‹ Les convulsions de Paris (volume 4)Chapitre 46 sur 66 · LA JUSTICE DU PEUPLE · texte numérisé non relu

LA JUSTICE DU PEUPLE

veille sur le transfert des otages; mais auparavant ou voulut sans doute les épuriîr et donner une suite aux exéculio:is do:it SainLvPélagie et la Gi'ande-Roqiiette avai.Mit déjà été ensanglantées. Un ordre vague, ne désignant p.>rsonne noniinativem^'nt, fnt rédigé; cet ordre prescrivait au diroct.ur du dépôt des condamnés, à Isidore François, de remettre à qui de droit les gendarmes détenus à la Grande-Roquette et tous les otages que le peloton d'escorte pourrait emmener.

L'homme qui se présenta muni de ce mandat se nommait Emile Gois; il n'en était point à son coup d'essai révolutionnaire. Déporté à Lambessa en 1852, rentré à Paris en 1865, il avait été condamné par contumace aux travaux forcés à perpétuité lors du procès dj Blois, et s'était jeté, au 18 mars, dans le mouvement insurrectionnel. Ami intime de Mégy, très lié avec « le général » Eudes, il ne pouvait manquer d'occuper quelque haute situation pendant la Commune ; successivement juge d'instruction, président de la cour martiale, colonel d'état-major, gouverneur des prisons, il avait, dit-on, malgré ces multiples occupations, trouvé moyen de faire, au commencement de mai, un voyage en Belgique, non point pour proclamer la république universelle dans le Brabant , comme on pourrait le croire, mais pour déposer en lieu sûr, à l'abri de ses propres amis et des curiosilés de la justice légale, une assez forte somme qui ne parait pas avoir été le fruit de ses économies. Il avait été jadis employé aux écritures dans une maison de commerce ; c'était un grand garçon de quarante-trois ans, blafard , les joues pendantes et le regard conquérant; dans l'intimité on l'appelait Grille d'égout.

L'ordre qu'il remit à François ne fut même pas discuté. Il est probable, du reste, que le directeur savait à quoi s'en tenir et qu'il n'ignorait pas le sort réservé

à ct'rlaiiis otages, car dès la veille il avait fait dresser deux listes comprenant, l'une les prêtres, Taulre les gendarmes, les gardes de Paris et les sergents de ville. Gois désigna, en outre, verbalement quatre détenus dont il exigea l'extraction : Auguste Dereste, ancien officier de paix; Joseph Largilliére, ébéniste; François Greff, ébéniste; Joseph Ruault, tailleur de pierres; ces trois derniers étaient accusés d'avoir été agents secrets sous l'Empire. Greff, nous l'avons dit, était un ami de François, qui de|)uis le matin le cachait dans son appartement. Le malheureux entendit prononcer son nom et vint naïvement se présenter lui-même à Emile Gois, malgré les signes désespérés que lui faisait François, qui eût voulu le sauver. Le brigadier Ramain fut chargé d'aller chercher les prêtres; le sous-bigadier Picon reçut ordre de faire descendre les gendarmes et les sergents de ville. Les premiers étaient enfermés dans le bâtiment de l'ouest, à la quatrième section, d'où Mgr Darboy était {»arti pour la mort; les seconds étaient détemis au bâtiment de l'est, dans la ju-emière section.

Les otages de la quatrième section étaient inquiets,mais préparés. Deux faits caractéristiques feront comprendre la qualité de l'âme de ceux qui s'attendaient à mourir. Parmi les détenus amenés de Mazas dans la soirée du 22 mai se trouvait un jeune homme de vingtsix ans, frêle, délicat, angélique, disaient ses compagnons de captivité, qui était élève du grand séminaire de Saint-iSulpice et s'appelait Paul Seigneret. C'était un être d'une candeur et d'une foi extraordinaires * ; il n'avait pas fallu moins que l'autorité de ses maîtres

'■ Le 18 mai, huit jours avant sa mort, il écrivait : ce Plus notre captivité se prolonge, plus nous sommes émus des témoignages d'amitié sans nombre que nous y avons reçus, en sorte que nous sortirons de là le cœur plein du plus profond amour des hommes. »

Page 1