I>A JUSTICE DÛ PEUPLÉ
occléï^iahLiqucs pour l'empêcher de s'eiifiagei' pendant la guerre et de faire le métier de soldat, auquel sa santé débile le rendait impropre. Sa faiblesse même augmentait son ardeur et lui donnait une sorte de douce exaltation qui rêvait tous les sacrifices pour satisfaire aux besoins de ses croyances. Il y avait en lui du missionnaire et de l'apôtre; il était de ceux qui meurent volontiers et simplement pour confesser leiu^ Dieu ; au delà de cette vie, il avait aperçu des béatitudes auxquelles il aspirait. Entraîné par sa foi militante, il avait dans sa prison recherché la société d'un prêtre des Missions étrangères, qui arrivait des rives du fleuve Jaune pour tomber au milieu des persécutions de la Commune. Paul Seigneret ramenait toujours la conversation sur le même sujet et disait : « Voyons, mon père, parlez-moi un peu de vos jeunes martyrs de Chine. » En souriant le missionnaire lui répondit un jour : « Gourmand! cela vous fait venir l'eau à la Itouche, n'est-ce pas? » Le pauvre enfant n'eut point à aller jusque dans l'Empire du Milieu pour soffrir en holocauste; les mandarins de la Commune lui réservaient .le martyre*.
M. Chevriaux, proviseur du lycée de Vanves, était, à la Grande-Roquette, voisin de cellule de M. Guerrin, prêtre des Missions étrangères, qui avait quitté son costume ccclésiatique et portait des vêtements bourgeois.
. ' Un fait prouvera que les gens de la Cdiniiiuiu' onl lue les otages au hasard, car c'est par erreur que Paul Seigneret avait été transléré de Mazas à la Pioquette. La pièce suivante en fait foi : a Maison d'arrêt cellulaire de Paris, boulevard Mazas. Direction. Paris le 25 mai 1871. Ordre est donné au directeur du dépôt des condamnés de faire transférer à Mazas les nommés Gard, Marie-Joseph-Paul, et Seigneret, Paul-Joseph-Claude, qui ont été par erreur envoyés le 22 mai courant à la maison du dépôt des condamnés. Pour le Directeur empêché, le Greffier : Caxtrel. » — Cet ordre, expédié trop tard, ne put être rais à exécution.
iM. (^lieviiaux, en causant avec lui dans le couloir et dans le chemin de ronde, ne lui avait pas caché qu'il était marié, qu'il avait un enfant, et que, dans de telles conditions, la mort lui paraissait bien dure. Pendant la nuit (pii suivit l'assassinat de rarchevèijue, M. Guerrin appela M. Chevriaux, avec lequel il pouvait connnuniquer, grâce à la disposition des fenêtres; il lui dit : « Nul ici ne nous connaît; comme vous, je suis vêtu en laïque ; on ne vérifie pas l'identité ; si l'on vient nous chercher, laissez-moi répondre à votre place ; ma vie est vouée au martyre et ma mort ne sera pas stérile si elle sauve un père de famille. » M. Chevriaux refusa. M. Guerrin, avec insistance, supplia son compagnon de lui [)ermettre d'accomplir ce sacrifice, qu'il trouvait tout simple. M. Chevriaux fut inllexible, et M. Guerrin le blâma doucement de ce qu'il qualifiait d'obstination. Chacun d'eux, sans doute, lorsque Ramain fit l'appel de ceux qui allaient mourir rue Haxo, écouta avec angoisse s'il n'entendrait pas le nom de son voisin de captivité. Ni l'un ni l'autre de ces hommes de bien ne fut désigné. Leur dévouement resta inutile, mais il n'en est pas inoins admirable, car c'est du fond du cœur et d'une inébranlable résolution que tous deux avaient fait l'abandon de leur existence.
11 était environ quatre heures lorsque le brigadier Ramain entra dans la quatrième section. Son premier mot ne laissa aucun doute aux otages ; on venait chei»cher une fournée : « Attention ! Répondez à l'appel de vos noms ; il m'en faut quinze ! j'en ai déjà un (il faisait allusion à Greff). » Chacun répondit sans faiblesse. Ramain avait quelque peine à déchiffrer un nom et disait : « Bénigny, Béiiigé... » M. de Bengy, de la Société de Jésus, ancien aumônier de l'armée de Crimée, s'approcha, dit : « C'est moi, » et se réunit à MM. Caubert et Olivaint. Paul Seigneret fut appelé, il embrassa un
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de ses compagnons, serra la main d'un de ses camarades de Saint-Sulpice, arrêté en même temps que lui, et se rangea près des autres victimes. Le brigadier les compta deux fois ; un prêtre voulut prendre son chapeau, un autre quitter ses pantoufles ; Ramain répéta le mot déjà dit au président Bonjean : « C'est inutile, vous êtes bien comme cela. » Les onze ecclésiastiques, les trois laïques marchèrent alors derrière Ramain ; on ne les fit point passer par l'escalier de secours que l'archevêque avait descendu ; on les dirigea vers le grand escalier. Ce changement d'itinéraire lut presque un motif d'espoir pour ceux qui les avaient vus partir. On écoutait; on chercha à distinguer au milieu du bruit vague de la fusillade celui d'un feu de peloton indiquant une exécution militaire; on n'entendit rien. Néanmoins les otages qui restaient encore à la quatrième section écrivirent leurs dernières volontés et se tinrent prêts. Ceux que l'on venait d'emmener furent conduits dans la salle du greffe ^
Pendant que le brigadier Ramain les avait appelés et comptés, le sous-brigadier Picon s'était rendu à la première section, que, depuis deux mois, l'on nommait le quartier des gendarmes. C'est là, en effet, que ces malheureux venant du Dépôt avaient été écrouès, le O et le 9 avril, en compagnie d'une quinzaine d'anciens sergents de ville faits prisonniers comme eux à la journée du 18 mars. On ne lit point l'appel; Picon se contenta de dire: « En rang et descendez. » Il y avait là plus de cinquante hommes qui vaguaient dans le couloir.
* Prêtres : Olivuint, Caubert, de Benjfy, de la Société de Jésus: Radigue, Tuflier, Rouchouze, Tardieu, de la congrégation des Sacrés-Cœurs de Picpus; Planchât, aumônier de l'œuvre du Patronage; Sabatier, second vicaire de Notre-Dame de Lorette; Benoist, abbé, Seigneret, séminariste. Laïques : Dereste, officier de paix; lircITet Lnrgillicro. ébéni«te«: Ruault, tailleur de pierres.
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car l;i |ii»rli' de leur cellule l'esiail (Hiveile loule la jouniée. L'un d'eux lionianda: « Pourquoi nous fait-on (lescendi'i!? <tù allons-nous? » Picon, qui avait reçu le mot du directeur François, répondit : « Il n'y a j)lus de pain dans la maison; on va vous conduire à la mairie deHelleville pour vous faire une distribution de vivres et vous mettre en liberté. » Les soldats coururent à leur cellule, se bouclèrent le sac au dos, se coiffèrent du képi et s'alignèrent dans le corridor. Cependant le maréchal des logis Geanty semblait hésiter; il regarda Gôttmann, un des trois surveillants (jui dans la soirée de la veille avaient voulu tenter un coup de force pour le sauver, lui et ses compagnons. Le surveillant fit de la tête un geste énergique qui signifiait: Ne descendez pas! Geanty a dû le comprendre; mais la discipline, l'habitude de toujours obéir fut la j)lus forte; et puis peut-être s'imaginait-il que l'on « n'en voulait n qu'aux prêtres; il se retourna vers ses hommes et leur dit: u Allons, descendons! » Ils partirent, deux par deux, marquant le pas comme s'ils se rendaient à une inspection.
On les réunit dans le grand parloir; à travers les fenêtres, ils purent voir que l'on avait dépavé la cour, dans laquelle se tenait un peloton qui n'était pas com- |)osé de plus de trente-cinq hommes. Emile Gois, accompagné de François, vint regarder les otages; rapidement, il en supputa le nombre : trente-sept gendarmes ou gardes de Paris, quinze sergents de ville. D'un coup d'oeil il indiqua son peloton d'escorte à Fiançois et lui dit : « C'est trop. » On fit sortir tous les sergents de ville, et on les reconduisit à leurs cellules. Au moment où le surveillant Gotlniann venait de refermer la grille de la section, il aperçut un garde de Paris qui, plus avisé que les autres, s'était caché et n'avait point suivi ses camarades; il appela le surveillant Bourguignon;
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tous doux eut rainèrent le soldat, le poussèrent vers la salle des bains de l'infirmerie, en lui recommandant de rester immobile et de ne pas se montrer ; celui-là du moins fut sauvé.
Le i)eIoton d'escorte ouvrit ses rangs pour recevoir d'abord les gendarmes, ensuite les laïques, puis h s prêtres. Emile Gois monta à cheval, et l'on partit. Pour dos hommes résolus, l'escorte eût été dérisoire; mais, nous le répétons, tout ressort était brisé chez ces pauvres soldats, brisé par les mauvais ti'aitemonts dont ils avaient été accablés à Montmartre, brisé par la longue captivité qui avait suivi leur défaite; il ne leur l'cstait plus que l'habitude de la bonne tenue et le courage de bien mourir. Quant aux prêtres, ils appartenaient à une religion dont le Dieu a dit à son premier apôtre : « Remets le glaive au fourreau ; » ils ne songeaient point à lutter et priaient à voix basse.
Les femmes, les vieillards, les très rares hommes que la Commune n'avait point poussés à la bataille, tous les gens du quartier, en un mot, étaient sortis devant les portes, regardaient défder ce cortège et ne cachaient point la commisération qu'ils éprouvaient. Dans le haut de la rue de la Roquette, lorsque l'on allait franchir la place où s'élevait jadis la barrière d'Aulnay, une femme cria : a Sauvez-vous donc ! » Il est certain que toute maison se serait ouverte pour les recevoir. Mais aucun des otages ne parut avoir l'idée de se dérober. Geanty marchait en tête, les épaules bien effacées, comme à la parade. On tourna à gauche et on s'engagea sur le boulevard de Ménilmontant dont on suivit le côté droit en longeant le mur qui borde le Père-Lachaise ; tout le monde était sympathique à ceux qui passaient. A l'espèce de demi-lune que le boulevard forme devant la l'uo Oberkampf, on fit halle. Là se dressait une haute barricade, occupé(> par des fédérés du
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7 i* hal.iilliiii, (|iii' f()iiiiii;iii(l;iil un cci'lMiii Di'Vîii'ciiucs. Emile Goit;, qui ue se sentait pas en lorce pour maliileuir les otages si ceux-ci avaient tenté de résister, demanda à Devarennes de lui donner quelques hommes pour grossir son peloton. Une compagnie entière, sous les ordres d'un nommé Dalivoust, qui en temps normal était couvreur, mais (|ui en temps d'insui'rection faisait le métier de capitaine d'infanterie, se massa autour des gendarmes, et commença à gravir, avec eux, la longue chaussée de Ménilmontant. Cette partie du Irajet fut encore relativement douce ; nulle injure ne fut adressée aux otages. Pendant quelques instants, ils purent se rassurer; avoir la tranquillité hienveillante des personnes qui les regardaient, ils durent croire qu'on ne les avait pas trompés et qu'en effet on les transférait à la mairie de Belleville. Un seul prêtre i'ut malmené, le père Tuffier de Picpus sans doute, qui, vieux et n'avançant que lentement, fut insulté par les fédérés de l'escorte. On a dit que Paul Seigneret avait offert son hras à un ecclésiastique âgé qui paraissait souffrant ; il est probahle qu'il soutenait et qu'il a soutenu jusqu'au bout de cette voie douloureuse la marche hésitante du père Tuffier.
Dès que l'on eut pénétré dans la rue de Puebla, on se trouva au milieu d'une population hostile. Quelques pierres furent jetées au milieu des otages et l'on cria: « A mort les calotins! » Tout le ramassis des vagabonds en armes, toute l'écume de la bataille, tous les enfants perdus, les lascars, les vengeurs, les déserteurs s'étaient réfugiés sur les hauteurs de Belleville et de Ménilmontant. Sur la place qui s'étend devant le marché, une masse énorme de curieux regardaient le panorama de Paris embrasé. Le retentissement du canon bruissait comme une tempête et montait dans les airs sur un nuage de fumée. Le spectacle avait sa grandeur, l'es-