LA JUSTICE DU PEUPLE
corte s'arrêta à le conlempler. A ce moment, on fut rejoint par des fédérés qui arrivaient des Buttes-Chauniont, où ils avaient été battus. Ils crièrent : « Livreznous les prisonniers, nous allons les fusiller. » Le mot de prisonniers fut accepté immédiatement par la foule qui suivait les otages et l'on raconta que c'étaient des gendarmes, des gardes de Paris et des prêtres que l'on avait pris sur la barricade de la rue Sedaine au moment où ils tiraient sur « le peuple « .
La mairie, — aujourd'bui détruite, — du XX" arrondissement, faisait vis-à-vis à l'église Saint-Jean-Baptiste, prenait façade sur la rue de Paris et avait une large entrée dans la rue des Rigoles, rue étroite et resserrée qui fait suite à la rue de Puebla. A côté d'un lavoir qui existe encore (1877), un groupe d'officiers fédérés réunis autour de la Commune, réfugiée à l'ancienne lle-d' Amour, se tenait devant la porte latérale de la mairie. Gabriel Banvier était là, chamarré de son écharpe rouge et regardait venir le cortège. S'adressant à Emile Gois, il lui dit: «Fais entrer tous ces gens-là ici. » Au moment où les otages passèrent devant lui, il leur cria : « Vous avez un quart d'heure pour faire votre testament, si cela vous convient ! » Le bruit se répandit, avec une extraordinaire rapidité, que l'on venait d'amener des prisonniers faits sur les barricades et qu'on les allait fusiller. Ce fut une grandejoie dans tout le quartier; les cabarets vomirent leurs buveurs, les postes lâchèrent leurs soldats, et bientôt il y eut devant la mairie une masse d'individus armés : au moins quinze cents, ont dit quelques témoins; plus de deux mille, ont dit les autres. Au bout de vingt minutes envii'on, les otages sortirent: le maréchal des logis Geanty le premier; puis vingt-sept gardes de Paris, dix gendarmes, les quatre « civils », les prêtres et le pauvre petit Seigneret, bien jiàle, mais soutenant toujoui's b' père Tufller.
-10' LA GHAMJH-UOnliETTE.
Gabriel lluiiviiir les regarda déliler, el, ^'adressaiiL à Emile Gois, il lui cria : « Va me fusiller tout cela aux remparts! » La population était en fêle; elle avait organisé le cortège à sa guise et en avait l'ait une sorte de marche triomphale. Une vivandière vêtue de rouge, le sabre à la main, juchée à califourchon sur un cheval, s'avançait la ])remière; après elle une batterie de tambours, soutenue par une lanfare de riairons, sonnait la charge et versait l'ivresse du bruit iliylhmé dans ces têtes affolées déjà par l'ivresse de l'alcool et du sang; derrière les musiciens, un jeune homme de vingt ans à peine, merveilleusement agile et adroit, dansait en jonglant avec sou fusil. La foule pressait les otages; des femmes leur « allongeaient » des coups de grii'fe à travers les fédérés qui les gardaient. On criait : « Ici, ici, il faut les tuer ici! « Emile Gois apaisait le peuple d'un geste de la main et disait : <( Non: vous avez entendu le citoyen Ranvier, il a ordonné d'aller aux remparts. ))
Dans cette rue de Paris S insupportablement longue, le martyre que ces malheureux eurent à supporter n'est pas concevable. Pas un de ceux dont ils étaient entourés qui ne voulût frapper son coup, japper son injure, lancer sa pieire. Ils ruisselaient de sueur; les soldats avaient une admira]»Ie contenance et, sous les projectiles qui les accablaient, marchaient comme au feu dans les bons jours de victoire du ^temps de leur jeunesse; derrière eux, à haute voix, les prêtres les exhortaient à bien mourir; il n"en était pas besoin. Mais, à distance historique des événements, il u'en reste pas moins incompréhensible que pas un de ces hommes, qui tous étaient braves, jiait tenté un effort désespéré. Un mot nous a été dit qui explique peut-être ce phénomène :
' C esl acludlcinciil la nu' de IJcllevillr.
LA JUSTICE DU PEUPLE. r,||
ils avaient peur d'être massacrés et espéraient encoi'e qu'ils ne seraient que fusillés. Cette épouvante de la douleur prolongée semble avoir hanté l'esprit de ceux qui ont été assassinés par la Conniiune. La dernière parole de Jecker fut : « Xe me faites pas souffrir! »
Autour d'eux on chantait, on dansait, on criait ; la foule était parvenue à cet état de paroxysme qui enlève la conscience de soi-même et des actes que l'on va commettre. Il n'y avait plus là en présence que des jouets humains que l'on allait torturer pour « s'amuser » et des furieux devenus incapables de distinguer le bien du mal. Cette sorte de folie, c'est la maladie des foules qui sont des agglomérations nerveuses où la sensation subite, la brusque impression tiennent lieu de sentiment et de raisonnement. A la croix formée par l'intersection de la rue de Paris et de la rue Haxo, la tête du cortège s'arrêta, la queue continua à marcher, et il y eut une confusion qui permit à des enfants de se rapprocher des otages et de les frapper. On fit halte et tout le monde se mit à parler à la fois. H s'agissait de savoir où l'on conduii'ait les victimes pour les mettre à mort. Les uns voulaient, tournant à gauche, prendre le bas de la rue Haxo et aller les tuer à la porte du Pré-Saint-Gervais; les autres, demandant à continuer la rue de Paris, proposaient la place des Trois-Communes devant la porte de Romainville. On se disputait, lorsqu'une voix cria : « Allons au secteur! » Ce nouvel avis fut adopté et la tourbe, obliquant à droite, entraîna les malheureux avec elle.
Pendant le siège, l'état-major du deuxième secteur avait été installé dans quelques petites maisons construites près d'un terrain mi-jardin, mi-potager, et qui formaient ce que l'on appelait /« cité de Vincennes. Cette cité existe encore et porte aujourd'hui le n" 83 de la rue Haxo. Les officiers avaient conservé l'habitude de
312 I.A (iKAMtli-I'.OuIKTTE.
s'v rt'iiiiir; il y avait un (lé|»(')l, trariiics et, de iiiiinitidiis. A riicuiv.où les otaf;es en approcliaient, le secteur était rempli de fédérés harassés de la lutte et demandant (pie l'on y mit fhi. Parmi eux se trouvait un jeune homme de viiif^t ans qui assista au massacre et en conçut une telle horreur qu'il hrisa son fusil ot se sauva pour ne plus servir une cause capable de tels forfai!s. Le soir même il écrivit le récit de ce qu'il avait vu; c'est ce récit, empi-eint dinic sincérité éclatante, que nous suivrons pas à pas.
Hii)polyte Parent, dernier commandant en chef de l'insurrection, avait établi son quartier général au secteur; Varlin, Latappy, Ilumbert, étaient près de lui; Oudet, blessé à la jambe, avait été déposé dans une chambi'c ; on disait qu'Eudes et Bergeret venaient d(,' quitter leur travestissement et avaient pris la fuite ; Jourde, épuisé de fatigue, avait remis à Guillemois, son chef de comi)tabilité, de quoi faire la paye aux sousofliciers qui combattaient encore. Les gens qui étaient là se montraient irrités, inquiets, hésitants; ils accusaient les membres de la Commune de les avoir trahis et se demandaient s'il ne convenait pas de les fusiller. On entendit tout à coup une immense clameur : c'était la foule qui arrivait, poussant les otages au milieu d'elle. Llle se précipita dans la longue allée bordée de maisons qui formait la cité proprement dite. Quand les otages furent entrés, on ferma une barrière en bois(|ui fut immédiatement brisée par les gens « qui voulaient voir ». Des cris de mort retentissaient. Ijii homme fut très énergique et essaya de défendre ces malheureux. On a dit que cet homme était lIii)polyte Parent; c'est une erreur : cet homme fut Varlin. Membre de la Commune, blessé d'avoir vu le Comité central ressaisir le pouvoir — quel pouvoir ? — apivs la mort de Delescluze, désespéré de recoiinaitre que la cause pour laquelle il
LA JUSTICE DU l'EUl'LE. 515
s'était perdu allait s'effondrer à jamais dans l'abîme qu'elle se creusait volontairement, il s'était jeté devant les otages, comme pour les protéger et, s'adressant à Hippolyte Parent, il lui criait : « Allons! les hommes du Comité central, puisque vous êtes les maîtres, prouvez que vous n'êtes pas des assassins, ne laissez pas déshonorer la Commune, sauvez ce peuple de lui-môme, ou tout est fini et nous ne sommes plus que des forçats. » Vaines paroles; nul ne les écoutait. Des fédérés lui répondirent : « Va donc, avocat! Ces gens-là appartiennent à la justice du peuple! » Hippolyte Parent se taisait. Varlin eut un geste de fureur et essaya encore de parler; quelques-uns de ses amis l'enuiienérent de force.
Les otages, enveloppés par la foule, étaient acculés dans un espace carré, assez large, qu'une barrière en bois séparait d'un jardin où l'on avait conuuencé une construction interrompue par la guerre. Contre une muraille élevée d'une douzaine de pieds, une cave inachevée formait une sorte de fosse; un mur très bas, de cinquante centimètres environ, était le soubassement d'une maison future et servait de ligne de démarcation entre le grand jardin et l'étroit terrain où se trouvait le caveau, percé d'une simple ouverture.
3Ialgré les cris de mort et les menaces qui avaient escorté les otages depuis la rue de Puebla jusqu'à la cité de Vincennes, il y eut un moment, très court, d'hésitation. On avait appliqué le maréchal des logis Geanty contre la muraille d'une des maisons; il se tenait, les bras croisés, immobile sous les pierres et la boue que lui jetaient les femmes ^ On entendit armer quelques fusils; on ciia : « Ne tirez pas! Ne tirez pas!
* a II présentait à cet iiislaiil, dit le récit qui me seil lio jiuide, l'iinaiie d'un lioiiiiiir aussi brave que juste. »
~li l.A (.U.\.M»K-li(>nl i^TTK.
la maison est pleine de iiiunilioiis! « Il y eut un l'ecul instinctif de la foule; on eût dit qu'elle était reprise d'indécision et que nul nosait donner le signal. Un homme j^rimpa sur une charrette chargée de tonneaux — poiidii' un vin — qui se trouvait à l'entrée du secleur, il lut un papi(!r qu'il tenait en main et parla. On applaudit. C'est alors que le houvier Victor Bénot, colonel des gardes d(^ lîergeret, incendiaire des Tuilei'ies, se précipita hors d'une maison, en criant : A mort ! Une poussée formidable se fit, la barrière tomba et les otages, d'un seul mouvement, furent entraînés dans le leriain qui précédait le petit mur inachevé. La cantiniére ({ui les avait guides était descendue de cheval ; les fennnes excellent aux actes de cruauté, qu'elles prennent pour des actes de courage. Elle porta le premier coup et tous les hommes qui étaient là devinrent des assassins.
(ieanly était l(»nj(»nrs en tète, — à son rang. — Il entr'ouvrit sa tuni(jue et présenta sa poitrine; un prêtre àgè se plaça devant lui et reçut le coup qui lui était destiné. Le })rèti'e tomba, et l'on vit (Icanty encore deboul, et découvrant sa poitrine; on l'abattit. A coups de fusil, à coups de revolver, on tirait sur ces malheureux; des fédérés accourus au bruit s'étaient perchés sur une muraille voisine et chantaient à tue-téte en faisant un feu plongeant. Debout sur un petit balcon en bois, llippolyte Parent, fumant un cigare et les mains dans ses poches, regardait et regarda jusqu'à la fin.
Le massacre ne snflisait pas; on inventa un jeu : on força les malheureux à sauter par-dessus le petit mur; les gendarmes sautèrent; on les tirait « au vol » et ça faisait rire. Le dernier soldat qui restait debout était un garde de Paris, beau garçon d'une trentaine d'années, qui sans doute de service à la Comédie-Française avait vu jouer le Lion amoureux de Ponsard; du moins
LA JUSTICE DL' l'ElPLE. 51â
011 peut le croire à la façon dont il nicuiriit. 11 s'avança paisiblement vers la basse muraille (pi'il fallait franchir, se retourna, salua les assassins et dit : « Messieurs, vive l'empereur ! ». Puis, lançant son képi en Tair, il fit un bond et retomba sur le monceau de blessés qui s'agitaient en gémissant. L'œuvre n'était point terminée; quatre otages, trois prêtres et « un civil », vivaient encore. On ordonna aux prêtres de sauter; ils refusèrent. L'un d'eux dit : « Nous sommes prêts à confesser notre foi; mais il ne nous convient pas de mourir en faisant des cabrioles. » Un fédéré jeta son fusil par terre, saisit chacun des prêtres à bras-lecorps, et, pendant que la foule applaudissait, les enleva et les poussa au delà du mur indiqué. Le dernier prêtre résista, il tomba entraînant le fédéré avec lui; les assassins étaient impatients : ils firent feu et tuèrent leur camarade. Un seul l'cstait, le « civil ■)), évanoui. Son système nerveux n'avait pas été de force à supporter ce long supplice ; le pauvre homme avait perdu connaissance. On le prit par les jambes et par les bras, on le balança un instant et on le lança sur les autres victimes. On lui lit l'honneur d'une décharge générale 1.
Xul membre de la Connnune n'assista à cette boucherie, qui avait duré une heure. Était-elle enfin terminée? Non; il fallut achever ces blessés qui se plaignaient lamentablement. On se mit à piétiner sur eux; on leur tira des coups de fusil et de pistolet sans pouvoir faire taire leurs gémissements, car ceux qui
' Il l'st dilûcile de savoir quel csl l'otage, — le seul parmi ciuquautp-deux, — qui fat faible au dernier instant; plusieurs prêtres portaient des vêtements laïques; sur les quatre « civils », deux avaient des costumes reconnaissables : Larfjillière habillé en sousiilficier fédéré, Hnault couvert d'une blouse. I.e doute subsiste, et je n'ai |tu l'éclaircir.
r,l(i LA GILVNDE-UOQUETTE.
élaient dessus garantissaient ceux (jui étaient dessous. Un fédéré cria : k Allons, les braves, à la baïonnette! )) On lui ojjéil et cela parut drôle. On larda ces pauvres gens jusqu'à ce qu'ils fussent entrés dans l'éternel silence. Quand on fit la levée des corps, le lundi 29 mai, on constata qu'un des cadavres avait reçu soixante-iuMif coups de l'eu et que le Père de Bengy avait été percé de soixante-douze coups de baïonnette.
Lorsque l'on fut certain que tous étaient bien nioi'ts, on se félicita d'avoir « démoli » tant de Vei'saillais; les fennnes furejit embrassées; on porta la canliniére en triomphe. On alla dans les cabarets se rafraîchir un peu; une jeune fennnc disait: «J'ai essayé d'arracher la langue d'un des curés, mais je n'ai pas pu; » un ai'tilleur colossal, sorte d'hercule forain, qui, sans armes, avait frappé les otages à coups de poing, disait en montrant sa main enflée : « J'ai tant tapé dessus que j'en ai la patte toute bleue. » Le lendemain, quelques fédérés prévoyants vinrent en famille dépouiller les morts; puis ils jetèrent les cinquante-deux otages et le fédéré dans le trou du caveau, qui était une fosse d'aisances*. Un chaudronnier, nommé Joseph Rigaud, qui ne s'était point ménagé parmi les assassins, dit, en contemplant les cadavres: «Voilà, du moins, un tas de fumier qui ne se relèvera pas -.))
Stanley, alors à Ouganda, aux confins de l'Afrique orientale, avait enfin réussi à retrouver Livingstone, lorsque, le 14 février 1872, il reçut les journaux d'Europe (jui lui apprirent à la fois l'existence, la chute, les crimes et le châtiment de la Conmume. Il a noté son impression : « 0 France ! ô Français ! pareille chose est inconnue même au centi-e de l'Afrique! »
' Voir Pièces justificalives. ii" 12.
- Procès .losepli lli[:;iiiil: dc-liats conli'adictoires; 0^ conseil de guerre; 21 mars 1872.
l.A IU':VOLTI' DKS OTAC.KS.
La révolle est cernée. — Les derniers coininiiiiai-.ls. — Ils se fusillent entre eux. — Les soldats allemands regardent brûler Taris. — Es>ais inlructueux pour tr■^ver^er les lignes allemandes. — Théophile ferré.
— Les prisonniers de la Hoquette. — Émotion des otages de la seconde section. — Les condamnés. — Les surveillants. — Keiré arrive à la Grande-Roquette. — Le surveillant Bouiguignon piévieni le surveillant Pinet. — Pinet arme les condamnés. — Bour^'uignon à la deuxième section. — Pinei à 1 1 troisième. — Les otages s'insurgent. — On se barricade. — On l'ait arme de tout. — La bénédiction et l'absolution. — Le brigadier liamain. — Sa surprise. — Il cherche en vain quatre clefs.
— 11 essaye de parlementer. — Ferré et Clovis Briant. — Les soldats de la Grande et de la Petite-Uoquette. — « Vive la ligne! » — Ce cri sauve 142i hommes.
Pendant que l'armée insurrectionnelle se transformait naturellement en bande d'assassins, les troupes françaises, marchant à découvert contre des hommes embusqués derrière les ])arricades, continuaient lentement, mais invinciblement, leur mouvement stratégique. Dans la soirée du 26 mai, elles étaient maîtresses de la place de la Bastille, de la rue de Reuilly, du faubourg Saint-Antoine et de la place de la barrière du Trône. L'aile droite, après avoir été obligée de vaincre une résistance acharnée, avait enfin réussi à s'emparer de ces positions qui, lui ouvrant le boulevard Davousl et le boulevard Mortier, lui permettaient d'attaquer à revers les hauteurs de IJelleville. L'aile gauche forçant le passage du boulevard du Temple, occupant la rotonde de la Yillette, s'établissait boulevard Lenoir et sur les rives du canal Saint-Martin jusqu'à la porte de rOurcq; elle menaçait ainsi directement les Buttes- Chaumont. Si lente qu'elle ait été, la bataille avait été bien conduite ; les deux extrémités de l'arc allaient se rejoindre et former autour des déluis de la révolte un cercle infranchissable.
■18 i.\ (;i;\mik-I',0(jii;tti:.
La Comiiiiiiic làltiil: le samedi '27 mai, elle eut une dernière l'éimioiî rue Haxo, n° lAh, dans une pelite maison où logeait Vésinicr ot q^ii avait servi (rétalmajor au liénie auxiliaire des fédérés'. Ils n'étaient pas nombreux les tiiom|)liateurs du 18 mars, — une douzaine au plus, ils délibérèrent selon leur invariable habitude, se distribuèrent quelques fonds de réserve gardés avec soin et dècidèi'ent que ebacun d'eux, selon son inspiration personnelle, ferait acte de condiattant là où l'on cendjattait encore. Cela ne leur parut j)as suftlsanunent lévohifioimaire. L'ennenu (|ui les entourait était nond)i'enx, et si leur cause leur eût tenu au cœur, ils auraient pu jus(pi'au bout luttei' et tomber pour (die; mais non, la manie de l'inutation terroriste les emporta, et ils se mirent à rechercber ceux d'entre eux qui déjà les avaient abandonnés. Où étaient Pindy, et Hillioray, et Félix Pyat, et Cluseret, et Arthur Arnould et tant d'autres? On voulut les retrouver. Pour les conduire à la bataille? Nullement; pour les fusiller.
On ne découvrit que deux pauvres dial)les d'agents inférieurs, (jui furent «collés au nuu'», sans autre forme de procès. Les révoltés ont reproché au gouvernement de Versailles d'avoir été cruel pour les « égarés )) ; le gouvernement légal a été moins sévère pour les conmnmai'ds que la Commune elle-même. En fait, le 27 mai, celle-ci n'existait plus; le Comité de salut public lui-même, ce groupe « d'hommes de bronze et d'acier », s'était évanoui. La veille, le Comité central s'était saisi de la dictature qu'on lui avait livrée sans discussion. Le promoteur du 18 mars, le metteur en
' c'est lu. je ci'iiis, (i;ins la luntiiiéc du '27. qui' '20 000 Iraïu's furent, remis au déléf^ué 1>. iXIX'' arroiidisseiuonl), (]iii s'enyapeait, à opérer un uiuuveiuent loiirnant dans le but de prendre à revers et de vaincre l'aiMuée française. Je ne sais .si celle manœuvre slraté- ;^i(|ue n rli' ('■hauchr'c, mai--' j'en (l<njte.
LA iiKvoiTK nrs 0TV(ii:s. r.ifi
œuvre do Ions los criaies où Paris succombait, reveucliquait riionncur de présider au dénouement du drame dont il avai^joué la j)remière scène.
La folie de destruction qui les agitait atteignit son dernier période. Au matin de cette journée et sur la zone des fortifications qui va de la porte de Bagnolet à la porte de Pantin, les pièces de rempart retournées vers la vill(> furent pointées sous leur inclinaison maxima: elles lançaient au hasard les projectiles dont on les chargeait à outrance, quitte à les faire éclater. Les soldats allemands, l'arme au pied, rangés dans les villages suburbains, regardaient avec stupeur cette prodigieuse dévastation et se félicitaient en reconnaissant (|ue la haine sociale détermine plus d'énergie que le patriotisme.
Pendant cette journée, où la lutte, ramassée sur des points singulièrement faciles à défendre, fut d'un acharnement sans pareil, deux tentatives furent faites pour obtenir passage à travers les lignes prussiennes. Uji eût dit que les gens de la Commune, semblables à des créanciers exigeants, réclamaient le payement de la dette de reconnaissance contractée pendant le siège l)ar les Allemands envers le parti révolutionnaire qui les avait si puissamment aidés par ses diversions. Hippolyte Parent fit sonner en parlementaire et alla demander à un chef de bataillon bavarois l'autorisation pour les fédérés de se retirer derrière les lignes d'investissement. On lui répondit que l'on n'avait point d'ordre et qu'on en référerait au gcnéi'al Fabrice. Un peu plus tard, Arnold, le membre de la Commune, sortit à son tour; il essaya d'entrer en pourparlers avec les Allemands, fut promené d'officier en officier, et enlhi renvoyé avec sa courte honte.
Pendant que les uns se cherchaient pour se fusiller, que les autres s'efforçaient de se mettie à l'abii au
5^0 i.\ (ir,AMir.-i'.(tniii:iTi:.
delà (lt!S aiiii(''('s (le rAllciiiayiic, .liilcs Allix, raiicicii (lél(''jiué à la mairie du VI II" arroiidisscineiit, arrivait, tout rayonaanl, sur les hauteurs de |jelle\ille. Avec le liouheur qui accompagne les fous, il avait, nous ne savons comment, traversé Paris, et il apportait cette bonne nouvelle que, le centre de la ville étant dégarni de troupes, rien n'était plus facile que de s'en emparer; il suffisait pour cela de faire une « légère poussée )) : la (j)iininuie alors serait victorieuse à jamais et l'on rentrerait dans lére de la félicité universelle. Au l(!ii(lemain de la victoire, le gouvernement légal eut pitié de ce pauvre homme et s'empressa de le réintégrer à Charenton, d'où il n'aurait jamais dû sortir.
Th. Ferré ne se battait pas, car cela ne parait pas avoir été dans ses habitudes; plus délégué que jamais à la sûreté générale, il se sentait charge d'âmes et pensa aux otages qui étaient fort nombreux encore, car la Petite-Roquette seule contenait mille trois cent trentetrois soldats, amenés de différentes casernes, ainsi que nous l'avons déjà dit. La Grande-Ilo(juelte était moins peuplée : elle renfermait cent soixante-sept détenus crijuinels et trois cent quinze otages. Ceux-ci n'étaient point réunis dans la même division. Les survivants de la quatrième section étaient enfermés dans le bâtiment de l'ouest; un groupe de quatre-vingt-quinze militaires était placé dans les dortoirs en commun du même bâtiment. Dans le bâtiment de l'est, séparé de l'autre par la cour principale, la première section, occupée la V(Mlle encore par les gendarmes massacrés au secteur de la rue llaxo , était déshabitée; au-dessus, au deuxième étage, des sergents de ville étaient incarcérés; au troisième étage, troisième section, quelques prêtres, des artilleurs, des soldats de différentes armes étaient en cellule. Celles où les ecclésiastiques étaient emprisonnés seraient restées fermées, si l'on s'était con-
LA RÉVOLTE DES OTAGES. 3'2l
formé aux ordres du directeur François; les autres étaient ouvertes et permettaient ainsi aux détenus de se promener dans les couloirs. Une forte grille fermait les sections à chaque extrémité et interdisait toute communication entre elles. En dehors des cellules, la deuxième et la troisième section comprennent une vaste chambre appelée le Ut de camp, qui peut au besoin servir de dortoir à une trentaine de condamnés. On pénétre dans ces divisions cellulaires par un large escalier ayant son point de départ non loin des bureaux du greffe, ou par l'escalier de secours, escalier en colimaçon qui prend naissance dans le premier chemin de ronde. Le rez-de-chaussée des bâtiments de l'est et de l'ouest est attribué aux détenus criminels, qui y l'ont métier de cordonniers, de menuisiers, de serruriers et de forgerons. Lorsque ces détenus sont en récréation dans la cour, la porte des ateliers est close et les outils sont déposés sur les établis.
On connaissait à la Grande-Roquette le sort des gendarmes et des autres otages qui avaient été extraits la veille sous prétexte d'être conduits à Belleville. La promesse de leur distribuer des vivres et de les mettre en liberté les avait menés à la fosse de la rue Haxo. Les sergents de ville, tassés dans la seconde section, étaient farouches. Ces vieux soldats, ces victorieux de Crimée et d'Italie, s'indignaient à l'idée d'être tués sans pouvoir se défendre. Leur irritation, doublée-par l'angoisse, exaspérée par la faim, car le pain manquait depuis la veille, surexcitée par l'horreur que le forfait commis leur inspirait, leur irritation était au condile. Un sentiment de révolte les réveillait enfin ; ils comprenaient que nulle soumission ne les protégerait, qu'ils n'étaient plus qu'un bétail humain réservé à regorgement, et que si une seule, une fail)le chance de salut leur restait encore, ils ne la trouveraient que dans un acte de 1. 21
ô'ii ].\ (JUANDE-IlOQUETTr:.
désespoir. Ils se méfiaient des soldais détenus avec eux; connne les gens menacés d'un grand péril, ils voyaient des ennemis jtartout; à voix basse et entre eux ils s'étaient conccrlés : « Il faut nous barricader, il faut refuser de nous rendre au greffe si l'on nous appelle; il vaut mieux se faire tuer ici que d'être poussé à coups de crosse à travers les rues par la populace. » Une seule in(|uiétude les poignait : (pi'allaient faire les surveillants? Obéiraient-ils aux ordres de la Connnune ? Se souviendraient-ils qu'eux aussi ils avaient porté l'épaulette et combattu pour la France que l'insurrection s'efforçait de déshonorer?
Les détenus criminels, les condanmés, ceux que l'insurrection même n'avait pas pei'inis de diriger vers les maisons centrales et les bagnes, réunis dans la cour principale, étaient dans l'anxiété : ils avaient peur. Des obus mal dirigés par la batterie du Pére-Lacbaise, (jui cherchait à atteindre la gare d'Orléans, avaient éclaté sur le toit de la maison. La distribution des vivres n'avait point été faite le matin ; ils se racontaient entre eux que la prison était minée, que l'on devait y mettre le feu, que les artilleurs du Pére-Lachaise avaient reçu ordre de la détruire ; un surveillant leur avait dit : n Tout le monde y passera, vous connne les autres. >> Le meurtre des gendarmes leur avait paru légitime, en vertu sans doute du jugement pai' les impairs que préconisait Raoul Rigault; celui des prêtres et surtout celui de rarchevéque les avaient inrlignés. Ils croyaient qu'ils seraient liisillés; ils se comptaient de l'œil, se trouvaient nondjreux, se disaient, eux aussi : — Il faut nous défendre, — et calculaient qu'en dépavant les trottoirs de la cour, ils assommeraient quelques fédérés avant d'être tués par eux.
A la quatrième section, les otages, qui avaient, en deux jours, regardé partir et n'avaient pas vu icvcnir
vingt et un de leurs compagnons, étaient silencieux et troublés. Un instant, ils avaient eu quelque espoir. Dans la matinée, la fusillade avait semblé se rapprocher de la Grande-Roquette, comme si l'armée en eût attaqué les rues voisines; mais le bruit s'était éloigné et ne leur parvenait plus que sous forme de rumeur confuse; les prêtres priaient, les laïques pensaient aux êtres cliers qui les attendaient au logis. Le brigadier Ramnin, le sous-brigadier Picon, s'agitaient et tâchaient de remonter le moral des surveillants, qui paraissait singulièrement affaissé. Quelques-uns disaient : « Sauvons-nous de cet enfer; » les aulres répondaient : « Aon, restons pour protéger les otages. » François, dans son costume des grands jours, l'écharpe rouge en sautoir, le revolver à la ceinture, le sabre traînant, le képi galonné sur l'oreille, promenait partout son importance et send)lait attendre quelque grand événement. Souvent il sortait, regardait vers le haut de la rue de la lioquette; plusieurs fois, Clovis Briant, le directeur de la maison d'éducation correctionnelle, était venu causer confidentiellement avec lui.
11 était une heure environ lorsque Ferré, à cheval, . arriva à la Grande-Roquette; deux cavaliers l'escortaient; l'un d'eux, dit-on, était Gabriel Ranvier; nous ne rapportons ce bruit qu'avec réserve, car nous n'avons pu en contrôler l'exactitude. Un bataillon de fédérés les suivait ; un peloton pénétra dans la première cour, le reste des hommes fut rangé sur la place. Fei'ré se rendit au greffe, où il fut reçu par François : « Nous venons chercher les curés et les sergents de ville, n A ce moment, le surveillant Bourguignon se trouvait au grand guichet. Il reconnut Ferré, il entendit les paroles adressées à François. Ferré lui prescrivit de prendre tout de suite une voiture et d'aller chercher des vivres pour les soldats du poste, qui s'élaiciit pl.iints de n'a-
Z-li I.A (.HAMiK-l'.OOlKTTE.
voir pas iiiaii^ô dcituis la veille. Boiu-gui.tjnon se con- It'iila (letraiisniellfc l'oidi'c aux gardes nationaux, puis, prenant sa course par le cliemin de ronde, il contourna la moitié de la prison et entra à l'infirmerie, où son camarade Pinet était de service. Il lui cria : « Ils sont là, ils viennent chercher les prêtres et les gardiens de la paix pour les tuer. » Pinet répondit : « 11 ne faut livrer personne. » Pinet était un ancien soldat, employé aux prisons de[)uis ((uelques années; réengagé pendant la guenr, mis j)lusieurs l'ois à l'ordre du jour, porté pour la croix, il avait repris son poste à la l»o(piettc après l'armistice. Nous avons dit comment il avait vainement essayé de sauver les gardes de Paris. C'est un homme d'une rare hravoure et très capable de risquer sa vie dans une aventure qui tenterait son courage. Son plan fut immédiatement arrêté : faire révolter les détenus criminels, pousser les otages à la résistance et s'associer à eux. Bourguignon et lui se jetèrent au guichet central, prirent les clefs des grilles de la deuxième, de la troisième section et celles des ateliers '.
Les détenus condamnés se promenaient dans la cour. Pinet les fit rentrer aux ateliers et leur dit : « On vient vous cher(;her pour vous fusiller, armez-vous de vos outils et défendez-vous; nous serons avec vous et nous vous aiderons. » On se précipita sur les valets de menuiserie, les limes, les marteaux de forge, les alênes,
1 A la (!i'aiid(>Ho([uelt(3, prison déjà ancienne, inaugurée le 21 décembre 1850, construite avant l'auiélioration des maisons pénitentiaires, il n'existe pas àa passe-partout ; chaque section a ses clefs particulières. On y possède cependant des doubles clefs, dites clefs de secours. Celles-ci, ordinairement déposées dans une petite armoire, près de lavant-greffe, avaient été, pendant la Commune, transportées au guichet central. Pinet et Bourguignon, s'étant empalées de celles de la deuxième et de la troisième section, nul, sans leur concours, ne pouvait plus ouvrir les gi'illes du second et du troisième étage dans le bâtiment de l'est.
I,\ l'.iiVOLTE DES OTAGES. 5-2.".
les poinçons de cordonnier, et l'on se groupa dans les salles, prêts à la bataille. « Nous pouvons compter sur vous? » demanda Pinet. Les condamnés répondirent : " Oui. » Pinet leur recommanda de rester dans les ateliers, où ils étaient plus en sécurité que dans la cour, et, accompagné de Bourguignon, il monta vers les sections ; Bourguignon pénétra dans la seconde et lui dans la troisième. En deux mots, Bourguignon expliqua à l'un des sous-officiers prisomiiers qu'il fallait, si on appelait les otages, refuser de descendre; que s'ils ne se défendaient à outrance, ils étaient perdus; qu'il était temps de faire arme de tout bois et de ne laisser pénétrer personne dans la section. Il ajouta : « Pinet est làhaut, à la troisième; je vais redescendre au greffe surveiller les menées de cette séquelle et je reviendrai vous avertir; je monterai par l'escalier de secours; placez-y deux sentinelles et assommez tout individu qui ne vous dira pas le mot de ralliement; ce mot sera : Marseille! « Les otages voulurent le retenir parmi eux. Il leur fit comprendre qu'il leur serait plus utile en leur apportant des renseignements précis; on le laissa partir et l'on se mit à l'œuvre.
Pendant ce temps, Pinet, étant entré dans la troisième section par la porte de secours, criait : « Barricadezvous ! baiTicadez-vous ! » Les otages ont-ils commencé à se barricader sur l'injonction de Pinet? avaient-ils commencé à se barricader avant l'arrivée de celui-ci? C'est là une question à laquelle il nous est impossible de répondre. Les deux versions ont été énergiquement soutenues; il y a autant de probabilités en faveur de l'une qu'en faveur de l'autre, et le fait en lui-même est trop peu important pour que nous ayons essayé de le dégager des obscurités dont on l'a systématiquement enveloppé; mais on peut affirmer, en toute sécurité, que sans l'intervention de Pinet, escorté de Bourgui-
->'2(1 I \ i,liAM>E-ROQUETTE.
gnon, le sort des otages était siiigulièrenieiit compromis. La présence d'un surveillant au milieu d'eux, la vigilance d'un autre, leur apportaient une force morale qu'ils n'auraient peut-être pas trouvée entre eux, et (|ue leurs infortunés compagnons fusillés le 24, massacrés le 26, n'avaient point rencontrée. Bourguignon et Pinot représentaient en quelque sorte la prison, qui ellemême s'insurgeait pour défendre et sauver ses propres détonus. Quelque énergie qu'aient déployée les otages, quelque effort qu'ils aient fait pour assurer leur salut, auraient-ils échappé sains et saufs à leur captivité, si ces deux braves gens ne s'étaient pas sacrifiés avec eux et pour eux?
Très rapidement la résistance fut organisée. Derrière la grille fermée à l'extrémité de chacun des couloirs formant chaque section, on entassa tous les matelas et toutes les paillasses que l'on put trouver dans les cellules et dans le lit de camp. Depuis le plancher jusqu'au plafond, depuis le mur de gauche jusqu'au mur de droite, l'ouverture fut absolument bouchée, sauf un joiu' ménagé dans la partie supérieure, afin de pouvoir surveiller les approches de la grille; on pouvait bien glisser un canon de fusil entre les matelas, mais le projectile se serait perdu dans les matelas eux-mêmes. On décarrela la chambrée, on rassendda les carreaux en tas à portée des barricades, afin de pouvoir lapidei' les assaillants si par hasard ils parvenaient, malgré la grille, à démolir l'amas de literie; on prit les planches qui servent à soutenir les paillasses, on les fendit à l'aide de couteaux, on les aiguisa de manière à en façonner des lances qui eussent été meurtrières ; on démonta les grosses pièces des lits en fer, afin de pouvoir s'en servir en guise d'assommoirs, on plaça des sentinelles auprès des grilles, on installa des vigies dans les cellules qui, prenant jour sur la cour principale, dé-
couvraient le bâtiment de l'ouest et celui de l'administration. Il y avait là dix {irêti-es qui priaient Dieu, excitaient les travailleurs et les bénissaient.
On était plein d'ardeur, et Pinet, se retrouvant dans les aventures où s'était complu sa jeunesse, payait d'exemple, encourageait tout le monde, jurait de ne point abandonner les otages et de mourir avec eux ou de les sauver avec lui. La troisième section voulut se mettre en relation avec la seconde; on enleva le carrelage, on défonça les plâtres, on arracba les lattes et bientôt un trou de trois ou quatre pieds de diamètre permit aux otages enfin révoltés de communiquer entre eux. Au second étage comme au troisième on était résolu et armé. 11 y eut une minute solennelle et très toucliante : les otages de la deuxième section se réunirent au-dessous du trou creusé par ceux de la troisième, le front découvert et la tête inclinée; les dix prêtres s'approchèrent de l'ouverture, étendirent la main, les bénirent et récitèrent la formule de l'absolution, car chacun s'attendait et se préparait à mourir.
Lorsque Ferré et François eurent causé ensemble et pris quelques mesures pour « l'extraction » des otages, Ramain reçut ordre de faire descendre ceux-ci ; on décida même que les sergents de ville seraient appelés les premiers, et qu'ensuite on ferait descendre « les curés ». Le brigadier envoya un surveillant chercher au guichet central les clefs des grilles de la deuxième et de la troisième section ; le surveillant obéit et revint déclarer que les clefs n'y étaient pas. Bourguignon assistait à la scène et s'efforçait de rester impassible. Il savait bien où étaient les clefs ; celles de la deuxième section étaient entre les mains des otages, celles de la troisième étaient en la possession de Pinet. Ramain pensa qu'un surveillant les avait emportées pour faire une ronde dans le bâtiment de l'est : il commanda au
528 i.v i.iuMiiMiDMi r/nr:.
sous-brimatlior l'icoii d'îillcr s'en assurer et de faire venir les serficnts de ville au greffe, l'icon ne l'ut pas long à revenir; il avait l'air penaud : les détenus se sont barricadés, les grilles sont closes, iin|)ossible d'entrer dans les sections. Fi-ancois, Hamain, Picon, suivis de (juel((ues surveillants qui simulaient le zèle, s'élancèrent dans l'escalier. Au second et au troisième étage on se lieurfa contre une barrière de matelas. On courut au guicliet central : on y cbercba vainement les ciels des grilles; ou demanda la clef de la poi'te de secours, on ne la trouva pas davantage : elle était bien cachée, et seul Bourguignon aurait pu la découvrir! On fit l'appel des surveillants : Pinet seul manquait. « Je le ferai fusiller, » dit Françoise
Ramain essaya de parlementer ; il se campa dans la cour principale et, levant le nez vers les fenêtres du bâtiment de l'est, il criait : « Voyons, descendez donc; c'est des bêtises tout ça, on ne veut pas vous faire de mal. » 11 en était pour ses frais de rhétorique; nul ne lui répondit. 11 reprenait : « Vive la France ! nous sommes tous frères ! Voyons, mes pauvres amis, descendez, c'est pour recevoir des vivres! » Un soldat mit la tète à sa lucarne, appela le brigadier et lui fit un pied de nez. « Je les brûlerai vifs, » dit liamain en s'éloignant. Les otages placés en face dans le bâtiment de l'ouest, à la quatrième section, avaient suivi celte scène des yeux et n'y avaient rien compris. Ramain rentra au greffe et dit : « 11 n'y a pas moyen de les avoir ! » Il rencontra le regard de Ferré et ne fut point tranquille.
Le délégué à la sûreté générale était fort irrité; il
* La version que nous avons adoptée, qui est appuyée sur des documents authentiques offrant toute garantie, a été vivement combattue par M. l'abbé Amodru, curé d'Aubervilliers et l'un des otages de la troisième section. YoiV Pièces jus/ificalives, n° 10.
LA UÈVOI.TE DES OTAGES. r>29
ne le cacha point et l'atticisme de ses expressions parut s'en ressentir. Il fit appeler Clovis Briant, le directeur de la Petite-Roquetle, et lui ilit : <* Avez-vous préparé l'évacuation? Vous savez qu'elle doit s'opérer en trois détachements: faites sortir vos hommes. « Clovis Hriant retourna piomptement à la prison et Ferré dit à François : « Envoie-moi tous les soldats ; à défaut des curés, je les emmène. » Quatre-vingt-quinze soldats, extraits des chambrées du bâtiment de l'ouest, arrivèrent bientôt; ils se massèrent dans la cour d'entrée. Lorsqu'ils sortirent, ils aperçurent un bataillon de fédérés rangé sur la place, ouvert en deux détachements prêts à se replier sur eux. Au moment où ils franchissaient le seuil de la prison, trois cents militaires, le sac au dos, sortaient de la Petite-Roquette. On mettait à exécution le projet de Delescluze; on allait réunir à Belleville tous les soldats internés depuis le 18 mars, incarcérés depuis le 22 mai, et essayer de traiter en les offrant en échange de quelques conditions acceptables. Avant de quitter le greffe de la Grande-Roquette, Ferré dit : « Je vais escorter ces prisonniers, j'aurai encore deux détachements à conduire ; arrangez-vous de façon à m'avoir les sergents de ville et les curés, car je reviendrai les chercher moi-même, et maliieur à vous si je ne les ai pas ! » Ceci dit, il remonta à cheval et s'élança sur la place, où il arriva juste à temps pour entendre un cri formidable de « Vive la ligne ! »
Ceci est un fait fort remarquable, encore mal expliqué, et qui fera comprendre comment aucun des mille quatre cent vingt-huit soldats extraits des deux Roquettes et dirigés sur Belleville ne fut même insulté. Tous les gens du quartier, voyant une troupe armée réunie sur l'emplacement qui s'étend entre les deux prisons, s'étaient groupés par curiosité. Ces petits marchands d'objets funèbres, dont le commerce, alimenté par le
")0 i.v (.ii.\.N[iF.-iiOori:TTi:.
voisinniie du IV-re-Ladiaise, était, absolument paralysé depuis plusieurs mois, étaient de médiocres partisans de la Commune ; de plus ils étaient révoltés du massacre des gendarmes que la veille ils auraient voulu sauver. En apercevant les soldats, ils crurent que l'on allait aussi les conduire à la mort, et, autant pour protester que pour les protéger, ils crièrent : « Vive la ligne! )> Les soldats agitèrent leurs képis et répondirent : « Vive le peuple ! » Les fédérés se mirent de la partie, et le cortège s'ébranla au bruit d'acclamations que Ferré n'avait pas prévues.
Cette rumeur parvint aux oreilles des otages et leur fit croire que Ferré, employant un subterfuge, essayait de les abuser en ordonnant à ses hommes de pousser des cris rassurants; ils se sont trompés : ce cri sortit instinctivement de la foule et prouve qu'elle a parfois de généreuses et spirituelles inspirations. Ce fut comme une traînée de poudre qui s'enflamme et court en avant. On ne prit pas la longue route qu'avaient suivie les martyrs de la rue Haxo; on tourna au plus court par la rue des Amandiers et la rue de la Mare. Là on disait : « Ce sont de braves Versaillais qui ont tourné au peuple, » et de plus belle on criait : « Vive la ligne ! » Trois fois ce fait se renouvela, car trois détachements sortis de la Petite-Roquette furent conduits à Belleville. On enferma tous les soldats dans l'église Saint-Jean- Baptiste, où ils reçurent une distribution de vivres dont ils avaient grand besoin. Ils y dormirent un peu à l'étroit, et quand ils se réveillèrent, à l'aube du dimanche 28 mai, ils étaient entre les mains de l'armée française, qui était arrivée pendant la nuit.
.A DELIVRANCE. ôôl
On essaye d'incendier les Ijarricades faites par les otages — Souvenir de Gulliver. — Révolte des condamnés. — Le brigadier Ramain a perdu la tête. — Retour de Ferré. — Son plan, — « Vive la Commune! vivent les condamnés! » — « Voilà les Versaillais! » — Fuite et panique. — La prison est libre. — Les otages de la deuxième et de la troisième section restent volontairement enfermés. — Les otages de la quatrième section sortent de la prison. — L'abbé Recourt. — Meurtre de MM. Surat, Bouillon, Récourt et Chaulieu. — Des otages rentrent à la Roquette. Fuite de M. Rabut. — Il obtient la vie sauve en se faisant passer pour galérien. — Les menaces de François. — La prétendue bataille du Père-Lachaise. — Le sergent Antzenberger. — Les fusiliers marins. — Les otages se décident à descendre. — Vérig trop précipitamment fusillé. — Arrestation de François. — La dernière barricade. — Fin de la révolte. — Les responsabilités.
Le départ de Th. Ferré avait laissé quelques loisirs au brigadier Ramain, qui les utilisa en recommençant à parlementer avec les détenus de la deuxième et de la troisième section. Voyant que la persuasion lui réussissait mal, il voulut avoir recours à la force et ne s'en trouva pas mieux. Au poste d'entrée, sinoulièrement dégarni depuis le matin, il prit quelques hommes de bonne volonté et, marchant à leur tête, il. gravit le grand escalier. Devant la liarricade, d'autant plus résistante qu'elle était molle, il s'arrêta. On essaya de passer des canons de fusils à travers les matelas, et l'on reconnut que l'on parviendrait seulement à trouer quelques vieilles paillasses. On eut alors la pensée d'enfumer les otages, en mettant le feu à la barricade ; mais ceux qui l'avaient construite étaient des gens avisés ; ils s'étaient méfiés de l'imagination des fédérés , et contre la grille ils n'avaient entassé que des matelas : les paillasses avaient été placées à l'arrière-plan, comme soutien ; elles restaient hors de la portée de Ramain et de ses acolytes. Les matelas étaient vieux, réduits par
:,Ô2 l.A lilSANDF.-liOOrETTE.
un ]on^ lisnuc' m l'élat de o galellcs n ; ils élaieiit si viok'iiiineiil coiiipriinés )es uns cftiitro les autres, qu'ils lormaient une masse compacte où l'air ne circulait pas. Eu outre, la laine est très difficile à enflauuuor, elle ne flanilte guère; elli; biiile « noir », connue disent les pompiers. Xèaïunoius les fédérés versèrent sur les premiers matelas l'huile d'un quiuquet décroché de la muraille et y mireut le feu; puis ils se retirèrent et vinrent danslacour regarder l'effet qne produiraitleur invention. Les matelas fumaient et ue bi-ùlaient point. Les otages, enfermés, privés de nourriture depuis la veille, conservaient précieusement un bidon d'eau- (jui pouvait du moins servir à étancher leur soif; on n'en vonlut distraire une seule goutte pour éteindre ce connuencement d'incendie. Quelque lettré se souvint de l'histoire de Gulliver et « le baquet » de la troisième section fut utilisé. On suffoquait un peu dans le couloir; mais les portes et les fenêtres ouvertes de toutes les cellules établirent un courant d'air qui permit de respirer sans trop de gène.
Les détenus criminels croyaient à un incendie allumé par un obus et, ne se souciant d'être grillés tout vifs, ils s'étaient précipités dans la cour principale en vociférant. Armés de leurs outils, ils réclamaient la liberté et demandaient qu'on leur ouvrit la porte ; ils ébranlaient celle-ci, essayaient d'en desceller les gonds, d'en briser la serrure ; mais la vieille ferraille était solide et résista. Le brigadier Ramain avait perdu la tête. Son l)ersonnel de surveillants ne comprenait plus ses ordres et les exécutait à rebours ; les otages barricadés ne cédaient à rien, ni aux prières, ni aux menaces, ni à la fumée des vieilles laines brûlées ; les condamnés de droit commun étaient en insurrection et, dans leur langage des bagnes, se disposaient à a chambarder la cambuse ». C'était plus qu'il n'en fallait pour désespérer
un homme intelligent et obéi; or Ramain n'était qu'nn mauvais drôle assez obtus, dont l'autorité, toujours discutée, était actuellement de nulle valeur. 11 était plus de quatre heures et demie ; Ferré allait revenir, car le dernier détachement de soldats avait quitté la Petite- Roquette ; Ramain était donc pressé d'en finir et très perplexe.
Tout à coup il entendit le bruit des chevaux entrant dans la cour; c'étaient Ferré, François et une tronpe de fédérés. « Et mes otages? » dit le délégué à la sûreté générale. Ramain raconta humblement la vérité. Ferré fut plus calme qu'on n'eût osé le croire. Il comprit tout de suite le parti qu'il pouvait tirer de la situation : faire cause connnune avec les criminels, jeter ceux-ci, appuyés par les fédérés, dans les escaliers, attaquer les grilles, les renverser, démolir les barricades et, coûte que coûte, se rendre maître des otages récalcitrants. Il donna ses ordres à Ramain; celui-ci rassembla un peloton de fédérés, le précéda et, se présentant dans la cour principale, il apparut, suivi de la force armée, devant les détenus criminels, qui reculèrent vers le bâtiment du fond formé par la chapelle et gardèrent une attitude menaçante. Ramain leur dit : « Criez vive la Commune ! et vous aurez la liberté. » Les détenus crièrent : « Vive la Commune ! » Les fédérés répondirent : « Vivent les condanmés ! » car une politesse en vaut une autre. On se mêla, on fraternisa. Quelques otages ont dit qu'à ce moment les criminels avaient été armés de fusils par ordre de Ferré ; ils se sont trompés. Seul un condamné à mort, nommé Pasquier, prit, en se jouant, le fusil d'un sous-officier et cria : « Où est Pinet? je vais tuer Pinet? » Il fut immédiatement désarmé par le brigadier Ramain lui-même.
La ])lace de la Roquette, la première cour, le greffe, étaient renq^lis de fédérés et do curieux; les détenus
n.'i i.v (;uAM)t;-U()oiii:TTi:.
iviMiis aux gardes nationaux allaient, sous la (Conduite di' llaïuain, tenter l'escalade des sections, lorsque ce mauvais monde dis|)arut subitement comme nue volée de corbeaux efïaroucliês . Jamais , sur aucun théâtre, par.'!! cliaiiiicmcnt à vue ne l'ut plus rapide. A l'entrée même de la (^rande-Uoqnelte, sous la voûte où s'ouvrent le poste et le premier guichet, (|uel(ju'un dont il a été impossible de constater l'identité, — nu loustic, — un homme de génie, — lui effaré, s'écria: « Voilà les Versaillais! » Ce fut une débandade; Ferré, François, se lancèrent à cheval, les fédérés liléi'eiit par les rues voisines, les déteuus firent iri'U})tion sur la place après avoir pris des fusils dans le poste, et en moins de deux minutes la prison fut débarrassée des" hôtes sinistres qui l'encombraient. La panique fut telle, qu'ils ne revinrent jilus.
La prison était libre, et ce fait, qui devait paraître d'autant plus heureux qu'il était plus inattendu, allait causer de nouveaux malheurs. Les otages de ladeuxièiiie et de la troisième section avaient, des fenêtres du bâtiment de l'est, vu la révolte des condamnés, l'intervention des fédérés, le sauve-qui-peut général, mais n'avaient pu que se rendre très vaguement compte de ce qui se passait. Pour eux la situation n'était pas modifiée; suivant en cela le conseil de Pinet, ils étaient persuadés que, pour eux, le péril était moins pressant derrière leur bari-icade que hoi's de la prison, dans les rues encore occupées parles honnnes de l'insurrection. Ils s'étaient promis de n'ouvrir les grilles qu'en présence de l'armée française, qu'ils espéraient toujours voir arriver d'un instant à l'autre.
Pour les otages de la quati'ième section, du bâtiment de l'ouest, il n'en était pas ainsi. Ils étaiejit au nombre de vingt-trois, dont seize ecclésiastiques. La journée leui' avait élé insupportaldc Ouclqucs mimites après la
fuite des détenus ciiniinels et des fédérés, les auxiliaires de leur section^ se précipitèrent dans les couloirs en criant : « Vite ! vite ! sauvez-vous ! » Sans trop réfléchir et croyant que la liberté serait la délivrance, ils se hâtèrent. M. Rabut, coniiiiissaire de police, pressait M. Bécourt, curé de Bonne-Nouvelle, qui s'attardait dans sa cellule; ne sachant trop s'il n'allait pas à la mort, préoccupé d'un dépôt de trente mille francs qu'il avait reçu et caché avant son incarcération, cet honnête homme écrivait une note destinée à faire retrouver la somme qui ne lui appartenait pas. Lorsque ces malheureux, qui étaient descendus par l'escalier de secours, passèrent dans la (^our principale, ils aperçurent les otages de la deuxième et de la troisième section, le visage collé aux barreaux. Ils leur crièrent : « Venez donc, nous sommes libres. » On leur répondit : « Non, ne partez pas, rentrez, vous serez tués dehors. » Ils Ji'entendirent pas ou ne voulurent pas entendre, et quittèrent la Grande-Roquette.
Mgr Surat, archidiacre de Paris, fut rejoint sur la place par M. Bécourt, par M. Ilouilhm, missioimaire, par un employé du service administratif des prisons nommé Chaulieu. Imprudemment, au lieu de se disperser, ils firent route ensemble. La vue de la place de la Roquette tout à fait déserte les avait rassurés; ils s'engagèrent dans la rue de Saint-Maur pour gagner le boulevard du Prince-Eugène; près de la rue de Charonne, ils furent arrêtés; Mgr Surat, avec une imprudente simplicité, dit : « Je suis prêtre et je sors de la Roquette. » Ils furent ramenés jusqu'au mur de la maison d'éducation correctionnelle; une fennne brisa la tête de Mgr Surat d'un coup de pistolet-; MM. Bé-
' On appelle auxiliaires les clélemis (lui font métier de domestiques dans les prisons.
^ « lieux coups de feu ont tué M^r Sural ; le premier a été tiré à
336 LA GRANDE-nOQUETTE.
court el. Iloiiilloii furent fusillés. Chaulieu s'était esquivé; il l'uyail ])ar la rue Servan; on se lança derrière lui; se sentant sur le point d'être saisi, il fit volteface contre les hommes (|ui le poursuivaient, eideva le sabre de l'un d'eux et en balafra trois ou quatre; un coup de crosse l'abattit, deux coups de feu l'aclicvèrenl.
Quelques-uns des fugitifs, M. Moléon, curé de Saint- Séverin, M. de Marsy, M. Evrard, furent recueillis sur leur route et purent écliapper à tout péril '; M. Petit, deux [irètres de Picpus, M. Gard, séminariste, et d'autres otages, après avoir tourbillonné au hasard, à tj'avers les rues où tombaient les balles et les paquets de mitraille, sentant la mort partout autour d'eux, revim-ent isolément à la Grande-lloquette, comprenant que c'était là encore l'asile le moins dangereux. Un retour des fédérés, une invasion delà maison étaient à craindre; mais ce n'était qu'un péril possible en présence d'un péril certain. Le pharmacien de la prison, M. Trencart, reçut ces hommes qui ne savaient que devenir ; il les conduisit à l'infirmerie, les installa comme malades, avec
bout portant en pleine poitrine ; la balle a dû traverser la base du cœur et ainsi causer luie mort immédiate; elle est sortie par le dos en brisant la colonne vertébrale au niveau des vertèbres dorsales. Le second coup de feu est parti d'un revolver qui a dû être appliqué sur la tempe droite; le projectile a déchiré la joue, fait sauter de son orbite l'œil droit que je n'ai point retrouvé, broyé les os propres du nez et la partie antérieure de la base du crâne, puis est sorti par l'orbite gauche; l'œil de ce côté était pendant sur la joue. » — Extrait d'une lettre du docteur Henri Colombel, qui, le dimanche 28 mai 1871, a véridé, à la Petite-Roquette, lidentité de Mgr Surat et examiné scientifiquement le cadavre.
* M. Moléon fut déguisé et sauvé par le surveillant Jeannard; M. de Marsy fut recueilli par le surveillant Seveyrac, qui le cacha, rue de Charonne, dans son donùcile; on ne saurait trop répéter que la conduite des gardiens de la Grande-Roquette, saul' de très rares exceptions, a été au-dessus de tout éloge.'
Î,.V DEI.lVl'.ANCE. ô."7
la connivence des infirmiers, et leur dit d'avoir confiance, car il répondait d'eux.
Parmi les otages sortis de la Roquette dans les circonstances que nous venons de raconter, il en est deux qui échappèrent miraculeusement à la mort, MM. Chevriaux et Rabut. Celui-ci, que sa barbe longue et ses vêtements détériorés rendaient méconnaissable, avait quitté ses compagnons rue de la Vacquerie. Rue Saint-Maur il est arrêté près d'une barricade par des fédérés qui encombraient la boutique d'un marchand de vin. « Où vas-tu ! — Je suis un pauvre galérien; je me sauve de la Roquette; laissez-moi passer. » Les hommes hésitaient et déjà l'un d'eux s'approchait vivement de lui, lorsqu'une femme cria : « Je le reconnais, c'est un bon, ne lui faites rien! — Allons! fde! » M. Rabut reprit sa course. Plus loin, deux fédérés gardaient une barricade; pendant qu'ils avaient le dos tourné, M. Rabut escalade les pavés et allonge le pas; deux balles sifflant à ses oreilles lui apprennent qu'il doit se hâter. Il venait de passer devant le grand café de Rataklan, lorsqu'il s'entendit héler : « Eh! l'homme, où courez-vous donc? » 11 s'arrêta se disant : « Cette fois, c'en est fait de moi ; » il se retourna et, en bon commissaire de police qu'il était, au lieu de regarder son interlocuteur au visage, il le regarda aux jambes et vit un pantalon rouge. Il avait été interpellé par un sous-lieutenant de la ligne, qui le fit conduire sous escorte à l'Assistance publique, où son identité fut immédiatement constatée. En se faisant passer pour un galérien évadé, il avait eu la vie sauve, comme l'archidiacre de Paris, Mgr Surat, avait été assassiné parce qu'il avait confessé qu'il était prêtre. Ces deux faits rapprochés Vun de l'autre sont toute l'histoire de la Commune.
Le soir, vers huit heures, François revint à la prison; il monta dans son appartement, fit un paquet de ses-
r,:,s i.A (ir.A.Nnf.-noQUETTE.
nippes, qui nncnl emportées par quelques camarades; il (l(''m('ii;im(';iil cl ne devait plus revenir. Avant de partir il dit à un surveillant : « Kl les otages? — Toujours barricadés, répondit le gardien. — Bien! riposta François, je vais au Pére-Lachaise faire démolir la Roquette à cou[)S de canon. » Menace illusoire; dans la journée le cimetière avait été pris sans coup férir par les troupes françaises. La légende se forme si promptement dans notre pays, môme sur les lieux témoins de la réalité, qu'il est acquis aujourd'hui pour bien du inonde, surtout pour certains apologistes de la Commune, que le cimetière de l'Est a été le théâtre d'un combat désespéré. Les communards disent : la bataille du Père- Lachaise, comme nos soldats diraient : la bataille de Solférino. 11 faut raconter sinqjlement la vérité.
Une batterie de dix pièces de sept et une mitrailleuse furent réunies dans le cimetière et eurent trois objectifs différents : le palais des Tuileries, l'église Saint- Eustache, la gare d'Orléans ^ Le service des munitions était mal fait et plusieiu's fois on expédia des gargousses qui n'étaient point de calibre. Les pièces étaient du reste hors de service et restèrent silencieuses le 27 mai à partir de midi. C'est à ce moment même que commença le mouvement militaire qui devait rendre l'armée française maîtresse du Pére-Lachaise et des hauteurs qui l'avoisinent. Cette tâche, réservée au corps
* « Mon tir est dirigé sur Saint-Eustache et surla gare d'Orléans, boulevard Hôpital, de façon à faire le plus de dégât à l'interception {sic) des boulevards Hôpital, Saint-Marcel et Arago. — Le chef commandant l'artillerie du X' au Père-Lachaise : Vieulixa. » — La signature est peu lisible, et par conséquent douteuse. Cette dépêche est du 25 mai 1871. Elle répondait à la dépêche que voici : « Informez le Père-Lachaise que les obus qu'ils reçoivent ne peuvent venir que de Montmartre; tirez principalement sur les églises, excepté le X"* arrondissement et Belleville et le XI"= arrondissement. Le membre du Comité de salut public : Général Eides. »
du général Yinoy, fut confiée par celui-ci à la division Bruat. — A midi le premier régiment d'infanterie de marine faisait la soupe dans l'avenue de Saint-Mandé, lorsque l'ordre vint de se porter en avant; on donna un coup de pied dans les marmites et l'on se mit en marche sans incidents remarquables ; on arriva sur la grande voie que l'on appelle aujourd'hui la rue des Pyrénées, ouverte entre deux talus qui ressemblent à des collines; le régiment se trouvait ainsi placé entre Charonne et le Père-Lachaise ; on lança plusieurs compagnies, à droite vers Charonne, à gauciie vers le cimetière ; nous suivrons celles-là pas à pas.
La ligne des tirailleurs jetée en avant des pelotons trouva de la résistance; dans ces terrains onduleux, coupés de jardinets fermés de clôtures, parsemés de basses maisons, plantés d'arbres, la lutte était difficile; de toutes les baies, de toutes les fenêtres partaient des coups de fusil ; le champ du combat était en pente, découvrait nos soldats qui avançaient néanmoins, laissant plus d'un mort, plus d'un blessé derrière eux, mais repoussant les insurgés dont quelques-uns, déjà découragés, filaient rapidement vers Belleville, encore au pouvoir de la révolte; c'était la première compagnie du premier bataillon, commandée par le capitaine Vincenti, qui menait cet assaut avec un entrain et une fermeté remarquables.
Un sergent nommé Antzenberger, Alsacien, engagé volontaire qui s'était admirablement conduit àBazeilles et qui, au retour de la captivité, était venu rejoindre son ancien régiment, guidait sept ou huit hommes à travers les jardins maraîchers, dont il délogeait les fédérés. Ainsi marchant en faisant le coup de feu, il arriva entre des masures et le mur d'enceinte du cimetière, dans une longue ruelle resserrée, qui est la rue des Rondeaux. C'est triste, étroit; ça ressemble au chemin de ronde
340 I.A (.liAM>i:-U(tOUETTK.
d'une prison, l/œil aux aguets, le doigt sur la détente du fusil, Antzonborgor continua sa route en tète de la petite escouade qu'il dirigeait. Il parvint vers trois heures jusqu'à l'angle du cimetière, et dans la muraille il remarqua, non pas une brèche, mais une simple ouverture, un trou circulaire; les pierres éboulées jusque dans la rue de^ Rondeaux formaient une [)ente propice à l'escalade. Le sergent n'hésita pas; il gravit le déblai, ses huit hommes le suivirent; ils étaient dans le Père- Lachaise. Des drapeaux l'ouges flottaient au vent, fixés à des tondjcs ou allacliès aux branches des cyprès. Dans l'avenue circulaire, à la hauteur de la 85'^ division, une pièce de sept était en batterie, que l'on renversa rapidement; plus loin le cadavre d'un cheval; à côté du mur d'enceinte une tente dressée ; nul homme, nul fédéré ; pailout la solitude et le silence contrastant avec les rumeurs de la bataille qui bruissaient autour du cimetière. Antzenberger envoya quatre de ses soldats en vedette le long des murs, contre lesquels des échafaudages avaient été élevés pour permettre aux insurgés de faire le coup de fusil sans péril. Le sergent se préparait à fouiller les taillis du cimetière, lorsque dans la rue des Rondeaux apparut le lieutenant Guillard précédant un peloton d'une trentaine d'hommes ; le lieutenant averti pénétra dans l'enceinte du Pére-Lachaise, prit position près de la brèche de façon à se porter en arrière ou en avant, selon les circonstances, et donna ordre à Antzenbei'ger d'aller reconnaitre, aussi loin que possible, les teirains que les tombes et les arbres dissimulaient à la vue.
Antzenberger s'éloigna avec quatre hommes et s'engagea dans l'avenue des Thuyas; on allait avec prudence, de chaque côté de la route, se défilant, comme disent les soldats, derrière les stèles funéraires et derrière les arbres ; on regardait bien avant de pousser
LA DÉLIVRANCE. ôil
plus loin; on franchit ainsi deux avenues, dans l'une desquelles se trouvait abandonné un .camion peint en rouge; dans la lai'ge avenue transversale on aperçut deux caissons d'artillerie et au delà des arbres, non loin de l'obélisque Duras Dias Santos, quelques képis; on s'arrêta et l'on reconnut une quinzaine de fédérés qui, se présentant de dos, semblaient absoibés dans la contemplation de Paris en feu. D'un signe Antzenberger connnanda à ses hommes de faire feu ; ils tirèrent en même temps. Les fédérés disparurent et l'on entendit un bruit de souliers qui fuyait à travers les tombes. Tout en glissant une cartouche dans leur fusil, le sergent et les quatre soldats se lancèrent au pas de course et ne trouvèrent plus personne. On fit le tour de l'énorme monument qui sert de sépulture à Félix Beaujour; sur un terre-plain six pièces étaient en batterie; à dix mètres plus loin en contrebas, derrière un pli de terrain, trois pièces et une mitrailleuse se dressaient contre Paris dont on découvrait le panaroma sous un dôme de fumée immobilisé au-dessus de la ville, connue une nuée d'orage; Antzenberger put crier : Ville prise! il était et resta maître du cimetière.
Il posta deux sentinelles près du tombeau de Casimir Delavigne, de façon à surveiller un carrefour formé par la jonction de plusieurs routes ; il laissa deux autres soldats pour garder les canons et, refoulant sa voie, il se dirigea vers la rue des Rondeaux, afin de demander du renfort. A l'entrée de l'avenue des Thuyas, il rencontra le lieutenant Bahier, de l'infanterie de marine, qui venait, seul, reconnaître la position.- Antzenberger le conduisit à la batterie abandonnée et reçut ordre d'aller chercher du renfort, car un retour des fédérés était possible, et ce n'est pas avec quatre hommes que l'on aurait pu le repousser. A ce moment, la situation s'agîrrava singulièrement. I.'n obus éclatant dans l'avenue
542 LA L.UA.M)E-r,()Oli:iTE.
transversale prouva que Montmartre, occu|ié par les artilleurs IVanrais, tirait sur le Père-Lachaise : en outre une grêle de balles frappant les tombes, enlevant les branchettes des cyprès, apprit à nos soldats qu'ils étaient ivconmis. Des insurgés, postés sur h^ toit des maisons de la rue des Poiriers, de la rue P»obineau, les attaquaient sur leur droite, tandis que d'autres fédérés remplissant la maison du boulevard Ménilmontant jtorlant le numéro Oo les fusillaient de face. On s'abrita derrière les grands monuments, et Antzenberger, se glissant le long du mur du cimetière, alla demander quelques bommes de soutien, qui lui furent refusés. Dans le trajet, il fut frappé d'nne balle au bras gauclie. Le lieutenant Pallier, méconlenl d'être laissé en l'air avec une force dérisoire, sur une position stratégique de première importance, renvoya Antzeniierger vers la rue des Rondeaux. Antzenberger obéit, reçut une balle dans la jambe droite et réussit enfin à ramener avec lui neuf fantassins de marine, dont un clairon.
Quinze bommes pour garder le cimetière du Père- Lachaise, c'était peu; ce fut assez, car nul ne tenta de les déloger. Ils n'eurent qu'à s'abriter contre le feu des insurgés et contre les projectiles que les batteries de Montmartre continuaient à leur envoyer. On visita l'intérieur des monuments voisins : celui du duc de Morny était plein de victuailles; celui de Félix Beaujour était jonché de couronnes d'immortelles, tassées les unes sur les autres et qui avaient servi de lit de camp aux fédérés.
Le temps était sombre, quelques ondées tombaient par intervalles, le crépuscule commençait à envahir le ciel, il était près de huit heures du soir\ lorsque, sur la gauche, le lieutenant Bahier entendit une assez vive
' Le 27 mai, le soleil se couche à 7 h. 48 m.
LA DÉLIVRMCE ^43
fusillade; on regarda vers l'avenue transversale et, derrière les massifs d'arbres, on aperçut l'éclat lumineux des coups de fusil. Qui venait là? Des fédérés ou des soldats de l'armée française? On se tint prêt à riposter. Au bout de l'avenue on distingua une ligne de tirailleurs qui s'avançaient, suivis par un corps de troupes assez nombreux : à l'ensemble du mouvement, on reconnut des soldats réguliers. Le lieutenant Bahier donna ordre à son clairon de sonner la marclio du régiment. Il y eut comme un temps d'arrêt dans la fusillade, qui reprit presque immédiatement. Le lieutenant fît alors sonner : Cessez le feu ! Le feu cessa. La troupe parut s'arrêter et l'on vit un sous-offîcier qui se détachait du premier groupe et s'avançait, le fusil en main, prêt à tirer. Antzenberger se dirigea vers lui : Qui vive? — 42^ de ligne! — On se serra la main.
C'étaient trois compagnies du deuxième bataillon du 42" de ligne qui, ayant franchi la clôture du cimetière, fouillaient les parties boisées et se dirigeaient vers la batterie fédérée dont on connaissait l'emplacement. Le lieutenant Bahier alla rejoindre le régiment d'infanterie de marine, du côté de la rue Sorbier, et les soldats du 42" de ligne gardèrent le Pére-Lachaise jusqu'à dix heures du soir ; à ce moment , le 74^ de marche de la brigade Bernard de Seigneurans, de la division Bruat, vint les relever et établit son bivouac au milieu des tombes. — Telle fut la bataille du Père-Lachaise. On s'est battu autour du cimetière, mais dans le cimetière même on ne s'est pas battu. De cette action si simple, Vésinier a fait le récit que voici : « Pendant plus d'une demi-heure, il y eut dans cet asile des morts un combat terrible. Les assiégés, envahis de toute part, s'abritaient derrière les monuments funèbres en tirailleurs, pendant que les troupes régulières s'avançaient par les avenues, gagnant le plus rapidement possible les
oU l.\ (iliA.NDE-I'.OQlETTE.
liMiiIcms (lu ciiiiclii'ri'. où !>e li'ouvaieiil établies les ])atlt'ri('s les plus daiigcreusos, au j)ie(l du iiioiiuuK'iit de la l'amille Doniidoiï. Ce ne fut qu'après le coiiibal le [)lus acharné, ajirès avoir massacré les caiionniors sur leurs jiièces et après avoir fusillé j)resque tous les gardes nationaux, que le cimetière fut piis. Pi-ès de 6000 cadavres jonchaient les avenues et les tombes. Beaucoup des fédérés furent égorgés dans les caveaux, sur les cercueils des morts, où ils s'étaient réfugiés et qu'ils arrosèrent de leur sang. Le massacre futéj)ouvantable '. » C'est cette lugubre boufl'onnerie (jui a servi et sert encore de « docuiiM'iit aullirnliiiue >» aux apologistes de la Commune.
A la Roquette, la nuit lut lourtle; les otages couchés à l'infirmerie ne dormirent guère. Les dix prêtres, les quatre-vingt-deux soldats de la troisième section, les quarante-deux sergents de ville, les dix artilleurs de la deuxième, avaient placé des sentinelles et veillaient à tour de rôle; on souffrait de la faim; depuis vingt-quatre heures on n'avait pas mangé. Au dehors, il n'y avait que du silence; la fusillade avait pris lin. Surmenés par six jours de lutte, les combattants se reposaient. (( Où sont les troupes de Versailles? » se disait-on avec angoisse. Au j)etit jour, le dimanche 28 mai, le surveillant Latour, qui gardait la porte d'entrée, entendit heurter avec violence; il mit l'œil à son judas et recomuit ujie compagnie! de fusiliers marins; il ne fut pas long à ouvrir; il cul un cri qui peint bien l'état des âmes en ce moment : c Enfin! voici la France ! » Cinq minutes après, le pharmacien, M. Trencart, qui dormait chez lui épuisé de fatigue, fut réveillé par sa porte qui volait en éclats sous la projection d'un
* Histoire de la Commune de Paris, par P. Vésiiiier. Londres. 1871. p. 405.