LÉGATION DES ÉTATS-UNIS
Paris, 2ô avril 1871. Reçu 10 mai.
Monsieur,
.... Vous êtes informé que Mgr Darboij, archevêque de Paris, a été appréhendé, il y a quelque temps, par ordre de la Commune, et jeté en prison pour y être retenu comme otage. Un pareil traitement envers cet homme xlévoué et excellent ne pouvait manquer de faire grande sensation, surtout dans le monde catholique. Dans la nuit de jeudi dernier, '^c reçus une lettre de Mgr Chigi, archevêque de Myre et nonce apostolique du Saint-Siège, et aussi une communication de MM . Louvrier , chanoine du diocèse de l'aris, Lagarde, vicaire général de Paris, Bonnet et Allain, chanoines et membres du chapitre métropolitain de l'Église de Paris : tous m'adressant un appel énergique, au nom du droit des gens, de l'humanité et de la sympathie, pour que j'interpose mes bons offices en faveur de l'archevêque prisonnier. J'ai pensé que je ne ferais que me conformer à ce qui me paraît être la politique de notre gouvernement et aux désirs qui devaient être les vôtres dans cette circonstance, en me i-endant au vœu de cette requête. En conséquence, je me suis rais, ce matin de; bonne heure, en connnunication avec le général Cluseret, ipti parait être ici, ];uur le présent, l'homme dirigeant. Je lui
l'ir.CKS Jl'STII ICVTIVKS. ."t:.
dis que je iiiatlressoi^ à lui, non en ma qualité de diitloinale, mais simplement dans l'intérêt des bons sentiments et de l'humanité, afin devoir s'il n'était pas possible de faire cesser l'arrestation et l'emprisonnement de l'archevêijue. il me répontlit que cette affaire n'était pas de sa juridiction, et que. quel que lût son vif désir de voir relaxer l'arclievêque, il croyait que, dans l'état actuel des choses, il serait impossible de l'obtenir. Il a dit ((u'il n'était point arrêté pour crime, mais simplement pour être gardé comme otage, avec beaucoup d'autres. Dans les circonstances actuelles, il pense qu'il serait inutile de faire aucune démarche en ce sens. C'est aussi mon sentiment que la Commune, dans l'état d'excitation où se trouve présentement l'esprit public, n'oserait pas relâcher l'archevêque. Je dis au général Cluseret qu'il fallait cependant que je le visse pour m'assurcr de sa situation réelle, de l'état de sa santé et des besoins qu'il pouvait éprouver. 11 répondit qu'à cela il n'y aurait point d'objection, et il m'accompagna immédiatement en personne à la Préfecture de police, où, sur sa demande, je reçus du préfet une permission pour visiter librement et quand je voudi-ais l'archevêque. En compagnie de mon secrétaire particulier. M. Mac Kean. je me rendis alors à la prison Mazas. où je fus admis sans difficulté, et après qu'on m'eut fait pénétrer dans une' des cellules vides, on m'introduisit bientôt auprès de l'archevêque. Je dois dii-e que je fus profondément touché à l'aspect de cet homme vénéi'able. Sa personne chétive, sa (aille un peu courbée, sa barbe longue (car il semblait n'avoir pas été rasé depuis sou incarcération), son visage rendu hagard par la mauvaise santé, tout cela eût certainement ému le plus indifférent. Je lui dis qu'à la demande de ses amis, j'étais intervenu en sa faveur avec un grand plaisir, et que, si je ne pouvais me promettre la satisfaction de le voir élargi, j'étais bien heureux de le visiter pour ra'assurer de ses besoins et de la cruelle position où il se trouvait. 11 me remercia avec beaucoup de cordialité et d'expansion des dispositions que je lui manifestais. Je fus charmé par sa bonne humeur et l'intcTêt de sa conversation. Il paraissait avoir conscience de sa situation critique et être préparé au pire. 11 n'avait aucune }iarole d'amertune ou de reproche pour ses persécuteurs : mais, d'autre part. ?'/ fit la remarque que le inonde les jugeait j)ires qu'ils n'étaient re'ellement. 11 attendait patiemment « la logique des événements », et priait pour que la Providence pût trouver à ces terribles troubles une solution qui épargnât le sang humain. Il est détenu dans une cellule de six pieds sur dix, peut-êti'e un peu plus grande, qui a le mobilier ordinaire de la prison : une chaise et une petite table en bois, et un lit de prison. Klle est éclairée par une petite fenêtre. Comme prisonnier politique, il a la faculté de se faire apporter sa nourriture du dehors, et. en réponse à l'offre que j'étais heureux de lui faire, de lui envoyer tout ce (pi'il pourrait souhaiter, ou de lui remettre tout l'argent dont il pouvait avoir
074 l'IKCES JLSTlMC.VriVES.
besoin, il me dit qu'il n'avait, quant à présent, besoin de rien. J'c/ais la Ri'ule personne qu'il eût vue depuis son emprisonnement, et on ne lui avait [las laissé voir de journaux, ni avoir aucune nouvelle des événements de chaque jour. Je ferai une démarche auprès du préfet de police pour être autorisé à lui envoyer des journaux et des livres, et je proliterai du permis qui m'a é(é donné pour le visiter et lui rendre tous les services qui dépendront de moi. Je ne puis me dissimuler néanmoins le grand danyer où il se trouve, et désire sincèrement de pouvoir aider à le préserver du sori (pii scndile le menacer.
Je suis, etc.
E. B. Washiîurne.
Paris, 25 avril 1871. (Reçu 10 mai.)
Monsieur,
Bien que j'aie relaté dans ina'dépêche du 23 (u° 425) la démarche par suite de laquelle je suis intervenu en faveur de l'archevêque de Paris, je crois utile de vous envoyer ime copie de la lettre de S. Ex. Mgr Ghigi, le nonce du pape, et aussi une copie de la lettre du vicaire général de Paris et de ses collègues, toutes deux à moi adressées et contenant les motifs de leur requête. Je viens d'apprendre que l'on avait fait une démarche auprès de l'ambassadeur d'Angleterre avant d'en faire auprès de moi, et qu'il avait décliné toute intervention. Mais cet acte de la légation anglaise, si je l'avais connu, n'aurait point modilié mes résolutions, car je me serais considéré comme parfaitement en droit d'étendre mes bons offices, offlcieusement, en faveur d'un homme aussi éminent par sa piété et aussi distingué par ses sentiments libéraux et ses vues philanthropiques que l'archevêque de Paris, aujourd'hui si cruellement persécuté.
Je suis, etc.
E. D. ■\Yashburne.
Du ministère des affaires étrangères, je me suis rendu en
pci'sonne à la Préfectui'e de police, pour obtenir l'élai'gissement de plusieurs .\llemands, parmi lesquels se trouvaient un prêtre, incai'céré à Mazas. J'ai trouvé là un jeune employé qui m'a très prompte-
PIÈCES .IIISTIFICATIVES. 07."
mont donné satisfaction et m'a r^mis dos ordres écrits pour leur mi.se en liberté. Hier, une dame américaine est venue à la légation pour me demander do ra'intéresser en faveur do deux sœurs de charité (françaises), afin de les faire sortir de prison. Cette dame était ello-mome sœur de charité et fille du dernier gouverneur de la Louisiane, Roman. Les deux religieuses en prison étaient ses amies, et avaient été arrachées à leur couvent par quelques gardes nationaux, il y a trois ou quatre semaines. Elle était dans la plus grande inquiétude à leur sujet. Je lui dis que, bien que je ne puisse aucunement intervenir d'une manière officielle, je consentais, par amitié pour elle comme Américaine, à appeler l'attention des autorités sur le cas de ses amies. J"ai, en effet, signalé cet incident à mon employé delà l'i'éfecture et il m'a sans hésiter donné aussi un ordre de liberté pour elles. Je l'ai porté moi-uiéme au dépôt des prisonniers, et après avoir attendu environ ure heure pour l'accomplissi^ment de certaines formalités, j'ai eu le plaisir tle voir les deux sœurs hors des murs de la prison. Du dépôt je suis allé à Mazas et je n'y ai rencontré aucune difficulté à faire opérer l'élargissement de trois prisonniers allemands, y compris le prêtre. J'ai profité de l'occasion pour visiter l'archevêque de Paris et lui apporter quelques jom*naux et une bouteille do vieux vin de Madère. Je l'ai trouvé à peu près dans le même état que dimanche et avec la mémo bonne humeur. J'ai été peiné de ne pouvoir lui annoncer aucun change' ment dans la situation.
E. B. Washburne.
M. WASHBURNE A M. FISH (Extrait).
Paris, 2 mai 1871.
Je regrette d'avoir à dire que la vie de l'archevêque de Paris est à mes yeux dans le plus imminent danger. Le bruit s'étant malheureusement répandu que le prince de Bismarck avait résolu d'intervenir pour sauver la vie de l'archevêque, a causé une gi-ande agitation. Dimanche dernier une bande de gardes nationaux s'est dirigée sur la prison Mazas, avec le projet avoué de le fusiller. Par bonheur, un membre de la Commune fit son apparition à ce moment et eut le pouvoir d'empêcher ces gens d'exécuter leur dessein. Les gardiens ordinaires de la prison ont eu les plus vives alarmes; ils ont fait changer l'archevêque de cellule et l'ont mis dans une autre partie de la prison. Ce qui a été empêché dimanche par la présence d'un membre de la Coranmne peut arriver chaque jour. Ayant des raisons de croire que le général Fabrice est chargé par son gouver-
:>'(> l'ii.cKs .MMii i(.\Tiv:;s.
irciiieiil (l<! faii-(> son possible pour sauver la vie de l'arclièvèque, et est. ciiar^^é conimeje le suis moi-niènie de la protection des intérêls allemands aussi bien que des intérêts de riiuinanité, j'ai cru de mon devoir de lui adresser un messafie verbal conlidentiel, par un membre de ma légation, pour l'inlormer de la critique situation de l'archevêque, afin que, s'il a des instructions pour intervenir, il puisse procéder ainsi qu'il le jugera convenable.
E. B. Washbubne.
M WVSHBURXE A M. FISII (Extrait!.
l'aris, 1!) mai 1871.
Depuis que j'ai commencé à écrire cette dépêche, j'ai fait une nouvelle visite à rarchevêque, pour lui faire connaître qu'il était impossible d'effectuer sou écliange contie Blanqui. Je regrette d'avoir à dire que je lai trouvé très faible. Il avait été cloué sur son grabat toute la semaine dernière par luie espèce de pleurésie ; il est sans appétit et ses forces sont considérablement diminuées. Il est cependant de bonne humeur, et, en apparence, résigné au sort, quel qu'il soit, qui peut l'attendre.
E. B. AVashuurne.
Paris, 29 juin 1871. (Reçu 13 juillet.)
En rapport avec l'histoire de l'insurrection et avec la mort tragique de l'archevêque de Paris, j'ai llionneur de vous envoyer cijoint, pour être déposée aux archives du département, une copie de toute la correspondance et des papiers relatifs à l'emprisonnement du prélat et aux démarches faites pour obtenir son élargissement.
E. B. Washburne.
L'ARCHEVÊQUE GHIGI A M. WASHBUBNE.
Versailles-Montreuil, 18 avril 1871.
2, rue de la Vieille-Église.
Monsieur et cher collègue,
Permettez-moi de vous prier confidentiellement de faire bon accueil aux quatre chanoines ecclésiastiques de l'église métropolitaine
l'IECKS JUSÏiriCATlVKS. 7.77
de Paris, qui viennent vous demander voli-o prolcction iii laveur ilr leur archevêque, jeté eu prison par le> insiir^jés de l'aris. Peruicitez-nioi de joindre ma prière à celle de ces bons prêtres et de vous assui'er de ma grande reconnaissance pour tout ce que vous croirez pouvoir tenter dans l'intérêt des jours de Mgr Darboy. Recevez, etc.
Flavuis Cnioi, Archev. de Myre, nonce apostolique.