‹ Les convulsions de ParisChapitre 3 sur 68 · LÀ RETRAITE SUR VERSAILLES · texte numérisé non relu

LÀ RETRAITE SUR VERSAILLES

indiqués par la configuration de la ville, qui embauchait à prix d'argent toutes les non-valeurs de la guerre, qui se fédérait, affichait et pérorait, l'insurrection crut bien avoir enrôlé les marins à son service et avoir trouvé en eux des auxiliaires qui eussent été redoutables. Elle se trompait et sa déconvenue fut complète. Lorsque la révolte se fut dévoilée, lorsqu'elle fut entrée en lutte contre la civilisation, le droit et4a patrie, elle fit appel aux marins; elle leur promit des grades, une haute paye et tous les galons qu'elle avait inventés : ce fut peine perdue. Sans effort et naturellement, comme de braves gens qu'ils sont, ils allèrent où le devoir les attendait et la Commune rencontra parmi ses plus fermes adversaires ceux-là mêmes qu'elle avait espéré pervertir. Les exceptions furent très rares; nous en citerons le nombre, qui est à l'honneur de la marine.

Les mascarades dont Paris était le théâtre avaient abouti à la journée du 18 mars. Il n'y a plus à revenir sur cette déroute de la légalité, sur cette victoire de la révolte, dont les résultats lointains se feront sentir longtemps encore et dont le résultat immédiat fut l'abandon de Paris, qui impliquait la retraite de toutes les administrations. Le ministère de la marine fut soumis au sort commun et devint désert. Le ministre, les directeurs, les chefs de division, les principaux employés avaient suivi à Versailles le chef du pouvoir exécutif. Le poste militaire s'était replié derrière l'armée, la garde nationale ne l'avait pas encore remplacé; on put se croire oublié ; le ministère ressemblait à un grand hôtel dont les maîtres sont absents. Il devenait la demeure de quelques commis inférieurs, de garçons de bureau, du concierge, imperturbablement resté fidèle à son devoir. Un chef de service cependant, ayant son logement au ministère, ne s'était pas joint au mouvement do retraite ordonné sur Versailles, car il avait une

responsabilité spéciale qu*il ne lui convenait pas de décliner : c'était le chef du matériel, M. Gablin.

La retraite des marins s'était effectuée en bon ordre; le gouvernement, sachant bien qu'il pouvait s'appuyer sur eux, les avait attirés à Versailles, où l'on avait pu, en temps utile, transporter la caisse du ministère. Le ministre lui-même, M. le vice-amiral Pothuau, n'avait quitté Paris qu'après M. Thiers ; il prit les dispositions qui pouvaient encore concourir au salut commun, assista au dernier conseil tenu au ministère de l'intérieur, dans le cabinet de M. Calmon, secrétaire général, et partit pour Versailles, le 19 mars, vers deux heures du matin. Mais avant de s'éloigner il put donner ses ordres au capitaine de vaisseau de Champeaux, homme froid et très énergique, qui en réalité représenta le ministre de la marine à Paris pendant la durée de l'insurrection. Celle-ci triomphait; elle couvrait les murs de placards, battait la grosse caisse révolutionnaire et semblait s'apaiser quelque peu, car si elle avait massacré des généraux dans la journée du 18 mars, elle se contentait le 19 de les incarcérer après les avoir maltraités *. Elle obéissait à une assemblée composée des éléments les plus étranges et qui formait le fameux Comité central de la fédération de la garde nationale. Ces gens-là étaient fort embarrassés; ils ne savaient que faire, et pour gagner du temps, afin de pouvoir compter leurs forces, ils entamèrent avec quelques maires de Paris des négociations dont j'ai raconté ailleurs les péripéties *. Pendant ce court intervalle, il y eut quelque espérance dans la population, qui se refusait à admettre la réalité d'une victoire dont le résultat ne pouvait être qu'une série de cataclysmes. Au

* Voir les Convulsions de Parts, t. I, chap. vi.

• Veir les ConvuUions de Parist t. II, chap. i;

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ministère de la marine on espérait peut-être plus qu'ailleurs, car personne ne paraissait penser à s'en emparer; les garçons de bureau restaient assis devant des bureaux vides ; le concierge, H. Le Sage, était seul à monter la garde devant sa porte, où nul ne venait frapper, et H. Gablin demandait des ordres à H. de Champeaux, qui ne pouvait lui en donner. Là, comme partout dans Paris, on était persuadé que ce mardi-gras socialiste allait bientôt prendre fin. On était loin de compte, car la Commune allait succéder au Comité central.

Les élections d'où sortit ce gouvernement que l'ile de Barataria et le pays de Dahomey pourraient nous envier, eurent lieu le 26 mars. Les déclassés de toute profession arrivaient au pouvoir, pouvoir grotesque, si l'on veut, mais pouvoir très réel, car il fut obéi jusqu'au combat, jusqu'au massacre, jusqu'à l'incendie, au delà du crime. Le journalisme, la parfumerie, la cordonnerie, la chaudronnerie, la mécanique, le bricà-brac, la pharmacie, la médecine, la comptabilité, la vannerie et la reliure y avaient leurs représentants; je cherche ceux de la marine, ceux de l'armée, et je ne les trouve pas, à moins que l'on ne compte l'ex-capitaine Gluseret, qui depuis longtemps s'était fait naturaliser Américain. Lorsque ces élections furent connues de Paris, qui les accueillit avec un éclat de rire imprudent, on comprit au ministère de la marine que Ton n'échapperait pas longtemps encore à une occupation permanente. On se tint prêt, non pas à recevoir, mais à subir ces nouveaux maîtres, et l'on avisa à soustraire les objets précieux, propriété de l'État, aux réquisitions qu'il était facile de prévoir. Il ne pouvait être question de résister; les employés épars dans les vastes constructions de l'hôtel eussent été impuissants à repousser im vol à main armée; il fallut donc prendre quel-

ques précautions. Celles-ci incombaient à M. Gablin, qui, en qualité de chef du matériel, se considérait, malgré les inévitables cas de force majeure, comme responsable des objets dont la garde lui était confiée. La situation était embarrassante. Quelle que fût son énergie, il était incapable d'accomplir seul le travail que nécessitait la mise en cachette des objets qu'il voulait soustraire aux réquisitions de la Commune; mais il était dangereux pour lui de prendre plusieurs confidents, car c'était risquer de compromettre le résultat qu'il voulait atteindre. Il pouvait compter sur le concierge, ancien soldat, homme froid, peu parleur, très dévoué à son devoir, déterminé à faire le possible et l'impossible pour protéger le ministère dont il était en quelque sorte le gardien officiel,

M. Gablin avait sous ses ordres quelques agents dont il avait pu apprécier les qualités; ce fut ceux-là qu'il résolut d'associer à l'œuvre de préservation qu'il voulait accomplir. Il fallait agir secrètement, car le ministère, quoique abandonné par ses chefs, était plein de domestiques et sans cesse visité par des employés restés à Paris qui « venaient aux nouvelles ». En outre, une partie des appartements avait été disposée en ambulance pendant le siège et contenait encore quelques blessés dont les soins exigeaient la présence d'un certain nombre d'infirmiers. Avant de quitter Paris, l'amiral Pothuau avait prescrit de maintenir l'ambulance au ministère ; il avait jugé avec sagacité que ça ne nuirait pas au salut de l'hôtel de la marine. M. l'inspecteur général Raynaud, M. le docteur Le Roy de Méricourt, M. le docteur Mahé, M. le pharmacien Cazalis avaient accepté la mission de veiller sur les malades. Ils étaient aidés dans leur tâche par M. Portier, commissaire-adjoint de la marine, qui, ne pouvant demander de crédit à Versailles, ne voulant, sous aucun prétexte, en accepter de

U RETRAITE SUR VERSAIUES.

la Commune, pourvut sur ses propres fonds aux nécessités des services administratifs de celte infirmerie improvisée. Certes ces messieurs, dont le courage sut ne jamais faiblir, auraient au besoin prêté main-forte à M. Gablin; mais autour d*eux il pouvait y avoir des yeux dont il fallait tromper la curiosité et des lèvres qui seraient peut-être involontairement indiscrètes.

Ce fut de grand matin, avant que le ministère fût éveillé, que H. Gablin mena son opération à bonnes fins. Aidé de H. Langlet, ancien maître de la marine, adjudant des plantons, il mit à Tabri de toute recherche les objets précieux que renfermait Thôtel, qui, malgré sa façade imposante, n*est qu'une vieille maison percée de couloirs, de corridors, encombrée de paliers inutiles, de recoins arbitraires, et où les fosses d'aisances s'ouvrent loin de la cour, dans les bâtiments mêmes, auprès de la porte d'un petit appartement. M. Juin, serrurier du ministère, souleva la dalle de clôture; on s'assura que la cavité n'aurait pas besoin d'un nettoyage spécial avant plusieurs mois et l'on y précipita une partie de l'argenterie, qui représentait une valeur considérable ; on y laissa glisser également plusieurs caisses contenant des médailles de sauvetage destinées à être distribuées en récompense des belles actions, fréquentes dans le corps de la marine. Puis on scella la pierre, en effaçant tant bien que mal les traces du travail, qui du reste n'apparaissaient guère, car l'endroit, entouré de murs, placé sous une voûte, est dans une obscurité presque complète. Les richesses étaient enfouies et mises hors de la portée d'une première recherche ; mais cela ne suffisait pas, car le ministère possédait quelques armes qu*il était urgent de soustraire aux fédérés.

M. Gablin ayant congédié le serrurier après lui avoir expliqué que sa propre sécurité exigeait qu'il gardât le

ia LE MINISTÈRE DE LA MARINE.

secret, fit venir M. Manfrina, le fumiste attitré du ministère. Dans des tuyaux de cheminée appartenant à des chambres abandonnées et désertes, 1200 fusils et 400 revolvers furent bloqués derrière des cloisons construites en briques, à une hauteur où il était probable que Ton n'irait pas les chercher. Il fallait prévoir que ces chambres pourraient être habitées momentanément par les gens de l'insurrection et que Ton y ferait du feu ; une ouverture suffisante pour laisser échapper la fumée fut donc ménagée entre les deux parois des cheminées où Ton improvisait ce petit arsenal. Ceci fait, on attendit la visite des délégués du Comité central ou de la Commune, car alors on ne savait encore à laquelle de ces deux autorités on allait avoir à obéir ou à résister, et, en réalité, on ne le sut jamais exactement pendant la durée de l'insurrection, car ces deux bandes rivales se disputèrent incessamment le pouvoir.

ft. — Ll SOUTBARAIK.

Les fédérés occupent le ministère. — Le premier combat. — Proclamation de la Commission executive. — Opinion de Vésinier sur l'armée française. ~ Un colonel communard. — Perquisition dans le ministère. — Embarras de H. Gablin. ~ Fausses dépêches. — La recherche du souterrain. — Le gouverneur Gournais. — Charles LuUier. — Cournet fait nommer Latappy délégué à la marine.

Le 30 mars, vers dix heures du soir, M. Gablin, rentmiil au ministère après avoir été conférer avec M. de Champeaux, aperçut une sentinelle qui était en faction devant la porte. Il entra et vit un bataillon fédéré, le 224% appartenant au quartier de la Villette, qui bivouaquait dans la cour principale. M. Gablin s'adressa au commandant : « Qu'est-ce que vous faites ici? — Nous

sommes envoyés par la Commune pour tenir garnison ; ce soir, demain au plus tard, un délégué prendra possession. » 11 n'y avait qu*à se soumettre, et Ton se soumit. Le délégué ne parut pas, et pendant que les fédérés organisaient leur installation dans les couloirs et dans les postes, on Tattendit vainement. On Teût peut-être attendu longtemps encore, si le 2 avril, jour du dimanche des Rameaux, Tarmée de la Commune n'avait essayé de cueillir quelques palmes de victoire. Ce jour-là un premier engagement eut lieu contre les troupes françaises, dans l'avenue de Courbevoie, au rond-point des Bergères, où M. Pasquier, chirurgien en chef, fut, non pas tuè, mais assassiné. La Commune fut affolée; elle avait cru marcher à un triomphe certain et ne rencontrer devant elle que des soldats prêts à mettre la crosse en l'air; il n'en fut rien, et du ministère de la marine on put voiries bandes fédérées qui revenaient en levant haut la semelle.

Jusque-là les orateurs de carrefour et les écrivains de cabaret avaient représenté l'armée de Versailles comme disposée à prendre parti pour la Commune. Le lendemain du premier combat, le soir même, tout avait bien changé. La Commission executive, composée de Bergeret, Eudes, Duval, Lefrançais, Félix Pyat, Tridon, Vaillant, fît placarder sur les murs de Paris une proclamation où l'on pouvait lire : « Les conspirateurs royalistes ont attaqué! Malgré la modération de notre attitude, ils ont attaqué! Ne pouvant plus compter sur l'armée française, ils ont attaqué avec les zouaves pontificaux et la police impériale I » Ce mensonge va se propager, devenir article de foi et persuader aux fédérés qu'ils n'ont à lutter que contre des porteurs de goupillon. Les journaux font chorus, trop heureux de baver le fiel qui les étouffe. Il faut avoir le courage de répéter ce que certains hommes ont dit de l'armée

fran(;aise, de celte armée qui avait tant souffert de n'avoir pu sauver le pays.

Voici ce que Vésinier a écrit dans un journal qui s'appelait alors Y Affranchi et dont Paschal Groussct était, je crois, le rédacteur en chef* :.« Une armée, une horde, devrions-nous dire, recrutée de condottieri, de bravi, de mercenaires, de sicaires, de tout ce que les bas-fonds de la société, les bouges les plus infects do la police, les sentines les plus impures des Babyloncs modernes ont de plus corrompu, un ramassis de malandrins, de pandours et d'assassins, de mercenaires du pape et du roi de Naples, d'anciens forçats des bagnes de Gaëte et de Palerme, de zouaves pontificaux, de Vendéens fanatiques, de Bretons stupides, enrôlés par Charette et Cathelineau dans leurs légions de volontaires pour la défense du trône et de l'autel; à côté de ces malfaiteurs ignorants et fanatiques, il y avait d'autres hordes plus viles encore : les bravi de la police, les argousins des geôles, les gendarmes brutes et féroces, des gredins de la pire espèce enrégimentés à dessein pour la guerre des rues, anciens gardes municipaux transformés en gardiens de Paris, des vendus, rebut de l'armée et de la société, faisant du métier de condottieri leur profession habituelle. Ajoutons encore à celte multitude de chenapans armés les soldats corrompus et féroces du nouveau bas-empire, les lâches de Sedan et de Metz qui n'ont de courage que pour le massacre de leurs concitoyens... La horde de ces malfaiteurs.... était commandée par des officiers félons aussi lâches devant l'étranger que bien dressés au massacre des citoyens, experts dans l'art de faire le sac d'une ville, d'égorger un peuple, d'enfoncer les portes, de piller les caisses,

* Paschal Groussct a abendonné la direction de V Affranchi vers le 15 avril.

de violei les libertés publiques, de fouler aux pieds les lois et de déchirer les constitutions. » — Le Mot ctordre^ de Rochefort fut moins violent ; il se contenta de dire : « Les troupes de Charette ont combattu hier sous le drapeau blanc; chaque soldat a sur la poitrine un cœur de Jésus en drap blanc, sur lequel on lit ces mots : Arrête I le cœur de Jésus est làl »

Ces clabauderies ne rassuraient point la Commune, qui regardait avec inquiétude du côté des Champs- Elysées et se demandait si ce n'était point là le chemin par où Tarmée française rentrerait dans Paris. Elle résolut donc d'en occuper les abords, et le lendemain même du combat de Courbevoie, le 3 avril, pendant que ses troupes faisaient vers le Mont-Valérien cette marche qui fut interrompue comme Ton sait, elle envoyait im colonel, dont on ignore le nom, s'emparer du ministère de la marine. Ce personnage, après avoir reçu les honneurs militaires dus à son rang et avoir rapidement inspecté le 224* bataillon, fit venir M. Gablin et lui dit : « Vous avez ici des mitrailleuses et des munitions cachées, vous allez me les livrer. » M. Gablin répondit : « Je n'ai rien du tout, vous pouvez vous en assurer. » On parcourut tout le ministère; le colonel, « auquel on n'en faisait pas accroire », passait le long des murs, les sondait d'un coup de fourreau de sabre, écoutait s'ils ne sonnaient pas creux et semblait décontenancé, car il clierchait les cachettes et ne les trouvait pas. Lorsque l'on eut parcouru bien des couloirs et bien des chambres, le colonel, d'un air goguenard, demanda à visiter les caves. On alluma des lanternes et l'on ^ descendit. Le colonel tâlait les murailles, se faisait ouvrir toutes les portes, frappait du sabre sur le sol; il fit déplacer des tonneaux vides et regarda longtemps la paroi contre laquelle ils étaient gerbes ; il secouait la tête et n'était point content. Dans un caveau situé

près de la rue Saint-Florentin et qu'il examina plus minutieusement que les autres, il dit : « La réaction doit savoir que nous ne nous laisserons pas jouer par elle! » On crut à une réflexion d'ordre général et Ton n'y fit pas attention. La visite était terminée; on avait aperçu quelques futailles, des piles de bouteilles, mais on n'avait découvert ni un fusil ni une cartouche.

Le colonel était remonté dans la cour, il marchait vers la porte de sortie et semblait hésitant. Tout à coup il se retourna vers M. Gablin et lui dit : « J'ai à vous parler, allons dans votre cabinet. » M. Gablin conduisit le colonel dans la petite pièce du rez-dechaussée qui lui sert de bureau, ferma la porte et attendit. Le colonel lui dit alors avec bonhomie : « Voyons, vous avez l'air d'un bon garçon ; ne me faites pas « poser » plus longtemps; dites-moi où il est. » M. Gablin eut l'expression d'un homme qui ne comprend rien à la question qu'on lui adresse. « Vous sentez bien, reprit le colonel, que nous finirons par le trouver ; dites-moi donc tout de suite où il est, ça vous évitera bien des tracasseries. — Qui? le ministre? demanda M. Gablin. — Mais non, reprit le colonel avec impatience, le souterrain! — Quel souterrain? — Mais le souterrain qui va du ministère aux Tuileries. » M. Gablin se mit à rire et répondit : « On s'est moqué de vous, il n'y a jamais eu de souterrain. » Le colonel se fâcha, parla de ses informations précises, des plans que l'on possédait à l'Hôtel de Ville et de la nécessité, pour la Commune, de s'emparer de ces passages mystérieux qui aboutissaient du palais des tyrans aux différents points de Paris.

M. Gablin levait les épaules avec découragement et ne savait que répliquer, car il se trouvait en présence d'un homme convaincu; le colonel insista, et lui dit : « Vous ne croyez pas à noire droit, vous avez tort:

LE SOUTERRAIN. n

la France est avec nous; à celte heure nous sommes au Monl-Yalérien. Versailles est entre nos mains, TAssembléc des ruraux est en fuite ; » et à Tappui de ces assertions il lui montrait deux dépêches dont la contradiction était frappante. Dans la première, on lisait : « Victoire I Le général Duval et le général Eudes sont à Meudon et à Châtillon. La ligne, placée entre la gendarmerie et Tartillerie par les généraux de la honte, lève la crosse et fraternise avec le peuple. Le Mont- Valérien est à nous; Flourens marche sur Versailles. » La seconde était ainsi conçue : « L'Assemblée s*est enfuie de Versailles à l'approche de Tarmée victorieuse de la Commune, pour se réfugier, selon les uns, à Rennes, selon les autres, dans la forteresse du Mont- Valérien M » M. Gablin répondit : « Toutes ces victoireslà ne vous feront pas découvrir un souterrain qui n'existe pas. » Le colonel se retira, déclarant que le lendemain on reviendrait en force, et que, dût-on démolir les caves, on trouverait l'entrée de ce souterrain qu'à leurs risques et périls les employés du ministère s*obstinaient à ne pas révéler. Puis il dit à M. Gablin : « Vous serez surveillé, je vous en préviens, et je vous préviens également que vous répondrez sur votre tête de tout ce que renferme le ministère. »

La journée du lendemain fut dure; le colonel avait tenu parole; M. Gablin, le concierge, l'adjudant des plantons, étaient gardés à vue ; les sentinelles de faction à la porte avaient pour consigne de ne laisser entrer personne. Vers midi « la délégation >> arriva, elle était nombreuse. De quoi se composait-elle? 11 est impossible de le dire avec précision; quelques personnages portant Técharpe rouge paraissaient être des membres

* Ces deux dépA.'tes furent en effet placardées à Paris dans la soirée du 3 avril; à l'heure où on les alïicliait, Duval et Flourens étaient morts*

de la Commune; d'autres, très galonnés, semblaient être des officiers supérieurs de la garde nationale fédérée. La perquisition fut brutale; on fouilla partout; deux ou trois ouvriers requis pour la circonstance essayaient les murs à coups de pic. M. Gablin faisait bonne contenance et aurait peut-être ri sous cape, s'il n'eût craint de voir défoncer l'endroit où il avait caché l'argenterie. Les délégués se dépitaient. « Mais ce souterrain est cependant quelque part, disaient-ils. — Il n'y a pas de souterrain, répétait M. Gablin pour la millième fois. — Mais puisque je vous dis que je sais qu'il y en a un, » lui répondait-on; et l'on furetait de plus belle, de fort méchante humeur, mais non sans un certain respect pour l'architecte qui avait réussi à dissimuler si habilement une porte que nul ne pouvait découvrir. A force de chercher le souterrain, on arriva dans les combles, où l'on trouva quelques armes oubliées par les domestiques qui avaient fait partie de la garde nationale pendant le siège. Ce fut tout le butin de la journée.

La double expérience faite au ministère de la marine ne convainquit personne et ne délivra pas M. Gablin d'obsessions insupportables. Jusqu'au dernier jour, jusqu'à l'heure où nos soldats franchirent enfin les portes de Paris, on lui demanda où était le souterrain. Malgré sa résignation et son insouciante énergie, le pauvre homme n'en pouvait mais ; il se contentait de ne plus répondre et parfois envoyait « promener » ceux dont l'insistance devenait trop fatigante; à bout de raisonnement et de démonstrations, il se disait : « Ces gens-là sont fous ! » et ne se trompait pas.

Avant de quitter l'hôtel de la Marine après la perquisition du 4 avril, les délégués de la Commune, auxquels les employés réguliers n'inspiraient qu'une médiocre confiance, désignèrent parmi les fédérés du 224® bataillon un capitaine qu'»Js instituèrent gouver-

neur, avec mission d'exercer toute police dans Tintérieur du ministère. Leur choix se porta sur un nommé Gournais, dont les sentiments patriotiques étaient peutêtre irréprochables, mais dont Torthographe avait bien des défaillances. Le citoyen gouverneur, qui fit immédiatement ajouter un galon de plus à son képi, devenait au ministère le représentant le plus élevé de Tautorité; il avait droit de haute et basse justice sur les employés et, comme tout parvenu, abusait volontiers de son pouvoir. Malgré la présence de ce personnage officiel, on peut dire que le ministère chômait; les appartements, le cabinet du ministre, les bureaux des directeurs étaient fermés ; la Commune ne se manifestait que par une occupation militaire incommode, bruyante, souvent ivre, mais qui du moins ne faisait aucun acte administratif et laissait croire que le gouvernement de rilôtel de Ville, limité à Tenceinte de Paris, où il était bloqué par les troupes françaises, trouverait inutile de se mêler des choses de la marine. On se trompait, car la situation du délégué à la marine, Tenvie fastueuse de se dire le successeur des de Rigny, des Roussin, des Rosamel, des Chasseloup-Laubat, des Rigault de Genouilly, avaient de quoi tenter plus d*un ambitieux.

Cette position était ardemment désirée par un homme dont nous avons déjà parlé et à qui elle semblait dévolue d'avance, car il avait grand renom dans les clubs révolutionnaires et avait jadis appartenu à la marine, d'où ses excentricités, pour ne dire plus, l'avaient fait expulser. C'était Charles Lullier, un des acteurs les plus énergiques de la journée du 18 mars, pendant laquelle il crut sincèrement avoir commandé en chef. Arrêté par ordre du Comité central*, évadé, escorté de quelques amis fidèles, il traînait dans Paris son

Voir les Convulsions de Paris, t. I; chap. u«

ni. S

18 LE ministêhe de la marine.

ambition désœuvrée, s'atlribuaiit de bonne foi le succès de rinsurrcction, déblatérant contre l'ingratitude des hommes et expliquant publiquement en ces termes les services qu'il avait rendus à la République universelle : « Dès le 20 (mars) j'avais transformé en espions toutes les personnes qui venaient me demander un emploi. » La Commune, moins sévère à son égard que le Comité central, paraissait disposée à l'employer et à utiliser pour la défense do Paris la fougue dont il était animé et qui en faisait im homme d'action redoutable. Il sollicitait les gens de l'Hôtel de Ville et eût peut-être enlevé à leur indécision sa nomination de délégué au ministère de la marine, s'il n'eût trouvé sur sa route un septième clerc de notaire nommé Boiron. Ce Boiron, âgé de vingt-cinq ans, rêvait aussi d'occuper quelque situation à la marine ; mais il savait qu'il n'obtiendrait rien si Lullier était nommé délégué, car il s'était battu en duel avec lui au quartier latin, et leur rencontre n'avait diminué en rien l'animosilé qui les séparait. Boiron manœuvra fort adroitement. 11 intéressa à sa cause Cournet, alors au sommet des honneurs, membre de la Commune, membre de la Commission de sûreté générale (50 mars), membre de la Commission executive (4 avril), et qui, à travers tous les métiers qu'il avait ébauchés, ayant fait celui de marin, devait avoir voix prépondérante dans le choix d'un délégué à la marine *. Cournet réussit non seulement à évincer Lullier, mais il obtint la délégation pour son propre frère de lait, Raymond-Emile Latappy, ancien capitaine au long cours, qui fut solennellement installé au ministère le 6 avril.

* Frcilcric Cournet était le fils d'un officier de marine proscrit après le coup d'État du 2 décembre et retiré à Londres, où il fut tué en duel par un réfugié nommé Barthélémy, qui fut plus tard condamné à mort et pendu pour assassinat constaté*

IIL — LA DiLiaATIOV.

Cournet et Cluseret installent officiellement Latappy. — Le délégué. — Ses origines. — Sa prudence. ~ Le secrétaire général Boiron. — L'ingénieur Boisseau. — Orgueil et brutalité. — L'agent comptable Matillon. — On force la caisse. — Peyrusset, chef d'état-major. — Les canonnières à Javel. — Ramenées au Pont-Neuf par ordre d'Emile Duval, — Durassier, commandant de la flottille. — Henri CogneL » Réquisition à outrance. — La table du délégué.

Ce jour-là les clairons sonnèrent et les tambours battirent aux champs dans la cour de Thôtel de la rue Royale, car Cournet, délégué à la préfectiu'e de police, et le général Cluseret, seul délégué à la guerre depuis le 4 avril, venaient eux-mêmes et en grand apparat faire reconnaître Latappy, leur collègue à la marine. Le nouveau délégué s*empres8a d'interroger M. Gablin sur le personnel du ministère et sur les ressources que celuici pouvait renfermer. A la suite d'une conversation, au cours de laquelle Latappy fit preuve de bon vouloir, il fut décidé que les employés, en nombre restreint, laissés par le ministre pour veiller à la conservation des archives et de Thôtel, recevraient ordre de cesser leur service; H. Gablin, chef du matériel, le concierge Le Sage, TadjudantLanglet, quelques garçons de bureau, quelques manouvriers indispensables, avaient seuls le droit de conserver et d'exercer leurs fonctions. La Commune venait donc de s'emparer du ministère ; elle y respectait Tambulance et y tolérait trois ou quatre employés de l'administration régulière; c'était encore trop pour l'accomplissement de ses projets de la dernière heure; car l'énergique habileté de ce petit groupe d'hommes dévoués, le "sentiment du devoir dont il était animé, ont sauvé le monument élevé par Gabriel d'une destruction longuement préparée.

Latappy, né à Nice le !«' novembre 1853, avait alors trente-huit ans ; il avait fait partie de la garde nationale pendant la période d'investissement de Paris par les armées allemandes et s'était fait nommer commandant du 76» bataillon (XX® arrondissement), dans lequel il avait connu Boiron, qui y remplissait les fonctions d'officier payeur. Ce n'était point un méchant homme, tant s'en faut, et, quoique l'on ait cherché à l'impliquer dans une affaire de détournement de fonds publics, il était honnête et avait de la probité. Ses convictions, non politiques, mais révolutionnaires, étaient profondes; son esprit, naturellement borné, peu cultivé, assez autoritaire, ne lui laissait aucun doute sur le triomphe définitif de l'insurrection à laquelle il s'était associé. Ancien capitaine au long cours, il avait appris malgré lui, pendant de fréquentes navigations, à respecter la marine militaire, qu'il avait vue à l'œuvre dans sa mission de dévouement et de protection partout où l'on a besoin d'elle. 11 apportait donc au ministère une sorte d'esprit hiérarchique dont il ne put secouer le joug imposé par l'usage, et qui, joint à des goûts de régula^ rite contractés sous Tinfluence de la vie du bord, lui permit, non pas d'empêcher, mais d'atténuer les désordres dont ses employés inférieurs ne demandaient qu'à se rendre coupables.

Malgré sa foi dans le succès de la Commune, on put comprendre dés le premier jour qu'il voulait s'assurer une retraite possible et qu'il ne défendrait pas trop énergiquement le ministère contre un retour des troupes françaises. En effet, il examina les appartements particuliers du ministre, qui sont situés dans la partie do Thôtel prenant façade sur la rue Saint-Florentin; il s'aperçut qu'ils formaient une sorte d'impasse qui restait sans issue lorsque l'escalier en était occupé. Au lieu de s'y installer comme son titre de délégué l'y

autorisait, comme son amour-propre devait Ty convier, il fit dresser un lit de camp dans le cabinet du ministre, qui par de nombreux dégagements permettait une fuite presque assurée. Ce fait n'échappa point à la perspicacité du personnel régulier, et un garçon de bureau dit: « C'est bon signe; quand le moment viendra, il ne sera pas le dernier à décamper. »

Le premier soin de Latappy fut d'organiser son ministère et de réunir près de lui quelques-uns de ses amis politiques, qui rêvaient depuis longtemps de s'asseoir à la grande table de l'émargement. Il désigna Boiron pour remplir les fonctions de secrétaire général, qui constituaient à ce bambin la qualité de sousministre et lui donnaient une importance considérable. Boiron avait fort peu de cervelle, beaucoup d'activité, une jeunesse intempérante et recherchait volontiers les premiers rôles; il avait fait acte d'insurrection à la journée du 31 octobre et se vantait d'avoir tenu le général Trochu entre ses mains. Un sieur Boisseau, qui se disait ingénieur civil et qui était un des membres les plus agités de l'Internationale, centralisa le service du matériel de guerre et des machines. Des trois principes invoqués par tous les révoltés, liberté, égalité, fraternité, il avait nettement supprimé le dernier; jamais roi nègre ne fut plus impitoyable pour les hommes ; ceux qui eurent la mauvaise chance de lui obéir en parlent encore avec épouvante. Combien il y en eut au temps de la Commune qui ne virent dans la liberté réclamée et acclamée que le droit d'exercer une autorité sans contrôle et de développer tout à l'aise les instincts despotiques dont ils souffraient et qu'ils prenaient peutêtre naïvement pour des aspirations vers le progrès! Boisseau était de ceux-là; son infériorité sociale le désespérait; il se figurait être un personnage méconnu, accusait l'humanité, se sentait humilié d'être le mari

d*une sage-femme, croyait se hausser dans sa propre estime en étant un maître implacable, et prouvait simplement par là qu*il avait une nature inférieure faite pour obéir et non pour commander

La comptabilité, c'est-à-dire la gestion de toutes les sommes versées au ministère pour en assurer les services, fut abandonnée à un jeune maréchal des logis du 2« spahis, âgé de vingt-cinq ans, libéré en juillet 1870, et qui s'appelait Ludovic-Pierre Matillon*. Il était d'une activité un peu fébrile, très poli avec les employés, fort étourdi, je crois, car il semble s'être engagé dans cette aventure sans se douter des conséquences où il serait entraîné. Il a dit s'être joint à l'amiral Saisset pour s'opposer aux suites de l'insurrection du 18 mars et n'avoir accepté une fonction administrative au ministère de la marine qu'afin d'éviter de servir militairement la Commune. Le premier soin de Boiron fut de faire forcer une caisse close dont il avait inutilement réclamé les clefs. La caisse contenait onze cents francs et deux grandes médailles d'or. On peut admettre que l'argent fut employé pour les besoins du ministère, mais on est en mesure d'affirmer que les médailles n'ont jamais été retrouvées.

A ces hommes Latappy adjoignit une de ses vieilles connaissances, « tombée dans le malheur ». C'était un sieur Peyrusset, qui, lui aussi, avait été capitaine au long coiu^s, mais qui, depuis plusieurs années déjà, n'avait pu parvenir à s'embarquer, car, à force de naviguer sur des fleuves d'absinthe et de relâcher dans les estaminets, il en était réduit à vivre d'expédients et menait une existence problématique où les tares ne faisaient point défaut. Ce Peyrusset, dont l'inconduite avait été telle, qu'il fut obligé d'abandonner le commandement

* ^oir Pièceê juêUficativei, n*l*

d'un navire de commerce et de s'engager en qualité de matelot de troisième classe, avait de la prestance et assez grande tournure. C'est à cela sans doute qu'il faut attribuer le titre de chef d^état-major du délégué à la marine que Latappy lui décerna ou lui laissa prendre. Dès son entrée en fonctions, Latappy se heurta à une difficulté qu'il n'avait pas prévue, car il s'aperçut immédiatement qu'il était un délégué à la marine sans marine et sans marins ; il ne crut pas devoir notifier sa nomination à nos ports militaires, comme Paschal Grousset, délégué aux relations extérieures, avait notifié l'avènement de la Commune aux puissances étrangères S mais il se mit en quête de ce qu'il pourrait bien faire, et finit par découvrir qu'il y avait à Paris une flottille de canonnières mouillée près du Pont-Neuf, à la presqu'île du Vert-Galant. Cette flottille avait fait parler d'elle pendant le siège; composée de quatorze canonnières munies de fortes pièces, elle avait plus d'une fois lancé la mort parmi les artilleurs qui servaient les batteries élevées à Breteuil par les armées allemandes. Après la signature de l'armistice, on avait été forcé d'en débarquer les équipages et on n'y avait laissé que le nombre d'hommes indispensable pour les garder. Les oublia-t-on à Paris, dans la soirée du 18 mars, comme on oublia plus d'un régiment lorsque la retraite sur Versailles fut résolue? Nous l'ignorons; nous savons

' < Le soussigné, membre de la Commune de Paris, délégué aux relations extérieures, a Thonneur de tous notiûer officiellement la constitution du gouvernement communal de Paris. 11 tous prie d'en porter la connaissance à votre gouvernement, et saisit cette occasion de vous exprimer le désir de la Commune de resserrer les liens fraternels qui unissent le peuple de Paris au peuple de... — Paris, 5 aviûl 1871. — Paschal GnoossET. 9

Cette notification fut adressée aux représentants de toutes les puissances étrangères accrédités près du gouvernement français. Il est inutile d'eyouier qu'elle ne fut l'objet d*aucune réponse.

seulement qu'elles restèrent à leur poste, près de Javel, amarrées bord à quai, où elles furent aperçues, le 28 mars, par un poste de fédérés, qui adressa un rapport au général Duval, délégué militaire à Tex-préfeclure de police. Ce fut une bonne aubaine pour cet ouvrier fondeur. Il donna ordre à Chardon, son chef d'état-major, d'aller s'emparer des canonnières et de les ramener au centre de Paris, afin de les soustraire aux (( manœuvres de la réaction )). La flottille remonta le fleuve et vint prendre station en aval du Pont-Neuf, à l'ancien îlot de Bucy.

Quoique général, membre de la commission de la guerre et porté à se croire doué de toute sorte d'aptitudes, Emile Duval n'osa pas s'attribuer le commandement de la flottille; il sentait bien qu'il fallait, pour n'être pas ridicule dans ce poste, quelques notions spéciales acquises par l'étude et développées par la pratique. Il tenta d'acquérir à la cause de l'insurrection les hommes laissés à bord pour l'entretien du matériel; il rêvait de les embaucher, de donner à plusieurs d'entre eux le commandement particulier de chacune des canonnières, se réservant de diriger de haut et de loin les opérations militaires. Il flt faire des offres à un premier maître de manœuvre nommé Lalla, à un quartier-maître de canonnage nommé Castel ; ces deux braves gens et les marins sous leurs ordres, quoique surveillés de près par un détachement de fédérés, repoussèrent les propositions qui leur furent adressées, et réussirent, non sans peine, à se soustraire au service imposé par la Commune. Duval était mécontent et perplexe. Découvrant, un de ses amis, dont il avait fait le commandant de place de la Préfecture de police, le tira d'embarras en lui présentant un bavard très apprécié dans les clubs de Paris, où, pendant le siège, il avait débité toutes Ihs sornettes qui lui tourmentaient la cervelle. C'était

Auguste Durassier» né à Bordeaux en 1832. Engagé volontaire dans les équipages de la flotte, il avait été nommé officier auxiliaire pendant la campagne de Crimée, puis s'était fait recevoir capitaine au long cours et avait navigué. Il connaissait bien la manœuvre des bâtiments de guerre; il a était de la partie », comme disait Duval, qui d'emblée le fit nommer commandant supérieur de la flottille de la Commune. Le 5 avril, Durassier lança une proclamation pour faciliter son recrutement : « Les marins actuellement à Paris qui désirent prendre du service sur les canonnières appartenant au gouvernement de la Commune devront s'adresser au commandant de la flottille chargé de leur équipement; lesdites canonnières sont mouillées au Pont- Neuf. — Le commandant de la flottille, Durassier. »

Cet appel à l'insubordination est le premier acte authentique dans lequel il est question de la flottille de la Commune; c'en est pour ainsi dire Tacte de naissance. Les premières pièces administratives qui s'y rapportent sont intéressantes à citer, car elles prouvent de quels moyens de racolage on usait pour attirer les hommes dans la révolte et pour les y maintenir. « 6 avril 1871. Service de la flottille de la Seine; bon pour 20 litres d'eau-de-vie. — 7 avril 1871. Service de la flottille de la Seine; bon pour 100 litres d'eaudc-vie à 1 fr. 25 cent.. le litre; fournis par Lefèvre, distillateur, rué Dauphine, n' 24, sur la réquisition de Découvrant, commandant de place à l'ex-préfecture de police; vu, bon à payer. — Chardon, colonel. » D'après le nombre de litres on peut conclure que l'effectif des équipages, ou la distribution d'eau-de-vie, s'était augmenté des trois quarts en deux jours. Durassier avait donc des canonnières, il avait des marins; il conunandait en chef et se croyait bien le maître, lorsque la nomination de Latappy en qualité de délégué vint assom*

brir rhorizon de ses destinées. Le général Duval n'était plus là pour défendre son protégé; il avait été fusillé, le 3 avril, au combat de Châtillon. Gluseret, de son côté, en qualité de ministre de la guerre et seul responsable des opérations militaires, réclamait le droit de diriger la flottille selon les exigences de sa stratégie; il avait même désigné un commandant en chef nommé Bourgeat, qui avait servi pendant le siège à bord de la Farey. Durassier et Bourgeat aboyaient Tun contre l'autre comme deux bouledogues. Le Comité central de la garde nationale, auquel le conflit fut soumis, maintint Durassier dans ses fonctions, le nomma capitaine de frégate, et lui soumit Bourgeat, dont elle fit un lieutenant de vaisseau. Cluseret, par ce fait, était battu dans la personne de son protégé; Latappy profita de l'occurrence et rattacha la flottille par un lien hiérarchique au ministère de la marine.

Durassier regimbait ; il eût voulu conserver son indépendance d'action et se serait volontiers considéré comme im grand amiral soustrait à tout contrôle. Latappy connaissait bien l'homme et sut vaincre ses derniers scrupules en lui offrant la table et le logement. Durassier réfléchit que la vie est courte, qu'il est bienséant de l'égayer par quelques bons repas, et il accepta la proposition de Latappy, dont il devmt ainsi le commensal et le subordonné. Il s'installa au ministère et y amena avec lui un homme d'une cinquantaine d'années, qui s'appelait Henri Cognet et qui jouait près de lui le rôle de chef d'état-major. Cognet prétendait avoir été lieutenant de vaisseau sous les ordres du prince de Joinville, ce qui était faux. En réalité, on ne savait trop de quoi il avait vécu; il paraissait avoir fait, deci, delà, selon les circonstances, de la politique interlope, avait été capitaine d'artillerie de la garde nationale pendant lv3 siège, s'était, au début de la Commune, accroché à

Durassier et était ravi de pouvoir promener oflQciellement ses galons dans les bureaux du ministère de la marine. G*était un homme pratique et qui s*entendail aux réquisitions. La première pièce qu'il signa en arrivant au ministère est celle-ci : « Flottille de la Seine. Ordre de la place. Bon à réquisitionner une voiture de remise pour deux courses. — Paris, le 7 avril 1871. Pour le capitaine de frégate commandant, le chef d'étatmajor, CoGNET ^ » Le dernier document signé de Cognet est ainsi conçu : « Division des marins détachés à Paris, artillerie; cabinet du commandant. Paris, le 21 mai 1871. Au citoyen Sarrat, sous-chef de service. Citoyen, permettez-moi de trouver étrange le refus de bougies pour ma voiture; je vous réitère ma demande, attendu que les grandes bougies, il faut les couper en deux. J*ai lieu de croire que vous ne m'obligerez pas à m'adresser au délégué pour cette misère. Salut et fraternité. —

CoGNET. »

Les réquisitions étaient incessantes au ministère de la marine; il n'est si mince employé qui ne réquisitionne un chronomètre, car il fallait bien savoir l'heure pour faire exactement son service. On éludait de cette façon le décret de la Commune qui fixait à un maximum de 500 francs par mois les émoluments de ses plus hauts fonctionnaires; chacun du reste réclamait ce maximum et finissait presque toujours par se le faire attribuer. On le considérait comme « de l'argent de poche » ; l'État devait pourvoir à toutes les autres né-

^ Cette pièce est naturellement frappée d'un cachet rouge, mais elle porte aussi un timbre bleu, assez singulier : un cercle coupé par une croix en quatre secteurs ; dans le premier, un L maguscule, dans le second un T, dans le troisième un sabre, dans le quatrième une plume; pour devise un Ycrs latin :Da calamum gladiumve^ lares ulroque iueboi\ Je n'ai vu ce cachet que sur la pièce dont je viens de parler.

cessités de la vie. Latappy était un des meilleurs, un des plus inoffensifs parmi ceux qui se mêlèrent de direction dans cette cohue révolutionnaire. Il ne peut échapper à la manie générale ; il réquisitionne ; il prouve à la Commune qu'elle doit le nourrir et fait payer ses repas par la caisse du ministère. Il reste en fonctions pendant quarante-cinq jours; la dépense de sa table revient à 4896 francs, un peu plus de 100 francs par jour; ce qui est peu Spartiate, mais parait modéré lorsque Ton se rappelle que les dîners quotidiens de la Préfecture de police sous Duval, Rigault, Coumet et Ferré coûtaient en moyenne 228 francs. On réquisitionnait des armes, des képis, des vêtements, du papier, de la toile, des sabres, des galons, des balais^; on réquisitionnait bien d'autres choses encore, auxquelles il ne faut pas faire allusion. La Commune fut un accès de réquisition furieuse. Lorsque les troupes françaises se furent emparées de la rue Royale, les marchands du quartier apportèrent au ministère de la marine des bons de réquisition signés par de bas employés et représentant la somme ronde de 82 000 francs *.

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