la préfecture de police, Mgr Darboy avait tracé un crucifix sur le mur de la cellule qui lui avait été attribuée.

La journée eût été normale à la Grande-Roquette si, dans la matinée, on n'y eût amené quatre femmes. Conduites par des fédérés, elles furent poussées au greffe et ordre fut dorme de les incarcérer. Elles ve-

liaient do la rue Oljerkaiiipr, (»ù elles élaienl restées afin de veiller sur leur maison de connuerce en l'absence de leurs maris partis pour éviter de servir la Commune. Klles avaient refusé de livrer les chevaux et les voitures que l'on réquisitionnait chez elles ; le cas était pendable ; les quatre prisonnières furent écrouées et enfermées ensemble dans une cellule du quartier des condamnés à mort.

Entre quatre et cincj heures du soir, François était à son poste d'observation habituel, c'est-à-dire chez lemarchandde vin, lorsqu'il aperçut un détachement qui, précédé par Genton, gravissait la rue de la Roquette; il dit à l'ami avec lequel il buvait : « Tiens ! voilà le peloton d'exécution qui vient chez nous. » 11 se leva et arriva à la prison en même temps que les fédérés, parmi lesquels on remarquait quelques hommes à casquette blanche aiipartcnant aux Vengeurs de Flourens et un individu costumé, — déguisé? — en pompier. François, Genton, Vérig, deux officiers, dont l'un portait l'écharpe rouge à crépines d'or, pénétrèrent dans le greffe. François demanda : « Est-ce pour aujourd'hui? » Genton répondit par un signe affirmatif. Celui-ci remit un ordre au directeur, qui le lut et le passa au greffier. Le greffier en prit connaissance et dit : « Le mandat est irrégulier, nous ne pouvons y donner suite. » L'officier à ceinture rouge eut un geste de colère : « Est-ce que tu serais un Versaillais, toi?» Le. greffier répliqua avec calme que l'ordre prescrivait d'exécuter six otages, mais que deux noms seuls étaient indiqués; cela ne suffisait pas : les individus condamnés à mort devaient être -désignés nominativement, afin d'éviter toute erreur et pour assurer la régularité des écritures. C'est sur ce point et non pas sur le nombre des otages à fusiller que la discussion s'engagea. Les fédérés qui se tenaient dans la cour accouraient dans le greffe,

La mort des otages. 265

qu'ils encombraient; le greffier ordonna de fermer les portes et de ne plus laisser entrer personne.

Le greffier, se retranchant derrière les nécessités du service et les devoirs de sa charge, ne démordit pas de son opinion, qu'il finit par faire partager à François. Le directeur sembla pris de scrupule et dit : « Les choses doivent se passer régulièrement pour mettre ma responsabilité à couvert. » Genton céda, il demanda le livre d'écrou ; les noms des otages n'y avaient point été portés ; on cherchait la liste expédiée par le greffe de Mazas, on ne la retrouvait pas. L'homme à l'écharpe rouge s'impatientait fort et disait : « Eh bien! c'est donc ici comme du temps du vieux Badingue et l'on se moque des patriotes; j'en ai tué qui n'en avaient pas tant fait ! >» Enfin la liste fut découverte sous des registres qui la cachaient. Genton se mit à l'œuvre et écrivit dans l'ordre suivant : Darboy, Bonjean, Jecker, AUard, Clerc, Ducoudray. 11 s'arrêta, sembla réfléchir, puis brusquement effaça le nom de Jecker et le remplaça par celui de l'abbé Deguerry. Montrant la liste à François, il lui dit : « Ça te convient-il comme ça? » François répondit : o Ça m'est égal, si c'est approuvé. » Genton eut un mouvement d'impatience : « Que le diable t'eni])orte ! Je vais au Comité de salut public et je reviens. /) Il s'éloigna, seul, rapidement vers la place du Prince-Eugène.

Les fédérés se répandirent dans la cour et rhomme à l'écharpe rouge resta dans le greffe, où il malmena François, qui n'était pas a à la hauteur des circonstances » et qui n'avait pas un esprit « vraiment révolutionnaire ». L'ivrogne s'excusait de son mieux et paraissait peu à l'aise en présence de cet officier rébarbatif. Celui-ci était un assez beau garçon, brun, prenant des poses, et malgré sou grade, qui paraissait élevé, portant un fusil sur l'épaule. On a beaucoup discuté pour

savoir (|U('l clail cet individu, ({ue les employés de la prison considéraient, à cause de son écharpe, comme un membre de la Commune; on l'a pris pour Eudes, pour Ferré, pour Rauvier, surtout pour Rauvier. Un s'est trompé; nous pouvons le nommer : c'était Mégy, que la révolution du A septembre avait été cliercher au bagne de Toulon, où il subissait une peine de quinze ans de travaux forcés, méritée par un assassinat, pour en faire un porte-drapeau dans un bataillon de garde nationale. Il souffleta son capitaine, fut, pour ce fait, condamné à deux ans de prison et délivré le 18 mars. La Commune ne pouvait négliger cet homme qui tuait les inspecteurs de police à coups de revolver; elle en lit une sorte d'émissaire diplomatique et l'envoya prêcher la République universelle à Marseille en compagnie de Landeck et de Gaston Crémieux. Le général Espivent interrompit cette farandole révolutionnaire, et Mégy, qui excelle à se sauver quand l'occasion s'en présente, put revenir à Paris. 11 fut nommé commandant du fort d'Issy, qu'il abandonna aussitôt que l'occasion lui parut propice. Le 22 mai, il était sur la rive gauche de la Seine; c'est à lui et c'est à Eudes que l'on doit l'incendie de la Cour des comptes, du palais de la Légion d'honneur, de la rue de Lille, de la rue du Rac et de la Caisse des dépôts et consignations. Tel était le général, — on l'appelait ainsi, — qui venait en amateur donner un coup de main pour assassiner quelques vieillards. L'autre officier, remarquable par les pommettes roses et les yeux brillants ordinaires aux phthisi.ques, s'appelait Renjamin Sicard; capitaine au 101* bataillon, il était détaché, en qualité de capitaine d'ordonnance, à la Préfecture de police; c'est ce qui justifiait les aiguillettes d'or dont il avait orné son uniforme. Il avait été envoyé par le délégué à la sûreté générale, par Ferré, pour surveiller l'exécution des otages et pour en rendre compte.

Los fédérés du peloUm amené par Geiiton s'étaient mêlés à ceux de Vérig. Un surveillant nonmié Ilenrion s'approcha d'eux et, parlant à un groupe de Vengeurs de Flourens, il leur dit : « Prenez garde, ce sont des assassinats que vous allez commettre, vous les payerez plus tard. » L'un d'eux répondit: « Que voulez-vous? (le n'est pas anmsant; mais nous avons fusillé ce matin à la Préfecture de police, maintenant il faut fusiller ici; c'est l'ordre. » Ilenrion reprit : « C'est un crime. — Je ne sais pas, répliqua le vengeur; on nous a dit que c'étaient des représailles, parce que les Versaillais nous tuent nos hommes. » Henrion s'éloigna et rentra dans le vestibule, à côté du greffe, car il était de service. Genton revint au bout de trois quarts d'heure, il n'avait pas l'air content; il est probable que Ferré l'avait réprimandé pour n'avoir pas procédé malgré la demiopposition de François. Celui-ci prit l'ordre d'exécution nominatif cette fois et approuvé ; il dit : « C'est en règle, » et «sonna au brigadier)). Ramain arriva; François lui remit la liste, en lui disant : « Voilà des détenus qu'il faut faire descendre par le quartier de l'infirmerie. ))

Ramain appela Henrion, celui-ci se présenta. Ramain lui dit : « Allez ouvrir la grille de la quatrième section. » Henrion répondit : « Je vais chercher mes clefs! » Ses clefs, il les tenait à la main ; il s'élança dehors, jeta les clefs derrière un tas d'ordures et prit sa course comme un homme affolé. L'idée du massacre que l'on préparait lui faisait horreur. D'une seule haleine , il courut jusqu'à la barrière de Vincennes, put passer grâce à un mensonge ajjpuyé d'une pièce de vingt francs, se jeta à travers champs et arriva à Pantin couvert de sueur et de larmes. Des soldats bavarois le recueillirent; il ne cessait de sangloter en répétant : « Ils vont les tuer ! ils vont les tuer * ! )>

*■ Voir Pièces justificatives, n" 9.

266 LA f.IlAMtl'-HOOrETTE.

PtMiH.Hil qiK' ct't honnête homme fuyait h\ maison ou s'amassaient les crinies, Ramain, furieux, appelait Ilenrion, (pii ne répondait guère. Genton demandait si l'on se nio(|uait de lui ; François perdait contenance, et Mégy, glissant une cartouche dans son fusil, disait: « Nous allons voir ! » Ramain dit alors à François : ({ Faites monter le peloton au premier étage, je cours chercher mes clefs au guichet central, je passerai par l'escalier de secours et j'ouvrirai })ar le couloir. » Lourdement les quarante honnnes, ayant en tête François, Genton, Mégy, Benjamin Sicard et Yérig, gravirent l'escalier. Ramain enjamba la cour intérieure, pénétra dans le guichet central, enleva les clefs accrochées à un clou, et donnant la liste des otages au surveillant Beaucé, il lui dit: « Va faire l'appel; » puis lestement il monta les degrés de l'escalier, franchit la galerie de la quatrième section et ouvrit la grille. Le peloton se divisa en deux groupes à peu près égaux, de vingt hommes chacun ; l'un resta massé devant la grille ouverte ; l'autre traversa le couloir, longeant les cellules où les otages étaient enfermés, descendit l'escalier de secours et fit halte dans le jardin de rinfirmeric. « Nous entendions les battements de notre cœur, » a dit un des otages survivants. Le bruit des pas cadencés, le froissement des armes ne leur laissaient point de doute; ils comprirent que l'heure était venue. Qui allait mourir ? Tous se préparèrent.

Ramain attendait le surveillant Beaucé, auquel il avait remis la liste; ne le voyant pas venir, il descendit le petit escalier pour aller le chercher au guichet central. Beaucé s'était disposé à obéir, croyant accomplir une formalité sans importance ; mais au moment où il allait se rendre à la quatrième section pour y appeler les six détenus désignés, il se croisa avec le détachement du peloton d'exécution, qui attendait dans le quar-

lier de l'infirmerie; il comprit; il s'affaissa sur luimême, collé contre la muraille, sur la première marche de l'escalier, et se sentit incapable de faire un pas de plus. Ramain accourut: « Allons, Beaucé, arrivez donc! )> Beaucé, tremblant, répondit : c Je ne peux pas, non, je ne pourrai jamais ! » Ramain s'élança vers lui, lui arracha des mains la liste et la clef qui ouvrait les cellules, et lui dit avec mépris : « Imbécile, tu n'entends rien aux révolutions. » Beaucé se sauva et courut s'enfermer dans le guichet central.

Ramain remonta; tous les otages avaient mis l'œil au petit judas de leur porte et tâchaient de voir ce qui se passait dans la galerie. Ramain appela : « Darboy ! )) et se dirigea vers la cellule n" l. A l'autre extrémité du couloir, il entendit une voix très calme qui répondait : « Présent ! » On alla ouvrir le cabanon n" 25, et l'archevêque sortit: on le conduisit au milieu de la section, à un endroit plus large qui forme une sorte de palier. On appela : « Bonjean ! » Le président répondit : « Me voilà, je prends mon paletot. » Ramain le saisit par le bras et le fit sortir en lui disant : « Ça n'est pas la peine, vous êtes bien comme cela ! » On appela Deguerry. » ^'ulle voix ne se fit entendre; on répéta le nom, et, après quelques instants, le curé de la Madeleine vint se placer à côté de M. Bonjean. Les pères Clerc, Allard, Ducoudray répondirent immédiatement et furent réunis à leurs compagnons. Ramain dit : k Le compte y est ! » François compta les victimes et approuva d'un geste de la tête.

Le peloton qui était resté devant la grille d'entrée s'ébranla et s'avança vers les otages, à la tète desquels le brigadier Ramain s'était placé pour indiquer la route à suivre. Deux surveillants, appuyés contre le mur, baissaient la tête et détournaient les yeux. En passant près d'eux, le président Bonjean dit à très haute voix :

« 0 ma reiimic bien-aimée ! ô mes enfants chéris ! » Elait-(;e donc un de ces mouvements de fuil)lesse naturels aux cœurs les plus fermes? Non, cet lionnnc incomparable fut héroïque jusqu'au bout; mais il espérait que ses paroles seraient répétées, parviendraient à ceux qu'il aimait et leur prouveraient que sa dernière pensée avait été pour eux.

Sous la conduite de Raniain, le cortège descendit l'escalier de secours, et, parvenu dans la galerie qui côtoie les cellules des condanmés à mort, rejoignit le premier détachement des fédérés. Là on s'arrêta pendant quelques instants. Mégy, montrant le petit jardin, disait : « Nous serons très bien ici. » Vérig insistait afin que l'on allât plus loin, et, comme pour trouver un auxiliaire à son opinion, cherchait François des yeux; François n'avait pas suivi les otages, il était retourné au greffe. On agita devant ces malheureux la question de savoir si on les fusillerait là ou ailleurs. Ils avaient profité de cette discussion pour s'agenouiller les uns près des autres et pour faire une prière en commun. Cela fit rire quelques fédérés, qui les insultèrent. Un sous-officier intervint : « Laissez ces gens tranquilles, nous ne savons pas ce qui nous arrivera demain. »

Pendant ce temps, Yérig, Genton et Mégy étaient enfin tombés d'accord : là on serait trop en vue. Raniain ouvrit la petite porte donnant sur le premier chemin de ronde; l'archevêque passa le premier, descendit rapidement les cinq marches et se retourna. Lorsque ses compagnons de martyre furent tous sur les degrés, il leva la main droite, les trois premiers doigts étendus, et il prononça la formule de l'absolution : Ego vosahsolvo ah omnibus censuris et peccatis ! Vma, s'approchant de M. Bonjean, qui marchait avec peine, pour les causes que nous avons dites, il lui offrit son bras. Toujours

LA MOUT DES OTAGES. 2fi9

précédé par Ramain, entouré, derrière et sur les flancs, par les fédérés, le cortège prit à droite, puis encore à droite, et s'engagea dans le long premier chemin de ronde qui aboutit près de la première cour de la prison. En tête, un peu en avant des autres, marchait l'abbé Âllard, agitant les mains au-dessus de son front. Un témoin, parlant de lui, a dit : « Il allait vite, gesticulait et fredonnait quelque chose. « Ce quelque chose était la prière des agonisants qu'il murmurait à demivoix. Tous les autres restaient silencieux.

On arriva à cette grille que l'on appelle la grille des morts et qui clôt le premier chemin de ronde; 'elle était fermée. Ramain, qui était fort troublé, malgré qu'il en eût, cherchait vainement la clef au milieu du trousseau qu'il portait. A ce moment, Mgr Darboy, moins peut-être pour disputer sa vie à ses bourreaux que pour leur épargner un crime, essaya de discuter avec eux. « J'ai toujours aimé le peuple, j'ai toujours aimé la liberté, » disait-il. Un fédéré lui répondit : « Ta liberté n'est pas la nôtre, tu nous embêtes ! » L'archevêque se tut et attendit que Ramain eût ouvert la grille. L'al)bé Allard se retourna, regarda vers la fenêtre de la quatrième section et put apercevoir quelques détenus qui les contemplaient en pleurant. On tourna à gauche, puis tout de suite encore à gauche, et l'on entra dans le second chemin de ronde, dont la haute muraille noire semblait en deuil. Au fond s'élevait le mur qui sépare la prison des terrains adjacents à la rue de la Folie-Regnault.

C'était l'endroit que François et Vérig étaient venus reconnaître ensemble dans la journée du 22. Il était bien choisi et fermé à tous les regards ; c'était une sorte de basse-fosse en plein air, propre aux guetsapens. Ramain s'en était allé. Les victimes et les meurtriers restaient seuls en présence, sans témoin qui plus

>27(l I.A (iliAXDI'-HnQUETTE.

fard pût i)ailer à la justice. D'après laplactîoù lt>s corps ont été retrouvés, on sait que les otages furent disposés dans Tordre hiérarcliiquc qui avait pi'ésidé à leur classement en cellules. On les rangea contre le mur faisant face au peloton d'exécution, Mgr Darboy le premier, puis le président Bonjean, l'abbé Deguerry, le père Ducoudray, le père Clerc, tous deux de la Conqjagnie de Jésus, et enfin l'abbé Allard, l'aumônier des ambulances, qui, pendant le siège et lors despi-emiers combats de la Commune, avait sauvé tant de blessés. Le |teIoton s'était arrêté à trente pas de ces six hommes debout et résignés. Ce l'ut Cenfon qui commanda le feu. On entendit deux feux de peloton successifs et quelques coups de fusil isolés. Il était alors huit heures moins un quart du soir '■.

Dans ce multiple assassinat, Genlon. président de la cour martiale, représentait la justice de la Commune ; Denjamin Sicard représentait la sûreté générale, c'està-dire la police telle que Théophile Ferré la pratiquait; Vérig l'eprésentait l'armée de la guerre civile; Mégy, acteur volontaire, représentait la haine sociale dans le but qu'elle poursuit.

On a dit que chacun des hommes qui avaient fait partie du peloton d'exécution reçut une gratiTication de cinquante francs; le fait est possible et nous ne l'infirmons pas, quoique nous n'en ayons trouvé aucune preuve. Il est dans la tradition terroriste : aux massacres des prisons en septembre 1792, « les travailleurs»,

* On a lieu de croire que c'est un fédéré du 24i^ bataillon, surnommé les Turcos de Bergeret et commandé par Victor Rénot, qui aurait tiré le premier sur farchevêque. Au moment où Mgr Darboy levait la main pour bénir ses assassins, ce fédéré, tailleur de son état et nommé .Tosepli Lolive, aurait lâché son coup de fusil, en disant : « Tiens, voilà notre bénédiction. » (Procès Lolive; débats contradictoires, fi" conseil di^ g-nerro: 2h mai 1S7'2.)

comme on les appela, touchèrent chacun un écu de six livres pour dédommagement de la perte de leur journée. Parlant de ces massacres, Robert Lindet a dit : « C'est l'application impartiale des principes du droit naturel. » Peut-être eût-il répété cette parole s'il eût compté les gens de bien étendus sans vie dans le chemin de ronde de la Grande-Roquette.

Lorsque le peloton sortit sur la place qui s'étend devant le dépôt des condanmés, la foule félicita les fédérés : « A la bonne heure, citoyens, c'est là de la bonne besogne ! » Yérig montrait son pistolet d'arçon et disait : « C'est avec cela que j'ai achevé le fameux archevêque, je lui ai cassé la gueule. » Il se vantait; le procès-verbal d'autopsie démontre que Mgr Darboy ne reçut pas « le coup de grâce » . Il n'en fut pas de même de M. Bonjean : dix-neuf balles l'atteignirent sans le tuer, sans môme lui faire de blessures immédiatement mortelles; un coup d& pistolet tiré en avant de l'oreille gauche mit fm à son martyre. Si A'érig, encore tout chaud du meurtre, se félicitait d'y avoir pris part, on pourrait croire que plus tard, loin de l'enivrement de la lutte, il eût regretté d'avoir assassiné des innocents ; on se tromperait. Certains hommes, pétris d'une argile impure, s'enorgueillissent d'un crime, comme d'autres s'empressent vers une bonne action. Deux ans et demi après la soirée du 24 mai 1871, Mégy a parlé, et il est utile de recueillir ses paroles. Un journal américain, mal informé, avait annoncé qu'il s'était fait justice lui-même. Voici dans quels termes Mégy rectifia l'erreur :

« New-York, 8 décembre 1875; à monsieur le rédacteur du Siinday Mercury. Monsieur, j'ignore où vous puisez les renseignements que vous publiez dans votre journal; quant à celui qui me concerne, c'est une mystification que je trouve mauvaise; aussi je vous prie

272 LA GRANDE-ROOIJETTE.

d'insérer ces lignes pour rétablir Kt vérité sur mon l)iétei.i(lu suicide. Quoique deux fois condamné à mort en France et au suicide par vous, je suis encore vivant. Je ne suis pas plus mort que le jour où j'ai tué l'agent de police de l'Empire qui voulait m'arrêter parce que j'étais réj>ul)licain; pas jtlus que lorsque j'étais- pour cette cause au bagne de Toulon ; pas ])lus que le jour où j'arrêtais à Marseille le préfet Crosnicr ; pas plus que lorsque je commandais le fort d'Issy sous la Comnnme, ou que je liquidais avec mon chassepot Vaffaire en litige à la Roquette. Enfin je ne suis pas plus mort (|ue le jour où je suis arrivé ici, et n'ai pas envie de mourir, au contraire; c'est que j'espère vivre jusqu'au jour où je pourrai encore faire justice des assassins du peuple. — Edmond Mégy, mécanicien, ex-gouverneur du fort d'Issy sous la Commune. »

« L'affaire en litige » n'était qu'en partie « liquidée », et les otages de la quatrième section qui avaient entendu l'appel des victimes, qui avaient ressenti au cœur le retentissement du feu de peloton, s'attendaient, toutes les fois que l'on ouvrait la grille ou que l'on passait dans le couloir, à être menés à la mort. François lui-même était persuadé que tous les détenus de cette section étaient destinés à être fusillés ; parlant de l'un d'eux, il dit : « Celui-là sera de la seconde fournée, ce sera pour demain. » Il avait un ami parmi les otages renfermés à la quatrième section, un nommé Creff, venu de Mazas et incarcéré comme ancien agent secret. François voulait le sauver; aussi dans la soirée il le fitcbanger de section, précaution inutile qui n'empêcha pas la mort de ce malheureux, réservé au massacre de la rue Haxo.

Les otages ne se faisaient donc aucune illusion et ils eurent un tressaillement pénible lorsque au milieu de la nuit ils entendirent plusieurs hommes entrer dans

leur section, ouvrir des cellules et parler à voix basse. Heureusement il n'était plus question d'assassinat ; il ne s'agissait que de vol. Vérig, qui ne laissait jamais passer une bonne occasion, un greffier de la Petite-Roquette, un deuxième greffier du dépôt des condamnés et le brigadier Ramain, éclairés par un surveillant, venaient s'assurer si l'héritage des victimes méritait d'être recueilli. Dans la cellule de l'abbé AUard et dans celle du père Ducoudray, on ne fut poiiu content ; on ne trouvait que « des soutanes de jésuites » , et cela ne paraissait pas suffisant. Dans la cellule de Mgr Darboy, on fut plus satisfait; l'anneau pastoral les avait mis en gaité ; on en discutait la matière et la valeur ; ils faillirent même se prendre aux cheveux, car ils ne parvenaient pas à s'entendre sur la nature de l'améthyste : les ignorants prétendaient que c'était un diamant, les savants soutenaient que c'était une émeraude. On fit un paquet de ces pauvres défroques et on les porta dans l'appartement du directeur, que tant d'émotions, accompagnées de trop de verres de vin, avaient un peu fatigué et qui s'était mis au lit de bonne heure.

Pendant que l'on dévalisait les cellules, les cadavres, étendus au pied du mur de ronde, se raidissaient dans la mare de sang dont ils étaient baignés. Vérig, le brigadier Ramain, un greffier des Jeunes-Détenus nommé Rohé et quatre ou cinq autres nécrophores munis de lanternes, vinrent à deux heures du matin s'accroupir auprès des corps mutilés. On y allait sans ménagement, et l'on déchirait tout vêtement dont les l)outonnières ne cédaient pas au premier effort. Un d'eux se passa la croix pastorale autour du cou, ce cjiii fit rire les camarades; un autre, voulant arracher les boucles d'argent qui ornaient les souliers de l'archevêque, se blessa la main contre un ardillon ; il se releva, frappa 1- 18

lo cadavre d"iin coup de pied au ventre et dit : « Canaille, va! il a beau être crevé, il me fait encore du mal. »

Cela dura quelque temps; Ramain disait : « Dépêchons-nous, le jour va venir. » Alors on jeta dans une petite voiture à bras le corps de Mgr Darboy, du président Bonjean, de l'abbé Deguerry; un fédéré s'attela dans les brancards, d'autres poussèrent derrière et aux^ roues; on arriva ainsi au cimetière du Pére-Lachaise, où les corps furent versés dans une des tranchées toujours ouvertes aux fosses banales. On fit un second voyage pour emporter les restes de l'abbé AUard, du père Clerc et du père Ducoudray. Aucun des objets volés dans les cellules et dans les vêtements des victimes ne fut retrouvé. Un paquet de bardes qui ne pouvait servir à rien parut compromettant. La maîtresse de François donna deux francs pour acheter de l'huile de pétrole et brûler ces inutiles dépouilles. Le directeur avait donné l'ordre de « nettoyer » l'endroit où les otages étaient tombés et d'enlever toute trace de sang. Une pluie printanière se chargea de ce soin ; l'eau du ciel lava la place.

m. — JEAN-BAPTISTE JECKER.

Le cabanon n- 28. — Genton fait appeler Jecker. — Complice de Moiny.— Cinq assassins sufûsent. — Pourquoi. — Supposition et probabilité. — La rue de la Chine. — « Ne me faites pas souffrir. » — Le déjeuner. — La muraille. — Les brutalités de François. — Trois surveillants, Pinet, Bourguignoi:, Gôttmaini, veulent tenter un coup de main pour sauver les otages. — Projet de révolte. — Le maréchal des logis Geanty. — Bombes Orsini. — Pinet et Geanty. — Geanty refuse les offres de Pinet.

Dans la matinée du 25 mai, vers sept heures, on avait entemlu ouvrir le cabanon n" 28, de la 4« section; mais comme ensuite rieji n'était pas venu troubler le

,lEA>-bAI'TISTE JECIŒK. -270

repos des détenus, on ne s'en était plus inquiété. La cellule qui avait été ouverte était celle de Jecker. On se rappelle que, la veille, Genton, dressant la liste des otages, avait inscrit le nom du l)anquier, puis l'avait biffé, et remplacé par celui de l'abhé Deguerry. (^eci était un fait réfléchi dont il serait facile d'expliquer le mobile. Pour les politiques de cabaret auxquels appartenaient les gens delà Commune, la guerre du Mexique avait rapporté une prodigieuse quantité de millions à ceux qui l'avaient fomentée et enlrej)rise. Or .lecker en avait été pour ainsi dire le principal promoteur; donc il avait tant de millions qu'il ne savait qu'en faire, il avait déjà été tâté par François, qui, d'un air dégagé, lui avait dit : « Rah ! vous ne sei'iez pas end)arrassé de donner qucl([ues centaines de mille francs pour être libre. » Jecker avait réj)ondu : « Pour cela il faudrait les avoir '. «

Genton pensa-t-il à une rançon de itrisomiier comme au temps de la chevalerie? Youlait-il simplement tuer Jecker? Nous ne saurions rien dire de positif à cet égard, nous ne pouvons que constater le meurtre. Tout ce que nous aflii-nions avec certitude, c'est que c'est à Genton lui-même que le malheureux Jecker fut livré ; un des registres de la Grande-Roquette en fait foi, car il porte de la main même de François l'annotation suivante : « Jecker, Jean-Baptiste, prévenu; })ar ordre de la Commune remis au président de la cour martiale. » Or le président de la cour martiale était Genton. Il ne mit pas beaucoup de personnes dans sa confidence, il vint avec deux amis et prit Vérig. en passant, au poste d'entrée. Ouatre exécuteurs, c'était peu ])our un personnage aucpicl on acciM'dait laiil (riiiiporhince. mais c:'était assez si l'on ne voulait pas éveiller Irop de con-

* .lecki'i' ni' nieiilait pas en disant cela. Voii' Pièces jusli/i<f/lircx, n" 10.

270 LA (JI!A.\DE-RO(iUETTi:.

voitisos. L'ordro de remettre .lecker à (ieiildii êl;iil signé de Ferré.

Jecker, extrait de sa cellule par un surveillant, sur rinjoiiction du directeur François, fut amené au greffe; il avait son chapeau à la main et sur les épaules un long paletot de couleur grisâtre. Il demanda ce; fpi'on lui voulait; Genton répondit : « Mais nous voulons vous fusiller. » Jecker pâlit et (hîuianda : « Pourquoi? — Pai'ce que vous av(!z été le (-omplice de Morny, » répliqua (lenlon. Jecker comprit (pi'il n'y avait pas à discuter, il mit son ch'apeau sur la tête et dit : « Je suis prêt. )) De lui-même il se plaça au milieu des quatre hommes armés; François se joignit au groupe et l'on partit.

Il est au moins étrange qu'on ne l'ait pas fusillé dans le chemin de ronde comme les otages de la veille, ou dans une rue voisine de la Roquette conune le comte de Beaufort. Ouel motif a engagé les meurtriers à faire une longue course à travers plusieurs barricades où des hommes de bonne volonté s'offraient que l'on n'acceptait pas, à garder jalousement leur prisonnier entre eux et à ne vouloir partager avec nul autre l'honneur de le frapper? Aucun document ne nous j)ermet de répondre: mais peut-être doimerons-nons une idée des jii'opositions qu'il dut entendre en citant un passage de ïHistotre de la Commune de M. Lissagaray (p. -415). " Il (Jecker) parut se résigner très vite et causa même chemin faisant : « Vous vous trompez, dit-il, si vous (( croyez que j'ai fait une bonne affaire. Ces geus-là m'ont « volé. )) Peut-être doit-on inférer de là que ses assassins, eux aussi, se trompaient en croyant faire une bonne affaire et en menant si loin, dans des terrains vagues, perdus au delà du Père-Lachaise, sur les hauteurs de Belleville, un homme hors d'état de })ayer une rançon exagérée.

JEAN-r.APTISTE JECKER. 277

Nous avons refait à pied, sans avoir d'obstacles à franchir, la ronte que Genton et sa bande infligèrent à ce malheureux'; il nous a fallu, en partant de la Roquette, plus d'une demi-heure pour arriver rue de la Chine, à l'endroit même où il est tombé. C'était alors une sorte de désert auquel la construction de la nouvelle mairie du XX"' arrondissement et de l'hôpital de Ménilmontant donne aujourd'hui un peu d'animation. La place était l)ien choisie. Il pleuvait; les rues non pavées faisaient le chemin difficile, on glissait sur la terre humide. Un vaste clos appartenant à un sieur Marlinel, circonscrit par les rues du Ratrait, des Rasses- Gâtines, des Hautes-Gâtines et de la Chine, servait de lieu de campement à une compagnie de fédérés du génie auxiliaire. Genton appela quelques hommes et leur donna pour consigne d'interdire la circulation dans la rue de la Chine. On appliqua Jecker la face contre la muraille, après avoir eu soin de lui faire retirer son paletot; il tourna la tête et dit : (( Ne me faites pas souffrir! » Les assassins tirèrent; il roula sur lui-même; comme il remuait encore, on lui donna le coup de grâce et « la justice du peuple fut satisfaite » .

François fouilla le cadavre, prit le portefeuille et le porte-monnaie; Vérig endossa le paletot. On traîna le corps à une dizaine de mètres, dans un trou préparé pour une bâtisse, on lui enveloppa le visage avec un

* Extrait du dépôt des condamnés, Jecker suivit la rue de la Roquette, le boulevard de Ménilmontant, la rue des Amandiers, la rue des Partants ; il entra dans la rue de la Chine, franchit la rue transversale des Hautes-Gâtines (actuellement rue Orfiki) et l'ut placé debout devant le mur de droite, à 17". 40 de l'angle de la rue des Basses-Gàtines. Une croix tracée au couteau sur la muraille indique l'endroit précis où il a été fusillé. Une porte s'ouvrait alors sur le terrain où campaient les fédérés du génie auxiliaire. Cette porte a été murée depuis, mais la place qu'elle occupait est encoi'e reconnaissable (1877).

278 I.A liliANKE-ROQUETTE.

journal financier trouvé dans une des poches et d'un coup de pi)inji on lui enfonça le chapeau sur la tète. Puis François, ([ui était un homme d'ordre, prit un crayon et écrivit : .îccher, banquier mexicain, sur un papier qu'il passa dans une des l)outonnières de la redingote. Vérig, François, Genton, un quatrième assassin, déposèrent leurs fusils contre une petite haie qui existe encore (1877) et laissèrent le cinquième meurti-ier à la garde des armes et du cadavre; pour eux, ils se rendirent chez le sieur Lacroix, marchand de vin, rue du Cfiemin-Neuf à Méniinioutant, n" 4; là ils se firent servir une hoite de sai-dines, du pain, du fromage, deux litres de vin, car cette expédition les avait mis en ajjpétit. Vèrig leur montrait des hombes à main, non amorcées, qu'il avait dans sa poche. Genton, tout en causant, disait : « Demain il y aura d'autres exécutions. \i Au bout d'une heure, ils allèrent reprendre leurs fusils et descendirent vers Paris, par la rue des Rasses-Gàtines. L'inspection de la muraille est instructive : trois balles de fusil chassepot ont manqué Jecker, une balle tirée par un fusil à tabatière l'a traversé de part en part audessus des lombes et a dû causer une mort innnédiate. Cinq jours après le corps fut emporté au cimetière de ('.haronne '.

Jecker était peu coniui dans la prison; mais lorsque l'on apprit qu'il avait été fusillé, que l'assassinat de l'archevêque, du président Bonjean et de quatre prêtres ne paraissait pas avoir calmé la monomanie homicide dont souffrait la Gonuuune, il y eut dans le personnel

* Cinq assassins ont tué Jecker : nous avons nommé Genton. Vérig et François; il nous serait possible de citer les deux autres qui ont aidé à « liquider cette question»: mais, malgré les présomptions les plus sérieuses et un important témoignage, nous devons nous taire, car nulle action judiciaire n'a été intentée aux meurtriers pour ce crime.

.lE AN-BAPTISTE JECKER. 279

des surveillants un sentiment de révolte qui se manifesta par des paroles de menace. Henrion s'était sauvé la veille, Ceaucé n'avait pas reparu depuis le matin; Ramain fut inquiet, il craignit que ses subordonnés ne refusassent de lui obéir ; il prévint François, qui entra en fureur et fit venir la plupart des gardiens. Il fut brutal : (( On a fusillé les prêtres, on a bien fait; on a fusillé le banquier mexicain, c'est qu'il l'avait mérité; on fusillera les gendarmes, qui sont des voleurs, on fusillera les anciens sergents de ville, qui sont des assassins, et si les surveillants ne font pas régulièrement leur service, on les fusillera aussi, pour leur apprendre. »

Les surveillants ne se le firent pas répéter; mais trois d'entre eux, Pinet, Bourguignon, Gôttmann, se demandèrent si l'heure n'était pas venue de tenter un coup de main à l'aide des otages militaires pour sauver ceuxci et fuir cette maison maudite. On s'abandonna d'abord à des idées romanesques : percer un trou dans les murs de ronde, forer les caves et tâcher de trouver une galerie d'égout. Rêveries de roman qui, pour être seulement essayées, exigeaient un temps considérable et dont le dénouement n'eut même pas été incertain. Après de longues discussions dans le guichet central où les trois surveillants s'étaient réunis, ne sachant plus ce que devenait l'armée française qu'ils attendaient vainement depuis trois jours, ignorant si l'état d'angoisse où tout le monde se débattait n'allait pas se prolonger encore, ils s'arrêtèrent à un projet qui, bien mené, avait quelque chance de réussir; il ne s'agissait que d'avoir beaucoup d'audace.

Depuis le 22 mai, le poste des fédérés occupant la porte d'entrée sous le commandement de Vérig comprenait environ trois cents hommes; mais la plupart de ceux-ci s'en allaient le soir coucher à leur domicile

280 LA GRA^nE-ROniIETTE.

i'\ no rc\o]v\\on[ ((iio lo londomain dans la nialinép. I^Midaiil la miil, la prison riail j^i-ardée par soixante honnnes, au |)his par (jnalrc-vin,i;ls. Ce fait n'avait point échappé aux surveillants, qui savaient en outre que les fédérés, presque constamment ivres, n'étaient jamais insensibles à l'offre d'un verre d'eau-de-vie. Ils se cotisèrent et reconnurent que leurs ressources comnunies s'élevaient à plus de cent cinquante francs ; c'était de quoi griser tout un bataillon. On offrirait aux fédérés « une tournée » dans le poste (;t on la renouvellerait tant qu'un homme tiendrait debout; on avait calculé qu'une somme de soixante-dix francs consacrée à un achat d'eau-de-vie et d'absinthe suffirait à mettre les soixante ou quatre-vingts fédérés dans un état complet d'abrutissement.

Lorsqu'on les verrait convenablement affaiblis par l'ivresse, un des surveillants se rendrait à la première section, située au premier étage du bâtiment de l'est. Là étaient enfermés les gendarmes. Il y en avait dans cette seule section une cinquantaine, tous vieux soldats de Crimée, d'Italie, du Mexique, rompus au maniement des armes et aptes à une action hardie. On les faisait sortir, on les conduisait jusqu'au poste des fédérés ; là ils se jetaient sur les râteliers où les fusils étaient déposés, s'en emparaient, assonmiaient les récalcitrants, mettaient des cartouches dans leurs poches et, formés en peloton, guidés par Pinet, qui dans la matinée avait été reconnaître le terrain, ils se lançaient au pas de course vers les quartiers excentriques que nulle barricade n'encombrait encore, enlevaient sans peine le poste de la porte Saint-Mandé, se jetaient dans le bois de Vincennes, et, au besoin, se remettaient entre les mains des troupes allemandes. Tel était le plan imaginé par ces trois braves gens ; il était peut-être d'un succès douteux : on pouvait rencontrer des obstacles imprévus,

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