‹ Les convulsions de ParisChapitre 4 sur 63 · IV. — LB8 GOMpiTITIOHB · texte numérisé non relu

IV. — LB8 GOMpiTITIOHB

ModîGcalions gouTernementales. — Retour aux vieilJes eoutumes. — Délégations, commisfions, comités. — Confusion générale, despotisme indiyiduel. — Opposition. — Félix Pyat et Vermorel. — Lefraoçais et Vermesch. -» liochefort et Millière. — Opinion de Vermorel. — Blnnchet Pourille estime que la Commun» n*est pas assez révolutionnaire. — La manie des galons. — Prévision de Delesduze. — > Révolution de palais. — Le secret des détenus. » Motion de Jules Vallès. — Résistance de Raoul Rigault. — D donne sa démission de délégué k la sArelé générale. — Il est nommé procureur de la Commune. ^- Tout est en décomposition. — Le Comité central. — Ses observations. — Maladie à double eardclère. — Cluseret est incarcéré. — Une lettre de Cluseret. — Le député allemand Bebei protège la Commune au parlement de Berlin. — Adresse de la Société démocratique de Florence. — Quelques hommes de bien essayent d'intervenir entre la révolte et la légalité.

Ce gouvernement, tout en restant composé des mêmes hommes, avait jugé à propos de changer sa constitution intérieure après les élections complément taires du 16 avril; sous prétexte de faire place aux nouveaux venus, on modifia les moteurs de la ma-

chine sous la pression de laquelle Paris étouffait. Il faut reconnaître que le système des commissions était déplorable. S'agitant dans des attributions mal définies, elles empiétaient volontiers les unes sur les autres; les conflits étaient permanents, dégénéraient en querelles, et il était rare qu'une séance se passât sans échange de gros mots. En outre, la responsabilité éparse sur les membres d'une même commission était diffuse, l'autorité était trop divisée, et comme tout le monde commandait, il était naturel que personne ne voulût obéir.

Ce fut dans la séance du 20 avril, sous la présidence du citoyen Viard, qui de son métier était vernisseur, que la Commune procéda à ce qu'elle nomma elle-même une réorganisation radicale. Aux commissions on substitua les délégations sur la proposition de Paschal Grousset : un délégué doit être nommé près de chacun des grands services publics; en d'autres termes, chaque ministère sera pourvu d'un ministre : mesure singulière pour des hommes qui voulaient si absolument rompre avec le passé et les errements du vieux monde gouvernemental, «c Le délégué a tous les pouvoirs nécessaires pour prendre seul et sous sa responsabilité les mesures exigées par la situation, r^ Adopté à l'unanimité moins quatre voix. Sur la motion d'Amouroux, il est décidé que : « Le délégué responsable pourra être révoqué par la Commune sur

la demande de la commission, qui devra fournir les pièces à Tappui. » La GommisiHon executive doit disparaître : par qui sera-t-elle remplacée?

Discussion grosse d'orages, car c'est là que gît le pouvoir, et chacun veut s'en emparer. Raoul Rigault, Vermorel, Jourde, Vallès, Yiard, Arthur Ârnould parlent et ne parviennent pas à s'entendre. Le grand maître du jacobinisme, Delescluze, se lève; on l'écoute et on adopte son projet. Le pouvoir exécutif est confié à titre provisoire aux délégués des neuf commissions. — Les délègues se réuniront chaque soir et prendront leur décision en commun, à la majorité des voix. — Chaque jour ils rendront compte, en comité secret, à la Commune des mesures arrêtées ou projetées; la Commune décidera. Adopté — par quarante^sept voix contre quatre.

Donc ministres, conseil des ministres, rapport des ministres au souverain qui décide en dernier ressort. Pour en arriver à une telle innovation, ce n'était vraiment pas la peine de faire tuer tant de monde et de ruiner Paris. A la majorité des voix, sur 53 votants, on nomme à la guerre, Cluseret, — aux finances, Jourde, — aux subsistances, Yiard, — aux relations extérieures, Paschal Grousset, — à l'enseignement, Vaillant, — à la justice, Protêt, — à la sûreté générale, Raoul Rigault, — au travail et à l'échange, FrankeU — aux services publics, Andrieu.

C'était une organisation trop simple pour des hommes que leur ignorance rendait soupçonneux et auxquels leur vanité inspirait non pas l'amour, mais la frénésie du pouvoir. Dès le lendemain, dès le 21 avril, la nouvelle combinaison est si profondément remaniée qu'elle s'écroule. Rastoul et Billioray sont les porte-paroles;' d'après le projet qu'ils font valoir, les commissions sont rétablies avec des droits d'investigation presque illimités. Il est inutile de répéter toutes les sornettes qui furent gravement débitées à cette occasion ; le résultat fut que le pouvoir des délégués se trouva complètement annihilé. Les anciennes commissions deviennent commissions de surveillance et peuvent à tout heure vérifier les actes du délégué. Elles en font chaque jour un rapport à la Commune. De plus une commission supérieure de contrôle doit examiner les actes de la commission des délégués et en rendre compte à la Commune. Ainsi chaque commission surveille son délégué spécial; elle correspond avec une commission générale qui surveille la commission des délégués et communique avec l'assemblée communale. Ce système parait si excellent, que le chapelier Amouroux ne peut retenir

une exclamation : « On ne décrète pas le droit, on l'applique! »

On croit ainsi établir une série de contrôles et l'on

ne réussit qu'à créer une confusion d'autorités qui se

contrecarrent et constituent une diversité de despotismes tracassiers, jaloux les uns des autres, dénonciateurs et méchants. C'est de ce moment que les haines éclatent au sein de la Commune, que les partis se divisent et que Ton se menace mutuellement de se « coller au mur » . Il faut voir comment ils se traitent entre eux ; jamais catéchisme poissard ne fournit de telles épithètes : Félix Pyat attaque Yermorel et lui reproche d'avoir été un agent secret de Napoléon III ; Vermorel riposte : il dit crûment à Pyat qu'il n'est qu'un lâche et que tout son mérite consiste à avoir fait à Londres du régicide en chambre. Vermesch juge les coups, gourmande les deuxadvei'saires dans le Père Ihichêne et leur dit proprement : a Vous tombez dans la mélasse. » Il vomitsur tout le monde, ce Vermesch. Lefrançais perd patience et l'invite à venir avec lui faire un tour aux avant-postes du côté de la porte Maillot; Vermesch n'a garde de répondre à cette proposition, qui ne convient pas à ses habitudes sédentaires ; Lefrançais triomphe et accable d'injures Vermesch, qui ne s'en émeut pas.

Vésinier et Rochefort se prennent aux cheveux et se crachent quelques vérités au visage. Vésinier perd la tète sous les coups de fouet de son interlocuteur et, ne sachant plus que dire, il ramasse l'insulle familière aux gens de son espèce. Il a la naïveté d'accuser Rochefort d'avoir, sous l'Empire, émargé à la préfec-

ture de police. C'était ne pas mettre les rieurs de son côté. Rochefort s'en tira avec esprit, ce qui lui était facile : < Qui donc, dit-il, a pu révéler au gracieux Vésinier ce terrible secret que je croyais si bien gardé? Moi qui n^ai fait paraître la Lanterne que pour détourner les soupçons. »

Tous ces héros de barricades sont du reste coutumiers de telles polémiques. On se souvient de la façon dont Rochefort a houspillé J. B. Millière dans les derniers mois du second empire? À propos d'une souscription peu importante, mais que l'on ne retrouvait pas, Rochefort écrivait à Millière, dans la Marseillaise du 12 juillet 1870 : « J'apprends à l'instant votre refus de rendre l'argent déposé en votre nom. Ceci clôt toute discussion. Vous êtes un lâche et un voleur, et je ne puis que m'applaudir d'élre à jamais séparé de l'individu qui a laissé disparaître 16,500 francs delà caisse. Vous voyez que la rédaction avait raison quand elle m'assurait que vous étiez une affreuse canaille.»

D'après les confidences que l'on ne craignait pas de faire au public, ou peut se figurer ce que durent être certaines séances de la Commune, certains conciliabules des commissions. Yermorel, vers qui il est impossible de ne pas regarder avec commisération, disait : c Le dégoût me prend au milieu de tant de sottise, de tant de prétention, de tant de lâcheté; nous n'avons que des imbéciles, des fripons ou des

traîtres, instruments vils et ridicules ; rien que des personnalités grotesques ou monstrueuses. » Oui, ce n'était que cela, et c'est pourquoi il n'en pouvait sortir que la Commune. Elle avait été frappée d'incohérence le jour même où elle avait pris le pouvoir ; elle ne faisait rien, parce qu'elle ne savait rien faire ; elle ne parvenait à résoudre aucune question, parce qu'elle les ignorait toutes. Elle sentait son impuissance et, comme toujours, en accusait les menées réactionnaires ; elle accusait les chouans et les cléricaux, comme jadis on avait invariablement accusé Pitt et Goboui^.

Ce fut Pourille, dit Blanchet, qui le 22 avril, pendant que Varlin présidait, se chargea d'expliquer pourquoi la Commune voyait s'éloigner d'elle la majeure partie de la population. « Nous n'employons pas les moyens révolutionnaires; parlons moins, agissons plus; moins de décrets, plus d'exécution. Où en est le décret sur le jury d'accusation? et la loi sur les réfraclaires, non appliquée? et la colonne Vendôme, qui n'est pas encore abattue ? La Commune n'est pas révolutionnaire. » Le président Yarlin interrompit l'orateur en disant : « Ceux qui crient le plus fort ne sont pas ceux qui font le plus. » Ce mot put frapper lourdement Blanchel-Pourille , qui sous l'Empire avait été employé à la police de Lyon.

Delescluze, dans les récriminations de Blanchet, vit

une accusation portée contre Tancienne Commission executive dont il avait fait partie ; il se leva pour la défendre. Sa parole est amère; Thomme qui au 31 octobre disait avec désespoir : « C'est un 4 septembre manqué, x> ne devait point pardonner à ceux qui Tavaient momentanément relégué à un rang inférieur, et il attribue celte demi-chute à « une rancune personnelle ». Il indique clairement du reste le mal dont la Commune souffre et souffrira jusqu^à l'heure suprême : « S'il y a quelques discordes, n'est-ce point pour cette question de galons qui divise certains chefs? Il y a des tiraillements à cause des jalousies et des compétitions. C'est l'élément militaire qui domine, et c'est l'élément civil qui devrait dominer toujours. » On sent là, dans ces derniers mots, la tradition jacobine qui s'affirme ; c'est elle qui l'emportera à la fin, et la stratégie de la Commune ne sera plus qu'une série de reculades et de cruautés. Ce fut dans cette même séance qu'emporté par son ressentiment, Delescluze a prononce des paroles auxquelles sa mort a donné une sorte de consécration prophétique : « Croyez-vous donc, dit-il, que tout le monde approuve ce qui se fait ici? Eh bien, il y a des membres qui sont restés, et qui resteront jusqu'à la fin, malgré les insultes qu'on nous prodigue, et si nous ne triomphons pas, ils ne seront pas les derniers à se faire tuer soit aux remparts, soit ailleurs. » Ceci s'adrcs-

LES COMPÉTITIONS 6i

saitàFclix Pyat, que Ton ne put retrouver parmi les morts.

La séance du 23 avril fut importante et provoqua une sorte de révolution de palais qui eut des conséquences graves, car elle entraîna Raoul Rigault à donner sa démission de délégué à la sûreté générale. Voulut-on éloigner Rigault de la préfecture de police qu'il gardait jalousement, et où il menait une existence scandaleuse? Voulut-on lui faire comprendre qu'il n'avait pas le droit d'interdire l'entrée des prisons et la visite des prisonniers aux membres de la Commune? Je ne sais. Jules Vallès, qui, comme presque tous les écrivains, était bien plus violent dans ses paroles que dans ses actes, qui, appartenant à la minorité de la Commune, penchait vers les idées socia* listes, et ne subissait qu'avec peine la brutalité préconçue des jacobins et des héberlistes, Vallès proposa de reconnaître aux membres de la Commune le droit de c visiter les prisons et tous les établissements publics >. .Sa motion fut adoptée à l'unanimité. Raoul Rigault était absent.

Le lendemain 24 il accourut; il demanda avec hauteur à la Commune de revenir sur le vote de la veille, € au moins en ce qui concernait les individus au secret ». La Commune se divise imimédiatement en

deux camps opposés. D'un côté, ceux qui veulent à tout prix maintenir ce qu'ils appellent les principes.

— de l'autre ceux qui, n'ayant égard qu'aux circonstances, font abstraction desdits principes et ne tiennent compte que des nécessités du moment. La lutte fut ardente et, comme toujours, très confuse. Jourde, Amoureux, Billioray, Parisel, Vermorel, sont partisans de toutes les libertés, mais actuellement elles doivent être ajournées; il faut d'abord vaincre la réaction, ensuite on abolira le secret, mais, en attendant, il n'est que prudent de le maintenir. — Arthur Arnould, ordinairement obscur et nuageux, est, cette fois, très précis. On a proclamé des principes, on a le devoir de les appliquer quand même, a II y a quelque chose de bien fôcheux, dit-il , c'est, quand on a tenu un drapeau toute sa vie, de changer la couleur de ce drapeau quand on arrive au pouvoir. Il en est toujours de même, dit-on dans le public. En bien! nous, républicains démocrates-socialistes, nous ne devons pas nous servir de moyens dont se servaient les despotes. x>

Dans toute celte discussion, Arthur Arnould fait preuve d'un esprit peu politique, mais animé d'intentions excellentes. L'ordre du jour pur et simple, proposé par Vallès, est adopté par vingt-quatre voix contre dix-sept. Immédiatement Raoul Rigault donne sa démission de délégué à la sûreté générale. Il est imité par Théophile Ferré. Doux jours après, Raoul Rigault était nommé procureur général de la Commune; s'il

irélait plus le gardien des prisons, il en devenait le pourvoyeur, et c'est là une fonction pour laquelle il semblait né.

On avait eu beau substituer les délégués aux commissionSf la commission supérieure à la commission executive, remplacer Bergeret emprisonné par Cluseret qu'on allait emprisonner, les choses n'en allaient pas mieux. La Commune craquait de toutes parts; le vaisseau symbolique qui porte Paris ressemblait au radeau de la Méduse. Les administrations municipales ou ministérielles étaient tombées plus qu'en décomposition; les opérations militaires, malgré les dépêches menteuses qui en rendaient compte, n'étaient qu'une suite non interrompue de défaites. La ville devenait déserte ; seules les prisons étaient pleines. Ce n'est plus une révolution, c'est un chaos. Un homme de génie ne s'y pourrait reconnaître et, selon le mot de Yermorel, il n'y que des imbéciles, des fripons et des traîtres.

Les yeux les moins clairvoyants sont frappés de ce désarroi, et le Comité central de la fédération de la garde nationale, qui n'a cessé de fonctionner malgré son apparente abdication, qui bien souvent a neutralisé l'action de la Commune, qui, lui aussi et de son autorité privée, surveille les délégués, se glisse partout, écoute aux portes et rêve de rentrer en maître dans l'Hôtel de Ville, le Comité central

6i LES LÉGISLATEURS

s'émeut. La dernière fois qu'il a parlé au public, c'esl le 6 avril, et ce qu'il lui a dit ne doit pas être oublié : « Le Comité central a la confiance que l'héroïque population parisienne va s'immortaliser et régénérer le monde ! » L'héroïque population parisienne ne se battait pas mal, buvait outre mesure, s'immortalisait fort peu et ne régénérait rien du tout. Le Comité central s'en apercevait; avec un peu de jugement, il aurait pu le prévoir. Loin de croire, comme Delescluze, que l'élément militaire paralysait l'élément civil, il esûme le contraire, car il représentait la garde nationale fédérée, c'est-à-dire l'armée de la révolution, armée formidable, admirablement outillée, que des circonstances exceptionnelles avaient formée, qu'on ne retrouverait peut-être jamais en telle force, et qui cependant se désorganisait avec une rapidité extraordinaire.

Vers le 25 avril, au moment où la Commune est sur le point de se disloquer encore pour essayer de se concréter bientôt dans un Comité de salut public, le Comité central intervient. C'est à ce moment qu'il faut, je crois, placer cette pièce non datée qui • indique clairement combien l'esprit des meneurs est troublé, combien les cœurs défaillent, combien d'espérances impies se sont envolées :

« Aux membres de la Commune. Le découragement le plus grand règne dans la garde nationale,

Une colère sourde s'amasse dans les cœurs. Les chefs, Dombrowski, Okolowicz, etc., sont désoles et presque sans hommes. Pour eux la position n'est plus tenable si des mesures énergiques et immédiates ne sont prises. Il faut arrêter Gluseret, nommer Dombrowski commandant en chef, constituer tous les militaires en conseil de guerre» délibérant sous les yeux d'un commissaire de la Commune. Il faut des organisateurs civils responsables du contrôle, et cela vite, vile, vile, ou tout est perdu. Pour le Comité central et sur délégation : E. Tournois, Boison, Â. Bonnet, Houzelot, Marceau, Laroque. »

Ixî principe révolutionnaire, celui-là même qui a perdu toute révolution, se montre là dans sa niaise simplicité : mettre les chefs d'armée en présence d'une assemblée, — commission ou comité, — qui discute les opérations militaires, brise toute initiative individuelle, impose des opinions collectives, c'est-àdire médiocres, émoussées par les concessions réciproques, et délibère au lieu d'agir. Par cette remontrance adressée à l'Hôtel de Ville, le Comité central croyait peut-être changer la marche des choses, il ne faisait, au contraire, que la continuer, que l'accen* tuer; seulement il substituait son action « militaire » à celle de la Commune et ne laissait à celle-ci qu'une organisation civile, diminuée par la responsabilité même du contrôle. La Commune vit sans doute le

piège, et ne répondit pas. La Commune, le Comité oentral, la fédération révoltée, tout ce monde étrange qui prenait ses vociférations pour des idées et la (^uauté pour du courage, ne s'apercevait pas qu'il mourait d'une maladie à double caractère : d'un côté, absence radicale d'initiative; de l'autre, manque complet de discipline.

Parmi les conseils que le Comité central faisait parvenir à la Commune, celle-ci n'en retint qu'un seul qu'elle suivit : elle fit arrêter Cluseret, son déléguée la guerre, le chef des opérations militaires, qui avaient fort mal réussi. Cluseret n'avait point été tendre pour ses prédécesseurs. Il avait traité Eudes, Duval, fiergeret de c jeunes gens » et avait déclaré, à propos du mouvement tenté le 3 avril sur Versailles, qu'ils a ignoraient le premier mot de ce qu'ils allaient faire ». C'est sur sa demande motivée que Bergeret avait été arrêté et incarcéré à Mazas. La lettre que Cluseret écrivit à la Commune contient quelques passages qu'il est bon de citer, car il n'est pas malséant de prouver que ces hommes se sont jugés plus sévèrement que bien souvent nous ne les avons jugés nous-mêmes. Cluseret accuse Bergeret d'avoir déployé un luxe antirépublicain, d'avoir fait étalage d'un état-major ridicule, d'avoir voulu jouer à l'aristocrate militaire... « d'avoir mis son ambition personnelle au-dessus du devoir et du bien public. »

II demande que Bergeret soit maintenu en état d'arrestation jusqu'à la fin des hostilités, parce que « sa présence parmi les gardes nationaux serait un objet de trouble, tu le caractère présomptueux, intrigant et personnel dudit citoyen ».

On ditqu*à Mazas Bergeret écrivit sur le mur de sa cellule : « À bientôt, Gluseret, je t'attends ici. » Cluseret emprisonné fut remplacé par Rossel, et ce remplacement concordait avec la nouvelle révolution que la Commune accomplissait. Elle laissait les délégués à leur poste, supprimait les commissions, et, sous le titre de Comité de salut public, créait une dictature composée de cinq personnes. Cette mesure d'une insurrection in extremis îni vivement et vainement combattue dans de longues discussions que j*ai déjà résumées ^

Cette fois la scission était déGnitive : les deux factions qui se partageaient la Commune étaient face à face, se baissant et cherchant à se supplanter. Les deux groupes ne se réuniront qu'à l'heure du dernier combat, lorsqu'il s'agira de mettre à exécution le programme formulé depuis tant d'années : « Paris sera à nous, ou Paris ne sera plus ! » Mais jusque-là ils se côtoient et s'observent sans se mêler: d'une part les socialistes, qui se croient intelligents parce qu'ils

* Voir 1g9 Conwultiont de Paris, t. III, p. 290 et suiv.

révent tout éveillés ; de Tautre les jacobias , qui se croient énergiques parce qu'ils se savent prêts à toutes les violences.

Pendant que la Commune entrait déjà en agonie, elle recevai l de quelques étrangers des encouragements qui la chatouillaient au plus vif de son amour-propre et qui lui faisaient peut-être espérer qu'un jour elle serait reconnue comme gouvernement régulier. Un député de Leipzig, socialiste de profession, M. Bebel, élait monté à la tribune du jReicAsto^ de Berlin et civait fait l'éloge de la Commune de Paris; on avait laissé passer ses paroles sans protestation, car il est certains goûts dont il ne faut pas disputer ; mais l'hilarité devint générale et presque insultante, lorsque l'on entendit l'orateur s'écrier: « On accuse la Commune de pousser à la guerre civile ; c'est une calomnie, car la modération a toujours été de son côté. » L'Hôtel de Ville fut très flatté de cette attestation de bonne conduite qui lui était publiquement décernée sur les bords de la Sprée, là même où sept ans plus tard un régicide devait gravir les degrés de Téchafaud en criant : <x Vive la Commune ! x> et il la fit insérer dans les journaux.

Il y joignit une adresse qu'une Société démocratique de Florence lui avait économiquement expédiée par la poste : « Que vous soyez victorieux ou vaincus, notre drapeau (le drapeau rouge) n'en restera pas moins le

glorieux étendai'd de l'avenir ; nous ou nos fils recueillerons ce sangy et cette terre ensanglantée, nous la jetterons au ciel avec cette exclamation : Notre jour viendra ! x> — La voix alors isolée de Bebel, les phrases prétentieuses de quelques Florentins répondirent seules à cette invitation à la République universelle que le Comité central et la Commune avaient lancée du haut du balcon de THôtel de Ville. C'était peu de chose, et le délégué aux relations extérieures n^cut point d'ambassadeurs extraordinaires à envoyer vers les peuples alliés. La Commune devait rester un fait isolé» une sorte d'accès d'envie furieuse que toutes les nations contemplaient avec stupeur et que la France supporta avec désespoir.

Si la Commune qui» dès l'heure de sa naissance, s'était résolument mise au ban de la civilisation par Tassassinat du général Lecomte et de Clément Thomas, n'eut aucune action diplomatique à entamer, il se trouva des gens de volonté irréprochable que leur ardent désir de la paix poussa vers une négociation dont le résultat était bien incertain. Quelques hommes de bien, d'opinions libérales, désolés de voir l'état convulsif dans lequel Paris se débattait, affligés de cette guerre qui ressemblait à une lutte de gladiateurs offerte par des vaincus à l'Allemagne victorieuse, voulurent apaiser les esprits, prêcher la conciliation, obtenir de part et d'autre quelques concessions et

fermer cette plaie vive par où le sang de la France menaçait de s'écouler.

Mus par une pensée généreuse dont il convient de leur garder reconnaissance, ils voulurent servir d'intermédiaires entre Paris et Versailles, entre THôtel de Ville et l'Assemblée nationale. De chaque côté ils se brisèrent contre d'invincibles résistances. La Commune ne voulait déposer les armes qu'après avoir obtenu lout ce qu'elle réclamait; M. Thiers, chef du [)Ouvoir exécutif, parlant au nom de la représentation légale du pays, ne voulait rien accorder avant que rinsurreclion ne se fût soumise et n'eût ouvert les portes de Paris. On eut beau invoquer la raison, le patriotisme, le sentiment, tout fut inutile, et le duel impie continua. Plusieurs interventions spontanées se produisirent, qui toutes demeurèrent stériles ; la plus importante fut celle que l'on nomma la manifestation des francs-maçons; elle se fît en grand apparat et avec une pompe un peu théâtrale; elle étonna les Parisiens et elle fut, je crois, la seule dont la Commune accepta franchement le concours.

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