IV. » LB gV AftT-ÉTAT
Les GhrUtophe Colomb. — Apftlres et prophètes. — Une prédictioa. — Les privilèges de la noblesse. — Du clergé. — De la boorgeosie. — Toute carrière est ouTerte i tous. — Prétention haalaine. — La régie du monde doit appartenir an prolétariat. — Une lettre adressée à Varlin. — Les révolutionnaires sont des prétendants. — La République de 1848 et la République 1871 frsppent les adversaires de la monarcbie el de l'empire. — Le caînisme. — Ubiquité. — Le devoir. — Même poison. — En AUemsgne. — Dernières paroles d'un régicide. — La chanson du pétrole. — Le nihilisme. — La Commune jugée sévèrement. ^ Le moyen de faire son chemin dans le monde. — L'armée de la révolte permanente. ^ La Commune. — Ses véritables che&. -r-Tnltres, inoendiairss et assassins.
Les insurgés de 187 i, poussés par des mobiles qui échappent à toute morale, à tout patiîotisme, se sont soulevés contre le pays légal, ont remporté une victoire inique, se sont conduits au pouvoir comme des viveurs fanfarons et cruels, ont essayé de détruire Paris qu*ils ne pouvaient plus détenir, ont été sans dignité ni force devant les conseils de guerre, et, dans leurs réunions de contumax, ils ont ressassé tonte sorte de sottises qui prouvent leur violeone et leur
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nullité. Tout cela est fait pour rendre modeste, et cependant il n'est pas un de ces coupables que n'ait saisi le démon de l'orgueil, et qui ne s'imagine très sincèrement être de taille à bâtir une civilisation modèle. Leur superbe est extrême ; tous se croient des Christophe Colomb, et tous sont partis à la découverte du nouveau monde. Ils sont tellement certains de le voir émerger un jour du sein des brumes où se perdent leurs rêveries, qu'ils l'ont jdéjà baptisé. Ils le nomment le Quart-État, par opposition au tiers-état dans lequel se sont absorbées, mêlées, fondues, comme dans un creuset social d'une incomparable puissance, toutes les castes qui jadis ont divisé la société frangaise. Il en est ainsi. Ces hommes que nous avons jugés à l'œuvre, dont les actes, quels qu'ils soient, sortent d'un moule invariablement médiocre, dont le pétrole a été l'argument péremptoire et le massacre le raisonnement élaboré, ces hommes se regardent comme des novateurs : ils sont des prophètes et des apôtres* Ils sont les dieux de la Genèse où l'humanité va trouver sa forme définitive. De ce qu'ils ont fait, nul regret ; ils ont été les soldats du droit ; demain^ s'ils le peuvent, ils seront les exécuteurs de la justice. II9 redressent la tête, montrent le poing à la civilisation stupéfaite, et se vantent de lui avoir livré le plus rude assaut qu'elle ait jamais supporté.
Un témoin déposant devant la commission d'enquête
parlcmcnlaire sur le 18 mars avait prévu cela et l'avait annoncé : c Quant aux prisonniers, vous verrez que dans quelques années, pour beaucoup ce sera un litre do gloire ; ils diront : J'étais un des soldats de la Commune. Ils en tireront une grande vanité ; les ambitieux s'en feront un marchepied politique; ils se présenteront aux élections et seront peut-être nommés ; en tous cas, ils auront bien des voix. » Le président écouta cette prédiction avec surprise et répondit : c Vous nous faites là de l'état moral de Paris une peinture fort triste! »
Le témoin ne s'était point trompé. Les héros qui ont été les vainqueurs de l'archevêque et de M. Bonjcan sont plus fiers que jamais de leur besogne. L'immorale politique s'est abaissée jusqu'à eux et leur a tendu la main pour s'en faire des alliés; ils sont prêts à mettre en pratique les théories que nous connaissons, celles de la Commune révolutionnaire ou celles de la taverne du Duc d'York : toutes ensemble peut-être, dans un éclectisme qui permettra de piller d'un côté, d'incendier de l'autre, de fusiller partout. Ceux-là ne demandent qu'à installer ce fameux Quart-État qu'ils ont inventé, et à détruire tous les privilèges dont ils souffrent, car ils ont découvert que la société actuelle est fondée sur des privilèges exorbitants. Qui s'en serait douté? La logomachie du temps d'Hébert et de Marat leur est restée aux lèvres;
ils répèlent naïvement des mots qui n'ont plus de sens et qu'ils ne comprennent pas.
Pour ces novateurs fanatiques d'imitation, pour ces voyants atteints de cécité, notre société est séparée en classes distinctes, la noblesse, le clergé, la bourgeoisie, comme à l'époque où l'on rédigeait les cahiers des états généraux, et chacune de ces classes est armée de privilèges à l'aide desquels elle opprime le peuple. A voir la réalité des choses, il n'en est pas tout à lait ainsi. Les privilèges de la noblesse consistent à se jeter dans l'industrie pour subsister : il y a des ducs et des comtes qui sont marchands de vin; les privilèges du clergé lui permettent de porter des soutanes trouées au coude, d'être insulté sans répondre, de ramasser, d'élever, d'instruire les enfants de ceux qui l'ont fusillé et qu'il a bénis avant de mourir; le privilège de la bourgeoisie est de sortir du peuple par l'intelligence, le travail, la probité, l'épargne et d'y rentrer par l'ignorance, la fainéantise, l'ivrognerie et la prodigalité. Des privilèges du peuple on ne parle pas; ce sont ceux qui cependant appartiennent au premier comme au dernier des citoyens français, de voir toute carrière, toute grandeur ouverte devant soi ; encore de nos jours, il existe un maréchal de France et des généraux de division qui sont partis le fusil sur l'épaule et la giberne au flanc. [Un de nos plus grands savants était ouvrier cordonnier, un de
nos bons écrivains était menuisier, et si je feuilletais les annuaires de l'Institut, de TAssemblée nationale, du Sénat, des grandes administrations, que d'hommes illustres et i^espectés n'y trouverais-je pas qui ont couru pieds nus au temps de leur enfance, et qui ont péniblement gagné le pain des premières années ! Parmi ceux qui vivent et dont la France s'enorgueillit — il convient de ne citer personne — on n'aurait, du reste, que l'embarras du choix. Dans l'industrie, dans le commerce, quel est le travailleur sérieux qui osera dire qu'il n'a pas réussi? Un ancien ouvrier devenu patron et actuellement maire d'un arrondissement de Paris a écrit : a Depuis plus de vingt ans que nous vivons au milieu de la classe laborieuse, nousavonsremarquéque tous les « bons » ouvriers qui se sont établis sont arrivés à un bon résultat *, »
Les privilèges que le Quart-État doit renversej n'existent que dans l'imagination des révolutionnaires. On en parle, on en fait grand bruit ; mais lorsqu'on les cherchera, il sera impossible de les découvrir. Cette bouffonnerie cache une prétention hautaine etenvieuse qu'il faut réduire en termes simples. Le Quart-État signifie que le gouvernement doit appartenir pardroit de naissance à ceux qui n'apprennent rien, ne savent
. ^ Le êublime, par M. Denis Pouiot. Paris, 1870, p. 180.
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rien et ne veulent rien faire. C'est le système des castes renversé; au prolétariat seul incombe la régie du monde, parce qu'il est le plus nombreux, c La Gom* mune, c'est le prolétariat révolutionnaire armé de la dictature par l'anéantissement des privilèges et l'écrasement de la bourgeoisie, » a dit le manifeste des trente-trois que j'ai reproduit plus haut. Ceci est bien antérieur à la Commune et il y a longtemps que cette maxime a été formulée. Elle est à la fois le point d'appui et la doctrine de l'Internationale. Je la trouve très nettement exprimée dans une lettre qu'un ouvrier de Reims adressa le 19 mars 1870 à Yarlin, qui, on se le rappelle, était en correspondance avec les groupes internationalistes de Portugal, d'Espagne» d'Allemagne et de France.
a C'est nous qui donnons la vie à toutes les nations. Sans nous rien n'existerait : ce qui fait que nous sommes la vraie force, la force qui fait vivre et par là la seule force juste, qui vaut bien la force destructive qui appartient aux bourgeois, nos éternels ennemis, qui ne pensent qu'à leur ambition et à leur insociabilité et qui voudraient encore vivre sans rien produire, excepté le désordre social et tous les maux qui s'en suivent et qui nous ruent les uns sur les autres pour nous entredéchirer comme des bétes sauvages, pour ce qu'ils appellent patrie, gloire, victoire, choses bien vaines pour nous aujourd'hui. Je le répète, nous sommes le
nombrCj nous sommes la forcCy nous sommes le drott^ nous sommes lajustice^ nous sommes la morale universelle^ et une cause aussi juste que la nôtre ne doit pas succomber; réternelle morale est là pour Tattesterl »
Ces hommes-là sont des prétendants. L'opinion qu'ils ont d'eux-mêmes leur interdit le travail et ne leur permet que les premiei*s rôles ; leur ambition est d'autant plus intense qu'elle ne repose que sur des illusions. Ils croient à leur avenir, ils le voient, ils vont y toucher. A leur manière, ce sont des fanatiques. Au-dessus du chaos des revendications confuses et de l'amoncellement des rêveries indéterminées, ils aperçoivent clairement le Quart-État dont la tête est nimbée d'un triangle égalitaire, semblable au couperet de la guillotine; il dit, entre deux hoquets à l'absinthe : « Je suis parce que je suis ! »
Dans leur ingénuité, ils s'imaginent que l'on peut, en toutes choses, supprimer les intermédiaires, comme dans le commerce, acheter en fabrique et à la grosse. 11 ne suffit pas de vouloir être pour devenir. La réputation, les honneurs, la fortune, ça ne s'achète pas, cela s'acquiert. Les escaliers qui conduisent à ces sommets se gravissent degré par degré, péniblement, et il faut parfois plus d'une génération pour toucher le faite. Les générations sont les étapes entre le point de départ et le point d'arrivée. Ces
étapes, le collectiviste voudrait n'en tenir compte; entre lui et le but auquel il aspire, il trouve le labeur, l'effort, la persévérance, le temps ; c'est là ce privilège qu'il accuse, c'est là « l'éternel ennemi » . Il est pressé de jouir, il n'a ni le loisir, ni le courage de s'élever jusqu'à la fortune; il veut la violer avec effraction, et il fait la Commune, sous prétexte de renverser la caste oppressive par excellence, la bourgeoisie, qui cependant ne peut se retourner sans apercevoir son ancêtre immédiat, l'ouvrier, — le prolétaire, — d'où elle est sortie.
Ce que la Commune aurait tenté — ce qu'elle tentera, — c'est la substitution violente, instantanée — sans phrase, — du prolétariat à toute autre classe de la société, dans la propriété, dans l'administration et dans l'exercice du pouvoir. Les moyens qu'elle emploiera pour parvenir à son but, nous les connaissons ; les programmes qu'elle lâchera d'appliquer, nous les avons cités. Le branle est mené par des homnnes pour lesquels conspirer est une carrière. La forme du gouvernement qu'ils attaquent leur est toujours indifférente. Nous avons vu la République de 1848 arrêter, fusiller et déporter les conspirateurs qui avaient voulu renverser la monarchie parce qu'elle était la monarchie, et la République de 1871 a arrêté, fusillé et déporté les conspirateurs qui avaient attaqué l'Empire parce qu'il était l'Empire. Ce sont là des
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prétextes auxquels les hommes d'État ne se laissent pas prendre, quoiqu'ils feignent parfois de les admettre. Les guerres, les défaites, les malheurs du pays ne sont que des causes secondaires, quand ce ne sont pas misérablement des occasions. La cause primordiale est plus lointaine et profonde, elle est dans rhomme même. Les rédacteurs du Bulletinde la Comr mune ont raison de dire : c L'origine générale du mouvement communal de 1871 est vieille comme le monde ^ » Elle remonte en effet au temps de la Genèse ; elle date du jour où Gain a tué son frère parce qu'il en était jaloux. C'est l'envie qui est derrière toutes ces prétendues revendications sociales bégayées par des paresseux auxquels leur outil fait honte, et qui en haine du travail régulier préfèrent les chances dangereuses du combat à la sécurité du travail quotidien. Cette maladie, — ce vice originel, — est le grand moteur des âmes basses et des intelligences douteuses. Il n'a pas de nom ; on pourrait l'appeler le Caînisme. Il a fait les massacres de septembre, il a fait la loi de prairial, il a fait la Commune.
Il n'est pas qu'en France, il est partout. Le pivot du vieux monde est faussé ; la civilisation est ataxique; elle penche à gauche, elle va tomber. L'Europe se regarde et ne se reconnaît plus. Elle contemple avec
* Le BulUlin de la Communey n* 1, p. 7.
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effroi le monstre qui est sorti d'elle. Se peut-il qu^elle ait donné le jour à ce Galiban? Il est aussi vieux qu'elle, elle devrait ne pas l'ignorer , si elle savait sa propre histoire. Jadis il apparaissait çà et là • Aujourd'hui, grâce à rimprimerie, à l'électricité, à la vapeur, il semble doué d'ubiquité et en tous lieux on le voit en même temps. On en a peur, c'est le bon moyen d'être vaincu par lui. L'énigme sphinx n'est point difficile à résoudre : à ceux qui n'usent de la liberté que pour briser la légalité, l'autorité, on a le droit et le devoir de faire face avec énergie. Les aspi-^ rations vagues sont d'autant plus redoutables qu'on ne peut les réaliser, et c'est en augmenter l'intensité que d'essayer de les satisfaire. Le droit commun appartient à tous, et les avenues sociales sont assez larges pour que chacun puisse y marcher à l'aise. Ceux qui résolument refusent d'y prendre place sont criminels, et mettent la société en état de légitime défense contre eux.
Collectivistes, communards de France, démocrates socialistes d'Allemagne, nihilistes de Russie, appellalions diverses, tendances pareilles ; eau de sel, acide murialique, acide chlorhydrique, étiquettes différentes, môme poison. Nous ne sommes pas seuls malades, et les autres nations ne se portent guère mieux que nous. Si ce sont nos défaites inattendues , une indemnité de guerre écrasante, l'amputation de deux pro-
vinces qui chez nous ont déterminé le mouTement furieux de la Commune, comment se fait-il que des victoires inespérées, une indemnité de guerre exorbitante, Tannexion de deux provinces aient déchaîné en Allemagne la férocité des démocrates socialistes? Le vieil empereur a réalise le rêve du Yaterland ; il a réveillé Frédéric Barberousse qui depuis Tan 1190 dormait dans la caverne de Kyffhâuser. Il a enfin créé celte unité après laquelle l'Allemagne soupirait. Gela ne lui a pas fait trouver grâce devant les novateurs à qui la patrie importe peu. Un docteur Nobiling a tiré sur lui comme sur un loup, parce] que le ferblantier Ilœdel Tavait manqué précédemment. Celui-ci, avant de monter sur Téchafaud , a donné son dernier souvenir aux grands initiateurs, aux hommes du 18 mars et du 24 mai; il a écrit : c La roue du temps broie tout sur son passage, vive la Commune! Il n'y a pas de ciel, vivat la France! o Encore un martyr à placer dans le panthéon commu* nard, à côté de Ferré, de Rigault et de Fioschi.
La Commune a le droit d'être fière, elle a fait des élèves dignes d'elle, et qui sauront peut-êlre la sur^ passer un jour. Écoutez la petite chanson que l'on chante à Berlin, dans les salles publiques, lorsqu'on y offre des banquets à quelque député populaire. — « Ici le pétrole, là le pétrole I — Pétrole partout. — Dans nos verres, versez-le jusqu'au bord. — Vive le
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pélrolel — Nous sommes des pétroleurs — inconnus aux hommes, — nous rendons hommage au bon pétrole. — Ah I comme il brûle — et comme il éclaire! — Au fond du cœur du peuple, — le pétrole brûle en secret. — Vive à jamais le pétrole ! » C*est là rendre justice à la Commune, et l'âme du bouvier Victor Bénot, l'incendiaire des Tuileries, a dû tressaillir de joie.
1^ La Commune est moins favorablement appréciée par le nihilisme. Nous avions cru qu'elle avait cependant donné bonne mesure aux frénésies révolutionnaires; nous avions pensé que tant de monuments brûlés, tant de sang versé lui auraient valu l'indulgence de ceux auxquels elle a ouvert la route des revendications : nous nous étions trompés; le temps a marché depuis lors, et les idées ont obéi à l'inévitable loi du progrès. Il paraît que la Commune a été faible et qu'elle a manqué d'énergie. Voici commenl elle est jugée dans un des écrits sortis récemment (avril 1879) des presses clandestines du nihilisme : « La Commune de Paris de 1871 valait un peu mieux que les républicains les plus avances, parce que ses incendiaires ont pressenti l'aurore de l'avenir : mais la Commune ne nous suflit pas, parce qu'elle ne savait pas être logique. Elle a indiqué le programme de la Révolution sociale, mais elle manquait de courage pour l'exécuter. Les chefs de la Révolution russe
promettent d^agir autrement, car les demi-mesures de la Commune ne mènent à rien. Par un sentimentalisme exagéré et par défaut d'énergie, la Commune n'a massacré que quelques otages. Notre but à nous, c'est l'anéantissement de l'aristocratie et de la bourgeoisie, leur ensevelissement sous les ruines de l'ancien monde. » On est sévère pour la Commune sur les bords de la Neva ; heureusement que les programmes de la Commune révolutionnaire, de la taverne du Duc d*York et de V Avant-garde y tous formulés par des contumax français, la réhabiliteront aux yeux de ses frères du nihilisme.
Ce n'est pas seulement l'Allemagne victorieuse, la Russie conquérante, maîtresse des Turcs, aux portes de Conslantinople, presque à Sainte-Sophie, qui vivent sous la menace perpétuelle de l'assassinat systématique et de la désorganisation quand même : c'est l'Italie dont on essaie d'assassiner le roi ; c'est l'Espagne, qui a aussi son régicide. En présence de ces crimes, les communards chantent hosannah, et disent : Les temps sont proches 1 Ils applaudissent et croient que le jour va venir ; car il y a deux moyens de faire son chemin dans le monde : aider la société de tout son effort, ou la combattre de toutes ses forces. Ce dernier moyen, depuis quelques années, parait être le plus rapide ; il mène parfois à Nouméa, parfois au plateau de Satory, mais souvent au pouvoir. Cela est fréquent dans notre
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pays, qui oublie tout et ne veut rien appi^endre. — - Si ces hommes-là sont des fous, comme le disent quelques aliénistes, ce sont des fous dangereux, auxquels la camisole de force est indispensable.
Des fous, il y en eut comme ailleurs, mais pas plus qu'ailleurs, dans le troupeau de la Commune; il y eut aussi des ahuris, des pauvres d'esprit qui se jetèrent dans Taventure sans même se douter où elle pouvait les conduire; il y eut des hommes à bout de voie, dénués, pauvres, que Ton eut Tinconcevable incurie d'abandonner à eux-mêmes, et qui, ne sachant où trouver du pain, ramassèrent celui que Tinsurrec^ tion leur offrait. Ceux-là sont dignes de toute pitié, car on aurait pu sans peine les arracher à la révolte, et on ne Ta pas fait. Devant ces groupes flottants et indécis jusqu'à la dernière heure, on voit se pavaner les vaniteux, fiers de leurs galons, ivres de leur importance, comparses qui jouaient au major et au colonel comme ils auraient joué les jeunes premiers sur un théâtre, malfaisants par sottise, et ne voyant guère dans ce vaste bouleversement que le droit de porter des bottes molles qui les ravissaient. À côté de ces cabotins ridicules et empanachés, les poussant au mal, les soutenant par la violence, les repris de justice, — qui furent nombreux, — libres enfin et maîtres, faisant leur main, grapillant partout, braves au feu et décidés à ne reculer devant aucun crime.
dans l'espoir de ne pas être forcés de subir encore un état social qui a des tribunaux pour juger les voleui^ et des prisons pour les enfermer; ils furent des instruments redoutables, et à la minute suprême manièrent le pétrole ivec passion. Tout cela c'est l'armée, l'armée de réserve de l'insurrection en expectative, comme il en existe dans toute ville populeuse, mais ce n'est pas la Commune.
Celle-ci, je la vois dans un groupe de sept à huit cents individus froidement passionnés, réfléchis, rongés par des ambitions surhumaines^ méprisant le peuple au nom duquel ils parlent, haïssant les riches qu'ils envient, et prêts à tout pour être célèbres, pour être obéis, pour être dictateurs. Ce sont de petits bourgeois déclassés, des ouvriers désespérés de n'être point patrons, des patrons exaspérés de n'avoir point fait fortune; ce sont des journalistes sans journaux, des médecins sans clientèle, des maîtres d'école sans élèves : c'est Rigault, c'est Ferré, c'est G. Ranvier, c'est Parisel, c'est Pillot, c'est Urbain, c'est Gaillard, c'est Trinquet, c'est Eudes, Gois, Mégy, Sérizier, c'est toute cette bande dont les noms sont revenus si souvent sous ma plume. Ceux*là, ils sont hors de l'humanité, et leurs crimes prémédités les en chassent à toujours. L'amnistie pourra les ramener dans le pays dont ils avaient juré la perte, dans la ville qu'ils ont voulu détruire; le suffrage universel, inconscient
peut-être, à coup sûr irresponsable, pourra les ramasser, en faire des conseillers municipaux, des députés, desjsénateurs, des présidents de Comité de salut public, cela ne parviendra pas à les laver ; ils ont aux mains la tache que toute l'eau de la mer n'effacerait pas, et Todeur de pétrole dont ils sont imprégnés ne s'évaporera jamais.
Ils resteront dans l'histoire ce qu'ils ont été dans leurs actes : des traitras à la patrie blessée, des incendiaires et des assassins.
FIN DE LA COMMUNE K l'uOTEL DE VILLE
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En terminant cette série d'études sur un certain nombre de faits relatifs à la Commune de 1871, je crois devoir expliquer aux lecteurs pourquoi je ne leur ai point offert un travail d'ensemble, et pourquoi j'ai procédé par épisodes, ou, pour mieux dire, par monographies. Je n'ai jamais eu l'intention d'écrire une histoire complète de la Commune, par l'excellente raison que les documents m'ont fait défaut. Si je m'en étais rapporté aux journaux du temps, aux livres nombreux que l'on s'est hâté de publier aussitôt que la victoire de la légalité a été obtenue, je me serais exposé à commettre de regrettables erreurs ; car, dans ce premier moment d'effarement et d'indignation, on a accueilli sans critique ni contrôle les récits les moins vraisemblables et les fables les plus extravagantes. Les écrivains qui aujourd'hui parlent de la Commune avec une indul-
gence pleine de tendresse, ne se sonl fait faute alors de répéter, sans scrupule, les bruits souvent calomnieux que la foule exaspérée propageait avec une excessive crédulité. J'ai dû négliger cette source de renseignements, car ceux que j'y aurais puisés ne présentaient que bien peu de garantie. J'ai voulu, autant que cela m'a été possible, ne me servir que de pièces dont l'authenticité ne paraissait pas discutable, et c'est pourquoi j'ai dû limiter mon récit aux seuls épisodes que j'étais en mesure de raconter d'après des preuves justificatives et sufGsantes. En un mot, j'ai cherché à mettre en lumière les documents que j'avais entre les mains; ils pourront n'être pas inutiles à une histoire future de la Commune; mais cette histoire, je ne pouvais l'écrire, car les éléments n'en sont point encore réunis.
Je n'ai rien su, je n'ai rien pu savoir des séances à huis clos du Comité central, de la Commune, du Comité de salut public; je ne sais rien de la délégation à la guerre ; les instructions secrètes remises aux délégués qui furent envoyés vers la province pour la soulever, me sont mal connues ; les relations mystérieuses qui ont existé directement entre plusieurs personnages de la Commune et M. Thiers restent pour moi dans une demi-obscurité un peu confuse; les opérations militaires de la fédération m'échappent, peut-être à cause de leur incohérence même ; j'ignore
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ce qui s'est passé au ministère de Tintérieur, au ministère des finances, au ministère des travaux publics, où l'on besogna beaucoup; sur l'octroî, sur l'assistance publique, sur les hôpitaux qui alors furent si intéressants, sur les difficultés du ravitaillement qui parfois furent considérables, sur certains incendies, je n'ai que des notes incomplètes, curieuses à plus d'un titre, mais sans valeur déterminante pour rhistoire. La destruction de l'Hôtel de Ville, celle de la Préfecture de police, celle du Palais de Justice, ont anéanti une prodigieuse quantité de documents, car la Commune fut très écrivassière. liCs endroits oà trônait le gouvernement de la Commune, où se vautraient les délégués à la sûreté générale, où gitait Raoul Rigaull avec ses substituts, étaient à étudier en détail et à décrire par le menu : c'était là une tâche bien tentante, mais à laquelle il a fallu renoncer; la preuve matérielle manque, le feu a tout détruit; quant aux témoins qui jadis furent si bavards, ils sont devenus muets aujourd'hui, et la plupart ont trouvé prudent d'avoir perdu la mémoire. Dans trop de cas, j'en aurais été réduit à procéder par induction, méthode toujours faillible et souvent périlleuse. J'ai donc résolument écarté de mon récit une masse de faits qu'il ne m'a pas été donné d'approfondir dans des conditions de sécurité satisfaisante. La plupart de ces faits seront connus plus tard, et permet-
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Iront de faii^ une Téritable hisloii^ de la Commune, œuvre émouvante et de haute portée que j*ai dû renoncer à entreprendre, car il ne m'eût pas été possible de la mener à bonne fin.
Le grand dépôt des documents inédits pour servir à l'histoire de la Commune n'est point ouvert; j'ai vainement frappé à sa porte, qui, je crois, restera longtemps fermée. Je parle des greffes des conseils de guerre ril y a là environ cinquante mille dossiers qui ne sont encore que des instruments judiciaires, mais qui forcément deviendront un jour des documents historiques d'une incomparable valeur; tout est là : rapports, dépositions, enquêtes, correspondances, pièces holographes ; c'est une mine inépuisable ; on n'aura qu'à y fouiller pour en faire sortir la vérité sur chaque événement, sur les moindres détails de cette détestable époque, li aussi on trouvera toutes les pièces officielles, tous les projets que les généraux delà Commune ont accumulés au ministère de la guerre, et que, sur l'ordre de M. Thiers, une commission a classés, catalogués et placés à l'abri des investigations actuelles de l'histoire. Les greffes de la justice militaire, les greffes de la justice criminelle sont clos ; loi*sque • l'heure sera venue de les ouvrir, on verra apparaître une histoire anecdotique et morale de la Commune qu'il me parait impossible d'écrire aujourd'hui. Tout ce que l'on peut faire, à cette heure,
c'est d'utiliser les documents qui ont échappé aux incendies, qui n'ont pas été enfouis dans les cartons de la justice, et qui sont restés là où la Commune les avait expédiés : dans les prisons, au Louvre, à la Banque, au ministère de la marine et ailleurs; c'est ce que j'ai essayé de faire, sans me dissimuler les lacunes auxquelles un pareil travail était condamné.
Ce travail offre en outre un inconvénient qu'un écrivain plus habile que moi aurait sans doute réussi à éviter, mais auquel je n'ai pas su échapper. J'ai souvent, dans ces diverses monographies, côtoyé des sujets dont j'avais déjà parlé, car ils se développaient parallèlement aux événements que je racontais et avaient exercé sur eux une sérieuse influence. Prenant l'histoire d'une administration au début de l'insurrection et la conduisant jusqu'à la fin de celle-ci, j'ai dû, pour rester clair et aussi complet que possible, revenir sur des incidents qui avaient précédemment trouvé place dans mon récit. C'est-là un grave défaut décomposition, je le reconnais, car il m'a entraîoé à des répétitions, à des redites plus apparentes peut-être que réelles, mais qui cependant ont d A surprendre et fatiguer le lecteur; mon excuse est dans un besoin d'exactitude poussé par fois jusqu'à la minutie; à ce besoin j'ai tout sacriûé, même l'ordonnance de louvrage entier.
Il est un fait que j'ai volontairement négligé : c'est le fait du 18 mars, que j'ai eu à indiquer, mais que
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je n'ai pas cru devoir raconter avec les développements qu'il pourrait comporter. On m'a reproché d'avoir gardé le silence à cet égard : j'ai donc à m'expliqucr. Des témoins se sont offerts, les documents abondent, et je crois que toute lumière peut être faite ; mais si le 18 mars est un point de départ, ce qui n'est pas douieui, le point de départ de la Commune, il est avant tout une conséquence : il est la réalisation dos projets formés, la mise en œuvre des doctrines professées dans les sociétés secrètes depuis plus de quarante ans : projets et doctrines connus, que les hommes du gouvernement delà Défense nationale ont eu la nonchalance de ne pas combattre, et qui se sont cristallisés dans la formidable association armée de la fédération de la garde nationale. Au 18 mars, on a saisi une occasion propice que le gouvernement offrit imprudemment lui-môme, et que sans cela l'on était résolu à faire naître bientôt sous n'importe quel prétexte. L'histoire du 18 mars devrait donc être un ouvrage spécial, racontant les origines, remontant aux causes lointaines, dévoilant le mystère des sociétés révolutionnaires sous le règne de Louis-Philippe, la seconde république, le second Empire, et démontrant que la capitulation de Paris n'a été qu'un prétexte dont on s'est servi pour faire réussir les tentatives qui avaient échoué plus d'une fois, depuis l'attentat de Fieschi jusqu'au 22 janvier 1871 , Les projets et
les doctrines étaient étroitement liés dans la cervelle des saccageurs de société ; le 18 mars vit l'accomplissement des projets ; la Commune fut l'application des doctrines; nous nous sommes borné h expliquer, par le récit des faits, comment celles-ci avaient été mises en pratique.
Ces faits ne sont point appréciés aujourd'hui de la même façon par tout le monde ; on dirait qu'en vieillissant ils ont changé d^aspect, et que les flammes du pétrole sont devenues des flammes de Bengale. Les hommes que n^entraîne aucune passion politique, qui pour satisfaire leur ambition n'ont besoin de s'appuyer ni sur les foules aveugles, ni sur les foules criminelles, n'ont point eu à modifier leur opinion première et motivée; pour eux, comme pour tout individu doué de sens commun, épris de justice et aimant la liberté, la Commune reste ce qu'elle a réellement été : un forfait exécrable. On peut en amnistier les auteurs et les rendre à leurs droits politiques, l'acte en lui-même demeure justiciable de l'histoire désintéressée, qui ne l'amnistiera jamais. La Commune nous apparaît aujourd'hui telle que nous l'avons contemplée à la lueur des incendies allumés par elle : un accès d'envie furieuse et d'épilepsie sociale. Ceux qui menèrent le branle de cette énorme destruction n'eurent même pas la franchise de leurs détestables instincts ; ils furent hypocrites. Sous pré-
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texte de défeadre la république que nul n'attaquait, ils assassinèrent, le 18 mars, le vieux républicain Clément Thomas ; sous prétexte de donner une leçon de patriotisme à nos généraux et à TAssemblée nationale, ils tentèrent, le 29 mai, de livrer le fort de Vincennes aux Allemands victorieux : toute la Commune est contenue entre ces deux dates et entre ces deux faits ; r intervalle n'est rempli que de crimes, t II n'est point de pouvoir qu'on ne puisse accuser, a dit Charles Nodier; il n'est point de révolte qu'on ne puisse défendre; » s'il avait été le témoin de la Commune, il n'aurait point ainsi parlé, car dans cette révolte il n'y eut rien qui ne fût absolument condamnable. La présence de l'ennemi sur notre sol bouleversé par les défaites la rendait sacrilège; la façondontelle fut conduite la rend grotesque; les crimes inutiles et prémédités au milieu desquels elle s'effondra, Font rendue odieuse. Les gens qui la dirigeaient ont été d'une si intense nullilé que, malgré tout le sang, tout le pétrole versés, il est impossible de les prendre au sérieux. Lorsque l'on étudie leur histoire, il faut se rappeler leurs forfaits, pour ne pas éclater de rire.
Cette opinion, dont la sévérité n'a rien d'excessif lorsque Ton se reporte par le souvenir aux actes qui l'ont fait naître, n'est plus de mise aujourd'hui. La Commune a trouvé des défenseurs et des apologistes. Tous les torts sont du côté de la légalité, du côté de
Versailles, comme l'on dit ; le droit est devenu criminel, la révolte est devenue sacrée. L'assassinat des généraux sur les buttes Montmartre, le massacre des otages, l'incendie de Paris, ne sont plus que des peccadilles, à moins que ce ne soient des calomnies monarchistes et cléricales. Que pouvaient donc faire ces pauvres révolutionnaires delà fédération, du Comité central, de la Commune, sinon se défendre contre la France, la France tout entière, qui ne voulait pas leur permettre de faire sauter l'édifice social? C'est la vieille histoire du loup qui se plaint du berger, quand celui-ci ne le laisse pas tranquillement égorger le troupeau ; étrange façon de travestir la réalité : c'est Tincendiaire qui crie : au feu ! c'est l'assassin qui crie : au meurtre 1 Cela n'est pas grave et cela passera ; rien ne prévaut contre la vérité ; les passions ambitieuses et les scélérats malsains peuvent parfois l'obscurcir; mais ce n'est que pour peu de temps : elle reparait bientôt dans son énergique nudité, et il lui suffit d'un regard pour dissiper tous les mensonges.
On a beau inventer des légendes, les propager, les mettre en prose et en vers ; on a beau parler de la grande bataille du Père-Lachaise, des 40 000 exécutions sommaires, de l'héroïsme des communards, de la férocité des soldats : tout cela tombe, tout cela tombera devant l'étude impartiale des faits ; les auteurs de ces erreurs volontaires en seront pour leurs frais d'imagination et
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d'elles-mêmes ces fables rentrerool dans Toubli. Elles onl cependant actuellement une influence qui doit elre signalée : elles ont fait croireaux révoltés de 1871 qu'ils avaient été les chevaliers et les apôtres d'une cause méconnue. En vérité, ils ont été les chevaliers de la débauche et les apôtres de l'absinthe; mais ils ne le croient guère et ils s'en enorgueillissent. Ils ne sont pas des coupables repentis, comme les honnêtes gens pourraient se le figurer: non pas, ce sont des victimes injustement condamnées, ce sont de glorieux vaincus. Ils racontent la Commune comme un soldat raconte ses campagnes; ils ne portent plus les galons qui leur étaient si chers, mais ils ont conservé les titres dont ils s'étaient affublés pendant ces jours de désolation ; ils signent leurs lettres : ancien chef du... bataillon fédéré. . . » ancien chef d'état-major de. . . , ancien délégué à... Ils assignent au jour de la revanche ceux qui écrivent leur histoire, et dans les juges qui les ont condamnés ils ne voient que <x des soudards ivres d'eau-devie et de sang ]». Il faut sourire, cela ne vaut pas plus. Ils ont parfois des fanfaronnades singulières. Dans le buffet d'une gare étrangère, j'ai entendu un homme se vanter d'avoir été un des assassins de larchevéque; il entrait avec complaisance dans toutes sortes de détails, et, malgré son état de demi-ivresse, parlait avec un tel accent de sincérité qu'une femme qui Técoutait s'éloigna en pleurant. Or je sais d'une façon
positive que cet homme a réussi à quitter Paris le 22 mai, et qu'il était à Nancy le 24, dans la soirée, au moment où Genlon, Picard, Mégy, Vérig et les autres assassinaient les otages dans le chemin de ronde de la Grande-Roquette ; j'ajouterai quecel homme, — ce vantard pour la mauvaise cause, — quoique lieutenantcolonel au service de la révolte, avait été, pendant toute la durée de la Commune, en relations suivies et rémunérées avec un des agents directs d^Ernest Picard, alors ministre de l'intérieur. Ce fait n'est pas rare, il s'est reproduit souvent; dans le huis clos des cabarets ou des tavernes, entre quelques bouteilles, plus d'un contumax s'est attribué des crimes qu'il n'a jamais commis. Ce n'est que de la gloriole; les vieux juges savent qu'il y en a parmi les scélérats plus que partout ailleurs.
Cette recrudescence dans l'hyperbole est due, en grande partie, aux défenseurs de la révolte, — défenseurs quand même, — qui font semblant de croire que les flammes des incendies sont les lueurs d'une aurore. La plupart sans doute combattraient énergiquement la Commune, si elle tentait trop manifestement de continuer l'œuvre interrompue par l'intervention de Tarmée française; mais ils croient actuellement qu'il est de leur intérêt politique de glorifier les actes les plus coupables qui furent jamais, et ils s^y évertuent. A ces protecteurs de l'illégalité, à ces
souteneurs de la revendication par la violence, les études que je viens de terminer n'ont pas eu le don de plaire. Il n'est injure, médisance et calomnie qu'ils n'aient inventées à mon adresse. Cela m'a paru bien peu important, et je n'en ai tenu compte. J'ai trop voyagé dans les pays d'Orient pour n'en point connaître les proverbes; je me suis rappelé la parole turque : « Si tu t'arrêtes à jeter des pierres aux chiens qui aboient contre toi, tu n'arriveras jamais au but de ton voyage. » J'ai laissé aboyer, et j'ai continué ma route. Et puis, lorsque Ton se souvient du traitement qui a été infligé à des archevêques et à des présidents de chambre de la Cour de Cassation, ce serait se montrer bien susceptible que d'être, non pas blessé, mais atteint par quelques extraits du catéchisme poissard; on éprouve même une certaine satisfaction à ne pas se sentir indigne de la colère de ceux qui se font ouvertement les champions des massacreurs et des incendiaires. La seule réponse à faire était de ne point répondre, de poursuivre le travail entrepris et de rester fidèle aux engagements que j'avais contractés envers le public.
Parmi les reproches qui m'ont été adressés, il en est un que l'on a répété à satiété. On m'a très nettement dit que je piétinais .sur des cadavres; seulement, on a négligé de m'apprendre sur lesquels ; de sorte que je reste dans le doute et que
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je ne sais pas encore, à l'heure qu'il est, si j'ai piétiné sur Ghaudey ou sur Rigault, sur Genton ou sur M'' Darboy, sur Yérig ou sur le président Bonjean, sur Sérizier ou sur le P. Gotherault, sur Boin dit Bobèche ou sur le P. Gaptier, sur Georges Yeysset ou sur Théophile Ferré, sur Bénot ou sur Olivaint, sur Gaubert ou sur Dalivoust, sur Jecker ou sur François, sur Préau de Vedel ou sur Pacotte, sur La-* grange ou sur Glément Thomas, sur Herpin-Lacroix ou sur le général Lecomte. En attendant que l'on veuille bien m'éclairer à ce sujet, et me dire si j'ai piétiné sur les victimes ou sur les bourreaux, je crois pouvoir affirmer que je n'ai piétiné ni sur Mégy, ni sur Félix Pyat, ni sur Gabriel Ranvier, ni sur Eudes, ni sur tant d'autres qui traitaient de capitulards nos soldats écrasés par des forces supérieures, qui reprochaient à nos généraux de n'avoir pas su se faire tuer, qui poussaient au crime le troupeau affolé de la fédération^ qui resteront à jamais rouges du sang qu'ils ont fait verser, mais qui n'ont eu le courage que de se sauver et d'aller attendre hors de nos frontières le moment de revenir achever leur besogne. Non, sur le cadavre de ceux-là je n'ai point piétiné.
Par une étrange aberration, on m'a aussi reproché d'attaquer la forme actuelle du gouvernement et, en parlant de la Gommune, de porter préjudice à la république. Gela m'eût rempli de surprise, si je
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n'avais su, dès longtemps, que Tesprit de parti ma- 4ifie arbitrairement la valeur des mots selon les besoins de sa polémique quotidienne* Ceux qui ont soutenu cette thèse insensée, n'ont pas compris que la Commune fut précisément l'inverse de la république et que la violation du pouvoir par une bande d'incapables furieux, l'absence de toute garantie pour la liberté et la vie des citoyens, le service insurrectionnel obligatoire, la suspension du culte dans les églises, le despotisme le plus abject imposé à la population, était le contraire d'un ordre de choses* qui admet, en principe, la libre^ l'équitable répartition des droits et des devoirs. Les républicains qui s'ingénient à être les avocats de la Commune ressemblent aux cuisiniers qui préparent leurs ragoûts dans des casseroles mal étamées : ils empoisonnent les autres, et s'empoisonnent eux-mêmes.
Plus tard, lorsque l'on verra dans son ensemble toute cette Commune dont je n'ai pu que découvrir quelques coins, on reconnaîtra que la politique n'y fut jamais pour rien. Ceux qui l'inventèrent, l'imposèrent à Paris et ne reculèrent devant aucun forfait pour la prolonger, se disaient républicains ; ce n'est là qu'une étiquette : lorsqu'on la soulève, on s'aperçoit promptement qu'elle cache des ambitieux amoureux d'eux-mêmes et ivres de pouvoir. Si un despote leur eût offert la puissance, la fortune et des titres, eussent-ils refusé? J'en doute. Envoyant la persécution
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qu'ils se hâtent d'exercer, dès qu'ils sont les maîtres^ contre tous ceux qui ne sMnclinent pas devant leur usurpation, en comptant les crimes qu'ils ont froidement commis avant de disparaître, je me suis toujours rappelé cette lettre fameuse : « Je viens de faire tomber deux cents têtes à Lyon ; je me promets d'en faire tomber autant tous les jours; les larmes de la joie et de la vertu inondent mes paupières sous l'effort d'une sainte sensibilité. x> Le <k sans-culotte » qui écrivait ceci devait plus tard être duc d'Otrante, exécuter les œuvres secrètes de l'Empire et protéger la seconde restauration, dont il fut le ministre. Les vices et l'ambition de Fouché étaient à l'Hôtel de Ville pendant la Commune; mais j'y cherche son intelligence, et je ne la trouve pas.
On ne leur a laissé ni le loisir, ni l'occasion de prouver que, pour le plus grand nombre, la raideur des opinions n'était que la brutalité des convoitises; ils restent des hommes violents, obtus, dont la logomachie ne trompera personne. Ce n'étaient que de§ malfaiteurs qui ont invoqué des ^prétextes parce qu'ils n'avaient aucune bonne raison à donner : les assassins ont dit qu'ils frappaient les ennemis du peuple, et ils ont tué les plus honnêtes gens du pays ; les voleurs ont dit qu'il reprenaient le bien de la nation, et ils ont 'pillé les caisses publiques, démeublé les hôtels particuliers, dévalisé les caisses municipales ; les incen-
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diaii*es ont dit qu'ils élevaienl des obstacles contre Tarmée monarchique, et ils ont mis le feu partout ; seuls les ivrognes ont été de bonne foi ; ils ont dit qu'ils avaient soif, et ils ont défoncé les tonneaux. Les uns et les autres ont obéi aux impulsions de leur perversité; mais la question politique était le dernier de leurs soucis, et la forme gouvernementale ne leur importait guère. Cette vérité ressortira avec évidence de Télude des documents, lorsque ceux-ci seront livrés aux historiens futurs.
On s'étonnera aussi de reconnaître que, pendant un règne de deux mois, ces hommes, qu'ils appartiennent au Comité- central ou à la Commune, ne peuvent faire que le mal, et qu'il n'est pas une seule de leurs actions qui ne soit coupable. Cela est naturel : lorsque la cause est criminelle, les eifets sont forcément funestes. C'est h la Commune que Ton peut, plus qu'à toute autre tyrannie, appliquer la belle pensée d'Ernest Renan : a 11 est un comble de méchanceté dans le gouvernement qui ne permet pas au bien de vivre, même sous sa forme la plus résignée. » Ce fut le cas de la Commune : non seulement elle ût le mal, mais elle ne put tolérer le bien, car celui-ci était absolument contraire à son essence; c'est pourquoi elle persécuta les humbles et les petits : les Sœurs de charité, les Frères igaorantins, les gendarmes, dont le modeste dévouement effarouchait ses mauvais ins-
tincts. En yain quelques-uns de ces Iégislateui*s improvisés luttèrent pour empêcher la révolte de glisser sur la pente où elle était fatalement entraînée ; ils ne furent point écoutés, et on se disposait à les traiter en ennemis publics, lorsque nos têtes de colonne franchirent les fortifications de Paris.
Ài-je été trop sévère en parlant de cette époque maudite? Je ne le crois pas; toute violence méfait horreur, qu'elle vienne de César ou qu'elle vienne de Brutus, et la Commune n'a été qu'une explosion de violence, explosion d'autant plus douloureuse à supporter, d'autant plus impie, qu'elle se produisait à un moment où le plus simple patriotisme commandait le recueillement, le retour sur soi-même, l'effort individuel au profit de la communauté, la soumission aux lois et le respect de sa propre dignité en présence de l'ennemi. Si l'indignation que j'ai ressentie . alors s'est ' apaisée, elle a été ravivée par l'attitude provocante que les coutumax ont afiectée, par les projets de revanche qu'ils ont formulés, par les accusations iniques qu'ils ont portées contre la France, qui avait été réduite à les combattre et à les vaincre pour ne pas périr. Ils frelataient si résolument leur histoire, qu'il m'a paru convenable de dire ce que j'en savais, aûn de lui rendre les médiocres et criminelles proportions dans lesquelles elle se meut.
Du 18 mars au 28 mai, je suis resté à Paris, alten-
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lif aux fails dont j^clais le temoiD, me mêlant aux hommes, regardant les choses et prenant des notes ; un goût inné pour la recherche des documents originaux m'a poussé à réunir de nombreuses pièces authentiques; des collections très importantes d'aufographes m'ont été ouvertes, des correspondances écrites alors au jour le jour m'ont été confiées, des journaux intimes rédigés par des hommes considérables ont été mis à ma disposition, de grandes administrations m'ont libéralement ouvert leurs archives. Appuyé sur de tels éléments, j'ai pu écrire quelques fragments d'une histoire de la Commune et leur donner — je le crois du moins — un degré d'exactitude qui mérite d'inspirer confiance au lecteur. Je n'ai pas besoin de dire que si, dans ces récits et dans les détails multiples qu'ils comportent, il s'est glissé des erreurs, ces erreurs sont absolument involontaires : nul esprit de parti ne m'a guidé, car je n'appartiens à aucune faction politique; l'étiquette gouvernementale m'est absolument indifférente, pourvu que le gouvernement assure à chacun la sécurité à laquelle donne droit le payement de l'impôt ; je n'ai recherché que la vérité ; j'ai tout mis en œuvre pour la découvrir et la faire connaître.
Plaise à Dieu que le récit de cette lugubre aventure en épargne le retour à la ville incomparable et terrible dont j'ai essayé de raconter la vie normale et
les convulsions ; plaise à Dieu, comme dit le chœur dans les Euménides d'Eschyle, « que jamais, au sein de notre cité, la discorde, insatiable de crimes, ne fasse entendre ses clameurs, que jamais la poussière ne soit abreuyée, ne soit rougie du sang des citoyens, que rintérét de TÉtat domine dans tous les cœurs, que Tun pour l'autre lés hommes soient pleins d'amour ! » Puissent ceux qui viendront après nous vivre loin des malheurs qui nous ont accablés 1 Puisse le vaisseau symbolique de Paris, échappé déjà à tant d'orages, ne pas faire mentir sa vieille devise : Fluctuât nec mergiturl Q\x^\\ vogue avec bon vent de fortune, et que jamais il n'ait plus à lutter contre les tempêtes déchaînées par l'alcoolisme, l'ignorance et l'envie.
Proclamation du 10 avril 1871