‹ Les convulsions de ParisChapitre 37 sur 68 · XIII. — LB8 DBAlIlàABS AÉQUISITIOlIft · texte numérisé non relu

XIII. — LB8 DBAlIlàABS AÉQUISITIOlIft

On apprend que rarmée française est dans Paris. — M. de Plœuc et Gh. Beslay en permanence à la Banque. — Illusions. ~ Le Comité de salut public tire sur la Banque. ~ Les quatre chefs de service réunis en / conseil. — Reçu de Ch. Beslay. — Jourde à THôtel de Ville. — Campement à la Banque. — La dernière réquisition. ~ On pourrait tenir pendant 24 heures. ~ Dernière concession. — Total des réquisitions. ~ Les mouvements de l'armée. — Inhumanité de la Commune. — Les théories et la pratique. — Les incendies. — Désespoir de^ économistes. — Résultats des fausses doctrines.

Ce fut le lundi 22 mai dans la matinée que la Banque apprit le mouvement de Tarmée française; il avait fallu dix-sept heures pour pousser dans Paris les 135000 hommes avec lesquels on allait livrer la bataille suprême. On se doutait encore si peu des événements de la veille que Téquipe des trente maçons occupée à la reconstruction de la Banque y était arrivée à l'heure réglementaire et y avait repris son travail. M. de Plœuc, mû par un pressentiment confus d'une action militaire prochaine, avait quitté la maison où depuis le commencement d'avril il avait trouvé un asile pour la nuit et était venu coucher rue de la Vrilliére, afin d'être là si le péril devenait trop menaçant. Charles Beslay était accourt! dés les premières heures et H. de Plœuc, tout en ayant l'air de plaisanter, lui dit sérieusement : « Vous êtes mon prisonnier;, je vais vous faire préparer un appartement, vous ne nous quitterez plus, car la liataille est engagée ; vous m'aiderez à sauver la Banque, — et, lui serrant la main, il avait ajouté : A charge de revanche. » — Charles Beslay avait accepté et M. de Plœuc l'avait installé dans son propre logement.

Les illusions que les hommes les plus modérés de la Commune conservaient encore à cette heure où Tècroulement avait déjà conmiencè sont inexplicables. Charles Beslay se promenait dans la grande cour avec un de ses amis, qu*il est inutile de nommer; ils causaient ensemble du mouvement de l'armée, des ressources de rinsurrection, de la lutte dont les rumeurs lointaines venaient jusqu'à eux. Charles Beslay déplorait ce combat, car la guerre, et surtout la guerre civile, lui était antipathique. Son ami lui dit : t C'était inévitable; cette dernière bataille était nécessaire pour nous permettre d'asseoir définitivement notre système politique; nous touchons au terme de nos efforts; ces pauvres Versaillais! je ne puis m'empécher de les plaindre; les voilà dans Paris; ils vont y être cernés et pas un d'eux n'en sortira vivant. » Le témoin, homme fort considéré, qui m'a rapporté ce fait, m'a dit : « Ce H. X... parlait avec une telle conviction que j'en ai été troublé. »

Le Comité de salut public et les membres de la Commune qui s'établirent en permanence à l'Hôtel de Ville, ne doutant plus du sort que leur défaite allait leur réserver, eurent besoin d'argent pour donner une haute paye aux combattants, et aussi pour se remplir les poches, s'assurer un asile et préparer leur fuite; c'est l'heure où les mentons barbus vont devenir glabres et où les chamarrures de l'uniforme vont faire place à la veste de l'atelier. Le Comité de salut public s'adressa à son délégué aux finances pour avoir de l'argent et celui-ci eut recours à la Banque. A dix heures du matin, le citoyen Durand se présenta à la caisse centrale porteur d'im reçu de 700000 francs signé par Jourde; il s'était fait accompagner de Charles Beslay, qui appuyait la demande. Prévenu par M. Mignot, qui refusait de payei* en l'absence d'un ordre régulier.

le marquis de Plœuc accourut, trouva la léquisition excessive et la réduisit à 200000 francs, qu*il consentit à faire verser. Le caissier Durand les empocha; Charles Beslay fit quelques observations que Ton n'accueillit pas, et comme il comprenait qu'en présence de la bataille qui bruissait dans Paris, la Banque était exposée à subir une exécution militaire de la part de la Commune, il se rendit à THôtel de Ville afin de prendre langue et de savoir ce que Ton pouvait avoir à redouter. Au bout de deux heures il revint; le résultat de la négociation n'était point satisfaisant. <( Paris, le 22 mai 1871. Au nom du Comité de salut public : Sommation est faite à la Banque de France de remettre au citoyen lourde la somme de cinq cent mille francs, réquisitionnée pour le compte et service de la Ville de Paris. Pour le Comité de salut public, G. Ranvier, E. Eudes. » Et par le travers : « Si cette somme n'était pas payée, la Banque serait immédiatement envahie par la garde communale. Le délégué aux finances, Jouroe. » La menace de lourde n'était point vaine; deux bataillons et deux pièces d'artillerie se rapprochèrent de la Banque.

Charles Beslay insistait pour que les 500 000 francs lui fussent remis, afin qu'il pût les porter à l'Hôtel de Ville et apaiser les colères qui y grandissaient contre « les conspirateurs de la Banque ». Le marquis de Plœuc résistait; il était seul et ne pouvait assumer sur lui une responsabilité aussi grave. L'état des rues de Paris ne permettait pas de convoquer les régents dont, par un hasard singulier, trois demeuraient dans le VIII® arrondissement, où les fédérés et les troupes françaises étaient aux prises. Cependant le danger était pressant, il fallait prendre un parti, car le salut de la Banque était en jeu. M. de Plœuc réunit en consultation les quatre chefs de service: H. Harsaud, secrétaire

général; H. ChazaI, contrôleur; H. Hignot, caissier principal ; H. de Benque, secrétaire du conseil. Les avis ne furent point unanimes; un des membres de ce petit conseil estima qu'une lutte engagée à la Banque pourrait faire une diversion en faveur de la légalité et créer de graves embarras à la Commune. Cette opinion ne prévalut point. Qu'était-ce en effet qu'un sacrifice de 500 000 francs en présence des sommes bien autrement considérables que jusqu'à ce jour on avait soustraites à la rapacité de la Commune? Malgré l'entrée des troupes dans Paris, pourrait-on, en cas de résistance, éviter un envahissement qui serait infailliblement suivi de pillage? La réponse à cette question était douteuse; il valait mieux céder encore, car l'on était bien réellement contraint et forcé; le conseil des régents approuverait certainement une détermination que les circonstances mêmes imposaient. Pendant que l'on délibérait, lourde, remué par l'impatience, sentant que le terrain manquait sous ses pieds, était venu à la Banque. On lui donna l'argent qu'il exigeait. Au bas de la réqpiisition, Charles Beslay écrivit : « La somme de 500 000 francs demandée ci-dessus ont été remis au citoyen lourde en ma présence. »

Ce même jour, probablement en sortant de la Banque, lourde se rendit à l'Hôtel de Ville; il était triste et résolu ; il savait bien, — il avait peut-être toujours su, — que sa cause était désespérée. Il entra dans le cabinet d'un chef de service administratif et y rencontra l'agent du matériel de l'Hôtel de ViHe, le directeur de l'Imprimerie nationale, Vaillant, délégué à l'enseignement, et Andrieu, délégué aux services publics. U faisait chaud et on avait apporté de la bière. On causait, car aucun des hommes qui étaient là ne mettait en doute le succès définitif de l'armée française. Andrieu surtout était soucieux; il parlait de ses enfants

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avec émotion, et montrant Tœil borgne qui le défigurait, il disait avec un sourire plein d'amertume : « Voilà un signe particulier qui me condamne à mort, car il me fera reconnaître partout. — Bah I dit lourde, redressant sa haute taille et se plaçant immobile contre le mur, quand ils me fusilleront, je me tiendrai comme cela. » Ce fait m'a été raconté par un des témoins de cette scène, et m'a paru assez caractéristique pour mériter de n'être point passé sous silence '.

La Banque chômait, on peut le croire; elle avait retiré ses sentinelles extérieures, son poste était fermé, le branle-bas de combat avait été fait, et le commandant Bernard ne se reposait guère. Les rues voisines semblaient se préparer à la bataille ; au carrefour de la rue des Petits-Champs et de la rue de la Feuillade, quelques fédérés, aidés par les gamins du quartier, avaient élevé une barricade, assez pileuse du reste, et composée d'éléments qui ne la rendaient pas bien redoutable. Un ouvrage de défense construit à l'entrée de la rue Coquilliére et armé d'une pièce de canon était plus sérieux; mais il était dominé par la Banque, et quelques coups de fusil eussent suffi pour le réduire au silence. La situation de Paris était telle que l'on ne pouvait même pas songer à renvoyer dans leur domicile les maçons qui étaient venus le matin rue de la Vrilliôrc pour y continuer leurs travaux. On les installa dans la galerie des recettes, convertie en campement; la buvette les avait nourris. Les provisions ne man-

* Le signe particulier que portait Andrieu aida singulièrement à son évasion : Andrieu se réfugia chez un de ses amis, qui le cacha avec dévouement. U fit enlever son œil borgne et le remplaça par un œil de verre qui le rendait méconnaissable. Vers le mois d'août, sous un déguisement militaire, il put gagner une ville maritime et passera l'étranger. \\ n'eut, du reste, pendant la Commune, aucun fait grave à se reprocher.

quaient pas; depuis plusieurs jours, en prévision de cette dernière bataille et des difficultés qu'elle pouvait entraîner, l'économe n'avait point ménagé les achats de vivres et avait amplement garni les garde-manger. La nuit fut calme, chacun veilla à son poste; on entendit passer quelques patrouilles signalées par leurs voix avinées; mais on n'eut aucune alerte à subir.

A l'aube du mardi 23 mai, dés que l'on fut éveillé à la Banque, le premier mot fut : t Où sont les Versaillais? » Nul ne put répondre. Le vent ne portait pas, comme l'on dit, et l'on n'entendait rien, ni coups de canon ni fusillade. L'armée marchait lentement; la révolte se fortifiait, réquisitionnant le pétrole et conduisant les otages à la Grande-Roquette. A la Banque, on était comme dans un fort assiégé : portes closes, grilles fermées, tout le monde sous les armes, murs crénelés, matériaux pour une barricade réimis dans la cour, fenêtres matelassées, oblitérées par des sacs de terre. On était prêt, toujours prêt, et cette attitude, que n'ignoraient pas les fédérés, éloigna peut-être les grands dangers de la dernière minute.

Dans la matinée, on entendit un bruit de tambours et de pas cadencés dans la rue de la Vrillière; puis le commandement : « Halte I front! » On regarda et Ton vit une troupe d'une centaine d'hommes obéissant à un chef de bataillon à cheval, qui prenait position devant la Banque. Un délégué du Comité de salut public, accompagné du citoyen Hubert-Arman, directeur général du contrôle de la solde de la garde nationale, entra dans la cour. Tous deux portaient des revolvers à la ceinture et se donnaient des airs de matamore; cependant ils tenaient leur chapeau à la main et ne paraissaient pas aussi rassurés qu'ils auraient voulu l'être. Ils demandèrent à parler à Charles Beslay, auquel ils remirent ce que l'euphémisme de la Commune appelait

un mandat. C'était un reçu libellé d'avance et renforcé de signatures qui, comme le a quoi qu'on die » de Trissotin, en disaient beaucoup plus qu'elles ne semblaient, et Paris, 23 mai 1871. Reçu de la Banque de France la somme de cinq cent mille francs, valeur réquisitionnée d'ordre du Comité de salut public. Le refus de cette somme entraînerait l'occupation de la Banque. Le membre de la Commune délègue' aux finances , Jourde ; le membre du Comité de salut public^ E. Eudes ; vu et approuvé, le délégué civU à la guerre, Delescldze. »

Comme la veille, on tint conseil ; il était bien tentant de s'emparer des deux émissaires et de les mettre en sûreté en attendant l'armée française, qui ne pouvait plus tarder longtemps à montrer ses têtes de colonnes. On avait bonne envie de disperser à coups de fusil la bande qui piétinait devant la Banque et n'eût point été fâchée de s'y approvisionner un peu. Cet avis fut donné; on hésitait à le suivre. La commandant Bernard fut appelé au conseil : « Combien de temps pouvez-vous tenir avec votre armement et vos munitions? — Vingt-quatre heures. » Si l'on eût su où étaient les troupes régulières, on aurait peut-être couru cette aventure; mais, comme la veille encore, ce fut l'opinion de la sagesse qui l'emporta. Était-ce au moment où la Banque allait recueillir les fruits de sa conduite qu'il fallait compromettre le résultat par le refus d'une somme relativement faible? On ne le pensa pas, et l'on fit droit à cette réquisition, qui fut la dernière. Elle fermait le compte des sommes extorquées à la Banque par le Comité central et par la Commune. Le total s'élève à 16625 202 francs*. C'est une moyenne quotidienne de 237500 francs, qui, si elle a été exclusivement employée ù la solde des fédérés, suppose que 158 000 hommes par-

* Voii' Pièces juttificativest n* 6.

ticipaient chaque jour à la distribution des trente sous réglementaires. Ce chiffre ne concorde pas avec ceux du Rapport en date du 3 mai 1871 sur la situation des légions, qui fixe le nombre des fantassins à 190425 et à 449 celui des cavaliers (bataillons de marche, 96 325; bataillons sédentaires, 94 100).

Si la Banque était délivrée des réquisitions forcées qui faisaient brèche à ses caisses, elle Tignorait et, en tout cas, elle n'était pas délivrée de ses craintes. On ne savait ce que devenait Tarmée française; on avait beau monter sur les toits, se munir de longues-vues et regarder vers tous les points de l'horizon, on n'apercevait rien ; à peine cà et là, dans le lointain, quelques fumées blanches, flottant sous le ciel et s'éparpillant au vent, indiquaient l'emplacement possible d'un combat. On était harassé. On allait, on venait dans les cours, dans les couloirs; souvent on jetait un coup d'oeil dans les rues qui étaient désertes; de rares passants se hâtaient, parfois un ivrogne chantant mettait un peu de bruit dans ce silence. Vers les quatre heures, on eut quelques nouvelles. L'armée s'avançait; Ladmi< rault et Cliuchant avaient fait leur jonction sur le sommet des buttes Montmartre ; Vinoy tiraillait aux environs de l'esplanade des Invalides et cherchait à s'emparer du Corps législatif; Cissey, brisant à angle droit la marche de son corps d'armée, venait de s'installer dans la gare Montparnasse. Ce sont là les mouvements des ailes; la Banque est au centre et le corps du général Douay est encore arrêté sur le boulevard Haiesherbes; mais sa droite chemine dans le haut du faubourg Saint-Honoré. Cela n'était pas rassurant. La Banque était au cœur même du quartier que l'insurrection occupait ; entre elle et l'armée française s'élevaient les ouvrages de la rue de Rivoli, de la place Vendôme, sans compter vingt barricades improvisées, dont

une seule, celle de la rue de la Chaussée-d'Antin, neutralisait les efforts du général L'Hériller, qui cependant Tattaquait en s'appuyant sur l'église de la Trinité, en haut de laquelle les marins avaient hissé leurs batteries mobiles.

S'il eût existé Tombre d*un sentiment humain dans Tâme des terroristes qui dirigèrent la dernière résistance de la Commune, ils auraient mis bas les armes. Ces hommes qui, dans leurs discours et leurs proclamations, faisaient sonner si haut leur tendresse humanitaire, n'eurent pas même la simple humanité dont l'impulsion commande d'arrêter l'effusion du sang devenue inutile. Ils allèrent jusqu'au bout de leur crime, Sardanapales de la charcuterie et de l'absinthe que leur vanité poussait à disparaître au milieu d'un cataclysme. Mourir en anéantissant une des plus énormes villes du monde, c'était quelque chose pour ces exaspérés de leur propre médiocrité. Soit 1 mais combien sont morts? combien ont affronté a l'ennemi social » et sont tombés en défendant leur rêve qui n'était qu'un cauchemar? Il ne faut pas bien longtemps pour les compter : deux seulement, en réalité, sont frappés mortellement sur les barricades, Delescluze, et Vermorel qui mourut dans le mois de juin des suites de ses blessures, repentant et désespéré , dit-on, de s'être associé à cette débauche de sang, de pétrole et d'eau-de-vie.

La plupart des autres ont prestement décampé, laissant leurs dupes mourir pour ime cause qu'elles ne comprenaient guère, car ceux qui l'avaient prêchée ne la comprenaient pas. On peut reconnaître que les membres de la Commune qui eurent à rendre compte de leurs crimes à des conseils de guerre avaient tout fait pour se soustraire à cette extrémité, car il n'est cachettes ni déguisements qu'ils n'aient imaginés pour éviter d'expliquer leurs doctrines devant des juges. Ce

sera là la honte éternelle de ces hommes; ils n*ont rien négligé pour mettre leur personne à Tabri et ils ont, sans pitié ni scrupule, chassé vers la mort les mal* heureux qu'ils avaient réduits en servage. Enivré par ces césarillons d*estaminet, le peuple de la fédération a joué le rôle du gladiateur antique : il s*est fait tuer pour des maîtres qui ne le regardèrent mémo pas mourir, car la plupart étaient déjà loin et bien cachés. Le 23 mai, dans la journée, les socialistes, les économistes de la Commune pouvaient se dire encore que Ton combattait pour une doctrine ; mais ceux-là mêmes qui s'opposaient à la démolition de la maison de H. Thiers, parce qu'un immeuble représente un capital , et que le capital est indispensable au fonctionnement régulier des sociétés, que pensèrent-ils, lorsque le crépuscule leur montra le ciel s'empourprant au reflet des incendies? Comprirent-ils alors que les théories dont se repaissait leur esprit relativement cultivé devenaient entre les mains des ignorants, des jouisseurs, comme disent les parlementaires, des envieux et des méchants, un prétexte à tous les forfaits que la guillotine punit et que le bagne réprime? Rêver l'ère de la vertu et de la richesse universelles, prêcher des appels à la concorde, bâtir la Jérusalem céleste sur le sable mouvant des idées fausses, être un apôtre, se croire un prophète, réunir autour de soi, dans un but de fraternité économique et de solidarité pastorale, les délaissés , les déclassés, les paresseux surtout, les estropiés de la cervelle, les atrophiés du cœur; s'imaginer qu'avec ces pauvres êtres on va, par la vertu de quelques décrets, faire un peuple nouveau, et s'apercevoir que l'on n'a réussi qu'à déchaîner toutes les bêtes fauves qui habitent rhomme ; reconnaître que pour ces gens-là fraternité signifie assassinat et que solidarité veut dire incendie, c'est une terrible déconvenue, et plus d'un

des illuminés du socialisme en a souffert. Je puis le dire : Malon s'arracha les cheveux de désespoir; Vermorel, montrant ses compagnons» disait : « J'aime mieux être fusillé par les Versaillais que d'être condamné à vivre avec de pareilles crapules; » Jourde éclata en larmes lorsqu'on lui apprit Tincendie du ministère des finances; Jules Vallès lutta pour empêcher l'exécution des otages; vainement» il ne fut point écouté.

Il était trop tard, la semence qu'ils avaient jetée à pleines mains produisait ses fruits, et ils restèrent les spectateurs impuissants de crimes dont la responsabilité remonte jusqu'à eux. Dans notre pays, sans privilèges et sans préjugés, où sur dix patrons on compte actuellement sept anciens ouvriers, quiconque, à' propos de réformes économiques et sociales, a prêché autre chose que le travail et l'épargne, a menti, a développé les instincts mauvais chez ses auditeurs et les a disposés à tomber dans la violence des revendications qui se traduisent par le meurtre, le pillage et la destruction. C'est là une vérité que l'histoire explique à chaque page et que la Commune a démontrée inutilement une fois de plus.

Cette vérité, la Banque a failli en faire l'expérience ; si l'altitude de son personnel n'eût inspiré quelque crainte aux fédérés, si la volonté de Beslay, de Jourde, de tout le parti économiste n'eût refréné les velléités des jacobins, si les régents, le sous-gouverneur, les chefs de service n'étaient restés à leur poste, livrant toujours la même bataille pour le salut de la fortune publique, c'en était fait d'elle ; elle disparaissait et à sa place l'on n'aurait plus découvert que le gouffre d'une banqueroute où trois milliards se seraient engloutis.

ZIV. — L'INOIROIB DU PALAIB-ROTAL.

On rôde autour de la Banque. — Les vedettes signalent les incendies. — Le docteur Laiteux. — Incendies de la rue de Lille. — On apprend à la Banque que les insurgés mettent le feu partout. — Les habits gris. — Le sentiment du devoir. — Halte-là 1 au large I — On abrite les documents importants. — M. de Plœuc demande un cartel de sauvegarde. — Beslay à rnôtei de Ville. — Delescluze. — Ordres d'incendier. — Retour de Cil. Beslay. — On croit que la Banque est en feu. — Incendie du Palais-Royal. — Les incendiaires. — Les trois foyers. — Organisation des premiers secours. — M. Alfred Lesaché. — H. de Plœuc envoie une équipe d'ouvriers pour combattre l'incendie. — Trois pompiers. — La Banque envoie encore cinquante hommes de son bataillon. — Vive la ligne 1 — Le sixième régiment provisoire et le colonel Péan. — C'est ^initiative de la Banque qui a sauvé le quartier du Palais-Royal.

La journée du mardi 23 mai fut très pénible pour Paris ; les incendies ne flambaient pas encore, les massacres n'avaient point commencé, les otages n'étaient que prisonniers, la colère n'avait point envahi nos soldats; mais le cœur des Parisiens était oppressé, car l'on ne savait rien de précis sur les mouvements de l'armée française ; on ne comprenait pas alors le plan stratégique auquel elle obéissait et l'on trouvait qu'elle s'attardait trop dans les zones excentriques, laissant à la révolte le loisir de se masser dans la vieille ville, facile à défendre et pleine de refuges. A la Banque, fermée, presque prisonnière quoique sur la défensive, ces impressions d'angoisse étaient plus poignantes peut-être qu'ailleurs, car à chaque minute on s'attendait à voir arriver les pantalons rouges qui n'arrivaient pas. On était silencieux, comme toutes les fois que l'on se trouve sous l'appréhension d'un danger certain quoique inconnu et qui doit se produire sous une forme que l'on ignoré. 11 n'y avait pas eu à proprement parler de moiivemeiils de troupes fédérées aux environs de la rue de la

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Yrilliére, mais des groupes de gardes nationaux avaient rôdé autour de la Banque et avaient jeté des regards peu rassurants sur ses portes closes.

Plus d'un, qui s'était imaginé^que la Commune allait enrichir « le prolétariat » et qui se trouvait obligé de se battre pour une cause criminelle^à son début, scélérate dans sa chute, se disait, en voyant la Banque intacte, que toute richesse était là et qu'il était dur de ne pas tenter au moins un coup de force contre des caisses si bien garnies. Il était trop tard; les fédérés qui eussent voulu l'attaquer étaient hésitants et l'aspect de la Banque ep armes les faisait réfléchir. Je crois pouvoir affirmer que, le 23, dans un des états-majors de l'insurrection, il fut question de se précipiter sur la Banque, et, comme ils disaient dans leur grossier langage, de la « chambarder )) . Un chef de légion qu'il est inutile de nommer, car il a échappé à toute recherche, mit fin à la discussion, en disant : « Il n'y. a rien à faire par là; ils sont en nombre et prêts. Le vieux Beslay est avec eux, c'est im traître I »

Quelques vedettes placées sur les toits de la Banque annoncèrent vers six heures du soir que l'on apercevait des fumées dans la direction du sud-ouest, comme si un incendie eût éclaté dans les Champs-Elysées. En temps de guerre, un incendie est un fait pour ainsi dire nor* mal, et il n'y avait pas de quoi s'étonner; on crut que des baraquements allumés par im obus brûlaient et l'on n'attacha pas d'importance à cet incident. On se préoccupait beaucoup plus de quelques détonations d'artillerie qui sembaient indiquer que nos troupes se rapprochaient de la place de la Madeleine. Cependant on levait invontairement la tête et l'on interrogeait le ciel ; on n'y voyait rien que quelques nuées blanches entrai^ nées par le vent d'est; nul reflet rouge, car le soleil se couchant, le 23 mai, à sept heures quarante-deux mi**

nutes, la nuit n'était pas près de venir. Ce fut vers neuf heures du soir, quand déjà le crépuscule avait fait place à l'obscurité, que Ton apprit que les fédérés incendiaient les quartiers qu'ils étaient contraints d'abandonner.

Le docteur Latteux, faisant fonction d'aide-major dans le bataillon des employés de la Banque, avait essayé le 22, au matin, de quitter le faubourg Saint-Germain qu'il habitait pour venir prendre son service à la rue de la Vrillière. 11 lui avait été impossible de franchir les rues encombrées de barricades et transformées en champs de bataille. Retenu prisonnier par les fédérés et respecté en qualité de chirurgien, il avait établi une ambulance où il soignait les blessés, se conformant ainsi au devoir professionnel, qui ne peut, sous aucun prétexte, se préoccuper de la nationalité ou des opinions de celui qui souffre. Le docteur Latteux s'était pendant cette journée rencontré avec le colonel fédéré J..., qui commandait en chef les barricades du (juartier. Le 25, la bataille se rapprocha et la lutte se resserra de telle sorte autour des insurgés, que ceux-ci comprirent que toute partie était perdue pour eux et qu'ils commencèrent à se débander.

Le colonel J... faisait grand'pitié; s'il ne pleurait de terreur, peu s'en fallait. Ses hommes, lui attribuant leur défaite, voulaient le fusiller, en vertu de tous les articles du code communard; en outre, il se doutait bien que s'il tombait entre les mains des soldats français, il courait risque d'être expédié d'un coup de revolver au coin d'un mur; il se lamentait : « Que vais-je devenir? major, sauvez-moi !» — Le docteur Latteux ne fut point inexorable ; il rasa lui-même ce malheureux, le revêtit d'habits bourgeois et le cacha dans l'appartement vide d'une maison de la rue de Lille. Lorsque le docteur crut avoir placé son colonel en sûreté, il re-

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descendit et recula d'épouvante. Le coup de clairon commandé par Emile Eudes avait retenti dans la rue de Lille; à ce signal les incendiaires s'étaient lancés dans les maisons et les bombonnes de pétrole répandues avaient été allumées. Marchant droit devant lui» le docteur avait pu traverser le pont Royal, le Carrousel, la rue Richelieu, franchissant les barricades, grâce à son uniforme de chirurgien-major, et malgré bien des périls il avait réussi à pénétrer dans la Banque.

Sauf les sentinelles disséminées en vigies, tout le personnel de la Banque était réuni dans la grande cour. Il y avait là non seulement le sous-gouverneur et les chefs de service, les employés, les garçons de recette, les plantons, les ouvriers, mais les femmes et les enfants des fonctionnaires qui ont logement à l'hôtel de la Vrilliére. C'était presque une foule. L'arrivée du docteur Latteux et les nouvelles qu'il apportait produisirent une impression terrible. Il y eut un cri arraché à la colère, à l'inquiétude, au découragement. Ce fut comme une houle qui agita ces hommes ; la plupart étaient mariés, ils pensaient à ceux qui leur étaient chers et dont ils ignoraient le sort, car ils étaient en permanence à la Banque et n'en sortaient plus depuis que la bataille avait dépassé les fortifications. Le cœur a dû faillir à plus d'un. Où était le devoir à cette heure? Près de la famille ou dans la fonction acceptée? Il y eut là, parmi ces honnêtes gens, une minute d'angoisse et de doute qui fut atroce.

Cinq ou six « habits gris » semblèrent se concerter, puis marchèrent vers le marquis de Plœuc ; l'un d'eux lui dit d'une voix étranglée : « Monsieur le sous-gouverneur, nous habitons les quartiers incendiés, nos enfants, nos femmes, nos mères sont là-bas dans les flammes ; laissez-nous partir pour aller à leur secours. » M. de Plœuc était très ému ; il répondit : « Je n'ai pas

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le droit de m'opposer à votre départ; vous pouvez donc quitter la Banque, mais je crois que vous ne le devez pas. » — Ce seul mot sufGt à faire évanouir une faiblesse trop humaine pour n*être pas respectable. m C'est bien, monsieur le marquis, nous resterons, b — Et tous restèrent. Nulle consigne n*avait été donnée aux portes; on était tellement sûr de cet excellent personnel que Ton n'avait même pas songé à défendre aux concierges € de tirer le cordon y> . Pendant cette nuit lamentable pas un seul employé, pas un seul, ne quitta son poste. Tous demeurèrent fidèles au devoir, prêts à se sacrifier au salut de la Banque.

La nuit était venue ; les teintes de pourpre dont le ciel était éclairé prouvaient que le docteur Latteux n'avait rien exagéré; de la Banque même on pouvait croire que toute la partie sud-ouest de Paris était en feu. Le ministère des finances, les Tuileries, la rue de Lille, le bas de la rue du Bac, projetaient des flammes qui, aperçues de Versailles, durent troubler jusque dans leurs moelles ceux dont la retraite précipitée avait, le 18 mars, livré Paris à la révolte. Dans la Banque on avait éteint les lumières, mais chacun veillait. Tout le monde levait les yeux en Tair, comme si Ton eût espéré reconnaître dans la marche des nuages rouges remplacement et la direction des incendies. Lorsque l'explosion des barils de poudre effondra la coupole de Tuileries et que Ton en ressentit la commotion qui glissa sous le sol comme la trépidation d'im tremblement de terre, cette foule poussa un cri : Ah !

Vers minuit on entendit un bruit de charrettes qui ferraillaient dans la rue Radzivill ; des sentinelles signalèrent trois camions chargés de touries et de tonneaux, escortés par quelques fédérés. On ne fut pas long à crier : Halte-là ! Au large ! — Une patrouille sortit de la Banque en reconnaissance ; les gardes placés aux

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fenêtres armèrent leur fusil. Les fédérés comprirent que la place allait devenir plus chaude qu*il ne leur convenait; ils s'éloignèrent et furent rejoints par une demi-douzùine de chenapans en uniforme qui jus-' qu'alors avaient occupé, sans danger, la barricade élevée au carrefour de la rue des Petits-Champs et de la 'rue de La Feuillade. Ce chargement de pétrole était-il destiné à brûler la Banque de France? devait-il allumer le Palais-Royal du côté de la rue Beaujolais? Nous l'ignorons; mais ce fut un avertissement que l'on écouta. M. de Plœuc fit immédiatement transporter dans les sous-sols accessibles et que l'ensablement de l'escalier des caves n'avaient point obstrués les documents les plus importants de la Banque, c'est-à-dire les registres des procès-verbaux du conseil, les statuts, les registres d'inscription des actions, la statistique, les archives.

Dans la cour les femmes s'agitaient et les petits enfants pleuraient sans savoir pourquoi, parce qu'ils voyaient leur mère inquiète. M. de Plœuc se demanda s'il n'y aurait pas moyen de protéger ces pauvres créatures, de les faire sortir de Paris qui devenait une fournaise et môme, s'il se pouvait, d'obtenir quelque cartel de sauvegarde pour la Banque. 11 alla trouver Charles Beslay et lui demanda de faire une démarche en ce sens auprès des membres de la Commune. Beslay partit pour l'Hôtel de Ville. On se préparait à l'évacuer; le menuisier Pindy prenait ses dispositions pour l'incendier au moment où la Commune se retirerait, ainsi qu'on venait de le décider, sur la mairie du XI* arrondissement. Les estafettes galopaient sur la place ; tous les chefs d'insurgés réclamaient du renfort; des gens ivres battaient le mur des escaliers; le corps de Dombrowski reposait sur un lit tendu de satin bleu dans une chambre qui avait été longtemps occupée par une des filles de H. Haussmann, et qu'à cause

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de cela on appelait la chambre de Valentine; tout le monde donnait des conseils, parlant à la fois» et chacun accusait les autres de trahison.

Théophile Ferré parlait à Gabriel Ranvier, qui demandait de c grands exemples », à Raoul Rigault, rouge du meurtre de Chaudey, à Emile Eudes, qui puait le pétrole du palais de la Légion d*honneur et de la Cour des Comptes. Charles Reslay fut ahuri; que venait-il faire dans la cayeme de ces singes mâtinés de chatstigres? C'était peine perdue d'essayer de leur arracher une proie. Il en fut promptement convaincu. Nul ne voulait lui répondre. Il parvint cependant jusqu'à Delescluze : a Est-ce donc vous qui avez ordonné d'incendier Paris? — Non, répondit le délégué à la guerre d'une voix à peine distincte; j'ai seulement prescrit de mettre le feu aux maisons qui gêneraient notre défense, ou dont l'incendie pourrait paralyser l'attaque de Versailles ^ » Lorsque Charles Beslay lui parla de faire évacuer les femmes et les enfants pour les soustraire au danger, Delescluze répondit : a C'est impossible ! » Il avait raison ; une évacuation n'eût été praticable qu'à la faveur d'une suspension d'armes, qu'aucun des deux partis en lutte n*aurait consentie.

En revenant à la Banque, Beslay passa par la rue de Rivoli, et l'océan de flammes qui voilait l'horizon lui prouva qu'il ne suffît pas de placarder quelques proclamations pour rendre les peuples heureux. 11 était fort abattu. « Il n'y a rien à espérer, dit-il au marquis de Plœuc; il n'y a plus de gouvernement, plus de Commune ; il n'y a plus rien, tout est perdu. » Comme il traversait la petite cour des caisses pour remonter dans son appartement, M. Mignot, lui montrant le ciel en feu, lui dit : (( Eh bien I citoyen Beslay, la voilà, l'œuvre de

* Voir Pièces juttificativeê^ n* 7.

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