‹ Les convulsions de Paris (volume 4)Chapitre 55 sur 66 · CABINET DU SECRÉTAIRE GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

CABINET DU SECRÉTAIRE GÉNÉRAL

Paris, !iô avril 1871.

Nous, membre de la Commune, dêlépué civil à l'ex-préfecture d(.' police, autorisons le citoyen Washburne, ministre des États-Unis, et son secrétaire, à communiquer librement avec le citoyen Dar~ boy, archevêque de Paris.

RaOCL RlGAULT.

(Cachet.) Vu, 6 mai 1871.

Le chef de division,

Edmond Levraijd. ,

(Cacliet.)

M. WASHBURNE A I/ARCHEYÊQUE CIIIGI.

l'aris, 2-i avril 1871.

Mon cher collègue,

Je suis venu à Paris samedi soir, et le soir même j'ai pris mes dispositions pour voir un des chefs de la Commune le lendemain matin à 9 heures. Je ne saurais mieux faire que de vous envoyer un récit écrit par moi pour mou gouvernement à ce sujet. Je vous adresse donc confidentiellement une copie de la dépêche que j'ai expédiée hier à Washinglon. Après l'avoir lue, vous m'obligerez de

378 l'IKCKS .inSTIFICATIVKS.

1111' l:i l'cliMii'iiri- sous (>nvoloppo, riio Madcinoisollc, n» 7, à Versailles. Je joins ici une lettre de l'archevêque à l'abbé Lagarde. J'espère vous voir.

MGR DARBOY A M. WASIIBURNE.

.Te prie M. le ministre des Étals-Unis de recevoir mes remercîments pour la bonne visite ([ii'il a eu la bonté de me l'aire dans ma prison, et de voidoir bien l'aire parvenir la lettre ci-incluse à sa destination, par son secrétaire ([ui se rend à Versailles.

L'adresse de la personne à i[ni elle est adressée sera donnée par S. Exe. le nonce apostolique ou par l'évêque de Versailles. Si cette personne est déjà repartie pour Paris, le secrétaire du ministre des États-Unis pourra détruire la lettre ou la rapporter à son retour h Paris.

G. Darbov, Archev. de Paris.

Prison de Mazas, 2ô avril 1S7I.

L'ARCHEVÊQUE CHIGI A M. WASIIBURNE.

{Confidentiel.)

Versailles-Montreuil, 23 avril 1871.

Monsieur et cher collègue,

Je no sais véritablement comment vous remercier pour tout ce que vous avez eu la bonté de faire afin de venir en aide au digne archevêque de Paris. Vous avez fait plus que je n'eusse pu espérer, malgré la confiance que j'avais en vous, sachant les sentiments d'humanité et de compassion de votre cœur et connaissant la généreuse nation que vous représentez si dignement en France; et je suis sûr ([ue les démarches faites par vous auprès des hommes de qui dépend le sort de Mgr Darboy ue manqueront pas de produire le résultat le plus favorable qu'on puisse espérer dans les circonstances présentes.

J'ai lu avec un gTand intérêt et avec un sentiment de profonde gratitude envers vous, monsieur, les dépêches que vous avez eu la bonté de me communiquer confidentiellement et sous toutes réserves, et je m'empresse de vous les renvoyer, avec tous mes remercîments, à la légation des États-Unis, à Versailles, suivant l'indication que contenait votre honorée lettre d'hier.

l'IKCKS .IlSTlllCATlVKS. r,7(»

Le colonel IIolTman m'a int'oriné que vous viendriez bientôt ;"i Versailles, el je l'ai prié de me l'aire connaître votre arrivée, alin de pouvoir, sans délai, aller vous exprimer toute ma yratitude et mon respect.

En attendant, veuillez agréer, etc.

Flavius Chigi, Archev. de Myre, nonce apostolique.

MGR DAP.BOY A M. WASHBURNE.

'28 avril 1871.

Je prie S. Exe. le ministre des États-Unis de recevoir l'hommage de mon respect et d'avoir la bonté de faire pai'venir la lettre ciincluse à Versailles.

L'adresse de M. Lagarde, dans le cas où le représentant de Son Excellence ne la connaîtrait pas, poui-ra être obtenue soil; à la résidence du nonce, soit à l'évêché de Versailles.

G. Darboy, Archev. de Paris.

MGR DARBOY A M. WASIIBURN'E.

28 avril 1871.

Je prie S. Exe. le ministre des États-Unis de recevoir l'hommage de mon respect et de me permettre d'avoir recours à son obligeance pour envoyer à Versailles la lettre ci-incluse. Je lui en serai très reconnaissant.

G. Dauboy, Archev. de Paris.

L'adresse de M. Lagarde est, sans doute, connue du représentant de M. Wasliburne à Versailles. En tout cas, on peut se la procurer chez le nonce ou chez l'évéque de Versailles.

MÉMORANDUM DE L'ARCHEVÊQUE DE l'AKIS.

ÉCRIT PAR LUI DANS LA PRISON DE MAZAS, LE 10 MAI 18"l.

On ne sait pas précisément quelle réponse a faite M. Thiers à la proposition qui lui a été adressée d'élargir Blan<iui afin d'obtenir, en

•'?«i l'iKCKs .11 Mil i(;\iivi;s.

i''cliaii|:i'. r(''lai';;issoiiiL'iil. ilo l'arcli(M<"(|uo (1(> Paris ol do qnali'o ou rinq pcTSonncs déloiuies avoc lui. Le vicaire génr-ral La^iardo, (jni ost ailé à Versailles iioiir s'occuper de ci,'tte alTairo, n'a envoyé ici que des rapports vagues el inconi|il('ts snr le résultat de sa dénnaiclie ; mais, comme il no revient point, on croit que tout espoir de succès n'est pas perdu.

A défaut d'inrorination précise, on conjecture que le gouvernement craint de paraître traiter avec la Commune, en acceptant l'échange proposé ; il est possible, en outre, qu'il regardelalibération de M. Blan((uicoinm(^ dangen'nse, au milieu de la présente agitation. Maintenant, les personnes qui s'intéressent soit à Dlauqui, soit à l'archevêque, désirent vivement que Ton soumette les considéralions suivantes à M. Thiers, (|ui les appréciera avec sagesse et humanité, et l'on croit qu'elles auraient un grand poids si elles étaient jirésentées à M. ïhieis par .Son Exe. le ministre des Etats-Unis.

La question n'est pas entre la Comunme et le gouvernement, mais entre le gouvernement et les personnes sus-mentionnées. Ces dernières ont décidé que l'archevêque et (piatre ou ciutj autres prisonniers, à désigner par M. Thiers, seraient envoyés à Versailles, si l'on peut avoir l'assurance que M. Blanqui sera mis en liberté. Cette assurance devait être garantie par la parole du ministre des États-Unis, autorisé à cet efiet par celle de M. Thiers. Quant à la libération de M. Blanqui, au lieu de l'ordonner ol'ficiellement. ne serait-il pas possible de la réaliser, en lui laissant la faculté de s'évader, en sous-entendant qu'il ne serait pas repris, à moins que cène fût pour quelque nouveau délit commis par lui? De cette façon le gouvernement n'aurait rien absolument à faire avec la Commune ; quelqu'un en dehors de la Commune recevrait l'assui-ancc donnée par M. Washburne, et tout serait arrangé.

11 ne pourrait y avoir aucun danger sérieux à élargir M. Blanqui, même dans l'état actuel des choses.

La résistance de Paris est une résistance entièrement militaire, et la présence de M. Blanqui n'y pourrait rien ajouter.

Les idées politiques et sociales (pie représente la Commune ne sont pas, en elles-iuèmes, ni dans leur application, celles de M. lîlanqui; s'il venait à s'associer lui-même à la Commune, il ne serait pas un lien d'union entre les membres qui la composent, mais plutôt un nouvel élément de discoi'de.

A tout événement, il ne semble pas qu'au milieu des théories l)olitiques et sociales de la Commune il puisse être mis fin au présent conflit autrement que par la force des armes. On n'aurait donc aucun nouvel embarras à surmonter si M. Blanqui était mis en liberté, et même s'il revenait à Paris. Le ferait-il, d'ailleurs, ou ne le ferait-il pas? On l'ignore.

Si l'on savait exactement pour quelles raisons M. Thiers hésite à prendre une résolution favorable sur la proposition d'échange (pii

lui a élé soumise, il serait, possible de les affaiblir et de l'amener peut-être à une meilleure conclusion. En outi'e, il ne devrait pas ignorer que la vie de l'archevêque est sérieusement menacée. En le sauvant, M. Thiers donnerait, croyons-nous, une grande satisfaction au clergé français et particulièrement à l'épiscopat.

M. WASHBllRNE A MGR CHIGI.

l'aris, II mai 1871.

Mon cher collègue,

M. Mac Kean, mon secrétaire particulier, ira vous trouver au ^'ujet de l'archevêque. Il vous remettra une copie du mémorandum (■•crit par lui concernant un échange avec Blanqui. Je n'ai pas besoin de vous assurer que je serai très heureux de faire tout ce qui pourra être fait en cette circonstance — officieusement s'entend — pour faciliter tout arrangement qui pourrait être concerté. M. Mac Kean a visité l'archevêque avec moi hier, et pourra vous donnei' loiis les éclaircissements en ce ifui le touche.

J'ai l'honneur d'être, etc.

E. U. Washbuuxe.

M. WASHBURXE A M. W. B. NOHCOTT.

Paris, 11 mai [H'I.

Cher monsieur.

J'ai envoyé aujourd'hui à Mgr Cliigi une copie du mémorandum de l'archevêque de Paris, au sujet de l'échange à faire entre lui et Blanqui et je lui ai dit que je ferais avec empressement tout ce qui serait possible, officieusement, bien entendu. Je crois que l'archevêque a très bien posé la question, et j'espère que l'attention de M. Thiers sera appelée sur son mémorandum. Je comprends bien les raisons que le gouvernement de Versailles pourrait opposer à la proposition d'échange ; mais il me semble qu'on pourrait s'élever audessus de ces raisons, dans un cas pareil, alors que la vie d'un homme tel que l'archevêque est en danger. Le gouvernement français ne perdrait rien à mettre Blanqui en liberté, et en le faisant il sauverait probablement les jours de l'archevêque. Je considère que sa vie est dans le plus innniueiit danger, et. pour ce motif, dans le

r.S'J PIÈCES JLSTIllCATIVES.

il(''<ir d'iillogcr ses souffrances en prison, je nio suis décidé à prêter tous iii(>s bons offices en cette affaire. Dans voIi-p visite à Versailles, j'espère fjue vous pourrez amener M. Tliiers à consentir à rechange. Je crois qui' la Commune est prêto à élargir plusieurs prisonni(M's, y compris M. lionjeau, en jilus de rarchevé([ue, dans le cas où l>lani|ui serait mis eu lijjerté. C'est une considération de plus à faire vaJoii' auprès de M. Tliiers.

Je suis, etc.

E. L. \\ A-ni;LiiM:.

MGI; (,1IR,1 \ M. WASliniUNE.

Versailles-Montreuil, 12 mai 1871.

Monsieur et cher collègue,

M.Mac Kean m'a remis ce matin la lettre que vous m'avez lait l'iiouneur de m'adresser hier, ainsi que la copie du mémorandum écrit par l'archevêque de Paris, et j'ai reçu égaleiiRMit, il y a quelques jours, par la poste et fort en retard, l'autre lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire le 29 avril, avec les deux lettres qui y étaient jointes de Mgr fiarboy pour l'abbé Lagarde, à qui je les ai remises immédiatement. Ce matin j'ai envoyé confidentiellement à M. Thiers le mémoire de l'archevêque, et je lai prié de me répondre confidentiellement afin de pouvoir vous envoyer cette réponse, pour être communiquée par vos soins à Mgr Darboy. Si je la reçois, comme cela a été promis, vers 5 heures, je m'empresserai de vous la transmettre, en vous priant de la faire connaître à Mgr l'archevêque. En attendant, il est bon que vous sachiez où en sont les affaires.

M. Thiers ayant reçu, il y a quelques jours, la lettre apportée par labbé Lagarde, l'a soumise d'abord au conseil des ministres, puis à la commission des quinze députés qu'il s'est adjoints ; il a également soumis au conseil et à la commission la question d'échange, deBlanqui d'une part, et de l'archevêque avec quatre ou ciuq ecclésiastiques d'autre part, et tous ont refusé unanimement leur consentement à un semblable arran^gement*. Après cela, M. Tliiers a déclaré que, malgré le désir qu'il éprouvait de voir l'archevêque en liberté, ainsi que l'abbé Deguerry, qui était son ami personnel, il ne pou-

' L'unanimité ne fut point aussi complète que le pense Mj;r Chigi ; je crois être en mesure d'affirmer qu'un des membres de la commission, prévoyant les dangers trop réels que courait la vie de l'archevêque de Paris, insista vivement pour que l'échange fiit opéré; il ne parvint pas à faire partager son opinion à !^e> collègues, ni à ébranler la détermination de H. Thiers. ÎI. D.

l'IÈCES JUSTIFICATIVES. 585

Vil il prendre sur lui d"exécuter l'échange. Il a ajouté que M. Blanqui allait être jugé à nouveau, et que s'il était condamné à mort, il aurait lui, comme Président, le pouvoir de lui accorder la vie : mais que, quant à le mettre en liberté, surtout avant qu'il fût jugé, cela lui était impossible ; que cela dépasserait son droit comme chef du pouvoir exécutif. Celte réponse, adressée à Mgr Darboy, il y a plus de deux semaines, a été couchée par écrit, et M. Lagarde a été prié de la porter à l'archevêque, sous enveloppe cachetée, comme elle était. Mais M. Lagarde a refusé, et persiste à refuser de le faire, donnant pour motif de son refus tiu'il ne peut porter une lettre cachetée en réponse à une lettre qu'il avait apportée ouverte, lien résulte que la lettre de M. Thiers est encore au ministère a des cultes », et on ne veut l'envoyer que par M. Lagarde. qui, de son côté, n'a pas envie de s'en charger.

M. Thiers veut aussi que je sois assuré qu'il est convaincu que ni les jours de l'archevêque de Paris, ni ceux des autres ecclésiastiques, actuellement prisonniers, ne sont en danger.

Quant à moi, je ne partage pas, je l'avoue, la confiance du président sur ce point.

4 lieurcs. — J'arrive de l'hôtel de la préfecture. M. Thiers a lu avec attention la copie du mémoire dont j'ai parlé plus haut, et il a répété, après mûre réflexion, les mêmes observations faites par lui dans sa réponse à Mgr Darboy. Il a résolu de ne point mettre Blanqui en liberté, mais d'épargner sa vie s'il était condamné à mort. C'est là tout ce que ses pouvoirs l'autorisent à faire. En outre, il ne lui serait jamais permis de sanctionner une iniquité, consistant à saisir des otages parmi les hommes éminents afin dé faire élargir des garnements et des criminels, en l'amenant à se prêter à de pareils projets d'échange plus ou moins déguisés . Il a renouvelé l'assurance que la vie de l'archevêque ne courait aucune espèce de danger, et il a dit en terminant que dans deux jours environ les troupes seraient dans Paris et que tout péril aurait disparu.

Telle est, mon cher collègue, la réponse que je puis vous faire, et je regrette avec vous qu'elle ne soit pas plus en rapport avec le désir de l'archevêque, et avec votre généreux et charitable dessein. Permettez-moi, en finissant, de vous communiquer, conformément aux ordres que le cardinal Antonelli m'a transmis, les sentiments de gratitude de Sa Sainteté le Pape et du cardinal pour tout ce que vous avez fait et tout ce que vous pourrez faire en faveur de l'archevêque si injustement martyrisé.

Agréez, monsieur, avec mes sincères et affectionnés sentiments, la nouvelle assurance, etc.

Flavius Chigi, Arehev. deMyre, nonce apostolique.

384 l'IÉCLS JUSTIFICATIVES.

COMMUNE DE l'AlUS.

CABINET DTI PBOCUREUlt DE LA COMMUNE.

l'iiiis, IH mai is'l.

I.c direcU'iir de Mazns laissera les citoyeiis Was/tburnt: cl Mac Kcan coinrniiiiiquer avec le ilélcmi Darboy.

Haoii. HiiiAUii, (Periiianenl.) rrocureui' de l.i rniiiitiunc.

Vu, 2t mai 1871.

M. l'LOl A M. WASlinURNE.

.1 Son Excellence le Ministre des États-Unix, à Paris.

Paris, Il mai 18"1.

Monsieur,

Je sais quel intérêt Votre Excellence a témoigné en faveur de M;;r Darboy, archevêque de l'aris, et quelle gratitude en auront les amis de l'Église catiiolique. Permettez-moi d'invoquer cet fntérét jiour demander à Votre Excellence de faire une démarche (]ui sera, sans doute, utile à Mgr Darboy. Les célébrités du barreau de Paris ont quitté la capitale, et Monseigneur a eu la bonté de me ju'endre pour conseil. J'ai, en conséquence, demandé au citoyen Raoul Uigault, procureur de la Comnume, le permis nécessaire pour le visiter à la prison de Mazas. J'ai eu deux entrevues avec Monseigneur. Ces entrevues m'ont mis à même de faire certaines démarches ayant un caractère d'intérêt public, et j'avais espéré qu'elles pouvaient être renouvelées de temps en temps, quand la Comimme a supprimé tous les permis qui avaient été accordés |)Our visiter les prêtres détenus, et a autorisé le citoyen Ferré, un de ses membres, à délivrer à l'avenir ces sortes de permis comme il le jugerait convenable. Malgré mon instante requête et ma qualité de conseil, qui aurait dû s'opposer à un refus, — car un détenu ne peut être, sans barbarie, privé des avis de son conseil, — je n'ai rien pu obtenir de M. Ferré, qui déploie une sévérité intraitable. J'ai donc l'honneur de me prévaloir auprès de vous de mou sincère dévouement envers Mgr rarchevê(iue

de Paris (et sans aucune suggestion de qui que ce soit), de supplier Voire Excellence de consentir à user de sa grande influence pour obtenir du citoyen Ferré la permission qu'il me refuse, sans donner aucune raison. Je demande pardon à Votre Excellente de l'importuner de la sorte, et j'espère qu'elle excusera mon indiscrétion en faveur du motif qui me porte à le faire.

Je suis, avec un profond respect, monsieur, votre obéissant serviteur.

Flou, Jurisconsulte, rue Yentadour, 6.

r,8fi PIÈCES JUSTIFICATIVES.

Lettre du surveillant Henrion.

PaïUin, le 25 mai 1871.

Monsieur Brnndreilli,

Lo 24 à six lieiiros et demie du soir, il est lOrrivé un piquet oe 40 honuiies commandé par un oilicier; je crois être le 106' bataillon; ils venaient pour fusiller l'archevêque, les gendarmes et serji^ents de ville. Me voyant seul avec un de mes collègues pour aller chercheitous ces malheureux et les livrer à leurs bourreaux, j'ai profité de l'encombrement de la cour et du poste qui regardait par la grille, pour partir. A sept heures j'étais dehors l'encein-te; j'ai pu remarquer que c'étaient tous des honmies de 20 à 2.5 ans avec le pantalon gris de fer à bande rouge; il y en avait un en bourgeois; le capitaine qui est arrivé un instant après, dit à ses hommes que c'était abominable que ce bataillon soit commandé deux fois pour cette corvée dans la même journée et que tout cela retomberait sur les officiers. Les gendarmes et sergents de ville étaient à la promenade. Ils sont arrivés; je ne puis vous dire si l'exécution a eu lieu. Je n'aurais jamais pu remplir cette tâche que je me voyais tracée: conduire quatre ou cinq de mes camarades de régiment dans les mains des exécuteurs, sans les embrasser. D'après la réputation que j'avais devant le directeur et les greffiers, je me voyais perdu. Sitôt que M. le directeur Krandreith aura repris son poste, s'il veut avoir l'obligeance de m'écrire, je me rendrai à mon poste ; je resterai à Pantin en attendant.

Hecevez, Monsieur le Directeur, mes sentiments les plus respectueux.

Signé: Heniuox.

Mon adresse: Route des Petits-Ponts, n° 17, à Pantin.

(Lettre timbrée Pantin, 25 mai 1871 ; arrivée à Versailles, timbrée 26 mai 1871. M. Brandreith était le directeur régulier du dépôt des condamnés.)

Jean-Baptiste Jecker.

Je connaissais J. B. Jecker depuis 1856, opoque à laquelle je fus envoyé au Mexique pour y prendre la direction de la chancellerie de la légation de France, ainsi que la gérance des consulats généraux d'Espagne et de Suisse.

M. Jecker habitait alors le Mexique depuis une vingtaine d'années il était chef et fondateur de la plus importante maison de banque de la République, en même temps que lïm des plus grands industriels du pays. Tant que je suis demeuré au Mexique, c"est-à-dire jusqu'à la guerre de notre Intervention, je n'ai jamais entendu dire que du bien de lui.

Jecker appai'tenait à l'une des premières familles du canton de Berne. 11 était né à Porrentruy vers 1810, alors que cette petite ville était réunie à l'Empire français. Dans l'année qui suivit sa majorité, il avait négligé de faire la déclaration exigée par notre Code civil. Il avait un frère d'une douzaine d'années plus âgé que lui, qui s'est trouvé Français par le seul fait de sa naissance en temps utile. Ce Jecker aîné, ou docteur Jecker, avait fait à Paris d'excellentes études et était devenu un médecin de grand mérite. Après avoir exercé quelques années à Paris, il alla se fixer à Mexico, où il acquit une fortune considérable. On en peut juger par le legs de 300 000 francs qu'il fil à notre Académie de médecine. En 1835 ou 1836, le docteur Jecker fit venir son jeune frère à Mexico, et le commandita.

J. B. avait fait aussi ses études à Paris, et a toujours été fort laborieux. En sortant du collège, il était entré dans la maison Hottinguer pour y étudier la banque. 11 n'a quitté cette maison qu'à l'âge de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, pour aller rejoindre son frère le docteur.

J'attribue la chute commerciale de Jecker à la jalousie de plusieurs maisons qui s'étaient liguées contre lui. Pi-oûtant d'an moment où Jecker venait de débourser une somme considérable pour ime escadre anglaise du Pacifique, elles obtinrent de Juarez (après quelque résistance de sa pari) l'annulation des Bons Jecker. intitulés alors Bons iO pour 100, prétendant qu'il avait eu pour but principal de soutenir .Miramon, son antagoniste. Jecker fut donc obligé de sus-

588 PIÈCES JUSTIFIC.VTIVKS.

pendre ses payemenls, alors qu'il avait inanifostement beaucoup plus d'aclif que do passif. Sa lortune nette était évaluée au moins à 20 millions de fVancs.

A partir de ce moment, le pauvre Jeckcr fut contrecarré en tout, et le ]ilus souvent on disposa de lui sans lui. Son existence ne fut plus qu'inie série de tribulations. 11 est triste de penser qu'il ne se trouva pas une autorité française pour prendre courageusement la défense de cet homme de bien, converti en Loue émissaire parles perfidies de maisons intéressées à sa perte.

.lecker avait souvent réclamé la ijualité de Français. Il paraîtrait qu'il obtint des lettres de naturalisation en 18(i.". Si dans le moment ses créanciers s'en sont réjouis, ce devait être plus tard pour lui un grand malheur.

On sait avec ([uel odieux acharnement plusieurs journaux l'ont attaqué sous la lin de l'Empire. Il a dû beaucoup en souffrir, car, bien que d'apparence calme et froidi;, il avait les i)erceptions délicates. C'était le type du vrai négociant : parlant peu. rélléchissant beaucoup et agissant résolument. Nul ne traitait mieux que lui ses auxiliaires, qui recevaient toujours plus qu'il ne leur avait été promis. Il possédait les principales langues d'Europe, et était au moins aussi fort en miiierie qu'en finances.

Pendant son dernier séjour en Europe. Jecker avait étudié avec soin un nouveau procédé d'invention allemande qui consistait à traiter le minerai d'argent sans l'emploi du mercure. Après avoir répété en Angleterre les essais qu'il venait de faire en Allemagne, il résolut d'aller exploiter avec ce même procédé une excellente mine qui lui restait dans l'État de Zacatecas. Aussitôt sa détermination comme, il trouva, à Londres même, parmi ses créanciers, des amis qui se cotisèrent pour mettre à sa disposition 500 000 francs, afin qu'il pût de nouveau tenter la fortune au Mexi(|ue.

.lecker devait encore à cette époque 10 millions de francs à trois cent vingt créanciers. Quel est l'industriel qui, en pareille occurrence, trouverait parmi ses créanciers les moyens d'aller tenter de nouveau la fortune à trois mille lieues ?

.\ussitôt de retour à Paris, Jecker avait hâte d'en partir; ses amis étaient également heureux de le savoir approvisionné et en voie de pouvoir travailler utilement. Pas un ne mettait en doute sa réussite. Mais il eut la funeste idée d'aller demander un passeport à la Préfecture de police, où il fut arrêté. Le jour de son arrestation, je lavais attendu chez moi quelques heures, parce qu'il m'avait promis la veille de ne point partir sans prentlre mes commissions pour Mexico, et que je le savais pressé de nous quitter.

Il avait pris son pied-à-terre rue Blanche, n" 5, chez sa sœur, Mme Ersesser, alors absente. Je m'y rendis le lendemain matm, et on me dit qu'il n'était pas rentré depuis la veille. Je courus à la légation de Suisse. Le secrétaire de la légation mit le plus grand

empressemeiilà aller trouver Raoul Rigault ; mais celui-ci lui objecta que Jecker était devenu sujet français. Le jeune diplomate eut peutêtre le tort de ne point assez insister, car personne n'avait la preuve de ce chanj,^enient de nationalité et l'on pouvait sauver ce martyr.

En apprenant cette inquiétante fin de non-recevoir, j'allai trouver un mien ami, M. Charles Read, que je savais en anciennes relations avec Arnould, l'un des membres de la Commune. Mais le pauvre Arnould commençait à devenir suspect à ses furibonds collègues ; de sorte qu'il nous assura que sa recommandation ne ferait qu'aggraver la situation du prisonnier. Il nous confessa qu'en ce moment il la croyait des plus dangereuses.

De là je me rendis à la Préfecture de police, dans l'espoir doblenii- tout au moins des nouvelles du pauvre détenu. Étant entré, connue dans une halle (sans gardien ni sentinelle) dans la grande pièce du rez-de-chaussée, je vis au fond de la salle un jeune citoyen qui semblait trôner au milieu d'un groupe et qui devait être Raoul Rigault'. Ce personnage m'accueillit avec une politesse à laquelle je ne m'attendais point, me disant qu'il allait donner des ordres pour que je pusse voir le citoyen Jecker, et il sortit aussitôt par mie porte d'intérieur. Entre temps le groupe principal s'était fractionné en petites coteries, dans lesquelles on causait avec plus ou moins d'animation. L'un des assistants, à figure placide, profita de ce mouvement qui s'était fait dans la salle pour s'approclier de moi et me dire à l'oreille : « Monsieur, n'attendez pas le retour du citoyen que vous avez vu sortir par cette porte : il y va de votre sûreté. » Je ne me fis point répéter l'avertissement; je remerciai mon bienveillant informateur par un signe de tête, et m'en allai à reculons.

Le nom de Jecker doit être éteint, car le docteur et J.-B. n'ont jamais été mariés. L'aîuée de leurs sœurs avait épousé un négociant de Bordeaux, M. Bornèque, dont elle eut ti'ois fils. J.-B. en avait appelé deux au Mexique : l'un travaifiait dans son cabinet (Jules), et l'autre était sur sa grande usine de fer; le troisième est encore attaché à une grande maison de banque à Londres.

Après la chute de notre hideuse Commune, Bornèque de Londres vint à Paris rechercher le corps de Jecker et l'a fait inhumer.

A mon témoignage sm- l'honorabilité de J.-B. Jecker je puis joindre celui fort compétent de M. Hottinguer père. En octobre 1860, le comte de Saligny, qui allait partir pour le Mexique, se trouvant appelé par une affaire chez M. Hottinguer, demanda à celui-ci qu'elle était son opinion sur Jecker, dont on parlait si

' D'après la description de M. de Morineau, c'est évidemment dans la salle dite des Passeports qu'il est entré. Le jeune homme qu'il prend pour Raoul Rigault devait être le chef du quatrième bureau (1" division}. Raoul Rigault se tenait toujours dans le cabinet du préfet de police. M. D.

:m i'ii;r.i;s .iistiiicatives.

diversement. Il lui ivpoiidit : « Je suis un des principaux créanciers de M. J.-B.; ou u'est jaiuais bien disposé quand on se trouve en danger de perdre une souiiuc considérable ; néanmoins je dois dire que c'est le plus honnête homme que j'aie rencontré en affaires. »

A. DE MORINEAU,

Consul de France en rotraite,

ancien gérant des consulats généraux de Suisse et d'Espagne

au Mexique.

Paris, août 1877.

La mort de Delescluze.

« Le corps de Delescluze se trouvait à l'église Sainte-Elisabeth, le dimanche 28 mai 1871; une première fois je l'ai examiné et une seconde fois quelques heures plus tard, en présence d'un général, qu'on m'a dit être le général Clinchant. Delescluze n'avait reçu qu'une seule balle, laquelle avait traversé la poitrine de part en pai't; cette balle, comme vous le dites, l'avait atteint de côté; elle a dû perforer dans leur épaisseur les deux poumons et le cœur; la blessure a été certainement mortelle. Mais ce qui a pu faire croire à quelque chose du côté du cou, c'est qu'il y portait ime brûlure formant un cercle complet, large comme deux travers de doigt ; à chaque poignet existait une brûlure semblable, de même largeur et moins profonde d'un côté que de l'autre. Il est assez difficile de donner une explication à ce fait, car les vêtements n'étaient pas brûlés, ni la chemise, ni le gilet, ni la redingote. Le col et les manches de la chemise étaient déboutonnés. » — (Paris, 14 octobre 1877. Docteur H. Colombel.)

Dans la semaine qui suivit la défaite de la Conmiuue (j'ai négligé de prendi-e la date exacte), le journal la Liberté a publié le récit suivant, que l'on considéra à celte époque comme ne s'éloignant pas trop de la vérité :

ÎIORT DE DELESCLUZE.

On nous a raconté, d'après des témoins que nous ne pouvons malheureusement pas invoquer, parce qu'ils sont dispersés, impossibles peut-être à retrouver, des détails sur la mort du chef de l'insurrection parisienne. Nous allons les donner, en n'en prenant pas la responsabilité.

Delescluze s'était renfermé, après la prise de l'Hôtel de Ville, dans la mairie du onzième arrondissement, et c'est de là qu'il dirigeait les mouvements de ses farouches séides. La vieille hyène, comme avaient fini pai- l'appeler eux-mêmes ses collègues de la Commune,

Ô02 l'IÈCES .IlSTiriCATlVES.

avait (icpiiis (luehiuos jours, une activité (V'biilc (jue rien no |)ouvail calmer : il ne doriiiail plus et m; rêvait ([ik; sang et meurtre.

— On ]iarlera (le moi, s'écriait-il sans cesse dans son ivresse iinplacable. Il faut que Paris disparaisse. Lâche ville qui ne vent jjus (ju'on la délivre de ses oppresseni's.

Et il multijjliait ses ordres infâmes, et il veillait à ce que les complices des incendies tussent approvisionnés de bombes et de pétrole.

Parfois le nom de Cliaudey ])assait sur ses lèvres blafardes, et il semblait que le l'emonls pénéirait l'âme de ce monstre. En effet, on nel'ifrnore pas, c'est pour éclia|iper au témoipiiage d'un ancien ami ([u'il avait ordonné à Raoul Ripault de faire; fusiller l'infortuné rédacteur du Siècle.

Delescluze, ne l'oublions pas, avait commis dans sa jeunesse un vol chez M. Denormandie ', avoué, chez leipiel il était ckrc. Proudhon, qui connaissait son Delescluze, et le savait capable de toutes les infamies, voulait se j^arder contre ses manœuvres. Il possédait la preuve du vol : il l'avait contiée à Chaudey -.

Lorsque le ^■^énéral Vinoy s'empara du quailier dans lefjuel est compris le onzième arrondissement, on trouva le corps de Delescluze sur le boulevartl du Prince-Eugène.

Voici ce (jui s'était passé.

Tant que la l'ésistance de l'insurrection fut une véritable bataille, Delescluze commandait comme un f;énéral, il consultait le plan de Paris et donnait des ordres; mais quand il se vit resserré dans le petit cercle (ju'il occupait, il perdit la tête, il redoubla de rage incendiaire; mais en même temps il ne pensait plus qu'à avoir la vie sauve.

Il n'esi)érait pas en la clémence des généraux ou du gouvernement régulier. Il voulait fuir. Les plus dévoués de ses amis, les plus fanatiques de son état-major, en eurent le soupçon et le surveillèrent. Il s'en aperçut et voulut marcher le front haut; mais la peur^ l'horrible ])eur se lisait dans ses yeux jaunes.

Au plus fort de la bataille, alors que l'épouvantable fracas de l'artillerie était le plus intense, Delescluze (piitta son cabinet de la mairie par une petite porte et sortit.

Parvenu à la barricade du boulevard du Prince-Eugène, il fut recomui.

On accusa Delescluze de fuir, il voulut protester de ses intentions, et il aftirma (pie son ilevoir l'appelait sur un autre point.

Déjà ime foule nombreuse s'était rassemblée : on s'informe, on

' Ce n'est pas chez M" Denormandie que Delescluze lut clerc d'avoué; c'est chez M' liertliier, rue Gaillon, n" 11. M. D.

* C'est àSpa, en septembre 18b0, que Chaudey, riui était veuu voir son compatriote l'roudhoii, eut, par lui, connaissuiice des l'ails iiu|iutcb ù Delescluze. 31. D.

s'inquiète, ou se dit, ou se redit les soupçons pesant déjà sur le larouche dictateur (jui, [)eudaut ce temps, essayait de couvaiucfe sou entourage.

Mais les réactions sont promptes dans le peuple. Ceux, les t'euuues surtout, qui avaient tant souffert de ce siège horrible, crièrent à la trahison et en vinrent tout naturellement à accuser Delescluze des malheurs de la patrie. Ce fut alors un cri unanime de malédiction contre Tauteur de tous les maux de la capitale, et une feiiuue lui mit le poing sur 1-a figure.

Delescluze repoussa la main; ou crut qu'il frappait cette femme. La fureur populaire fut portée alors à son couîble. Tous les poings se levèrent, des armes furent déchargées dans la i'oule, et une panique effroyable se mit parmi tout ce monde.

C'était à qui fuirait de tous côtés, car dans la demi-obscurité de la soirée, on ne savait d'où partaient ces coups de feu.

Ceux qui fuyaient ne cessaient de proférer des imprécations contre Delescluze; mais ils y ajoutaient leurs appréhensions que cet homme eût pu s'échapper.

11 n'en était rien. Delescluze avait été frappé et ce furent les troupes du général Clinchant. ainsi que nous lapprend le Journal of/icicl, qui trouvèrent son cadavre.

Son corps a été transporté dans l'église Sainte-Elisabeth, puis exposé un peu après dans le square du Temple.

Ainsi a liui cet homme que l'insurrection a essayé de grandir et qui, après avoii' été un vulgaire voleur, laissera dans l'histoire le nom de l'un des plus exéci'ables assassins. C'est l'Érostrate moderne.

J94 l'IEGES JUSTIFICATIVES.

Gendarmes et gardes de Paris tués rue Haxo.

L'état, nominatif des sous-officiers, brii^adiers, {gardes et gendarmes qui ont été fusillés, comme otages, le 26 mai 1871, et inhumés en tranchée gratuite, dans le cimetière de Belleville (14" division), le 50 du même mois, portait les noms suivants :

Garaudct, Jacques.

Geanty, Jean-Baptiste-Ouésime.

Millotte, Louis-Ferdinand .

Pons, Jean-Pierre-Edmond.

Cousin, Pierre-Baptiste.

Poirot, Jean-Étienne.

Bermond, Louis.

Bianchardini, Jean-Valèrc.

Bodin, Jean-Philippe.

Bouzon, Jean-François-Auguste (assassiné à Sainte-Pélagie).

Breton, Nicolas.

Capdeville, Pierre-Léon (assassiné à Sainte-Pélagie).

Carlotti, Xavier.

Chapuis, Georges.

Colombani , Fabien.

Condeville, Charles-Louis-Benoît.

Doublet, Léon-Firmin.

Ducros, Jean-Louis.

Dupré, Augustin .

Sischer, Joseph.

Sourès, Jean-Benjamin.

Keller, Pliilij)pe.

Mannoni, Jean-Thomas.

Marchetti, Charles-François.

Marguerite, Jean.

Mai'ty, Jean-Antoine-Casimir.

Mongenot, François-Eugène.

Mouissie, Joseph.

Pacotte, Dominique (assassiné à Sainte-Pélagie).

PIECES JUSTIFICATIVES. ô'ib

Paul, Lpiirciit-Marie.

Pauly, Jac(iucs.

Pourteaii, Pierre.

Riolland, Claude-Alplioiise.

Valder, Louis-Alexandre.

Villemin, Sébastien.

Bellamy.

Lacoze.

Blanchon.

Valet.

Un monument funèbre élevé dans le cimetière de Belleville a reçu es restes de tous ces malheureux, le 12 et le 13 iéviier 1877.

NOIÉRO 15.

Le surveillant Pmet et les otages de la troisième section.

M. l'abbé Aiiiodru a publié le récit des évèiieiiiLMils dont il a été le témoin et failli être la victime*. Dans la dix-seplième édition, qui vient de paraître, il a repoussé avec chaleur la version que j'ai adoptée. Il a même ajouté à son volume une long^ue note que je crois devoir mettre sous les veux du lecteur.

RECTIFICATION OD REPONSE A DES RECITS ERRONES PUBLIES DE BONNE FOI SCR NOTRE DÉFENSE ET NOTRE DÉLIVRANCE.

a Dans la Revue des Deux-Mondes, on a publié, au commencement d'octobre 1877, un récit détaillé siu* notre défense et notre délivrance de la Roquette.

(' Nous rendons justice aux bonnes intentions de l'auteur et nous le remercions de consacrer son talent à la défense de la bonne cause, mais nous le prions de vouloir bien accepter une rectilication très importante, que d'ailleurs il provoque lui-même (papes 546 et 547).

« Il s'agit de la troisième section de la prison, celle où furent faites les barricades et où l'on se défendit vaillamment contre les assassins, en implorant publiquement le secours de Dieu.

« On attribue principalement la gloire et le succès de cette défense à un gardien de prison. M. Piuet.

« Voici les faits tels qu'ils se sont passés sous mes yeux, et j'ai en main des lettres de plusieurs otages qui conilrinent ce que je vais dire.

« L'honneur de cette défense appartient, après Dieu, à nos 82 jeunes soldats et à quelques sergents de ville, tous otages avec nous -.

* La Roquette, Joiirnéi-s ries 24, 23, 26, 27 et 28 mai 1871, par M. l'abbé Amodru, ancien sous-directeur ^'énéral de l'Arctiiconfrérie de Notre-Dame des Victoires, curé de -Notre-Dame des Vertus, à Aubervilliers, près Paris, otage de la Commune, incarcéré à la Roquetle et condamné à mort, l'aris, L'astermann, 187".

- Les sergents de ville étaient enfermés dans la deuxième section et non pas dans la troisième. M. D.

« Quand les bnrricades étaient faites et la bataille à peu pré? pagnée par eux. M. Pinet arriva le dernier, trouvant des amis parmi nous. Sa présence et ses renseignements contribuèrent sans doute à raffermir quelques otages dans la résolution de se détendre et nous lui en sommes reconnaissants: mais il serait injuste de lui attribuer la part princifwle et linitiativc de la défense.

(t J'entre dans quelques détails pour que désormais on ne renouvelle plus ces récits erronés qui enlèvent aux jeunes militaires et aux sergents de ville Ihonneur qui leur est dû et ne laissent qu'une faible part à l'action extraordinaire de la Providence.

« Lorsque les barricades étaient faites et que tous les otages de la troisième section se trouvaient dans le corridor en étal de défense, nous entendîmes crier à la porte du petit escalier. C'était quelqu'un qui demandait à entrer ; je me rendis là avec plusieurs militaires otages qui se refusaient énergiquement à ouvrir la porte et se montraient indignés contre tous les employés de la prison.

« M. Pinet protestait de ses bonnes intentions et courait les plus grands dangers, à cause de la fureur de Ferré et de François, qui ne s'expliquaient pas notre résistance *.

« J'engageai les jeunes militaires qui se trouvaient à mes côtés à entre-bàiller seulement la porte, pour donner ensuite passage à ce gardien, si vraiment il avait de bonnes intentions, ce qui jusque-là nous était inconnu dans notre section.

« Ils y consentirent avec hésitation. Alors les obstacles jetés là pour la barricade furent précipitamment retirés, la porte fut assez entrouverte pour livrer passage à un seul homme et M. Pinet. se glissant à mes côtés, entra, le*dernier, (juand toutes les barricades étaient faites et la défense organisée.

« Il déploya ensuite de l'énergie et du courage comme nous l'avons raconté, mais, en vérité, nous étions sauvés quand il arriva, et sauvés sans le concours d'aucun employé de la prison.

« Il serait d'une injustice révoltante de lui attribuer la gloire due à ces 82 jeunes gens que la Commune avait faits prisonniers et qui restèrent fidèles à leur devoir.

« On a prêté quelquefois aux jeunes détenus un rôle de protection qu'ils n'ont pas exercé à notre égard; quelques-uns mirent le feu à noire barricade, nous menacèrent de coups de fusil et voulurent nous forcer à descendre sur les ordres de Ferré et de François ; les autres s'échappèrent de la prison et se dispersèrent de tous côtés. Si des gardiens de la prison les ont argumentes en notre faveur, nous n'avons pas eu lieu de nous en apercevoir*.

' Pinet, oe service à l'infirmerie où nul fédéré ne mit les pieds, ne courait aucun danger; il n'avait qu'à y rester pour éviter tout péril. M. D.

* L'expression de « jeunes détenus » ordinairement attribuée aux enfants enfermés à la m.iison d'éducation correctionnelle, c'est-à-dire à la

7m l'IÈGES JUSTMCATIVES.

« Le tuimiUe des jeunes détenus, la panique générale d'un grand nombre de fédérés armés et convoqués pour le massacre, le cri les Vcrsaillais! \e départ des cliefs de la Comnume, la sortie d'un grand nombre d'otages qui étaient dans les bâtiments en l'ace du nôtre dans la même prison, tout cela s'est accompli à la suite de la construction de nos barricades éuergiquement défendues.

« Sans ces barricades, suivies d'une résistance qui n'entraîna aucune effusion de sant^ les massacres auraient été inévitablement exécutés.

«Tous les témoignages s'accordent sur ce point. Il est donc important de savoir quand et comment ces barricades commencèrent.

« Dans l'intérêt de la vérité, nous avons au moins le droit de ne par tolérer qu'on en attribue leur commencement à un houune qui n'y était pas lorsque déjà elles étaient finies.

« Le lendemain matin, 28 mai, jour de la Pentecôte, tous les otages do la deuxième et de la troisième section sortaient de la Roquette sous la protection de l'armée française.

« Ceux qui sont venus là le 29 mai pour recueillir des renseignements après notre départ n'ont pu y trouver que des récits sujets à contrôle.

« Les choses étant telles que nous les avons publiées, comment donc se fait-il que certains otages fort dignes de respect aient accrédité une version difféi-ente relativement à M. Pinet ? « La réponse et très facile.

« Le corridor est long; il y avait deux barricades, l'une du côté du grand escalier, c'était la principale, et l'autre du côté du petit escalier, c'était celle qui exigeait le moins de monde.

« Évidemment ceux qui se trouvaient loin du petit escalier et au milieu du bruit vertigineux de la grande barricade qu'on achevait précipitamment, n'ont pu voir et entendre ce qui se faisait à l'autre extrémité.

« Pour moi, j'affirme ce que j'ai vu et d'autres otages l'affirment avec moi.

« .l'invite ceux qui auraient encore quelques doutes à interroger les témoins qui ont bien vu tout ce qui s'est passé. Pai'mi ces

Petite-Roquette, s'applique ('videininent dans la phrase de M. Amodru aux condamnés de droit commun que contenait la Grande-Roquette. Personne, :\ ma connaissance, n'a jamais prétendu que l'on avait excité ceux-ci à la révolte afin de venir en aide aux otages de la troisième section; on les a fait insurger dans un but de résistance générale et pour gagner du temps. Sauf le condamné à mort l^asquier qui s'empara d'un i'usil qu'on lui arraclia immédiatement, nul détenu en vertu des arrêts de la justice n'eut, dans l'intérieur de la prison, d'armes à feu entre les mains. Ces faits ont été surabondamment démontrés devaiU le 5' conseil de guerre qui, du 7 août au 2 septembre 1871, eut à jugt'r les membres de la Commune. M, D.

témoins dont les témoignages s'accordent avec le nôtre, je cite un prêtre assurément très grave, très consciencieux et bien connu du clergé de Paris. C'est M. l'abbé lîacuez, directeur au séminaire. Saint- Sulpice.

« Avant son introduction dans notre section, M. Pinet ne nous avait rien dit qui pût nous taire soupçonner ses bous sentiments et il est trop honnête pour vouloir accepter seul la gloire due à 82 autres pour la journée du 27 mai 1871.

« Qu'on l'interroge lui-même. Son honnêteté ne lui permettra certainement pas d'affirmer que nos barricades ont été commencées sur son invitation, car il était absent quand on les faisait, et il les trouva faites en rentrant dans notre section.

« On nous a quelquefois objecté que nous avions tort d'insister tant sur ce fait; nous répondrons que ce fait intéresse l'histoire de France et celle de F Église.

« En conséquence, nous ne pouvons supporter qu on écrive cette histoire contrairement à la vérité, et nous ne craignons pas un contrôle, puisque nous avons cité les noms et les adresses de cinquantedeux témoins.

« Quant à l'importance du fait, voici les considérations que nul ne peut dédaigner.

« K'est-ce pas dans la Roquette qu'ont été massacrés quatre prêtres avec l'archevêque de Paris et le premier I*i"ésident de la Cour de Cassation ^ ?

a N'est-ce pas de là que sont sorties, le 26 mai, les 47 victimes massacrées à la rue Haxo - ?

« N'est-ce pas à côté de nous, dans la Petite-Roquette, qu'il y avait environ onze cents soldats otages qu'on voulait mettre à mort et qui furent sauvés ?

< N'est-ee pas sur la place de la Roquette que le premier archidiacre de Paris fut massacré et qu'un grand nombre d'autres victimes furent immolées ?

« N'est-ce pas dans la Roquette que furent emprisonnés deux vicaires généraux de Paris, le secrétaire général de l'archevêché, plusieurs curés et vicaires et des prêtres de diverses congrégations religieuses ? « Enlin, n'est-ce pas à la Roquette que les chefs de la Commune s'étaient retirés à ia dernière heure, pour y établir le centre de leur gouvernement^?

' M. Bonjean n'était pas le premier président de la Cour de cassation. M. D.

* Les victimes massacrées dans la rue Haxo étaient au nombre de cinquante-deux. M. D.

' Jamais les cliefs de la Commune ne se sont retirés à la Grande- Roquette; lécentre de ce gouvernement a été établi le 26 mai à la mairie lU' Belleville, et, le 27, rue Haxo, dans ime maison portant le n" t45, ayant servi d'élal-major au service auxiliaire, et habitée par Vésinier. M. D

KM) l'IKCKS .IliSTII ICATIVKS.

« Coiiiinoiil dos liominos rolig-ioivx pourraient-ils otililjcr quo dans celle prison Dieu lut invoqué publiquenienf et solennellement en face des massacreurs dont la raf,'e resta impuissante?

« Et si cette impuissance se ]»roduisit d'une manière inattendue et extraordinaire, pourquoi ne le dirions-nous jjas ? Et si (pielqu'un veut s'attribuera lui seul l'honneur principal de cette délivrance qui en a produit tant d'autres, pourquoi ne lui lerions-noiis pas remar- ([uer ([u'il est dans l'eneur et qu'il offense la vérité historique! ?

« Nous avons sagement évité de caractériser le fait île notre délivrance; mais dussions-nous en souffrir encore, nous ne tolérerons jamais qu'on le réduise aux simples proportions d'un fait vulgaire qu'un honnne prépare d'avance, comme un capitaine prépare une compagnie sous ses ordres.

« Le capitaine en ce temps-là était invisible, il l'est encore aujourd'hui. »

A l'appui de cette i-eclification. M. l'abbé Amodru cite en pièces justificatives des lettres de MM. Walbei't, Arnoux, Hougé, Cuénot, (pu lurent otages, les deux premiers à la troisième section, les deux autres à la seconde; eu outre, M. Amodru parle d'une lettre de M. l'abbé liacuez conforme à ses propres souvenirs, mais il ne la produit pas.

Le caractère sacré dont est revêtu M. l'abbé Amodru ne me permet point de douter de ses assertions; aussi mon embarras est extrême, car un otage de la troisième section, revêtu d'un caractère non moins sacré, présente sous un tout autre aspect l'intervention du surveillant Pinet.

M. l'abbé Lamazou, ancien vicaire de la Madeleine, actuellement curé à Auteuil. animé, comme M. l'abbé Amodru, de l'amour de la vérité et bien décidé à ne point la trahir, a raconté, lui aussi, ses aventures à la Grande-Uoquette. Son livre, qui a paru deux mois environ après celui de M. Amodru (voyez la Roquette, préface de l'éditeur), renferme quelques pages qu'il est bon de citer, alin ([ue le lecteur puisse juger par lui-même des difficultés qui assaillent un historien soucieux de l'exactitude, pris entre deux récits contradictoires émanés tous deux de témoins oculaires, de bonne foi et incapables de mentir. M. l'abbé Lamazou dit :

« A trois heures (juelques minutes, les lourds verrous de nos cellules s'agitèrent avec une rapidité inaccoutumée ; j'étais à genoux, récitant d'une voix éteinte l'office de la veille de la Pentecôte. Mon voisin ouvre vivement la porte de ma cellule : « Courage, me dit-il, c'est maintenant notre tour ; on nous fait tous descendre pour nous fusiller ! — Courage, lui répondis-je de mon côté, et que la volonté de Dieu soit faite ! » Je m'étais déjà revêtu de mes habits ecclésiastiques; je m'avance au milieu du corridor où étaient mêlés et con-

fondus prêlres, soldats, gardes nationaux. Les prêtres et les gardes nationaux avaient une attitude calme et résignée ; les soldats ne pouvaient croire au sort ijui les attendait : « Qu'est-ce que nous leur avons lait à ces malheureux ? >'ous nous sommes battus contre les Prussiens, nous avons rempli notre devoir ; pourquoi veulent-ils nous fusiller ? Non, cela n'est pas possible ! » Les uns poussaient des cris de colère, les autres restaient silencieux et immobiles, comme ils avaient été le jouet d'im rêve. Les prêtres se mettaient à genoux pour se fortifier par une dernière absolution; l'un d'eux engage les soldats à nous imiter et leur adresse quelques paroles d'encouragement.

« Une voix vibrante comme l'airain * domine tout à coup ce bruit confus : « Mes amis, écoutez un homme de cœur : ces ignobles scélérats ont déjà tué trop de monde ; ne vous laissez pas assassiner, venez à moi, résistons, combattons : plutôt que de vous livrer, je veux mourir avec vous 1... » C'était la voix du gardien Pinet. Ce généreux enfant de la Creuse, ahuri par tant de forfaits, ne pouvait plus étouffer son indignation ; chargé par le sous-brigadier Picon d'ouvrir lentement nos cellules et de nous livrer deux par deux aux insurgés qui nous attendaient au guichet du greffe, il avait fermé sur lui la porte du troisième étage, ouvert rapidement nos cellules pour nous conseiller et organiser promptement la résistance, prêt à sacrifier sa vie, qui ne courait aucun danger, pour nous aider à sauver la nôtre. M. l'abbé Amodru avait pris à son tour la parole et joignait ses protestations à celles de Pinet : « Ne nous laissons pas fusiller, mes amis, défendons-nous ; ayez confiance en Dieu, il est pour nous et avec nous, il nous sauvera !... »

« Les esprits étaient hésitants et partagés : « Se défendre, objecta l'un, est une folie ; nous n'y gagnerons qu'une mort plus cruelle: au lieu d'être simplement fusillés, nous allons être égorgés par la populace ou consumés par les flammes ! — Faisons monter les gardes nationaux, s'écriait un naïF, nous leur prouverons que nous sommes d'honnêtes gens, et non des voleurs et des assassins. — Ce n'est pas notre vie qu'on menace, s'écriait un soldat dont l'impartiale vérité me fait un devoir de reproduire les paroles et qui avait aussi peu de discernement que de sens moral ; c'est aux curés seuls qu'on en veut ; n'allons pas exposer notre vie eu cherchant à défendre la leur. »

« Je n'avais pas encore dit une parole ; je suivais avec une anxiété facile à comprendre les phases de cet étrange situation ; quelques confrères me demandaient ce qu'il y avait à craindre ou à espérer. « Les sergents de ville qui sont au-dessous de vous, s'écria le gardien Pinet que les hésitations i^endaient plus énergique et plus élo-

' Ce détail est caractéristique; la voix de Pinet est, en effet, d'une sonorité exceptionnelle. M. D.

iO'2 l'iÈCLS .IlSill ICAIIVES.

(|iiciit, sont disposés à se défendre; ils travaillent ilrjà à la hai'iicadc ; à défaut d'armes, nous avons du cœur ; ne vous laissez pas fusiller par ce tas de bandits. »

« ,1'élais convaincu que la résistance, dont je ju^^eais le succès huniaineincnl impossible, était néanmoins le parti Ut plus digne. Depuis le 18 mars, je ne cessais de jii'otester contre le silence et l'abdication des bonnétes gens en face des malfaiteurs ; pour me montrer jus(iuau bout lidèle à mon programme, je sortis de mon inaction apparente. M. AValbert, ancien officier de paix, et M. l'abbé Carré, vicaire de BcUeville, émettent l'idée qu'il faut percer le plancher pour nous mettre en communication avec les sergents de ville enfermés au second étage, et aussitôt ils s'arment de planches et de tringles de fer que nous arrachons de nos lits pour défoncer le sol. Je me joins à eux. Moi qui, le matin, n'avais plus la force de me tenir debout et qui n'avais pas reçu une bouchée de pain, je brisais les planches et tordais les tringles avec une irrésistible facilité. En cinq minutes, une large ouverture est pratiquée entre le troisième et le deuxième étage. Les sergents de ville ^^ont prêts à vendre chèrement leur vie. Le sous-officier Teyssier se hisse à travers celle ouverture pour prendre avec Pinet le commandement de l'insurrection *. »

Le l'écit de M. l'abbé Lamazou porte en lui-même un accent de sincérité dont il est difficile de n'être pas saisi ; mais je n'en ai temi compte, car il était en contradiction formelle avec celui de M. Amodru. Je me suis donc adressé à d'autres autorités, à celles dont mes longues études sur Paris m'ont enseigné à apprécier la rectitude et l'impartialité. Je ne m'en suis pas rapporté aux éléments (pie j'avais personnellement recueillis à la Grande-Uoquette le 29 mai et le 11 juin 1871, et qui tous sont conformes à la version que j'ai donnée ; j'ai eu recours à la grande administration qui dirige le service des prisons de la Seine, et je lui ai demandé de vouloir bien m'aider à saisir la vérité. Avec ime complaisance dont je reste très touché, tous les documents ont été mis à ma disposition et ont dissipé mes doutes.

Le service des prisons de la Seine, réinstallé à Paris dès le 27 mai, s'occupa, sans désemparer, île faire des recherches approfondies sur la conduite de son personnel iiénitentiaii-e pendant la Coimnune. L'intérêt était des plus graves : il s'agissait de livrer les employés coupables à la justice militaire et de récomjtenser ceux qui étaient restés fidèles à leur devoir. 11 y eût enquête, contre-enquête, contrôle

^ La place Yendômc et la Hoquette, par M. l'abbé Lamazou, 4' édition. Paris, Douiiiol, 1871 ; p. 212 à 217. — D'après le témoignage du surveillant liourguignon, c'est au sous-oflicier Teyssier que le luol de ralliement .Va?-ieille a été confié. M. D.

de linspection générale ; tous les siu-vcillants, plusieurs détenus, plusieiu's otages furent interrogés ; les témoignages furent reçus et examinés contradictoirement ; des rapports furent demandés aux otages qui appartenaient à Tadministralion, et aux greffiers demeurés à leur poste ; tous ces documents forment des lyèces historiques de la plus haute valeur, au point de vue des faits généraux et au point de vue des faits individuels, car la conduite de chacun des employés — grefiiers, brigadiers, sous-brigadiers, surveillants — y est minutieusement examinée. Toutes les notes relatives à Pinet sont concordantes et peuvent se résumer par cette phrase que je cite textuellement : « Il leur demanda (aux otages) s'ils étaient liien décidés à vendre chèrement leur vie ; oui, lui fut-il répondu unanimement ; en ce cas, à l'œuvre 1 je suis des vôtres ; si vous succombez, je succomberai avec vous. Sur ces mots, Pinet commença à improviser dans la troisième section les moyens les plus efficaces pour résister aux insurgés. Une barricade fut construite à l'entrée de la galerie, etc., etc. » Tous les rapports, toutes les lettres, toutes les dépositions constatent le même fait. Il y a plus : dans la matinée du 27, Pinet avait prévenu un otage de la deuxième section de son dessein bien arrêté de s'opposer aux tentatives des fédérés. — Parmi les détenus de cette section se trouvait M. Antoine Rougé, sous-brigadier de sergents de ville. Sorti le 28 mai dans la matinée, il se rendit immédiatement au ministère des affaires étrangères, où les services de la police municipale étaient établis, et, sur l'ordre de l'un de ses chefs, M. l'inspecteur divisionnaire Vas.sal, il rédigea le récit de ce qui lui était arrivé depuis son arrestation (19 mars). On n'a pas résumé la déposition de M. Rougé; le rapport est entièrement écrit de sa main et signé de lui ; voici ce que j'y lis : « Le surveillant Pinet (François) s'efforça tous les jours de rendre notre captivité moins dure. Il nous l'a prouvé jusqu'à l'heure de notre délivrance, attendu que le samedi 27, à midi, il est venu, en compagnie du surveillant Bourguignon, me prévonir qu'il venait de découvrir cinquante bombes Orsini dans un coin du poste des fédérés qui nous gardaient; il en avait saisi une {[u'il m'a fait voir; elle était hérissée de capsules. C'est là qu'il m'a dit, dans ma cellule, qu'il était prêt à sacrifier sa vie pour nous, si nous voulions nous défendre contre ces ignobles bandits. Nous avons fait part de cette proposition à nos infortunés voisins, et chacun se mit à la construction des barricades. Bourguignon a disparu pour nous être utile en bas; il n'a pas cessé de nous servir. » Lorsque M. Antoine Rougé écrivait ce rapport, sous l'impression toute vive encore des événements auxquels il venait d'échapper, il ne se doutait pas qu'il donnait à l'histoire un document d'irrécusable sincérité. Ses souvenirs se sont nioililiés depuis le 28 mai 1871, je lésais; M. l'abbé Amodru nous en fournit la preuve en publiant (p. 5U1) un témoignage dans lequel M. Rougé dit ; « Aucun employé des prisons ne s'est sacrilié

404 PIECES JISTII ICATIVES.

pour nous. Nous devons notre s;ilut au courage de tous les otages qui s'est produit inslanlanénient. »

Dès que les troupes régulières se furent emparées de la Grande- Roquette, une dépêche lut adressée au maréchal Mac-Malion, commandant en chef de l'armée française. Cette déiièche, qui donnait le premier avis officiel de la mort des otages, fut innnédiatemcnt transmise à M. Thiers; voici ce que j'y lis :

« Dans la journée de samedi, les prisonniers l'estants allaient être fusillés, lorscpie, à l'instigation du gardien Pinet, de l'ancien personnel conservé par la Connnune, ils se sont révoltés et retirés dans une i)ortion de la prison où ils se sont J)arricadés,et où les insurgés ont cherché à les brûler vifs. Les matelas qui étaient en laine etleui servaient de défense n'ont pas bien brûlé ; t't cent soldats ([ui étaient restés entre les mains de la Coninume quand la caserne du Prince- Eugène a été envahie, ont formé parmi eux le noyau de résistance le plus solide. A cinq heures du soir, samedi, la Conmnme, prise délinitivement de panique, s'est enfuie, en emportant la caisse et se dirigeant sur la mairiii du XX" arrondissement. Elle se trouverait encore à Bellcville. En résumé, il reste encore en ce moment à la prison : 1° cent militaires sortant des hôpitaux, etc., qui ont refusé de participer aux prises d'armes décrétées pai" la Connnune ; 1° quinze ecclésiastii[ues ; 5° cinquante-quatre sergents de ville. Le directeur de la prison nommé par la Commune était un sieiu' François, demeurant rue de Chai'onne, "20. Il s'est enfui hier avec la Commune. (Il avait été l'instigateur du complot contre les pompiers de la Yillette. — .\flaire Eudes.) — P. C. C Le général de division, chef d'ctat-niajor f/rnc'ral, Borel. »

Les détails contenus dans cette dépêche, et recueillis à la Grande- Pioquette même, prouvent qu'elle a été expédiée entre le moment où les troupes sont entrées dans la prison et celui où les otages l'ont définitivement quittée, c'est-à-dire entre cinq et sept liem'es du matin, et qu'elle a été rédigée d'après les renseignements fournis par les témoins des faits qu'elle relate.

Je suis, pour ma part, fort désintéressé dans la question ; je n'ai été ni surveillant, ni otage à la Grande-Roquette. Je n'ai recherché que la vérité, j'avais cru l'avoir mise en lumière ; M. .Ajnodru fait elfort pour me prouver que je suis dans l'ei^reur, et se refuse à « tolérer » ma version, malgré les témoignages auxquels je l'ai empruntée. Je n'insisterai pas et j'accorderai, si l'on veut, que Pinet n'a pénétré dans la troisième section que lorsque déjà les détenus de celle-ci avaient construit leur barricade; car le fait en lui-même, je le repète, me parait insignifiant. .M. l'abbé Amodru dit que c'est là le fait capital, et après lui MM. Cuénot, Rongé, Arnoux et deux et cœtera l'affirment spontanément. Mon très humble avis est que M. l'abbé Amodru attribue à l'initiative de la résistance une inqiortance qu'elle n'a pas. Il se produisit un fait capital qui, plus que

toul aiitiv, a protégé les otages et les a sauvés : c'est qu'il lut impossible à François, à Ramain, àPicon,aux acolytes de Ferré, aux fédérés, de pouvoir ouvrir les grilles des sections, par la raison très simple que les clefs de service et les clefs de secours étaient entre les mains de Pinet, comme la clef et la double clef de la première porte de secours donnant, par l'escalier en colimaçon, accès aux autres portes de secours, étaient au pouvoir de Bourguignon.

La porte de secours ne pouvait être ouverte malgré les otages, je le sais; elle bat dans la section ; il suffisait donc d'une cale bien placée, ou d'une planche arc-boiitée contre la muraille, pour l'empêcher de jouer sur ses gonds. Mais quant à la grille ([ui ferme la section sur la galerie où aboutit le grand escalier, il n'en est point ainsi. Cette grille est fortement scellée dans la muraille ; elle encadre une baie dont la porte, à un seul battant, n'est autre qu'une grille qui s'ouvre en dehors (hauteur l'",9G, largeur 0°',90); toute barricade destinée à maintenir close cette grille d'entrée doit être établie dans la galerie et non pas dans la section. En un mot, lorsque l'on veut pénétrer dans la section, il faut tirer la grille et non pas la pousser. C'est à cette disposition, élémentaire dans une prison, et qui. le 11 décembi'e 1877, était encore ignorée par M. l'abbé Amodru lui-même, c'est à cette disposition que les révoltés de la Grande-Roquette ont dû leur salut. La barricade, il est vrai, les protégeait ; mais la grille fermée défendait la barricade et ôtait aux assaillants toute possibilité de la démolir et même de l'atteindre. Sans cela, il n'était ni très difficile, ni très périlleux d'eulever les matelas *. Tout soldat sait que lorsque l'assiégeant travaille à pic du mur de l'assiégé, il est à l'abri des projectiles de celui-ci. Pendant que les fédérés auraient essayé de détruire la barricade, un simple peloton, armé de fusils, placé dans la galerie, eût eu raison des otages qui se seraient aventurés au sommet de l'obstacle improvisé par eux. Les otages étaient énergiquement décidés à se défendre, j'en suis persuadé ; ils étaient armés de bri([ues. de lances en bois, de pieds de lit en fer, je ne l'ignore pas ; ils auraient contusionné et éborgné quelques fédérés, j'en suis convaincu ; mais ils eussent été dans l'impossibilité de résister à des hommes porteurs d'armes à feu et à répétition, si ceux-ci étaient parvenus à déplacer les matelas de la barricade élevée derrière la grille. Or les fédérés et les employés obéissant à François n'ont pu attaquer cette barricade, parce qu'ils n'ont pu ouvrir la grille, et ils n'ont pu ouvrir la grille, parce que les clefs de service et les clefs de secours étaient au pouvoir de Pinet, enfermé dans la troisième section. — C'est là le lait capital d'où résulte le salut des prisonniers, qui. sans cela, aurait pu être singulièrement compromis. Quant aux autres inci-

* Les matelas de la troisième section du dé|iôt des condamnés n'ont que 75 centimètres de large.

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(lents (le la ivvolle des otagns de la Hoquette, incidciils qui ont «Hé signalés devant les conseils de guerre par des témoins déposant sons la loi du serment, ils n'ont qu'un(; importance relative. J'admets que la version de M. l'abbé Amodru soit indiscutable, j'admets que l'inet ne soit entré dans la troisième section qu'après la construction des barricades, j'admets tout ce que l'on voudra, n)ais je n'en persiste pas moins à croire fermement que dans l'insurrection et le salut des otages une part considérable appartient au surveillant François l'inet, actuellement sous-brigadier à Mazas. — Je prie li; lecteur de ni'excuser, si je l'ai fatigué par cette longue et fastidieuse discussion ; elle est, du i-este, à riioniieur des otages de la troisième section ; car elle i)rouve simplement que tout le monde, à l'heure du péril, a eu la ferme résolution d'être héroïque, et qu'aujourd'hui chacun se souvient de l'avoir été.

Je donne ici l'état des services militaires de Pinel ; le lecteur jugera si l'homme qui sort de l'armée avec un tel certificat était capable décourage et d'initiative.

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