ÉPILOGUE. 50i
milieu des ècueils dont il était entouré, peu s'en fallut, à Fheure de la victoire, qu'on ne lui dressât un autel: OptimOy maximo. Lui, du moins, il put crntre qu'il avait inspiré quelque sentiment de reconnaissante au gouvernement. Il n'a point perdu pour attendre- Par un décret en date du 5 janvier 1878, signe du maréchal Mac-Mahon et rendu sur la proposition du ministre des finances, « M. le marquis de Plœuc, sousgouverneur à la Banque de France, est nommé sousgouverneur honoraire. » En bon français , le marquis de Plœuc est destitué. Dans sa lettre d'adieu au conseil des régents, il put dire sans s'exposer à être démenti par personne : « J'emporte dans ma retraite la satisfaction de pouvoir me dire qu'en toutes circonstances j*ai servi les intérêts qui m'étaient confiés avec le plus entier dévouement. »
Nous avions cru jusqu'à présent que certains services éclatants faisaient les fonctions inamovibles; la tentative de remplacement dont M. Rouland a été l'objet au lendemain de la Commune, la révocation du marquis de Plœuc quelques années après son commantii^ment en chef pendant l'insurrection, prouvent que nous nous étions trompé; nous le regrettons, et tous les homtues que n'aveugle* pas la passion politique le regretteront avec nous.
r» DU TOME TROISIÈMB.
IfOHÉRO i.
I«e chapitre intitulé le MinUtère de la marine parut dans les livraisons du 1»' et du 15 mars 1878 de la Revue des Deux-Mondes, Le 11 mai je recevais la lettre suivante :
< Monsieur, j'arrive de bien loin pour vous foire reviser mon jugement prononcé par défaut et après une mise en liberté par ordonnance de non-lieu et un séjour d'environ 5 mois (aux plus mauvais jours) dans les diverses prisons de Versailles. Demain soir, samedi, je serai à la prison du Cherche-Midi. Avant de me constituer prisonnier, je m'estimerais très heureux d'avoir un entretien de quelques minutes avec vous; j'aime à croire, monsieur, que votre équité, votre impartialité vous feront un devoir de m'accorder cette satisfaction. Demain matin à dix heures je frapperai à votre porte. Vous voudrez bien considérer ma démarche comme celle d'une conscience honnête et franche qui a été calomniée de la façon la plus indigne par ceux peut-être qui lui doivent la vie. Je vous donnerai des dèr tails. Veuillez agréer, monsieur, mes civilités bien respectueuses. Natillon. b
Matillon fut exact. Je vis en lui un homme de trente-deux ans, petit, parlant avec une animation un peu fébrile, très poli, courtois, i;épétant volontiers plusieurs fois la même argumentation, ne se laissant pas interrompre et suivant imperturbablement son raisonnement malgré les observations qu'on pouvait lui adresser 11 resta
3i3 PIÈCES JUSTIFICATIVES.
environ deux heures chez moi; aussitôt après son départ, fe pris sur notre conversation les notes que voici :
Matillon; engagé volontaire; réengagé pour la durée de la guerre; après le 18 mars reste au Grand-Hôtel à la disposition de l'amiral Saisset. Pour éviter de servir militairement la Commune, se Tait attacher comme agent comptable au ministère de la marine par l'entremise de son ami Boiron, — s'est bien gardé de revêtir un inâgne militaire quelconque, — a été serviable et bon pour les employés réguliers, qu'il a souvent protégés contre les brutatités de Peyrusset,
— reconnaît avoir, le 23 mai, pris le titre de commissaire ciyil i la marine, avoir retenu et ramené au feu des fédérés qui voulaient s'enfuir, avoir été à l'Hôtel de ViUe réclamer un chef énergique pour défendre la position; — il affirme n'avoir pris part à aucun pillage,
— ne s'être montré dans les maisons que l'on allait incendier que pour engager les habitants à se retirer, — avoir refusé d'exécuter les ordres de Brunel qui lui prescrivaient de faire fusiller plusieurs employés, — avoir fait cacher sous la table du cabinet du ministre une bombonne de pétrole, afin qu'elle ne causât aucun accident dans la cour où elle était déposée, — avoir eu l'intention de faire fuir les incendiaires en criant : Le feu est aux poudres, tout va sauter, sauve qui peut! — Donne un démenti formel et absolu à tout témoin qui l'accuse de s'être mêlé des incendies, — croit fermement que Gérardot était un agent de police et qu'il a reçu 50000 francs pour ne pas mettre le feu au ministère, — s'étonne et s'indigne qu'ayant été l'objet d'une ordonnance de non-lieu, il ait pu être'poursuivi de nouveau et condamné à mort par contumace en 1872. — Cette condanmation lui pèse; déjà en 1876 il est venu à Paris, sans se cacher, bien décidé à demander justice; il a vu alors MM. (il me nomma des personnages considérables) qui l'ont détourné de son projet, en lui affirmant que pour les faits relatifs à la Commune on n'allait pas tarder à substituer l'action du jury à celle de la justice militaire. Cette seule considération lui a fait prendre patience, mais aujourd'hui la publication de mon étude sur le ministère de la marine lui parait une occasion propice de faire reviser le jugement qui le frappe, et, malgré tout ce qu'on pourra lui dire, il est résolu à se présenter devant le conseil de guerre.
 l'appui de ses assertions, Matillon me lit une sorte de plaidoyer en quatre pages qui résume les faits dont il vient de m'entretenir. Plusieurs fois j'essaye de l'interrompre par des observations incidentes; il se contente de me répondre : <r La logique est pour moi, je ne puis être qu'acquitté, » et il reprend sa lecture.
Après avoir écouté Matillon avec la plus sérieuse attention, je l'ai prié de prendre en grande considération ce que j'allais lui dire et de ne se déterminer à se constituer prisonnier qu'après mûre réflexion et après avoir consulté de nouveau les personnes influentes dont il avait déjà pris l'avis en 1876.
Je lui expliquai que deux instructions parfaitement distinctes avaient été dirigées contre lui : l'une concernant son immixtion dans des fonctions publiques, l'autre relative aux faits de la journée du 23 mai. Le dossier de la première affaire avait seul été soumis à l'examen du magistrat instructeur, qui, tenant compte de la longue détention préventive et de la bonne conduite de l'agent comptable installé par la Commune au ministère de la marine, avait rendu une ordonnance de non-lieu en vertu de laquelle lui, Matillon, avait été remis en liberté. Quant au dossier de la seconde instruction, il avait été momentanément égaré : ce qui n'a rien de surprenant, puisque la justice militaire a eu, immédiatement après la Commune, 38 578 dossiers à vérifier. Le dossier, retrouvé au mois de novembre 1871, motiva de nouvelles poursuites, qui se terminèrent par une condamnation à mort, prononcée le 15 octobre 1872. Il se trouvait donc ainsi dans un cas spécial auquel ne s'appliquait pas l'axiome : non bis in idem; car en réalité il n'y avait pas eu < chose jugée ». Je lui dis que les charges qui pesaient sur lui étaient accablantes; que l'unanimité et la concordance des témoignages ne paraissaient point devoir laisser subsister de doute dans l'esprit des juges ; que parmi les témoins nul n'avait, nul ne pouvait avoir un intérêt quelconque à faire une déposition mensongère; que l'enquôte faite au ministère était un acte d'accusation terrible, aux suites duquel il devait se soustraire au plus vite; qu'en se constituant pribonnier, il commettait une véritable folie dont il se repentirait pendant sa vie entière; que les dépositions écrites dont j'avais eu communication et sur lesquelles j'avais basé mon récit seraient forcément reproduites à l'audience par les témoins eux-mêmes et qu'elles entraîneraient infailliblement une condamnation redoutable; qu'il se faisait d'étranges illusions sur les souvenirs qu'il avait laissés au ministère de la marine; que j'étais persuadé que Gérardot n'était pas plus de la police que lui-même et que la somme dont il avait été gratifié était loin d'équivaloir à 50 000 francs.
Matillon m'écouta presque en souriant, le regard un peu perdu, comme s'il avait suivi sa propre pensée au lieu de s'associer au développement de la mienne; il me répéta : « La logique est pour moi ; je suis certain d'être acquitté, b
Je repris avec insistance et avec une émotion dont je n'étais pas maître; je lui dis que j'étais touché de sa confiance envers moi et que j'étais très troublé de le voir, lui, tout jeune encore, très vivant, visiblement énergique, se jeter tête baissée, sans motifs sérieux appréciables, dans le gouffre qui fatalement allait se refermer sur lui. Je l'adjurai de renoncer à un projet qui ne pouvait avoir qu'une issue désastreuse; je le suppliai de partir, de quitter la France, me mettant à sa disposition pour lui en faciliter immédiatement les moyens.
11 me répondit : c Tout le monde m'a dit cela; mais je suis décidé
S14 PIÈCES IDSTinCATIVES.
à me constituer prisonnier et ce soir je coucherai à la prison do Cherche-Midi. »
Je lui proposai alors de faire une démarche auprès d'un avocat célèbre que j'ai l'honneur de connaître, aGn d'obtenir qu'il se chargeftt de cette cause difficile. Je tentais ainsi de mettre ce malheureux sous la protection d'un très haut caractère et d'un grand talent, afis de le couvrir, en quelque sorte, parla situation exceptionnellemeot élevée de son défenseur. Natillon accepta avec reconnaissance. Je ne voulais pas offrir à l'avocat dont j'invoquais le secours uoc cause trop compromise d'avance et je lui écrivis : c Si Hatillon ne se savait innocent, il no Tiendrait pas réclamer justice. > L'avocat allégua un prétexte de santé et refusa.
Le soir même, ainsi qu'il l'avait résolu, Hatillon s'était présenté devant le commissaire du gouvernement près le troisièaie conseil de guerre et était prisonnier. L'enquête fut longue et dura plus de trois mois. Les débats durèrent trois jours; Matillon fut condamné.
Natillon est-il victime d'une erreur judiciaire? C'est là une hypothèse qu'il est bien difficile d'admettre après la minutieuse instruction dont il a été l'objet, après les dépositions désintéressées et concordantes qu'il a vainement essayé de combattre à l'audience. Il me semble plus vrai que Matillon a fini par croire & l'histoire qu'il se racontait à lui-même, qu'il est, pour ainsi dire, de bonne foi dans ses affirmations, qu'il a eu peut-être, le 23 mai 1871, un accès d'exaltation morbide dont il n'a pas gardé le souvenir et qu'il a de son innocence une certitude naïve que les témoins de ses actes n'ont point partagée. Un mot a été dit au cours du procès, qui pourrait bien être l'explication de son inexplicable conduite : c n avait comme Vidée fixe de se constituer prisonnier. » Je crois, en effet, que Matillon, vivant libre et dans une situation relativement bonne à l'étranger, ne se souvenant ni des observations pressantes qui lui furent adressées, ni du sort affreux qui l'attendait, et venant s'ofhir bénévolement aux sévérités nécessaires de la justice, a été conduit par une idée fixe et a subi une impulsion à laquelle il n'a pu résister.
Je donne ici le procès tel qu'il a été reproduit par la GazetU de» Tribunaux, qui est en quelque sorte le journal officiel de la justice»
PIÈCES JUSTinCATHES. 515