‹ Les convulsions de ParisChapitre 3 sur 63 · II. — LB HVI8 OLOS DBS 8ÊAH0B · texte numérisé non relu

II. — LB HVI8 OLOS DBS 8ÊAH0B

La proclamation des voles. — Les hommes de la Commune dessinés par M. W. de FonTiclle. — Ils se démasquent. — La République universelle. - Les dix commissions. — Leur emplacement. — Note écrite pendant la première séance de la Commune. — Esprit d'imitation. — Eudes et Ranc parrains de la Commune. — Un programme de conciliation. — Séances secrètes. — Encore la République universelle. — Jean-Baptiste Clément. — Leê rouge» et Us pâles. — Chouans et Girondins. — Proclamation du 7 avril. — Pétition pour imposer le vote a bulletin ouvert. — Prédominance des instincts sur la loi. — Horreur du métieri amour de la fonction. — Vanité. ^- Résultat des illusions.

La <K solennité » de la proclamation des votes fut très bruyante. Je l'ai vue. On cria, on chanta, on s'agita. Tout cela avait l'air forcé. On eût dit que les acteurs de cette boufTonnerie, qui si promptement allait devenir sinistre, ne croyaient pas à la réalité de leur rôle. Les fédérés qui hurlaient leur Marseillaise avinée, titubaient comme le pouvoir qu*ils acclamaient. En résumé, deux cohues se rencontrèrent : l'une composée de soldais débraillés, qui déûla; l'autre composée des membres du Comité central et de la Commune tout chamarrés d'écharpes rouges, qui regarda déliler. P-irîs ne s'aperçut guère de ce changement de

gouvernement; aux inconnus du Comité central succédaient les inconnus de la Commune. Ces hommes ont été lestement crayonnés par un écrivain qu'il faut citer» car on ne pourrait dire plus vrai, ni frapper plus juste : « Nous ne nous laisserons point toucher par les bruyantes protestations de coquins si peu célèbres, qu'ils ont pu garder l'anonyme tout en signant de leurs noms, dit M. Wilfrid de Fonvielle : nous savons bien que les inconnus qui ont envahi THôtel de Ville sous prétexte de conserver les canons de Montmartre ne se préoccupent de notre commune pas plus que nous ne nous préoccupons nous-mêmes des communes de New- York, de Rouen et môme de Berlin. Nous savons bien, hélas ! que nous sommes tombés entre les mains d'une bande de canailles internationales, obéissante un mot d'ordre qu'ils ne comprennent pas plus qu'ils ne connaissent pour la plupart ceux qui les font marcher. On peut dire (phénomène unique peut-être dans nos annales) que Paris, ville de publicité et de lumière, est gouvernée par des hommes masqués. Ah ! c'est bien le cas de dire avec notre pauvre Déranger :

Hommes noirs! d*oû sortez-vous?

car jamais bande plus noire ne s'est montrée plus sanglante sous le glorieux haillon ^ »

* ïja terreur ou la Commune de Paris en Van 1871 dévoilée, par W.de Fonvielle. Bruxelles, 1871, p. 7.

Si LES LÉGISLATEURS.

M. W. de Fonvielle a raison; ils ne se souciaient guère de la commune de Paris, ni de ces fameuses franchises municipales qui servirent de prétexte à la J0iirnée du 18 mars et qui eurent Thonneur d'être buées par le prince de Bismarck à la tribune du parlement de Berlin. Aussitôt que l'on a gravi l'escalier d'honneur de l'Hôtel de Ville, dès que l'on s'est installé autour d'une table à tapis vert, dans un bon fauteuil convenablement capitonné, on oublie que Ton ne représente que la cité et l'on veut représenter le pays; on cesse d'être conseil municipal pour se transfigurer en conseil de gouvernement, on se préoccupe fort peu des besoins de la ville et l'on ne parle plus que de République universelle. Les papes de la démagogie socialiste élèvent la voix; ils s'adressent urbi etorbi; ils s'imaginent volontiers que le spectacle de leur élévation — de leur exaltation — va leur donner le monde, que les peuples les contemplent et que la ville qu'ils souillent de leur pouvoir va devenir « la Rome de L'humanité» ; c'est le mot de Félix Pyat. A la première séance de la Commune, sans plus attendre, on se découvre avec l'ingénuité des parvenus qui se hâtent de jouir et de saisir l'objet de leur convoitise. On vote des remercîments au Comité central : « Les membres du Comité, dit Delescluze, ont bien mérité non seulement de Paris, mais de la France et de la République universelle. »

LE UUIS CLOS DES SÉANCES. â3

La Commune se partage en dix commissions qui correspondenlaux anciens ministères ; les cultes, dont le budget est supprimé par acclamation, sont attribués à la sûreté générale, c'est-à-dire à la préfecture de police. Les délégués s'établirent dans les ministères, où ils représentaient la Commune, mais les commissions s'installèrent dans THôtel de Ville même : la commission executive dans la salle du Trône, devenue la salle du Peuple; la commission militaire au centre de la galerie des tableaux; la commission de la sûreté générale dans la galerie du Conseil municipal, n"" 2 ; la commission des services publics à l'extrémité de la galerie des tableaux; la commission de l'enseignement (qui pendant toute la durée de la Commune ne dépensa économiquement que la somme de i ,000 francs) dans la galerie du Conseil municipal, n"^ 5; la commission des subsislances dans la galerie du Conseil municipal, à gauche; la commission de la justice dans la galerie du Conseil municipal, à droite; la commission du travail, de l'industrie et de l'échange dans l'aile droite, au troisième étage ; la commission des finances siégea au ministère, rue de Rivoli, et la commission des relations extérieures, qui était une véritable sinécure, se réunissait pour fumer au ministère des affaires étrangères. En prévision de l'avenir, on lui avait indiqué un programme à suivre : « Elle devra, dès que l'occasion se présen-

tera, accréditer des représentants auprès des divers États de l'Europe, surtout auprès de la Prusse, quand on connaîtra l'attitude de cette puissance vis-à-vis de la Commune. » Le délégué aux relations extérieures, Paschal Grousset, qui fut loin d^étre malfaisant, n'eut pas à choisir un personnel diplomatique pour représenter le gouvernement de THôtel de Ville au près des différentes cours de l'Europe, mais il y suppléa en nommant son tailleur conservateur de la bibliothèque du ministère ^ C'est là une gaminerie divertissante, dont il est diflGcile de ne pas rire.

Le jour même où la Commune siégeait officiellement pour la première fois et se distribuait le travail du gouvernement, elle ne parait pas avoir été très rassurée sur l'élat d'âme de la population parisienne. Près de la table même autour de laquelle elle délibéra, ou ramassa, le 50 mars au matin, la pièce que voici : « D'après les circonstances, je crois qu'il serait bon de changer tout employé et que les factionnaires soient tenus à distance des séances, car les discussions sont entendues et rapportées, ce qui est très mauvais; la question de la sortie des denrées est à étudier ; nous devons nous attendre à toute sorte d'intrigues qui mènent à la trahison. Nous tenons la poire, ne la laissons pas pourrir, soyons prudents et toujours

* Procès des membres de la Commune devant le 5* conseil de guerre ; audience du 18 aoôt 1871.

et quand même révolutionnaires jusqu'à ce que nous soyons sûrs de notre résultat. Paris n^est bon que d'un quart, et les trois quarts de la France est très mauvais. Patience, prudence et surtout énergie et virilité. Nous sommes dans une position critique. Il faut en profiler, vu que nous avons force actuellement. Paris, ce 29 mars 1871 *. »

Si tous ces législateurs improvisés par Tinsurrection se sentaient moins que sympathiques à une population consternée, s'ils ne comptaient que sur la force pour maintenir leur pouvoir éphémère, il faut reconnaître qu'ils se faisaient d'étranges illusions sur eux-mêmes et se croyaient des novateurs lorsqu'ils n'étaient tout au plus que des plagiaires ignorants atteints de la monomanie des imitations serviles. Ce fut sur la proposition d'Emile Eudes que le titre de Commune fut adopté pour désigner officiellement le nouveau Conseil municipal. La motion fut appuyée par Ranc, qui dit : <x Le nom de Commune de Paris peut seul indiquer que la grande ville veut ses franchises municipales pleines et entières, c'est-à-dire le self-govemment; il faut rompre avec le passé. » C'était se payer de mots, car le seul choix du mot

Commune indiquait un retour, un retour légendaire, vers ce passé avec lequel on prétendait rompre. La

< Tja signaliire est tellement douteuse que je n'oso l*indiquer, dans la crainte de commettre une erreur.

Commune de 1871 essayait de se rattacher à la Commune de 1793 et de renouer une tradition restée justement exécrable. La motion fut du reste volée par acclamation, et les deux parrains du nouveau Comité révolutionnaire purent être fiers de leur succès *•

Sous tous les régimes qu'ils avaient traversés et invariablement combattus, les hommes de la Commune avaient incessamment réclamé la liberté et le contrôle de Topinion publique. Aussi quelques Parisiens naïfs furent-ils étonnés de les voir s'inspirer immédiatement des plus mauvaises coutumes de la monarchie antérieure à la Révolution, car avec un empressement extraordinaire ils volèrent le huis clos de leurs séances. Au lieu d'être une assemblée délibérante, ils devenaient une société secrète, obéissant peut-être ainsi à des habitudes invétérées. Cela fut jugé très sévèrement, et, dans sa correspondance diplomatique, M. Washburne n'hésite pas à déclarer que cette mesure est adoptée « au mépris du principe qui a toujours été proclamé par les peuples libéraux ». Il ne s'agissait pas de libéralisme, il s'agissait de Commune, ce qui est tout le contraire.

Est-ce dans une des séances secrètes que l'on discuta le programme ingénieux inventé par François-Julien

f ' Ranc donna $a démission le 5 avril et la maintint résolument, malgré

les démarches très pressantes que Lefrançais fit auprès de lui pour rengager à la retirer.

Chatel, peintre sur porcelaine, capitaine d'une compagnie sédentaire du 209*" bataillon, qui, pour faire acte de conciliation et rallier toutes les opinions au nouveau gouvernement, proposait de fonder « la République-empire-monarchie, dont les magistrats de Tordre judicaire seraient désignés sous le nom de procureurs royaux de la république impériale, et ceux de l'ordre administratif sous celui de chefs de la Commune ^ > Celui-là était illuminé, égaré sur les pas du célèbre Gagne ; mais c'était mal prendre son temps que de prêcher la concorde aux hommes de THôlel de Ville.

Du 29 au 13 avril, les délibéralions sont secrètes, pour ne pas dire mystérieuses; on ferme les portes, on écarte les huissiers, on parle à voix basse. Ce qui s'est passé dans ces conciliabules, on l'ignore, et cependant les procès-verbaux de ces séances doivent exister, car à Versailles M. Thiers les recevait régulièrement chaque jour de plusieurs mains. En effet, quelques-uns des dictateurs de Paris, avisés ou peu incorruptibles, n'hésitaient point à transmettre au chef du pouvoir exécutif les documents et les renseignements qui étaient de nature à l'intéresser. Cette confiance fut récompensée loreque, après l'effondrement de la Commune, il s'agit de quitter Paris et de

'Procès Chatel; 8* conseil de guerre; débats contradictoires; IS octobre 4871.

chercher un refuge à Tétranger. A défaut du procèsverbal des délibérations, on a le Journal officiel de la Commune que Ton peut compulser et qui parfois est instructif; s'il ne donne pas les motions particulières, les discussions spéciales, les opinions motivées, il enregistre au moins le produit des élucubrations, et montre Tesprit général, — la folie constante, — dont sont animés les élus de Tinsurreclion.

C'est là, plus que partout ailleurs, que Ton reconnaît combien cette révolution était peu municipale, et combien ses visées, hautement affichées, dépassaient le but qu'elle avait proposé à la niaiserie parisienne. Ce n'est pas seulement entre compères que l'on parle de République universelle, c'est en public par de redondantes proclamations. Lorsque le Comité central remet ses pouvoirs à la Commune, il croit devoir annoncer ce grand fait à la population : « Citoyens, groupez-vous donc avec confiance autour de votre Commune, facilitez les travaux en vous prêtant aux réformes indispensables; frères entre vous, laissez-vous guider par des frères ; marchez dans la voie de l'avenir avec fermeté, avec vaillance; prêchez d'exemple en prouvant la valeur de la liberté, et vous arriverez sûrement au but prochain : la République universelle ! » Ceci est du 28 mars ; le lendemain Parisel fait son rapport sur les élections du 26 ; il se demande : « Les étrangers peuvent-ils

LE nuis CLOS DES SÉANCES. :29

être admis à la Commune? » et, « considérant que le drapeau de la Commune est celui de la République universelle », il propose de valider Télection du citoyen Frankel, qui n'était pas un Allemand, comme CD Ta cru, mais un Hongrois, né à Buda-Pestli. Le dernier acte du Comité central, le premier acte de la Commune, démontrent que les prétentions de ces étranges apôtres dépassaient singulièrement les limites de Paris, et même les frontières de la France : loin d*aspirer au gouvernement administratif d'une ville, ils entrevoyaient la domination du monde. Rêver si haut pour tomber dans le sang de la rue Haxo, de la Grande-Roquette, dans le pétrole de Paris incendié, ce serait véritablement burlesque, si ce n'était horrible ^

Celte domination, — qui passerait sur la terre comme un nouveau déluge, — ils comptaient bien Texercer eux-mêmes au détriment de toute autre classe sociale, l'exercer au nom du prolétariat révolutionnaire qu'ils avaient la prétention de représenter exclusivement, quoique la plupart d'entre eux ne fussent que de petits bourgeois déclassés. Cela appa-

* Oa renchérît encore. Un ancien architecte nommé H. Barnout, qui avait inTenté la borne maudite, sorte de pilori qa*il proposait d'élever à la honte des malfaiteurs de Thumanité (empereurs et rois), « réduit fa devise de ravenir aui quatres termes suivants : souveraineté uni- Tcrselle — contribution universelle — héritage universel — expropriation universelle. » Le Vengeur, numéro du 8 avril 4871.

raît très clairement dans les variétés du Journal officiel de la Commune. Jean-Bopliste Clément, élu par le XVIIP arrondissement avec 14,188 voix, connu dans le monde des guinguettes par une chanson intitulée : Les petites bonnes de chez Duvaly lâche dans le numéro du 3 avril un article d'une bouffonnerie passablement malsaine : Les rouges et les pâles. Les rouges symbolisent le peuple, qui a toutes les vertus; les pâles sont les bourgeois patibulaires auxquels nul vice ne fait défaut. « Les rouges sont des hommes de mœurs douces et paisibles qui se mettent au service de l'humanité quand les affaires de ce monde sont embrouillées et qui s'en reviennent sans orgueil et sans ambition reprendre le marteau, la plume ou la charrue. » Les pâles « ont quatorze siècles de tyrannie dans les veines, des crimes par-dessus la tête; des oubliettes, des cadavres, des remords sur la conscience. Ils marchent sournoisement la dague au poing, la fourberie dans les yeux, le coup d'État sur les lèvres ». Le chansonnier conclut : c< Dieu, s'il existait, serait avec nous. »

Quatre jours après, 7 avril, Albert Regnard renchérit sur ce pathos : chouans et girondins^ il met tout dans le même sac : t Qu'importe aux Jules Favre! qu'importe aux Thiers et aux Picard ! à nous les zouaves de Mentana; à nous les assommeui^ de Pietri, les chouans de Charette et de Cathelineau et

tout ce que la France a pu vomir d'égorgeurs et d'assassinsy y compris les forçats de Brest et de Toulon. Mais je m'arrête ; la plume a peine à suivre le bouillonnement de la haine et de la colère qui débordent. » C'est la même idée sous une autre forme. Les chouans et les girondins sont les pâles, et les montagnards sont les rouges. C'est l'humanité divisée en deux casles de frères ennemis, dont Tune doit exterminer l'autre. Jean-Baptiste Millière envoie sa démission de député à l'Assemblée nationale dans des termes qui ne sont pas beaucoup plus mesurés ; il admire la population parisienne, il honnit les membres de la majorité et déclare que a Paris a été livré à l'ennemi par la plus infâme trahison dont l'histoire ait conservé le souvenir ». On ne sait quelle vieille rhétorique frelatée les obsède; le 7 avril, la Commission executive composée de Cournet, Delescluze, Félix Pyat, Tridon, Vaillant, Vermorel, signe une proclamation dans laquelle on peut lire : « La violence de nos ennemis prouve leur faiblesse ; ils assassinent; les républicains combattent. La République vaincra, n Cette dernière affirmation n'a étonné personne; c'était prédire à coup sûr, et nous savions tous que la République vaincrait la Commune; mais il n'est point surprenant que le peuple de la fédération, surexcité outre mesure par ces objurgations, ces invectives et ces mensonges, ait cru

faire acte de patriotisme en essayant d'égorger la patrie.

On ne s'employait pas seulement à troubler Tesprlt de la population et à donner ainsi à cette guerre désespérante un caractère de cruauté exceptionnelle; on poussait la Commune à prendre des mesures réellement inquisitoriales et à regarder de près au fond de toutes les consciences; on demandait que les citoyens se dénonçassent eux-mêmes et s'exposassent à toutes les brutalités de l'arbitraire qui avait remplacé la loi. On eût voulu exiger en quelque sorte que chaque habitant de Paris fit une confession publique et prit la police de Raoul Rigault pour confidente de ses pensées les plus intimes. La pétition suivante, reproduite au Journal officiel de la Commune, fut adressée à l'Hôtel de Ville : « Les soussignés, membres de la commission communale du 1^ arrondissement, considérant que le vote à bulletin secret est immoral au premier chef ; qu'il ne peut y avoir de vraie démocratie et d'élections libres que là où les électeurs acceptent la responsabilité de leurs actes; émettent le vœu qu'aux prochaines élections le vole nominal et à bulletin ouvert soit seul autorisé. Paris, le 13 avril 1871; signé : Toussaint, Winakt, Tanguy, Sallée. » Je me hâte d'ajouter, à l'honneur des hommes de la Commune, qu'ils dédaignèrent cette proposition; mais elle n'en est pas moins la

LE HUIS CLOS DES SËÂNGES. Sh

preuve des excès auxquels certains esprits mal équilibrés, avides de notoriété et ambitieux, peuvent se laisser entraîner, lorsqu'ils ne sont pas contenus par la loi. Or c'est quand la loi est brisée pu reste sans effet que Ton s'aperçoit combien elle est utile pour maintenir et paralyser les mauvais instincts qui l'attaquent sanscesse; elle disparue, ceux-ci ont toute licence pour se manifester, et ils ne s'en font pas faute. Ce qu'un tel état de choses peut produire, nous l'avons vu pendant la Commune, qui a simplement été la prédominance des instincts sur la loi.

La Commune fut encore une autre révélation : elle dénota chez presque tous les hommes qui s'en mêlèrent, l'horreur du métier et l'amour de la fonction. Le mépris de l'outil, de l'humble et honorable existence de l'ouvrier, éclate avec une évidence extraordinaire; si l'on eût renvoyé Amoureux à ses chapeaux, Pindy à sa varlope, Trinquet à son tire-pied, Babick à ses pommades et Arnaud à ses filets, ils se seraient crus déshonorés et auraient crié à la tyrannie. Nul ne s'emploie à améliorer le sort de ses compagnons d'atelier, mais tous cherchent à dominer et chacun excelle à faire acte de pouvoir dans les choses qu'il ignore. Cela seul assure à la Commune une place spéciale dans l'histoire des bouffonneries humaines. Capables de tout, quoiqu'ils ne fussent capables de rien, ces hommes se figuraient qu'il suf-

Usait d'être pourvu d'une fonction pour Texercer et que les aptitudes accompagnent nécessairement Tin-

Testiture.

Leur yanité était inconcevable. Un jeune homme, Emile Lebeauy qui fut pendant quelques jours chargé de la rédaction du Journal officiel de la Commune, écrit ceci, à la date du 29 mars : <x Lors de la prise de THôtel de Ville, mon ami Lullier me fit appeler et me demanda à quel poste je voulais être délégué. Je réfléchis un moment et ensuite je lui demandai VOfficiely en lui déclarant qu'avec ce journal et mes profondes études sur les diverses révolutions, je pourrais soulever la province contre le gouvernement Thiers. » La plupart sont ainsi; ils doutent de tout excepté d'eux-mêmes, et sans broncher ils affirment leur supériorité. Un sous-lieutenant fédéré nommé Bourdon, écrivant à Delescluze pour demander un grade important, dit : a Une modestie exagérée me paraîtrait coupable \ » Du haut en bas de l'échelle communarde, à tous les degrés, on rencontre cette foi en soi-même qui, ne s'appuyant que sur d'injustifiables illusions, a produit toutes les cacophonies que nous avons vues, et les crimes absolument inutiles dont Paris a été la victime.

* l'rocès L.-J.-R. Bourdon; débals contradictoires; 4* conseil de guerre, 4 août 1874.

m. — LISiLIOTIOMS GOMPLiMBHTAiaBS

Les funérailles. — Billet de part. — Le colonel Bourgoin. -^ Orthographe.

— Irritation des Parisiens. — Le procès-verbal des séances de la Gommnne est publié. — Assistance publique. — Ignorance. — lies concessions à perpétuité contraires aux principes. — L'échéance des billets è ordre. — Les iédérés euTahissent rbfttel de la léj^ation de Belgique. — Bibliothèques dans les hôpitaux.— Les élections du 19 avril. — Abstention générale. — Le ridicule et l'odieux. — Une lettre de Courbet. — Manifeste du 19 avril. — Mensonges et pathos. — La Commune et l'unité française.

— Les droits mhcrents k la Commune. — Le vieux monde. — La guerre civile. — Appel à la France. ^- Opinion du Père Duchêne -* Les caveaux de l'Hôtel de Ville. — Mystère et calomnie. — Le Journal officiel.

Tout en continuant à délibérer derrière ses portes closes, la Commune ne négligeait aucune occasion de se manifester au dehors et d'apparaître aux yeux de la population dans la pompe de ses écharpes rouges. Aussitôt que les premiers combats eurent fait comprendre que TAssemblée nationale était bien décidée à ne point abaisser la légalité devant les fantoches que le Paris insurrectionnel avait installés à rilôtel de Ville, on imagina les funérailles triomphales pour honorer les victimes des sbires de la réaction. Des corbillards pavoises suivis de quelques membres de la Commune, escortés par des bataillons fédérés dont chaque homme portait un bouquet d'immortelles, passaient solennellement sur les boulevards, au bruit des tambours voilés et des marches funèbres. C'était donner une satisfaction considérable aux gens du

peuple, dont le rêve a toujours été d'avoir « un bel enterrement ». On déploya des splendeurs inusitées pour un certain colonel Bourgoin, qui fut tué le 6 avril devant Neuilly. Le billet de part est à citer comme spécimen de ce style boursoufflé qui semble inhérent à la prose révolutionnaire :

« Ministère de l'intérieur. Direction générale des lignes télégraphiques. Cabinet du directeur général. République française. Liberté, égalité, fraternité, justice. Commune de Paris. Paris, le 8 avril 1871. Citoyens, citoyennes, vous êtes priés d'assister aux funérailles du citoyen colonel d'état-major de la garde nationale, Louis-Jules Bourgoin, chef de la télégraphie militaire, âgé de trente-six ans, mort héroïquement à la tête de ses compagnons d'armes, devant la barricade de Neuilly, le jeudi 6 avril 1871, à trois heures quinze du soir. Ses funérailles auront lieu le dimanche 9 avril, à une heure très précise. On se réunira à l'état-major de la garde nationale, place Vendôme. Le cortège se rendra de là par les boulevards jusqu'au cimetière du Père-Lachaise. Le sang des martyrs est une semence de héros I Vive la république, une et indivisible, démocratique et sociale! » Je vis passer le corbillard ; plus de dix mille hommes armés l'accompagnaient. J'ignore qui était ce Louis-Jules Bourgoin pour la mort duquel le monde de la fédération fut en rumeur, et dont l'orai-

son funèbre fut prononcée dans plus d'un journal : un homme brave à coup sûr et s'enivrant aux fusillades; mais j'ai sous les yeux un billet écrit par lui et qui démontre que la vaillance et Torthographe n'ont entre elles que des rapports lointains : < Citoyen général commandant la place de Paris. J'ai vous prie de m'oyez 3 ou 4 bataille du 4'' arrondissement lequel j'aparlien pour relever ceux qu'ils sont à ma disposition car ils sont très fatigués. J'ai vous envois 4 chevaux quenousavons regeulli. Veuillez remellre un reçu au porteur du présent ordre. Salu fraternelle. L'adjoin au chef de la 4* légion : Bourgoin. J'ai resterais à la tête des troupes de l'arrondissement jusq\ji'à l'afin. n

Jusqu'à rapn il en fut ainsi ; les corbillards ont défilé dans nos rues, empanachés de rouge, flanqués par des volcmlaires de la révolte qui préféraient peutêtre une promenade sentimentale vers le cimetière aux évolutions des champs de bataille. La foule, toujours curieuse et oisive à Paris, se pressait volontiers sur le parcours de ces cortèges; peu à peu elle s'y accoutuma et ne s'arrêtait même plus pour les regarder. Mais, parmi les vrais Parisiens restés dans leur ville, combien ne furent pas violemment attristés et même irrités en voyant que le 6 avril on se battait à Neuilly, à nos portes mêmes, et qu'il fallut attendre jusqu'au 21 mai, jusqu'à Tincident Ducatel, pour être délivrés et rendus à la civilisation.

La Commune, qui gardait le silence depuis le jour de son installation, se décida tout à coup à parler en public, et le 13 avril elle inséra dans son journal officiel le procès-verbal de ses séances. Elle a fourni de la sorte à l'histoire une preuve irrécusable de sa médiocrité et de Tinanité de ses conceptions. Ce sont des bavardages sans fin. Ces bommes, qui ont la prétention de renouveler le vieux monde, ressemblent aux avocats d'une mauvaise cause ; ils parlent, ils parlent, et lorsqu'on veut résumer leurs discours, on s'aperçoit qu'ils n'ont rien dit. Le point d'appui leur fait absolument défaut; les prémisses étant erronées, la conclusion est naturellement défectueuse. Lorsqu'ils cherchent à s'étayer sur un document, celui-ci est toujours et invariablement frelaté; ils n'ont rien étudié, rien vérifié; les fables ou les calomnies dont ils se repaissent sont toute leur science et l'on s'en aperçoit immédiatement.

Ainsi, dans la séance du 15 avril, on veut faire de la philanthropie. Lefrançais demande que Ton mette les mairies en situation de pourvoir aux besoins de la classe indigente ; Billioray profite de cela pour déclarer que Ton ne doit pas laisser « une parcelle d'autorité » aux sœurs de charité ; Oudet attaque l'ancienne administration de l'Assistance publique, « dans laquelle quinze mille nécessiteux touchent moins que quarante fonctionnaires. » Parmi tous ces

apôtres du socialisme à outrance, pas un ne proteste, car pas un n'a eu l'idée si simple de jeter les yeux sur les registres de l'Assistance publique, Oudet probablement moins que tout autre ; sans cela, on aurait reconnu qu'en moyenne cent vingt-cinq mille individuSy indigents ou malades, participent chaque année à un bugdet de 25 millions.

En Coule chose, du reste, ils commettent des erreurs semblables ; même lorsqu'ils sont animés d'un bon sentiment, ils le font dévier en vertu de théories préconçues qui parfois frisent la stupidité de bien près. Pierre Leroux venait de mourir, et Jules Vallès proposait d'accorder un terrain de concession à perpétuité pour y déposer les restes du vieux philosophe humanitaire. La motion était courtoise et aurait dû être d'autant plus facilement adoptée que Ton était décidé à envoyer une délégation de la Commune aux obsèques ; mais elle fut repoussée sur les observations de Mortier, de Lefrançais, de Ledroit et de Billioray, parce que a la concession à perpétuité est contraire aux principes démocratiques révolutionnaires ».

La grosse question qui occupait alors les législateurs de l'Hôtel de Ville était celle des billets à ordre, dont l'échéance avait été plusieurs fois prorogée. Les économistes — la minorité — de la Commune ne laissent point échapper cette occasion de mettre en lumière le produit de leurs « profondes études »,

comme aurait dit Emile Lebeau. Je ne sais si la discussion fut claire, mais le procès-verbal en est tellement confus, tellement obscur, il contient tant de paroles vagues et indécises, il enregistre un si grand nombre de lieux communs enfermés dans des phrases toutes faites, qu'il en arrive à ne plus rien signifier et que la conclusion prouve que l'on n'a pas conclu. Parmi eux cependant il en était plus d'un qui avait péremptoirement déclaré qu'il suffisait d'une heure pour résoudre le problème social. Plusieurs séances laborieuses et fastidieuses furent cependant employées à discuter ces fameuses échéances. Les reculera-t-on dfi six mois ou d'un an ? Les coupera-t-on par huitièmes ou par douzièmes? Admetlra-t-on les endos, les supprimera-t-on ? Créera-t-on un tribunal arbitral ? Nul n'en sait rien, et au quatrième jour la discussion est aussi avancée que le premier.

A l'heure où tous les économistes sont aux prises el cherchent une solution qu'ils n'aperçoivent pas, on apprend que les fédérés entrent de plain-pied dans la voie pratique et expliquent, par un commentaire vigoureux, comment il comprennent l'établissement de la République universelle. Le 16 avril, l'hôtel de la légation de Belgique est envahi par des fédérés du 218* bataillon ; ils ont fait des réquisitions, ils ont bien bu, bien mangé, ont amené quelques donzelles de leur connaissance et se sont donné un bal. C'est la

note gaie au milieu de tant de divagations Irislcs. La commission des relations extérieures fut chargée de faire une enquête, et Paschal Grousset, chef du rainis- Icre des affaires étrangères, parla avec compétence des immunités diplomatiques. Le fait parait blâmable, parce qu'il s'est exercé sur la demeure du représentant d'une puissance étrangère; s'il eût eu pour objectif l'hôtel d'un Parisien, on l'eût trouvé légitime. Dans ce cas sans doute on eût affirmé que le peuple n'avait fait qu'exercer un des droits innombrables dont il est détenteur. Ces droits, on essayait de les lui faire connaître par toute sorte de moyens. Treillard, le directeur de l'Assistance publique, veut commencer l'éducation révolutionnaire par les malades : « Les hôpitaux et hospices auront à l'avenir une salle de lecture où les convalescents, les blessés, les vieillards trouveront les feuilles démocratiques qui défendent la République et propagent les institutions sociales de l'avenir. Cette mesure a pour but d'annihiler les influences malsaines des écrivains et des livres réunis dans les bibliothèques ofQcielles et destinées à dégrader les âmes et à refouler toutes les aspirations démocratiques. » C'est ainsi que l'on parlera toutes les fois que les ignorants auront la parole.

La Commune n'était pas au complet; par suite de refus, de décès ou de démissions, elle devait pourvoir à trente et une varances. Les élections furent fixées

au 16 avril, et de nouveaux inconnus vinrent s'asseoir auprès des anciens inconnus. Quelques entêlés du XIX* arrondissement, c'est-à-dire de la Villette, donnèrent encore 6,076 voix à Menotli Garibaldi, qui, plus que jamais, continua à faire la sourde oreille. Jamais élections ne furent plus étranges, plus illégales. Onze arrondissements sont convoqués, dans lesquels 258,852 électeurs sont inscrits; on ne trouve que 53,679 votants ; trois arrondissements, le troisième (Temple), le huitième (Elysée), le treizième (Gobelins), se refusent à aller au scrutin et ne nomment personne. Deux des élus,Rogeard et Briosne, répudient leur mandat ; ils estiment que leur élection est enlachée d'illégalité; Cluseret est nommé deux fois. Sur trente et un membres à élire, la population n'en désigne que vingt et un ; le refus de Menotti Garibaldi, de Rogeard, de Briosne, Toption de Cluseret, réduisent ce nombre à dix-sept, sur lesquels sept n'ont même pas obtenu le huitième des voix.

La Commune passe outre, elle valide quand même ; elle tient compte, dit-elle hypocritement dans son rapport, < des électeurs qui se sont soustraits par la fuite à leurs devoirs de soldats et de citoyens ; » elle repousse toute observation et n'écoute même pas l'honnête Arthur Arnould qui lui crie : « Valider ces élections, c'est le plus grand croc-en-jambe que jamais gouvernement ait donné au suffrage univer-

sel. Vous tombez dans le ridicule et dans l'odieux. » La majorité communarde se souciait bien de légalité^ et c'était perdre son temps que de lui en parler ; Pascbal Grousset, Yarlin, Billioray, Urbain , combattent l'opinion d'Arthur Arnould. c En supposant, dit Billioray, que tout un arrondissement s'abstienne, et qu'il n'y ait que cinq votants, ces votants sont les seuls partisans de la Commune. » Urbain va plus loin encore, il dit : «c Le citoyen Arnould craint que nous ne tombions dans le ridicule et l'odieux ; or je dis que ce sont ceux qui n'ont point voté qui sont tombés dans l'odieux et le ridicule. Ceux qui n'ont point voulu défendre leur liberté par le vote ne sont à mes yeux ni Français, ni Allemands, ni Chinois. » Ranvier s'écrie : a Nous ne connaissons pas de loi électorale. D Régère ajoute : «Tant pis pour ceux qui ne se présentent pas. » On vote ; vingt-six voix contre treize acceptent les résultats de ce suffrage trop restreint ^

On se gourma dans les journaux. La minorité se défendit et protesta. Rogeard, qui était rédacteur du Vengeur j attaqua vivement Courbet ; celui-ci répondit par une lettre qu'on n'inséra pas et que voici : <x Mon

^ Les treize membres delà Gommnnequi TOtèrent contre la yalidation de ces élections tronquées furent : Arthur Arnould, Avrial, Beslay, Clémence, V. Clément, Géresme, Langevin, Lefrançais, Miot, Rastoul, Vallès, Verdure, Vermorel.

44 LES LËGISLATËURS.

cher Rogeard, je vous ai répondu, vous n'avez pas inséré ma lettre contradictoirement aux vôtres, je n'ai pas le brouillon de ce que je vous ai écrit, veuillez me la renvoyer. Dans la situation actuelle, j'aurais été nommé avec trois voix que j'aurais accepté cette situation parce qu'elle est dangereuse. Je l'aurais acceptée, si on m'avait autorisé à me nommer moimême. Voyez combien nous différons. Je vous ai porté dans le sixième, croyant que vous étiez révolutionnaire, et j'ai fait faire les affiches et les bultins à mes frais confiant dans cette idée. Je suis dans le droit et la révolution seulement, ce qui exclut la légalité qui ne peut exister pour le moment. Je ne vous en dis pas davantage. Je déplore votre idée d'autant plus que vous savez que l'élection ne pouvait se faire autrement, par la raison que les défections abondent, et que les départs de Paris justifient la situation. J'attends toujours de vous que vous reveniez sur votre décision. Renvoyez-moi ma lettre, je la ferai imprimer dans un autre journal que le Vengeur. Salut et fraternité : G. Courpet. — P. S, La fédération des artistes nouvellement nommée présente plusieurs résultats semblables. >

Interrogé le 14 août 1871 par le président du S"* conseil de guerre, Gustave Courbet répondit : « J'ai été forcé d'entrer le 16 avril à la Commune pour tâcher d'arrêter les mesures de violence ; c'était

le seul moyen. » Cela ne ressemble guère à ce qu'il écrit à Rogeard : ce J'aurais accepté, si on m'avait autorisé à me nommer moi-même. »

Aussitôt que la Commune fut complétée par les moyens dont le lecteur a pu apprécier la rectitude, elle crut devoir parler, non pas aux habitants de Paris, mais au peuple français tout entier^ et elle Gt placarder un manifeste collectif qui est fort important, car il constitue en somme le seul document par lequel elle ait essayé d'expliquer sa raison d'être, sa mission et son but. A ce titre, il mérite qu'on s'y arrête. Comme toujours, c'est du pathos, ce sont das promesses menteuses, ce sont des impostures; mais il s'en dégage du moins quelques aveux bons à retenir. Cela débute naturellement par des injures et des calomnies : « Il faut que la responsabilité des deuils, des souffrances et des malheurs dont nous sommes les victimes retombe sur ceux qui, après avoir trahi la France et livré Paris à l'étranger, poursuivent avec une aveugle et cruelle obstination la ruine de la capitale, afin d'enterrer, dans les désastres de la République et de la liberté, le double témoignage de leur trahison et de leur crime. »

Si l'on se rappelle que pendant la période d'investissement la plupart de ceux qui devaient être membres de la Commune et leurs adhérents fabriquaient des bombes portatives, refusaient d'aller au combat, se

46 LES LÉGISLiTEURS.

réservaient contre les vrais soldats de la France qu'ils nommaient les Prussiens de Tintérieur ; si Ton se rap* pelle qu'aux journées du 31 octobre et du 22 janvier ils furent les plus actifs auxiliaires de l'Allemagne» on estimera que les rédacteurs de cette proclamation devaient penser à eux-mêmes, lorsqu'ils prétendaient s'adresser à l'Assemblée nationale.

Paris se fait humble, il ne veut que l'autonomie de la Commune, rien de plus, mais rien de moins. Si une telle rêverie avait été réalisée, c'en était fait de la France, qui dès lors eût été composée de trente-six mille petits États indépendants, ayant des finances, une armée, une administration distinctes; ces États minuscules, incapables de vivre par eux-mêmes et sur eux-mêmes, n'auraient été rattachés les uns aux autres que par un lien fédératif toujours facile à briser ; c'était la guerre civile en permanence, jusqu'au jour où toutes ces républiques lilliputiennes eussent été forcées de fléchir sous la pression de la plus forte d'entre elles, c'est-à-dire de Paris, du Paris révolutionnaire représenté par la Commune, et qui y comptait bien.

Les chefs de la révolte ont compris cela ; il s'agissait de l'unité française, de l'indivisibilité de la patrie; l'objection était grave; ils y ont répondu par une platonique déclaration^ qui en réalité ne répond à rien :

« L'unité politique, telle que la veut Paris, c'est

rassociation volontaire de toutes les initiatives locales, le concours spontané et libre de toutes les énergies individuelles, en vue d'un but commun : le bien-être, la liberté et la sécurité de tous. > Cela ressemble un peu aux consultations du médecin malgré lui; en résumé, on a l'air d'avoir voulu créer, pour assurer l'unité de la France, une société en commandite et par actions.

Il y a dans ce fatras rédigé par des hommes n'ayant aucune notion d'économie politique ou d'administration tel passage qui fait horreur, lorsque l'on se reporte par le souvenir aux actes que l'on a commis. Parmi c les droits inhérents à la Commune», on ose citer, a la garantie absolue de la liberté individuelle, de la liberté de conscience, de la liberté du travail ; » l'incarcération et le massacre des otages, la fermeture des églises et l'expulsion des prêtres ont répondu à cette déclaration, et en ont prouvé la sincérité. Le besoin de despotisme qui les tourmente, la ferme résolution d'agir révolutionnairement, c'est-à-dire en dehors de l'action des lois consenties, apparaissent à leur insu et malgré les précautions dont ils s'enveloppent. L'intervention des citoyens dans les affaires communales doit être permanente ; ils ont droit à la libre défense de leurs intérêts ; mais « la Commune est seule chargée de surveiller et d'assurer le libre et juste exercice du droit de réunion et de publicité » ; ce

qui équivaut à dire que la Commune s'arroge le pouvoir de suspendre le droit de réunion et la liberté de la presse, quand elle le jugera opportun. Elle n'y faillit pas; la manifestation pacifique de la rue de la Paix fut dispersée à coups de fusil, et quand la Commune s'écroula, elle avait à peu près supprimé tous les journaux. Ce sont là, du reste, les façons d'agir familières aux gens dont le métier consiste à fomenter et à exploiter les révolutions; n'est-ce pas au nom de

la liberté que la loi du 22 prairial fut imposée à la Convention?

Sans cette proclamation du 19 avril, nous aurions pensé que la journée du 18 mars n'avait été qu'un coup de main heureux mené par la bande de la ré vol te permanente. Nous nous trompions : c La Révolution communale commencée par l'initiative populaire du 1 8 mars inaugure une ère nouvelle de politique expérimentale, positive, scientifique. C'est la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l'exploitation, de l'agiotage, des monopoles, des privilèges auxquels le prolétariat doit son servage, la patrie ses malheurs 4ît ses désastres. » Franchement, nous ne l'aurions jamais cru, car la Commune fut précisément une époque où tout le monde était fonctionnaire, où chacun se galonnait et s'empanachait, où tous les membres de tous les comités et de toutes les délé-

gâtions se considérant comme des êtres privilégiés, substituaient leur volonté aux prescriptions des lois, où l'on remplaçait Tagiotage par Teffraction des caisses publiques et particulières, où le prolétariat fut littéralement réduit en esclavage, au plus rude, au plus implacable, à celui du service militaire forcé, sous peine de mort et pour guerre civile.

La guerre civile, la Commune ne fut que cela ; elle en produisit la plus cruelle explosion que l'on ait vue. Pour ceux qui en vivaient, pour ce troupeau de fédérés auxquels elle servait de prétexte à ne pas travailler, à jouer au soldat, se battre et se griser, elle n'était qu'un but. Mais pour les conspirateurs de la Commune elle était un moyen. Ils espéraient vaguement quelque victoire qui leur assurerait la toute-puissance qu'ils rêvaient, et il est bien probable que, fidèles en cola aux traditions du jacobinisme dont ils s'inspiraient^ ils eussent été alors des maîtres sans pitié pour ce prolétariat au nom duquel ils ont eu la prétention de parler. Leur proclamation confuse et flottante au dé-* but, tant qu'il n'est question que des réformes à opérer, devient subitement très nette et très ferme lorsqu'il s'agit d'intéresser la France à la révolte, et de lui demander son appui :

« Avertie que Paris en armes possède autant de calme que de bravoure; qu'il soutient l'ordre avec autant d'énergie que d'enthousiasme; qu'il se sacrifie

avec autant de raison que d'héroïsme; quMl ne s'est armé que par dévouement pour la liberté et la gloire de tous, que la France fasse cesser ce sanglant conflit! C'est à la France à désarmer Vereailles par la manifestation de son irrésistible volonté. Appelée à bénéficier de nos conquêtes, qu'elle se déclare solidaire de nos efforts; qu'elle soit aussi notre alliée dans ce combat qui ne peut finir que par le triomphe de Tidée communale ou par la ruine de Paris ! »

Malgré les émissaires que la Commune envoya dans quelques grandes villes, la France resta sourde et regarda avec colère du côté de ces malfaiteurs qui violaient sa volonté librement exprimée aux élections du 8 février. Pour la punir de son dédain, ceux-ci essayèrent de brûler sa capitale ; ils y réussirent en partie et s'en enorgueillissent ^

Le Père Duchêne approuva la proclamation ; cependant il n'était pas satisfait: ce On vend maintenant un tas de sales vins qu'on fait payer neuf sous la chopine! si ce n'est pas honteux ! ça rappelle les plus mauvais jours de notre histoire! » Il estime en outre qu'il y a un point qui n'est pas net et qui mérite d'être éclairci : c'est celui des arrestations; il en faut, mais « plus nombreuses que ça ! » — Un peu plus tard, 6 floréal an 79 (26 avril), il déclare que c Fouquier-Tinville

« Voir Pièces justificatives, n* i.

lui chatouille les pieds le soiraumomeni où il va faire un somme. » Néanmoins le manifeste de la Commune lui plaît et il essaie de le comparer à la Déclaration des Droits de l'homme. Le peuple de Paris fut moins indulgent que Vermesch : il lut cet exposé de principes, leva les épaules et passa. Comment s'arrêter à ces billevesées en présence des actes d'arbitraire et de violence qui étaient la flagrante contradiction des paroles : paix, liberté, travail? à quoi bon ces grands mots qui ne trompaient personne, lorsque les combats sous Paris ne cessaient pas, lorsque le bruit de Fartillerie tonnait jour et nuit autour de la ville désespérée, lorsque nul ne pouvait douter des projets que Ton se réservait d'exécuter à la dernière heure, lorsque Parisel, chef de la délégation scientifique, réclamait partout du pétrole ?

La Commune semblait du reste prendre soin de se déconsidérer elle-même, à force de niaiserie ou de mauvaise foi. Tout à coup on apprend par les journaux que dans les sous-sols de THôtel de Ville on a découvert un caveau, sur les murs duquel on reconnaît les empreintes d'une main sanglante. Quelle victime a succombé là, dans le silence et l'obscurité ? quel a été le meurtrier? M. Ilaussmann, M. Henri Chevreau, M. Jules Favre ou le général Trochu? Tous les quatre peut-être. On réclame une enquête, il faut que le jour se fasse sur cette ténébreuse histoire. Quelle femme a

péri dans ce cachot, car ce ne peut être qu'une femme, bien plus une jeune fille, une fille du peuple, innocente, vertueuse, un visage de vierge, un regard d'ange, blonde, frêle, appelant sa mère; là même, sous cette voûte sombre, elle a été immolée après avoir assouvi la brutale passion de ses bourreaux.

L'enquête fut ouverte, c'est à ne pas le croire. On désigna des experts qui firent l'analyse chimique du sang dont la muraille était tachée. Le Journal officiel de la Commune daigna rassurer la population : c L'expertise a démontré que ce sang était tout simplement du sang de porc et de veau ; mais ce qu'il y a de particulièrement curieux-, c'est que, d'après les constatations légales, ces traces ne remonteraient pas au delà du mois de janvier dernier. D'où il résulte qu'à l'époque où la canaille de Belleville mourait de faim^ on tuait le veau gras pour ces messieurs du 4 septembre. » C'était une déconvenue ; beaucoup de braves fédérés s'imaginèrent qu'on avait voulu les tromper, et que le gouvernement de l'Hôtel de Ville trahissait. Ils eurent cependant lieu de croire encore à la pureté des opinions des membres de la Commune en lisant dans le même numéro (20 avril) du Journal officiel l'entrefilet suivant, qui est donné ^ous la rubrique du Reynold's Weekly : « C'est avec une joie sincère que nous annonçons que l'enfant nouveau-né du prince et de la princesse de Galles est

mort quelques heures après sa naissance, et qu'ainsi la classe ouvrière n'aura pas à entretenir un mendiant de plus. » Le Journal officiel était alors rédigé par Charles Longuet, qui, le 13 mai, se relira devant Yésinier. On ne gagna pas, on ne perdit pas au change. Cette feuille resta une officine de mensonges et de vilenies : elle était vraiment Torgauc du gouvernement de la Commune.

Page 1