L'ENSABLEMENT DES GATES
Lorsque tout fut fini» lorsque le dernier billet, le dernier titre eut trouvé place dans les caves, on souffla les bougies. Le contrôleur, le caissier, repoussèrent les quatre portes après avoir fermé les douze serrures, et, tristes, sans se parler, ils remontèrent l'étroit escalier en vrille où deux personnes ne peuvent passer de front. Alors on apporta les sacs de sable, et, pendant plus de deux heures, on les vida dans cette sorte de puits muni de degrés par où Ton va dans les caves. Le sable glis* sait avec un petit bruit strident ; un des chefs de service dit : « C'est comme au cimetière lorsque l'on jette la terre sur le cercueil. » Il avait des larmes dans la voix et plus d'une paupière était humide. Il y avait de la douleur, mais il y avait surtout un sentiment de honte inexprimable.
Être la Banque de France, être la première institution de crédit du monde, avoir créé un papier qui est l'équivalent de l'or, avoir développé l'industrie d'une nation, favorisé les transactions du commerce, être le dépositaire respecté de la fortune publique, avoir versé ses richesses entre les mains de la France pour l'aider é se défendre, et être obligée de se cacher, de fuir, parce qu'une poignée de bandits règne par la violence, commande à des ivrognes, protège les assassins, discipline les incendiaires et menace d'anéantir tout ce qui fait la gloire des civilisations, c'est dur, et tous les honnêtes gens qui étaient là le sentaient avec une insupportable amertume. Lorsque tout fut comblé, lors^ que la cage où tourne l'escalier ne fut plus qu'un monceau de sable nivelé, M. Hignot ferma l'énorme porte à trois pênes, à sept verrous, à neuf combinaisons; il était alors trois heures du matin. Vienne l'incendie, les caves, abritées de toutes parts restitueront le dépôt qu'on leur a confié.
La journée du dimanche 21 mai était commencée,
journée qui venait mettre fin aux ribaudailles de la Commune et déchaîner sur Paris le plus énorme cyclone révolutionnaire où jamais ville ait failli disparaître. Le marquis de Plœuc avait réuni le conseil des régents pour lui commimiquer une nouvelle sommation de lourde, plus vive encore que les autres; la menace n'y était pas déguisée. On voit cependant qu'une sorte de scrupule a retenu le délégué aux finances ; ce n'est pas à H. Harsaud, ni à Charles Beslay qu'il écrit, comme il le faisait d'habitude, c'est à son caissier Durand, à un subordonné auquel il peut parler confidentiellement, à la condition toutefois que celui-ci répétera tout haut la confidence. Cette lettre, qui fut transmise à la Banque dans la soirée du 20 mai, pendant que Ton procédait à l'inhumation des valeurs, est ainsi conçue : (( Citoyen Durand, il est indispensable que la Banque nous avance cette somme de 300 000 francs sur le million que, du reste, j'avais demandé au citoyen Beslay. Faites donc le nécessaire auprès de la Banque pour lui faire comprendre quel intérêt il y a à obtenir cette somme. Sans celai... Jourde. »
Ce fut le caissier lui-même, le citoyen Durand, qui apporta la lettre. Comme on lui faisait observer que les demandes de la Commune se multipliaient dans des proportions excessives, il répondit : « Le Comité de salut public, la Commune, le Comité central et tous leurs représentants tirent des mandats sur nous; si nous refusons de payer, on pillera la délégation des finances et ensuite on pillera la Banque ; le plus sage est de payer, car nous ne savons plus où donner de la tête. » Le conseil des régents partagea l'opinion du caissier Durand et estima aussi que le plus sage était de payer. Le marquis de Plœuc fut donc autorisé à satisfaire Jourde et à éviter les suites de son « Sans cela!... » Lorsque le conseil se sépara, il était un peu plus de
trois heures ; à ce moment jnême les premiers soldats de l'armée française pénétraient dans Paris.