IV. — LA LIBBBTi IHDIVIDUBLLB
Œuvre de démolition. — Soutenir sacré. — Le temps des deminncsures est passé. — Le citoyen Prolot, délégué à la justice. — ' Gomment les membres de la Commune respectent la liberté. — Comment les révolutionnaires expliquent la liberté, l'égalité, la fraternité. ^ Trois cas particuliers. — Ce sont des aliénés. — L41 blouse blancbe. — Louis Imbcrt. — Exécution. — Autre blouse blancbe. — Le tribunal de la Petite- Roquette. — Marceline Epilly. — A mort ! — L'employé Philbert. — Arrêté, jugé, condamné, fusillé. — Évacuation du fort d'Ivry. — Ce qui se passe au fort de Bicélre. — Rapports des faits de guerre. — Correspondance entre Léo Meillet et Wroblcski. — Les méfaits sans excuse. — Le pharmacien Dubois. — XIII* arrondissement. — Les fédérés du 101* bataillon. — Assassinat. — Pillage. — Jcan-Picrre Rouillac. — Il fournit sur la Commune de sérieuses explications.
Nous venons de voir le cas que la Commune faisait de la propriété et comment elle excellait à s'emparer du bien d'aulrui. Il en fut de même de tous les grands principes sur lesquels la société a posé ses assises. Par ce qu'elle fut pendant deux mois, elle nous prouve ce qu'elle eût été si elle était parvenue à s'établir et à durer quelque temps : elle eût entamé d'une façon régulière Tœuvre de démolition universelle à laquelle elle est fatalement vouée. Elle eût tout renversé par envie, et comme elle est absolument impuissante, elle n'eût rien reconstruit. Ce qu'elle fit pour la propriété, elle le fit pour la liberté individuelle, pour la vie humaine; car elle était essentiellement destructive, et, à la fin, elle semble devenir inconsciente des crimes qu'elle commet. La bestia-
lilé des hommes qui la servent est pour remplir de stupéfaction.
Le 18 mars, un courtier en épicerie, nommé Arsène-Ferdinand Gaudefroy, tire, sans motif appréciable, un coup de fusil sur Clément Thomas. Il rôde autour du cadavre, et, ramassant une balle déformée à laquelle adhèrent quelques cheveux de la victime, il Tenveloppe précieusement dans du papier en disant : Ce sera pour la famille on souvenir sacré qu'elle paiera très cher \ Sont-ce des hommes, ces êtres qui agissent ainsi, sans effort et naturellement? Un employé de commerce, Auguste Audebrand, était pendant la Commune commissaire de police du quartier des Quinze-Vingts. Il fit arrêter un sieur Devaux, qu'il expédia sur Mazas avec la lettre suivante, adressée au directeur de la prison : c Si le citoyen directeur, ne se mettant pas à la hauteur de la situation actuelle, se refuse à incarcérer le sieur Devaux, inculpé d'avoir vendu deux chevaux, je serai dans la nécessité de le faire fusiller (Devaux ou le directeur?) immédiatement dans le chantier qui avoisine mon bureau ; chacun doit avoir de l'initiative, et le temps des demi-mesures est passé ' ! x>
* Procès Gaudefroid ; débats contadictoires, 4* conseil de guerre» 8 octobre 1874.
* Procès Audebrand ; débals contradictoires, 5* conseil de guerre, 22 fétrier i875.
A quoi donc alors a servi cet arrêté du 31 mare . « La commission de justice arrête : Le citoyen Protol est chargé d'expédier les affaires civiles et criminelles les plus urgentes et de prendre les mesures nécessaires pour garantir la liberté individuelle de tous les citoyens. Les membres de la Commune de Paris, membres de la commission de justice : Ranc, Vermorel, Léo Meillel, Ledroil, Babick, Billioray. » Il faut voir, du reste, le cas que les membres de la Commune faisaient eux-mêmes de la liberté individuelle. Lorsque, pour Cluscret, on fit un simulacre de jugement à THôtel de Ville, Lefrançais dit celte énormité : « J'ai entendu empêcher le citoyen Cluseret de continuer à être général en chef et ministre de la guerre, et le moyen, c'était l'arrestation. » Léo Meillcl renchérit : « Je déclare voter pour la mise en liberté de Cluseret, puisqu'on ne l'a pas déjà fusillé. »
Les chefs, à force de vivre sans contrainte, n'ayant les uns et les autres que leur fantaisie pour règle et leurs passions pour guide, en arrivent insensiblement à dédaigner les notions les plus élémentaires qui régissent les sociétés. Ils ont orgueilleusement arboré des devises auxquelles leur façon de vivre et leur mode de penser ont donné un perpétuel démenti. Comment, en effet, faire comprendre à des hommes incultes ou infatués que liberté signifie soumission aux lois ;
égalité, parlicipation légale à des droits abstraits ; fraternité, abnégation de soi-même au profit de la communauté ? Bien plus, pour ces gens, liberté signifie le pouvoir de tout faire sans contrôle ; égalité, participation à toutes les jouissanc>es et occupation du premier rang ; fraternité, utilisation de la communauté au profit de soi-même ; c'est le renversement complet delà proposition, mais le parti révolutionnaire ne l'a jamais interprétée autrement, et c*est pourquoi il a toujours fatalement versé dans la cruauté.
Dans ces temps de trouble et de surexcitation morbide, les chefs deviennent violents, et s'exaspèrent mutuellement dans leurs discussions conruses; les soldats se grisent de leur importance, mêlent l'ivresse de l'alcool à celle des doctrines impies et deviennent fous. Que penser du cordonnier Ovide Noé, capitaine de la 7* compagnie du 248"" bataillon, qui fait tirer des coups de fusil à sa femme et à celle d^un de ses amis sur les soldats français, c sans autre but, ditil, que le plaisir de tirer des coups de fusil, > histoire de s'amuser un peu. Que penser du cocher Pierre Miezecage ? Le 25 mai, à onze heures du matin, traversant la rue des Cordelières, il aperçoit le sieur Lelu, corroyeur, qui se rase devant sa fenêtre; il l'ajuste posément, tire dessus et le manque.
Gilbert Tnuveron, maçon de son élal, fut plus
4iclroit. Le 23 mai, il rentre rue de riIôtel-de-Ville, n*" 80, chez les époux Faisant où il avait son domicile. Le sieur Faisant, mdade et couché, prie Tauveron de ne pas frapper le parquet avec la crosse de son fusil, parce que le bruit lui fait mal à la tête. Tauveron le regarde en riant : Tauveron ne réplique pas^ mais il ouvre la fenêtre, son fusil à la main, prêt à tirer. Faisant se lève, va à lui et lui dit : a Reste tranquille, je fcn prie; si tu fais feu par la croisée, tu vas nous faire avoir des désagréments. » Faisant se recouche. Tauveron regarde en riant : « Tiens, vous avez une drôle de tête, j'ai envie de vous tuer; » et il le tue. Au mois de juillet, il écrivait à la veuve Faisant : c Je vous demande pardon des sottises que je peux vous avoir faites *. » Ces hommes-là sont des aliénés et leur place était marquée à Charenton, dans la division des agités dangereux.
Vers les dernières heures, quelques combattants ont lue au hasard, pour tuer. Ils saisissaient des passants, les accusaient de crimes imaginaires, ameutaient la foule, se faisaient justiciers, et, usurpant les fonctions de bourreau, exécutaient des sentences
* Procès Noé; débats contradicioires, 5* conseil de guerre, i2 janvier 1872. — Procès Miezecage ; débats conlradicloircs, 5* conseil de guerre, 24 juin 1872. — Procès Tauveron ; débals contradictoires, 16* conseil de guerre, 19 novembre 1871.
prononcées par eux-mêmes. Le lundi malin 22 mai» entre cinq et six heures, un homme âgé de vingt-cinq à vingt-six ans, dont le nom est resté ignoré, passait sur la place de Fontenoy. Il était vêtu de cette compromettante blouse blanche qui, je Tai dit ailleurs S est pour les badauds de la populace parisienne la livrée de la police secrète. On entendait sur les hauteurs du Trocadéro la fusillade de Tarmée française qui descendait vers TÉcole militaire. La population était très excitée, des groupes péroraient et s'agitaient sur la place. L^homme s'arrêta pour écouter; on l'entoura et on lui dit : a Tu es un mouchard ! > Il s'en défendit énergiquement; une voix cria <c : C'est lui qui a mis le feu à la cartoucherie Rapp, je le reconnais, il avait une hache à la main. »
On se jeta sur lui et on le conduisit au poste voisin, dont le chef refusa de le recevoir. Un simple garde appartenant à la lO"" compagnie sédentaire du SI"* bataillon, nommé Louis Imbert, qui avait été successivement employé de chemin de fer, marchand de vin, perruquier, journalier et que la paresse atrophiait, se trouvait là par hasard. Il saisit le malheureux par le bras, lui mit son revolver au visage, et, aidé d*un autre fédéré de bon vouloir, le mena jusqu'à l'Hôtel de Ville. Ce que fut ce long trajet, on
' Voir Convulsiom de Parii, t. II, p. 194.
308 LES ADMINISTRàTEURS
peut l'imaginer. A toutes les questions, on répondait : C'est un espion! Lorsque Thomme arriva sur la place de THôtel de Ville, ses vêtements en lambeaux découvraient les chairs, le visage était tuméGé par les coups, les cheveux arrachés laissaient voir la peau du crâne sanguinolente et arrachée. L'homme pénétra dans l'Hôtel de Ville; il y resta un quart d'heure; j'ignore ce qui s'y passa, j'ignore devant qui il comparut; j'ignore qui l'interrogea, qui le condamna, qui le fit exécuter.
Pendant qu'on le jugeait, Imbert, resté dehors, pérorait : c II a tué, il doit être tué. Il est doublement coupable ; il a mis le feu à la cartoucherie et a donné un coup de hache. x> La foule paraissait convaincue par ces beaux raisonnements et criait : A mort le roussin! Lorsque l'homme sortit de l'Hôtel de Ville, c'est à peine s'il pouvait se tenir debout; on le traîna jusqu'à l'avenue Victoria et on le plaça contre un arbre. Il avait été si cruellement frappé, il était tellement affaibli, qu'il s'aflaissa et tomba. On le releva, on l'attacha à un tronc d'arbre à l'aide d'un licou de cheval et d'un seul coup de fusil on le tua. On mit le corps sur une civière et on le porta à la Morgue, où il ne fut pas reconnu \
* Procès Louis Imbert; débals contradictoires, 5 conseil de guerre, SI janvier 1874
L'émulation du meurtre avait saisi tous les cœurs, et les femmes faisaient effort pour s'élever à la hauteur des hommes ; elles y réussirent ; au cours de ces récits, nous Pavons souvent démontré, dans plus d'un cas la victime aurait pu être sauvée si la femme n'était intervenue, n'avait dit aux hommes hésitants : c Vous êtes des lâches ! > et bien souvent n'avait porté le premier coup. Le mardi 23 mai, la bataille était encore loin du centre de Paris, la place de la Bastille n'était pas près d'être attaquée; des réserves l'occupaient : canons rangés symétriquement, fusils en faisceaux, fédérés vaguant au hasard ou se remplissant dans les cabarets. Un homme d'une quarantaine d'années et dont l'identité n'a jamais pu être déterminée traversa la place venant du faubourg c Antoine » et se dirigeant vers le boulevard Beaumarchais. Lui aussi il portait une de ces malheureuses blouses blanches qui, dans ces jours de folie furieuse, équivalaient à une condamnation à mort. 11 marchait d'un bon pas; des sentinelles l'aperçurent : Halte-là 1 On l'interrogea, on l'examina. Il avait des moustaches, donc c'est un gendarme.
Un peloton de fédérés se massa autour de lui et on le conduisit à la Petite-Roquette, où une cour martiale siégeait en permanence. L'homme fut poussé dans Tarrière-greffe et se trouva en présence de ses juges. Ce tribunal avait chaud, car il était en corps
de chemise, bras nus et rangé autour d'une table sur laquelle il n'y avait plus guère que des bouteilles vides. Le plus âgé de ces magistrats n'avait pas vingt ans. La foule avait pénétré dans le prétoire; l'homme ne faiblissait pas et faisait bonne contenance, malgré les cris qu'il entendait : c Fusillez-le! c'est un gendarme ! il faut en manger! » Dans cette bande d'énergumènes, une femme se distinguait par ses vociférations; elle avait un fusil en main et une cartouchière à sa ceinture; elle s'appelait Marceline Épilly. Il est superflu de dire que Thomme fut condamné à mort à l'unanimité.
On l'entraîna hors de la prison pour Texécuter. A ce moment, une discussion violente s'éleva entre le chef du peloton d'escorte et Marceline, car l'un et l'autre revendiquaient l'honneur de commander lo feu. En présence de cette femelle encore jeune^ — elle avait trente-deux ans, — assez jolie, débraillée du corsage et montrant ses bras nus, les mâles lui donnèrent gain de cause, l'embrassèrent et lui reconnurent le droit de présider à l'assassinat. L'homme fut conduit rue de la Yacquerie et appliqué contre un mur. Il était énergique, se jeta sur ses meurtriers et en renversa plusieurs à coups de tête. D'un croc en jambe, on le jeta bas et on tira sur lui. Tout sanglant et ayant le bras gauche fracassé, il se releva, Marceline criait : Laissez-moi faire ! laissez-moi
faire! Elle appliqua son fusil sur la poitrine du pauvre homme et fit feu. Il tomba, et comme il remuait encore, elle lui donna le coup de grâce ^ 1
Les deux faits qui précèdent appartiennent à c la justice du peuple ». Je les ai choisis entre beaucoup d'autres, car ils dénotent une inconscience qui semble être Tâme même des foules. Un soupçon suffit; toute protestation est inutile, toute preuve est illusoire; la conviction est profonde. On saisit un homme, on Taccuse, on le juge, on le condamne, on Temprisonne, on l'exécute sans même penser à lui demander son nom V Si cet homme est un passant inoffensif, tant pis pour lui, il n'avait qu'à ne point passer par là. Il n'y eut pas alors que la justice du peuple . Il y eut aussi la justice militaire. Ce qu^elle valait, nous pouvons le dire.
Le chemin de fer d'Orléans ayant été coupé au-dessus de Paris, la compagnie envoyait tous les jours un de ses employés à Juvisy, devenu tête de ligne, porter la correspondance qui devait être expédiée à l'administration centrale provisoirement installée à Tours . Le 23 mai, un employé nommé Philbert, muni des dépêches de la compagnie, s'en allait à pied vers
* Procès Marceline Épilly; débats contradictoires, i^^'conseil de guerre, 29 juin 1872.
■ Voir Pièces justificatives, n"5 et 6.
Juvisy, loi*squ*il fut arrêté par un parti de fédérés qui occupaient la redoute du pont de Mazagran auprès de Vitry. Un bomme qui porte des lettres administratives qu'il est facile d'ouvrir et de vérifier ne peut être qu'un espion, un Versaillais, un ennemi public dont il est urgent de se défaire. Ainsi en jugea la bonne foi des communards. Philbert, mis immédiatement en état d'arrestation, fut conduit vers quatre heures du soir au fort d'Ivry, où commandait le Polonais Ragowski. Celui-ci avait pour secrétaire un certain Robichon qui faisait fonctions de capitaine d'étal-major, et il avait sous ses ordres le chef de batailJon François Laurent, qui méritait bien d'être un des officiers supérieurs de la Gommune,car il avait été condamné en 1848 à deux ans de prison pour escroquerie, à six mois en 1855 pour abus de confiance, à quinze mois pour le même motif en 1856, à trois mois en 1857 et à deux ans en 1873. C'est cette dernière condamnation qui permit à la justice militaire de s'occuper sérieusement de lui.
Ragowski, Robichon et Laurent n'hésitèrent pas à penser que Philbert était coupable, et comme le temps des demi-mesures était passé, ainsi que disait le commissaire de police Âudebrand, ils assemblèrent la cour martiale. Philbert fut 1res courageux et très simple. 11 expliqua que la mission tout administrative dont il était chargé par la compagnie d'Orléans
ne touchait en rien à la politique; quMl n'était pas plus responsable qu'un facteur qui porte des lettres; qu'il était marié, qu'il avait cinq enfants et qu'il s'en fiait, non pas à l'indulgence, mais à la loyauté du tribunal. A l'unanimité, il fut condamné à mort, — sans appel, — exécution immédiate. Philbert réclama un prêtre, parce que, disait-il, ce je veux remettre mon âme à notre Père qui est aux cieux. x> On sourit de sa naïveté, et on lui avait déjà répondu que Ton ne pouvait accéder à son désir, lorsqu'un des juges dit : « Il y a un curé dans les casemates. » En effet, le même jour, un des vicaires de Vitry avait été arrêté et amené au fort. Le prêtre écouta le condamné et lui imposa les mains. Devant le peloton d'exécution, Philbert découvrit sa poitrine et demanda à commander le feu. On lui répondit : « Tu nous embêtes! »I1 cria : Vive Versailles! et tomba.
C'est en cela surtout que consista la défense du fort d'Ivry. Le surlendemain 25 mai, Delescluze expédia à Ragowski l'ordre de faire sauter le fort. Les quatre poudrières furent reliées Tune à l'autre par des mèches incendiaires que les fédérés allumèrent vers cinq heures du soir. Une des poudrières éclata presque instantanément ; les débris de murailles projetés en Tair et retombant éteignirent les mèches ; on on fut quitte pour la destruction d'une courtine et de onze case-
mates ^ Au moment où les insurgés évacuèrent le fort, on y comptait une garnison de deux mille trois cent quarante et un hommes, dont cent douze officiers et un armement de quarante pièces d'artillerie, dont trois mortiers, trois obusiers et neuf mitrailleuses. Il faut être reconnaissant à ceui qui, pouvant tenir longtemps dans une position abritée et redoutable, ont préféré l'abandonner sans combattre.
Trois pièces olographes permettent de dire que ce qui se passait au fort d^Ivry n'était point une exception et d'affirmer que des faits analogues se sont produits au fort deBicétre où furent enfermés les pauvres dominicains. Léo Meillet en était gouverneur et Nicolas Thaller sous-gouverneur. Voici un extrait du rapport en date du 25 au 24 mai 187 1 : « Faits de guerre. Le nommer Mathieu détenu à une heure du matin. Livrée à la justice à six heures du matin et fusilla daprès les ordres militaire. Le chef de poste : Sajot. » Quantaux préparatifs faits pour évacuer le fort, il est facile de les reconstituer par les deux lettres suivantes :
« Bicét re , ce 24 mai 1871. Mon général , à dix heures du soir, les Hautes-Bruyères, le moulin Sacquetetles barricades sauteront, si vous Tordonnez ; je ferai atteler tout ce que j'ai d'artillerie disponible et j'en ferai
* Procès Robichon et Eyraud ; débats contradictoires, 14* conseil de guerre, 9 octobre 1872. — Procès Laurent, Girard et Bernard ^ débat! contradictoires, 3*conseîl de guerre, 51 décembre 1873.
LA LIBERTÉ liNDlVlDUELLE ^î'o
accompagner les bataillons. J'attends vos ordres avec la plus grande impatience. L'avis de la majorité des chefs de bataillon est de rentrer dans Paris pour lâcher de prendre une vigoureuse ofTensive. Réponse immédiate, je vous prie. Salut et fraternité : Léo Meillet. » Le « général x^ répondit : a J'approuve parfaitement votre projet et moi je suis décidé de tenir et de me battre jusqu'au dernier. Notre position, en somme, est telle que, bien défendue, elle nous assure la victoire. Salut et fraternité. Le général commandant l'aile gauche : Walery Wrobleski. »
Que l'on fasse sauter les forts, les redoutes et les barricades, on peut le comprendre en temps de guerre; mais en quoi des assassinats, en qupi la mort d'un pauvre employé de chemin de fer, en quoi ces crimes que rien ne parviendra jamais à justifier, pouvaientils être utiles à la Commune et relarder, fûtrce d'une seconde, sa chute inévitable? Les fédérés, leurs chefs, leurs législateurs, en commettant tous ces méfaits sans but, comme sans motifs, n'ont-ils pas couru au-devant des représailles qu'ils ont si violemment reprochées à l'armée française? Comment ne sentent-ils pas, s'il leur reste un peu d'équité dans l'âme, qu'ils s'étaient résolument mis eux-mêmes hors la loi, et que la poursuite de leurs chimères sociales les a entraînés à des actes qui les rejettent en deçà de la race humaine? Qu'ils frappent isolément ou en groupe, qu'ils aient ou
n'aient pas de simulacre de justice, ils sont odieux, car ils atteignent des innocents qui ont vécu en dehors de leurs billevesées malfaisantes, et qui ne les ont pas même discutées. On dirait qu'ils ont rêvé Texlermination universelle et que, disparaissant, ils ont voulu que tout disparût avec eux. C'est un sentiment de vengeance et d'envie qui bien souvent les a guidés et qui les a pousses à un des forfaits les plus abominables que Ton connaisse, à l'assassinat du pharmacien Dubois.
C'était un homme qui avait quelque fortune et qui vivait dans un quartier où la révolte trouva ses meilleurs, ses plus cruels auxiliaires. Dans celte partie du XIIP arrondissement, qui est sertie comme un triangle entre le boulevard d'Italie, l'avenue d'Italie et les forliûcations, non loin des prairies submersibles des glacières où la Bièvre peut se répandre, à côte de la rue du Moulin-des-Prés, existe un passage auquel Dubois avait donné son nom, car il en était le propriétaire. C'est là qu'il habitait une petite maison proprette entourée d'un jardin. Il était très aimé dans son voisinage, où bien souvent il avait distribué des soins et des médicaments gratuits ; familier avec tout le monde, habitué à manier les ouvriers, leur disant parfois de bonnes vérités tout en riant, il avait dans ses alentours une popularité qui lui avait fait négliger bien des avis prudents qu'il avait reçus. Quand
vint la Commune, il se moqua ouvertement des fédérés et leur prédit que tôt ou tard ils seraient battus par les Yei^saillais.
Dans le XIII'' arrondissement régnait Marie-Jean- Baptiste Sérizier colonel de la légion, dont la garde d'honneur était formée par le fameux 101^ bataillon, resté cher au souvenir des communards, et qui n'était qu'un ramassis d'assassins, comme on put le reconnaître lors du massacre des dominicains d'Arcueil. Souvent Dubois, en passant sur le boulevard d'Italie, avait entendu des menaces sonner à ses oreilles; il n'en avait tenu compte et y avait répondu par quelques plaisanteries. Dans la journée du 23 mai, des fédérés du lOl"* construisirent une barricade à chacune des issues du passage et demandèrent à Dubois l'autorisation de pénétrer dans son jardin pour en créneler le mur. Il refusa et dit à quelquesuns des insurgés qui étaient ses locataires : .a Au lieu d'élever des barricades, vous feriez mieux de me payer l'argent que vous me devez. * L'un d'eux répondit : c Sois sans crainte, mon vieux, on te paiera! »
Le lendemain 24, apercevant un facteur qui traversait le passage, Dubois, de sa fenêtre, lui demanda s'il était vrai que les troupes françaises fussent entrées dans Paris; un fédéré qui l'avait entendu lui cria : « Oui ; mais avant que les Yersaillais soient ici, on aura réglé ton affaire, car ton compte est bon. > Du-
bois vivait seul dans sa maison avec une servante; celleci prit peur, supplia son maître de s'éloigner, et tous deux sortirent vers trois heures de Taprès-midi pour aller chercher un asile. Le factionnaire qui gardait la barricade Taperçut, fit feu sur lui et ne l'atteignit pas. Dubois et la femme qui l'accompagnait rentrèrent précipitamment dans la maison. Les fédérés sonnèrent l'alarme, se réunirent valeureusement, cassèrent les vitres à coups de fusil et firent sauter la porte à coups de merlin. La servante épouvantée s'était sauvée et enfermée dans sa chambre. Dubois prit un flacon d'acide sulfurique et le lança au visage des assaillants, dont trois furent brûlés; l'escalier était franchi, la chambre était forcée ; le malheureux eut encore le temps de jeter un pot de fleur contre un galopin de dix-neuf ans nommé Jean-Picri'e Rouillac, qui le tua à bout portant.
On pilla la maison; 2,000 francs furent volés, deux cents bouteilles de vin furent vidées. On trama le corps de Dubois sur le balcon ; on le plaça les jambes pendantes, les bras passés à travers les barreaux, la tête appuyée sur la balustrade. Puis on fit descendre la servante, on lui offrit une chaise, on la força de s'asseoir dans le jardin, en face du cadavre de son maître, qui bientôt sei*vit de cible aux tessons de bouteille et aux coups de fusil. Il y avait là un enfant de treize ans, — ayant agi sans discernement, — qui essayait.
avec un fusil trop lourd et trop long pour ses petits bras, de faire ses premières armes. Il n'y réussitqu'imparfaitement, car le recul brutal de son arme lui faisait un peu peur. Le lendemain le corps de Dubois fut enfoui au fond du jaixiin par des fédérés, qui trouva rent plaisant de jeter dans la fosse les débris des bouteilles qu^ils avaient bues. C'est ainsi que le 101' bataillon préluda et se fit la main avant d'organiser une chasse en battue contre les dominicains d'Arcueil.
Est-ce donc Teffervescence du combat, la folie de la poudre, confme disent les Arabes, qui a entraîné ces hommes au meurtre? Lorsque la grande surexcitation a pris fin avec le combat, se sont-ils repentis ? — Le lundi 28 mai, alors que la lutte est terminée, que les coupables se cachent, que les soldats exaspérés de tant de crimes ne font pas grâce, Rouillac, celui qui a porté le coup mortel, déjeune dans un petit restaurant situé rue du Pot-dc-Fer, n"* 15. On parle du massacre des dominicains; il dit : «c C'est mon bataillon qui a fait cela, j'y étais. » Puis complaisamment il raconte l'assassinat de Dubois : cTai grimpé l'escalier quatre à quatre, je lui ai flanqué un coup de fusil; il y avait là des camarades ; mais je n'ai pas eu de chance, ce n'est pas moi qui ai mis la main sur le picaillon^ )> (l'argent). Il était en veine de
* Procès Rooillacet Domontel ; débats contradicloires,14* conseil de
no LES ADMINISTRATEURS
coiiQdences : c A Neuilly, un jour, nous avons cassé la tête à un jardinier nommé Rony dans une belle maison. J'ai eu pour ma part un manche à gigot et d'autres objets en argent ; avant de partir, nous avons brûlé la baraque, d
C'est peut-être là, après tout, le dernier mot delà Commune; les explications données par le jeune Rouillac sont très concluantes et fort claires. Elles sont supérieures aux divagations par lesquelles les défenseurs de cette sanie sanglante essayent de l'expliquer. Mettre la main sur le picaillon et voler le manche à gigot, c'est quelque chose, et, quoique cela soit insuffisant pour justifier la longueur delà révolte, ça aide à la faire comprendre.
guerre, i5 mars 1872. — Procès Gougenot; débals contradictoires, 3* conseil de guerre, 25 octobre 1877,