VI. — LBft VftVKPATIOMft
La chapelle Bréa. — Réhabilitation des aasaseÎDs. — La Commune ne fait que SQÎTre l'eiemple donné par le gouvernement provisoire de 4848 et par Je gouvernement de la défense nationale. — Le cas du citoyen Pourille, dit Blanchet. — Capucin 1 — Démissionnaire et incarcéré. — Nouvelle diatribe. — Divagations. — Rossel. — Appel i U défection des troupes françaises. — Cniauté de Rossel. — Il vivifie le Comité central. — Le Comité central 8*empare de Tordonnancement de la guerre. — A qui le pouvoir? ^ Trois puissances parallèles et rivales. — Désespoir d'Avrial. — Lamentations de Johannard. — Le costume I — Prise du fort d'Issy. — Éclair de bon sens. — Rossel se retire. — Delescluze est nommé délégué civil à la guerre. — Représailles. — Effarement. — Deux chefs de bataillon. — Vermorel refuse de fuir.
Si la Commune étailuneassemblée déjuges, comme un de ses membres avait osé le dire, il faut reconnaître qu'elle faisait de la justice à l'envers et qu'elle n'hésitait pas à réhabiliter les assassins. On se rappelle que pendant rinsurrection de juin 1848 le général de Bréa et son aide de camp, le capitaine Mangin, attirés tous deux dans un guet-apens, avaient été massacrés par quelques bandits, au nombre desquels on comptait plusieurs « bons pauvres » de Bicétre. En ce temps-là on avait encore quelque pudeur et Ton estima que ce crime était exécrable. La population fut indignée, et à la place même où ces malheureux étaient tombés, dans l'avenue d'Italie, on éleva une chapelle commémorative. Cette chapelle offusquait la Commune, qui résolut de la détruire. Il ne lui
suffisait pas que le sanctuaire eût été abominablement souillé par Sérizier qui en avait fait sa buvette et même son alcôve, elle en décréta la démolition dans la séance du 27 avril, présidée par Âllix, que Raoul Rigault n^avait pas encore fait enfermer comme c atteint d'imbécillité et convaincu de trahison ».
Ce fut Léo Meillet, délégué du XIIP arrondissement, qui proposa à ses collègues, — à ses complices, — l'adoption du décret que voici : «c La Commune de Paris, considérant que l'église Bréa, située à Paris, 76, avenue d'Italie, est une insulte permanente aux vaincus de juin et aux hommes qui sont tombés pour la cause du peuple, décrète : Article 1*'. L'église Bréa sera démolie. Article 2. L'emplacement de l'église s'appellera place de Juin. » Arthur Arnould et J.-B. Clément combattirent ce projet, qui fut adopté et voté après un discours de Johannard. Ce n'était pas assez, il fallait songer à réparer les erreurs volontaires de la justice, et Racine-de-buis, c'est-à-dire Vésinier, proposa d'ajouter au décret l'article suivant, article platonique, qui prouvait de bonnes intentions, mais dont l'effet ne paraissait pas devoir être immédiat : « La Commune déclare en outre qu'elle amnistie le citoyen Nourri, détenu depuis vingt-deux ans à Cayenne, à la suite de l'exécution du traître Bréa. La Commune le fera mettre on liberté le plus tôt possible. »
Ce décret, lorsqu'il fut connu à Versailles, y excita
une colère que je ne m'explique pas très bien. La Commune devait assassiner et elle amnistiait les assassins; rien n'est plus logique. Mais que faisaitelle, sinon suivre les exemples qu'on lui avait donnés et se conformer à une tradition admise? Après la révolution de 1848, on ouvrit une souscription pour orrrir des récompenses nationales aux combattants de février et aux victimes de la royauté de juillet. Quelques-unes des subventions accordées s'égarèrent sur des régicides que l'on s'était hâté de faire sortir de prison. Après le 4 septembre, un des premiers soins du gouvernement de la défense nationale ne fut-il pas de mettre en liberté Eudes et Brisset condamnés à mort pour avoir palriotiquement assassiné, à la Yilletle, des pompiers qui leur tournaient le dos. Et Mégy, qui était au bagne de Toulon ? On semble y mettre un peu plus de réflexion ; mais on se décide enCn ; on échange des dépêches à son sujet et voici la dernière : c Toulon, 9 septembre 1870; 4 h. 40. N* 43. 604. P. Maire à intérieur, Paris : Le citoyen Mégy a été élargi. — B. » Eudes devait incendier le palais de la Légion d'honneur et la rue de Lille ; dans cette œuvre de régénération sociale, il fut secondé par son ami Edmond Mégy, qui allait être un des assassins de . Mgr Darboy. C'est pourquoi on eut tort de vitupérer la Commune d'avoir promulgué un décret que la situation rendait grotesque et inexécutable. Eu le votant, elle
avait peut-être cru faireacte de gouvernement régulier.
Tout en se montrant pleine de gratitude pour les hommes qui, comme Nourri, l'avaient modestement précédée dans la voie où elle devait marcher avec une ampleur dont rien nWacera le souvenir, la Commune ne témoignait aucun ménagement à ceux de ses membres auxquels les superstitions du papisme n'étaient pas toujours restées inconnues. Dans la séance du 5 mai, le procureur général de la Commune, Raoult Rigault, vint développer le cas du citoyen Pourille, dit Blanchet. La Commune avait, à sa manière, assuré toule garantie à la liberté individuelle, car elle ayait décidé que lorsqu'un de ses membres serait mis en état d'arrestation, elle en connaîtrait immédiatement et recevrait un rapport à ce sujet. Raoul Rigault, scrupuleux observateur des lois, remplit son devoir et expliqua pourquoi Pou;*ille était à Mazas.
On soupçonnait depuis quelque temps que le nom de Blanchet n'était qu'un pseudonyme, et Théophile Ferré avait été chargé de faire une enquête à cet égard. Du procès-verbal qui fait effort pour singer les formes judiciaires et que lut Raoul Rigault, il résulte que Blanchet s'appelle Stanislas Pourille, qu'il a été secrétaire d'un commissaire de police à Lyon, puis capucin, et qu'il a été condamné à six jours de prison pour banqueroute simple. En conséquence, Pourille dit Blanchet est envoyé à Mazas par ordre du
Comité de sûreté générale : c Laurent, Th. Ferré, A. Yermorel, Raoul Rigault, A. Dupont, Trinquet. » Le reproche principal qu'on lui adresse n'est pas d'avoir servi la police de Lyon, d'avoir fait banqueroule, mais d'avoir a embrassé la vie monastique avec tout ce qu'elle comporte ». Capucin 1 en vérité trop c'était pour des hommes qui dans leur manifeste avaient proclamé la liberté de conscience. Malgré les précédents révolutionnaires, nul ne plaida les circonstances atténuantes : c'était se montrer sévère et bien oublieux. Euloge Schneider qui terrifia l'Alsace jusqu'à dégoûter Saint-Just, Chabot, le drôle impudique qui porta la main au fichu de Charlotte Corday, avaient été aussi des capucins et leurs grandes ombres auraient dû protéger le pauvre Pourille. On lui signifia qu'il ne pouvait continuer à siéger à l'Hôtel de Ville; il s'exécuta : c Je soussigné, député à la Commune sous le nom de Blanchet, déclare donner ma démission de membre de la Commune. » Longuet dit sentencieusement : c L'élection était nulle ! »
On commençait à s'épurer à l'Hôtel de Ville, pendant que la population fédérée commençait à se fatiguer de cette longue bataille qui devait toujours se terminer par une victoire éclatante, et qui finissait invariablement par des défaites. Pour relever les courages hésitants et les cœurs amollis, on faisait des proclamations où l'on insultait ceux que l'on ne pouvait
vaincre, où Ton disait son fait à « ce gouvernement sans nom dont les membres sont recrutés pour la plupart parmi les lâches et les incapables du 4 septembre ». On prétend apprendre au peuple ce qui se passe à Versailles : < Mac-Mahon et Ducrot vont donner leur démission; les duels entre officiers sont fréquents ; la démoralisation s'est emparée des troupes. » A ces mensonges on ajoute les flagorneries ordinaires dont on nourrit la vanité des foules : « Vous avez été héroïques! » Si Paris pouvait être vaincu, Paris serait détruit : ce Après nos barricades, nos maisons; après nos maisons^ nos mines! La France serait perdue à jamais si Tignoblegouvernement de Versailles réussissait dans son projet machiavélique. x> Cette diatribe, signée par Mortier, Verdure, Delescluze, Avrial, est du 6 mai. Elle démontre le désarroi des esprits et avoue les craintes dont on est tourmenté.
La Commune ne délibère plus, elle divague. La minorité, vaincue par le vole et l'installation du Comité de salut public, fait à peine acte de présence. Les jacobins et les hébertistos sont les maîtres. La Commune obéit à l'immuable loi qui régit les parlements sans consistance et sans principes ; elle est tombée entre les mains des violents ; or c'est la destinée des assemblées délibérantes d'être toujours perdues par les partis extrêmes^ Cette expérience, la Commune l'eût faite, si la France n'était enfin venue
mettre un terme à ses aberrations. Lorsque l'armée française rentra dans Paris, les jacobins de THôtel de Ville se préparaient à supprimer les économistes ; c'était un acheminement à la dictature; plus d'un y visait : Delescluze, Rigault, Eudes et d'autres. Quant à Rossel, délégué à la guerre depuis le 50 avril, il avait tenté de l'établir à son proGt et n'avait réussi qu'à rendre plus inextricable encore une situation déjà tellement confuse que nul ne s'y pouvait plus reconnaître.
La Commune avait compté sur Rosscl, elle s'était dit : Entin, nous tenons un homme de guerre! Il sortait de l'École polytechnique, il avait été officier dans le génie : il y avait de quoi faire illusion à des hommes dont l'incurable ignorance était le moindre défaut. Rossel, de son côté, était plein d'illusion sur lui-même. Il se sentait, il S3 savait supérieur à la tourbe qu'il commandait, et en concluait naturellement qu'il lui serait facile de la dominer, de s'en rendre maître, de la faire servir à son ambition personnelle, — erreur profonde, dont sa vaniteuse médiocrité n'est jamais revenue. Plus que tout autre, plus que Bergeret, plus que Cluseret, il désorganisa l'armée de la Commune et la Commune elle-même. Il crut naïvement que sa présence à la tête de la révolte frapperait d'admiration ses anciens compagnons d'armes et les engagerait à lui apporter le concours
de leur défection. Il essaya de les attirer par des moyens secrels, et, voyant qu'il ne réussissait pas, il engagea la Commune à proclamer un décret qui constituerait une sorte de contrat dont les officiers de Tarmée française reconnaîtraient la valeur.
La Commune se hâta d'obéir : « Considérant que beaucoup d'officiers et de soldats de l'armée de Versailles ne sont arrêtés dans leur désir formel de fraterniser avec la Commune que par le seul fait de leur avenir brisé, un décret de la Commune ayant aboli l'armée permanente, reconnaissant de plusquMl est urgent d'aider nos frères à rentrer dans nos rangs, la Commune décrète : 1* Les officiers, sous-officiers et soldats de l'armée de Versailles, désireux de défendre le principe social de la Commune, seront admis de droit dans les rangs de la garde nationale. 2** Les officiers, sous-officiers et soldats auront droit, par décret de la Commune du 28 avril, à tous les avantages, tels que grades, retraite, etc., qui leur sont acquis par décrets antérieurs. » Est-il besoin de dire que cet appel à la trahison resta sans réponse? Rossel eut beau regarder du côté de Versailles, il ne vit pas un de nos soldats déserter le drapeau de la nation pour venir servir celui de la révolte.
Ce fait permet de porter un jugement sur la moralité, le patriotisme et l'intelligence de Rossel. Au milieu de la multitude en armes qu'il prenait inno-
cemment pour une armée, il se croyait un général en chef, un minisire de la guerre, un administrateur général ; il faisait des ordres du jour, voulait rétablir la hiérarchie militaire, faire respecter la discipline, empêcher ceux qu'il appelait lui-même « ces gueux de fédérés » de se griser et de se promener avec des GUes. Il n'est alors que ridicule, mais bientôt il devint odieux. La coût martiale siège en permanence, et il fait exposer dans les fossés des forts les fédérés récalcitrants. « 4 mai. Citoyen commandant du fort de Vanves, je vous envoie des réfraclaires du XIY* arrondissement. Vous les installerez dans les fossés de votre fort, vous les nourrirez, vous les ferez travailler et vous leur imposerez la discipline la plus rigoureuse. Veillez surtout à ce qu'il n'y ait pas d'évasion. Salut et fraternité. Le délégué à la guerre : Rossel. » A Brunel, qui commandait le fort d'Issy, il écrit : « Formez un conseil de guerre et fusillez tous ceux qui se rendront coupables de désobéissance ou d'abandon de leur poste devant l'ennemi. J'approuverai tout ce que vous ferez dans cet ordre d'idées, pourvu que vous y mettiez de l'énergie. » Il était superflu de recommander à Brunel ce que les gens de la Commune appelaient de l'énergie ; il n'en manquait pas et le prouva, le 25 mai, en faisant incendier la rue Royale, sans bénéfice pour ses opérations militaires. Rossel ne s'imaginait pas seulement qu'il était un
grand capitaine, il croyait aussi être un homme politique ; il voulut jouer au Machiavel, opposer les partis les uns aux autres, tenir la Commune en bride à Taide du Comité central, les ruiner l'un par l'autre et apparaître tout à coup comme l'homme indispensable, comme Thomme du destin devant lequel tout doit fléchir. Il embrouilla si bien les choses, qu'il fut le premier à en perdre le fil. Ce fut lui qui flt sortir le Comité central de la demi-obscurité où il se tenait depuis les élections de la Commune et qui lui rendit une sorte d'existence officielle. Il l'admit près de lui sous forme de commission de contrôle, après s être entendu avec le Comité de salut public, et lui donna ainsi une importance considérable qui ne prendra un qu'au milieu de la chute suprême ^
La Commune fut exaspérée de cette ingérence déplaisante, et l'on échangea de vilaines paroles dans les séances de l'Hôtel de Yille. Le 8 mai, sous la présidence du citoyen Eudes, on est mécontent; Miot demande pourquoi depuis trois jours nul rapport n'est venu de la délégation de la guerre. — Voilà huit jours
* Voici le décret du Comité de salut public^ publié le 5 mai au Journal officiel de la Commune : « Art. 1". La délégation à la guerre comprend deux divisions : direction militaire, administration. — Art. 2. Le colonel Rossel est chargé de rinitiative et de la direction des opérations militaires. — Art. 3. Le Comité central de la garde nationale est chargé des différents serTices de Tadministration de la guerre sous le contrôle direct de la commission militaire communale.
que nous n'en avons pas, dit Dereure. — Eudes, qui ne se sent pas très à Taise en pensant à Rossel, par lequel il a été vertement mené, propose d'envoyer demander ces rapports au Comité de salut public. — Régère réplique : Le Comité est comme nous, il n'a rien reçu. — C'est alors que Jourde se lève, et qu'il communique à la Commune une pièce qu'il qualifie avec raison de « très importante » et qui n'est autre qu'une sommation du Comité central : Le délégué à la guerre est absent, on n'a pu s'entendre avec lui ; le citoyen Tridon, membre de la commission militaire, abandonne l'ordonnancement à la commission du Comité central qui. centralisera, dès le lendemain, tous les services au lieu et place des citoyens Rossel, Tridon, Varlin, Avrial, Henry. Le Comité d'artillerie a une caisse spéciale ; celle-ci doit être remise au Comité central, a Si les explications de cette note ne vous suffisent pas, citoyens, nous nous transporterons auprès de vous, pour bien déûnir nos attributions : Lacord, Josselin, Papray, L. Piat. » — Jourde termine en disant : « Je demande si le Gouvernement s'appelle la Commune ou le Comité central? »
Le feu est aux poudres; à qui appartient le pouvoir? Le Comité de salut public est complice ; la Commune n'est donc plus rien! Le vrai, le seul maître d'une situation, est celui qui tient les cordons de la bourse; or l'ordonnateur en chef, le dispensateur des finances
lOâ LES LÉGISLATEURS
exigées par la guerre, c'est le Comité central. Donc trois pouvoirs en présence : le Comité de salut public, la Commune, le Comité central ; ce dernier, représentant la fédération de la garde nationale, est en réalité commandant supérieur des forces militaires ; voilà, en outre, qu'il s'empare de l'action financière: c'est une usurpation. lourde n'est pas satisfait, il lui déplaît d'obéir à la fédération ; nul n'ose dire le mot : ils redoutent tous cetie fédération d*où ils sont sortis par le 18 mars. Elle possède un pouvoir multiple qui s'exerce individuellement sur chaque bataillon, sur chaque corps franc, pouvoir d'autant plus à craindre qu'il est irresponsable. Avrial pousse des cris de désespoir : va-t-il donc voir revenir à la délégation ce comité d'artillerie qu'il a eu tant de peine à mettre à la porte? Il a constaté, — un de ses ordres du jour en fait foi (16 mai), — que cinquante mille revolvers ont été indûment distribués aux officiers de la garde nationale.
Plus nettement on pourrait dire que les arsenaux de l'État, comme les ministères, comme les caisses publiques, comme toutes les administrations, sont au pillage. Certes il y avait là de quoi mettre la Commune de méchante humeur. Mais le Comité central est vraiment sans pudeur ; il ne se contente pas seulement d'usurper la fonction, il usurpe le costume, et cela est intolérable. Écoutez les lamentations du
fleuriste Johannard : a Je demande qui a autorisé le Comité central à se faire délivrer un costume spécial, des cachets spéciaux. Ses membres vont plus loin, ils portent, comme nous, une rosette à la boutonnière. Il est vrai que les franges sont en argent; mais pour le public il n'y a aucune différence entre eux et nous. Us montent à cheval revêtus- de leurs insignes, se présentent à la tête des bataillons, et on crie: « Vive la Commune! x>
Yarlin se plaint à son tour d'avoir été supplanté à la commission militaire par des délégués du Comité central. La Commune sent bien qu'on lui inflige une sorte de déchéance; elle redoute le Comité de salut public, elle a peur du Comité central ; elle voudrait bien faire quelque chose, car sa protestation stérile ne la satisfait guère. C'est dur déjouer au législateur, au ministre, au général en chef, et d'être dépossédé par des acteurs plus nombreux qui poussent l'impudence jusqu'à revêtir le travestissement de l'emploi* Mais que faire? Les idées sont peu abondantes, et les phrases sonores ne les remplacent pas. Après bien des discussions et bien des récriminations, l'incident est clos, et l'on reste Jean comme devant : ahuri, incapable et consterné.
Le lendemain 9 mai, coup de théâtre! Au moment où, sous la présidence de Billioray, la séance s'ouvre par un discours d'Arthur Arnould, qui se plaint,
comme un simple députe, de rinsuTûsance des comptes rendus du Journal officiel^ Delescluze se précipite : « Vous discutez quand on vient d'afficher que le drapeau tricolore flotte sur le fort d'Issy ; il faut, citoyens, aviser sans retard. » La nouvelle était grave eu effet; l'armée française, occupant le Mont-Yalérien et s'étant emparée du fort d'fssy, était maîtresse, à jours comptés, de l'enceinte sud-ouest de Paris. Le discours de Delescluze fut véhément : < Il faut prendre des mesures immédiates, décisives. La France nous tend les bras ; si nous avons des subsistances, faisons encore huit jours d'efforts pour chasser ces bandits de Versailles ! » Il récrimine ; « Que fait la Commune ? qu'a fait le Comité central? Votre Comité de salut public est annihilé, écrasé sous le poids des souvenirs dont on le charge ; il ne fait même pas ce que pourrait faire une bonne commission executive. » Tout cela est vrai ; c'est un éclair de bon sens au milieu de cette nuit faite d'ambitions et d'incapacités. On reconnaît le mal ; mais qui donc pourrait y porter remède? Il n'y a là que des impuissants.
Ils sentent la trépidation du sol qui va manquer sous leurs pieds. Leur résistance militaire s'effondre. Après dix jours de dégoût, de déboires, de colère, Rossel vient de donner sa démission. Il a demandé à être arrêté, puis s'est ravisé et s'est paisiblement éloigné en emmenant avec lui le membre de la Com-
mune que Ton avait préposé à sa garde. La Commune éperdue se forme en comité secret, et « pour sauver la patrie » adopte les résolutions suivantes : — Remplacer le Comité de salut public actuel, — nommer un délégué civil à la guerre, — nommer une commission chargée de rédiger une proclamation, — ne se réunir que trois fois par semaine en assemblée délibérante, — resler en permanence dans les mairies pour pourvoir souverainement aux besoins de la situation, — créer une cour martiale, — mettre le Comité de salut public en permanence à THôtel de Ville. — En conséquence de ces décisions, le Comité de salut public est modifié dans un sens absolument terroriste et ûelescluze est nommé délégué civil à la guerre. Pourquoi ? Peut-être parce que son père, ancien sergent des armées du premier empire, élait mort pensionnaire à l'Hôtel des Invalides. L'inflexibilité des opinions politiques ne suffit pas pour < organiser la victoire » ; il faut être plus qu*un sectaire pour combattre et vaincre la légalité; Delescluze fit cette expérience sur lui-même, expérience pénible à laquelle il ne voulut pas survivre. La Commune répondit à la prise du fort d'Issy en décrétant et en faisant exécuter la démolition de la maison de M. Thiers, vengeance puérile et tellement médiocre que Ton reste surpris de voir qu'elle ait pu être conçue, même parles hommes de l'Hôlel de Ville. Rochefort y poussa, au vif éton-
nement de tous ceux qui lui croyaient de l'esprit.
La prise du fort d'Issy sonnait Tavant-quart do rheure suprême. La Commune en perd la tête; ne pouvant atteindre les hommes, elle s'en prend aux choses ; aujourd'hui l'hôtel de la place Saint-Georges, demain la colonne de la grande armée, après-demain la chapelle expiatoire, que Ton n'aura pas le temps de détruire. Je l'ai déjà dit, c'est le moment du grand efTarement; à toute minute, on s'attendait à voir paraître les pantalons rouges; si, après l'occupation du fort d'Issy, l'armée française avait pu forcer l'enceinte, tout ce mauvais monde se serait éparpillé et enfui comme une volée de corbeaux. On lui laissa le loisir de se remettre, de préparer les éléments de la dernière lutte, et Paris fut près de périr.
La terreur fut très intense. Je me souviens que le 1 1 mai, dans la soirée, je passais au point d'intersection du boulevard des Batignolles et du boulevard de Courcelles ; toul était silencieux, désert et comme abandonné. Deux officiers fédérés, deux commandants arrêtés à causer à quelques pas de moi, se quittèrent lorsque je passai près d'eux. — Au revoir, dit l'un. — Ah ! ouiche! répondit l'autre, au revoir au Père- Lachaise! — Ou à Nouméa, répliqua le premier. — Celui-ci fit route près de moi, il grommelait : « Chien de métier; j'aimerais mieux être crevé; on ne sait à qui obéir; ils sont plus bêles les uns que les
auti^es! » Se parlait-il à lui-même, me parlait-il, je n'en sais rien. Je me hasardai à lui dire : ce Si le métier vous paraitdur, pourquoi ne Tabandonnez-vous pas? > Il lâcha un grosjuron et répondit : a £h! quand on s'est mis dans le pétrin, il faut savoir y rester, sous peine de passer pour un... poltron. Vous avez de la chance, vous, de ne pas être dans la bagarre ; c'est égal, quand les Yersaillais seront dans Paris, il y aura des pruneaux pour bien du monde, d
«c Quand les Yersaillais seront dans Paris, » cela se répétait partout. Sauf la basse populace des fédérés, sans jugement comme sans prévision, chacun savait qu'ils étaient aux portes et qu'ils allaient bientôt les franchir. C'est alors, — je l'ai raconté, — que tous les personnages importants de la révolte prirent leurs précautions afin de pouvoir s'esquiver en temps utile. Tous, non, il y eut des exceptions ; j'en sais une que je dois citer. Le 14 ou le 15 mai, Vermorel, à la fois surexcité et découragé, reçut la visite d'un journaliste absolument conservateur, avec lequel il avait, je crois, jadis été lié. Le journaliste, mû de pitié pour ce pauvre être maladif, lui apportait un passeport dont le signalement libellé avec soin correspondait au sien. C'était pour Yermorel le salut et la sécurité ; mais il refusa avec une fermeté invincible. Son ami insistait, il lui parlait de la défaite inévitable, de la répression, des châtiments qui seraient sans merci.
Verniorel, secouant tristement la tête, répondit : Non ; portez cela à d'autres qui en profiteront ; moi j'en ai trop fail tuer pour me dérober. Mon heure est venue, je dois mourir.
yil. — LES DBRHIÈRBS 8BAHGB8,
Noie (le Delescluzc. — Itéserve et provision d'orgenl. — Le cas d*Eniile Thibault. — Rapport de Léo Meillet. — Thibault fuillé. — La vérité.
— Thibault veut se soustraire au service de l'insurrection. — Arrêté par les fédérés. — Accusé d'espionnage. — Condamné. — Exécuté. — Ses assassins, Meissonnier et Bontemps. — Uorl aux truilres ! — Encore une proclamation. — Jean-Baplisle Clément, peu partisan de la liberté individuelle. — Les cartes d'identité. — La séance du 47 mai. — Prétendu meurtre d'une ambulancière. — Proposition d'Urbain. — Le décret des olages. — Proposition d'Amouroux. — Paris livré aux bêles. — La cartoucherie de l'avenue Rapp. — .\rrestation du comte Zamoy?ky. — Calomnies. — Prétendue lettre trouvée dans un wagon. — Délégués civils près des généraux en chef des trois armées de la Commune. — Le délégué Joliannard. — Fait fusiller un jeune homme qui porte des lettres.
— Dereure est satisfait. — Motion de Cournet. — La peine de mort. — Cour des comptes. — La dernière séance. — Jourde, la motion Grêlier el l'opinion de Paschal Grousset. — On juge Cluseret. — On apprend que les troupes françaises sont dans Paris. — Le délégué à la guerre s'enferme pour rédiger une proclamation.
Sur la table du cabinet que Delescluze occupait au ministère de la guerre, on trouva la pièce suivante, non datée, non signée, mais écrite par lui : c Que sont devenus les 67,000 francs remis par Cluseret à Rossel lors de son arrestation? — Demander à Cournet \ i> Nous ignorons la réponse qui fut faite à cette
* Delescluze est nommé délégué à la guerre le 9 mai, dans la soirée.
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note, mais elle prouve que le contrôle administratif du Comité central, accepté et peut-être réclamé par Rossel, ne s'exerçait pas avec une vigilance bien scrupuleuse. Jourde, qui seul pouvait connaître les difficultés contre lesquelles il avait à lutter pour faire face aux dépenses qu'on lui imposait, avait beau prêcher réconomie, on ne Técoulait guère. Tous ces prétendus comités de surveillance et de contrôle n'étaient en réalité que des comités de prodigalité. On dépensait certainement beaucoup en débauches faciles, mais on mettait de côté, on se faisait une réserve pour parer aux éventualités d'un avenir très prochain. De grosses sommes ont été emportées, on peut l'affirmer sans hésitation, quoique nul document authentique n'en fournisse la preuve irrécusable. Par les dépenses excessives que certains contumax ont faites à l'étranger, dépenses qui ont été constatées et presque contrôlées par des yeux attentifs, on est amené à conclure que le budget des diverses délégations n'a pas toujours servi à l'objet qui leur avait été attribué. Cela du reste est bien peu grave, et si les membres de la Commune, les membres du Comité central, les délégués, les généraux, les colonels, les fédérés, les vivandières, les ambulancières, les clubistes et le reste n'avaient fait que se «c remplir la poche et se sauver
Le 13 mai, Gournet est remplacé à la sûreté générale par Théophile Ferré ; cette note a donc été écrite entre le 10 et le 12 mai.
ilO LES LÉGISLATEURS
après », il faudrait les absoudre; mais cela ne leur sembla point suffisamment révolulionnaîre, et jusqu'où ils ont poussé ce qu'ils n'ont pas craint d'appeler c la défense du droit », noua le savons tous, quoiqu'ils l'aient oublié.
La cruauté commence à s'exercer d'une façon pour ainsi dire régulière aussitôt que la chute du fort d'Issy est connue. La Commune fait exactement commele carnaval, qui devient d'autant plus bruyant qu'il se rapproche du mercredi des Cendres ; la mascarade rouge devient d'autant plus violente qu'elle touche à sa fin. Les hommes de l'Hôtel de Ville veulent qu'on sache qu'ils sont sans pitié, et pour qu'on n'en doute, ils le prouvent.
Le 12 mai, pendant la séance présidée par Félix Pyat, — pour la circonstance, on ne pouvait choisir un meilleur président, — Léo Meillet fiiit un rapport qui relate minutieusement des faits de trahison reprochés à Emile Thibault et l'exécution de celui-ci. Ce Thibault, gardeà la 2* compagniedu 184®bataillon fédéré, avait été arrêté, revêtu d'un costume bourgeois, aux environs de la tranchée qui reliait la redoute des Hautes- Bruyères à la barricade de Villejuif. C'est un capitaine du 184® et une brave cantinière qui ont fait cette capture importante. Ramené h la redoute, interrogé par des officiers, il fut conduit au fort de Bicêtre et jeté au fond d'une casemate. Dans la nuit, peu d'heures après
rarreslation de Thibault, le fil télégraphique qui mettait en communication le fort de Bicéireet les Hautes- Bruyères fut coupé; une colonne française fit une démonstration sur la redoute, et les gendarmes surprirent à la tranchée du moulin Cachan une compagnie de fédérés qui se gardait mal ou ne se gardait pas. On en conclut immédiatement que Thibault a fourni des renseignements à l'ennemi. On réunit la cour martiale, on le condamne et on le fusille en présence des citoyens « Amouroux, Dereure, Meillet, membres de la Commune de Paris, et de différents détachements délégués. » On approuve Léo Meillet d'avoir donné cet exemple de sévérité salutaire; et nul ne pense à s*inquiéter si Thibault était innocent : il Tétait, et voici la vérité.
Emile Thibault était un garçon de vingt-huit ans, faisant métier de journalier, un peu lourd d'allures, s'attardant parfois plus que de raison dans les cabarets, assez crédule et représentant bien ce que les paysans appellent : un simple. Il était né à Cachan, où on le connaissait sous le nom de Cadet ou celui de Langouin ; très bon fils du reste et dévoué à sa famille. Il avait servi pendant la guerre, et aussitôt que Tarmistice fut signé, il quitta son uniforme et reprit son travail. Le 1" mai, il voulut se rendre à Villejuif pour faire visite à une de ses tantes, et, suivant paisiblement sa route, il traversa les lignes des insurgés. Ceux-
ci l'arrêtèrent et l'incorporèrent de force dans le 184* bataillon fédéré, qui occupait la redoute des Haules- Bruyères.
Emile Thibault n'avait aucun goût pour l'insurrection, à laquelle il ne comprenait rien, sinon qu'elle Tarrachait à son labeur quotidien et lui imposait un service très pénible qui ne lui convenait guère. Voulant à tout prix s'éloigner des bandes révoltées au milieu desquelles on l'avait jeté malgré lui, il résolut de se dérober et de se rendre à Versailles, où du moins il pourrait vivre en repos loin des fédérés, dont il redoutait les mauvais traitements. Il s'ouvrit de son projet à sa mère et à un marchand de tabac de Hay nommé Robinet, qui tous deux l'approuvèrent.
DanslasoiréedulOmaijThibault revêtit une blouse, un pantalon de toile et se mit en route. Il entendit un bruit de cavalerie qui marchait dans le lointain; craignant d'être arrêté par les patrouilles volantes que l'armée française lançait en avant, il revint sur ses pas pour se rendre à l'IIay afin d'y passer la nuit, préférant mettre son projet cà exécution en plein jour. C'est alors que vers dix heures du soir il fut aperçu par des hommes de sa compagnie qui prenaient position dans la tranchée de la redoute des Hautes-Bruyères. Il fut appréhendé au corps; on lui lia les mains derrière le dos et le lendemain il fut conduit au fort de Bicêtre, dont Léo Meillet était gouverneur. Thibault y trouva
nombreuse compagnie : M. Barre, cultivateur des environs; M. Delanoue, adjoint au maire de THay^ Mme Delanoue; un vieillard de soixante-dix ans, M. Robinet, sa femme et sa servante; M. et Mme Robinet moururent à la suite des émotions qu'on ne leur avait point ménagées.
Lé capitaine du 184'' bataillon et la canlinière qui prétendaient avoir arrêté Thibault se sont vantés ; ce pauvre homme tomba entre les mains de deux mauvais drôles, Gustave Meissonnier et Paul Bonlemps, qui n'en étaient point à leur coup d'essai. Le premier, adjudant de place à la redoute des Hautes-Bruyères, où sa brutalité l'avait fait surnommer le père la Trique, était un corroyeur de la rue du Ghâleau-des-Rentiei^ ; le second, Paul Bontemps, é(ail forgeron, mais il avait précédemment servi dans les équipages de la flotte, où il avait laissé quelques souvenirs, car en 1854 il avait été condamné à un mois de prison pour vol, en 1857 à deux mois de prison pour rébellion, en 1858 à quatre mois pour coups et blessures, en 1859 à deux mois pour désertion à l'intérieur; libéré du service, il fut en 1864 condamné à deux mois de prison pour actes de violence.
Dans la nuit du 11 mai, les fédérés furent, selon leur habitude, battus aux environs de leurs (ranchées. Dès lors Thibault était coupable. Celait un espion des Yersaillais, dont il avait reçu 10,000 francs. Toute
sa fortune consistait en trente-trois sous qu'il avait dans sa poche ; mais rien ne prévaut contre la sagacité communarde, pour laquelle une accusation est prouvée par cela même qu'elle est formulée. La cour martiale fut réunie au fort de Bicétre; Léo Meillet eut l'honneur de la présider, et Thibault, malgré ses protestations, fut condamné à mort à Tunanimité. On le ramena à la redoute, où il devait périr. Le 12 mai à cinq heures du matin, Meissonnier et Bontemps assemblèrent le peloton d'exécution^ Thibault disait en marchant : c C'est malheureux de mourir comme ça, quand on n'a jamais fait de mal à personne. » Meissonnier commanda le feu, Bontemps donna le coup de grâce. On porta le cadavre au cimetière de l'Hay, et sur la fosse on planta une croix avec cette inscription : Mort aux traîtres ^ 1
C'est de cet assassinat travesti en exécution militaire que Léo Meillet rendit compte dans la séance du 12 mai. Cela mit toute la Commune en veine, et elle résolut de faire une proclamation au peuple pour lui apprendre à quel danger il venait d'échapper. Ce. serait à en rire, si le point de départ de cette sornette n'avait été la mort d'un innocent, et voici dans quels termes invraisemblables le fait du pauvre Emile Thi-
* Procès Meissonnier et Bontemps, débaU contradictoires, 3* con« scil de guerre, 24 août 1875.
baultest raconté : « Citoyens ! la Commune et la République viennent d'échapper à un péril mortel. La trahison s*était glissée dans nos rangs ; désespérant de vaincre Paris par les armes, la réaction avait tenté de désorganiser ses forces (les forces de Paris) par la corruption. Son or (l'or de la réaction), jeté à pleines mains, avait trouvéjusque parmi nous des consciences à acheter. Cette fois encore la victoire reste au droit. » Dans ce placard, Rossel est qualifié de misérable qui a livré le fort d'Issy.
Dans la même séance, Jean-Baptiste Clément signale ce qu'il appelle un fait grave. Tous les jours, aux barrières, on voit se présenter des voitures de déménagement sur lesquelles il est difficile d'exercer une surveillance efficace. Jean-Baptiste Clément, en homme avisé et qui sait ouvrir un œil vraiment révolutionnaire, a pris le parti de faire arrêter invariablement toute voiture qui tente de sortir par les portes de son arrondissement (XYIIP) ; il demande que cette mesure soit généralisée et appliquée à toutes les barrières de Paris. Cette proposition a lieu de surprendre. Paris était alors l'inverse de l'île de la vertu : on y pouvait entrer, on n'en pouvait sortir. C'était comme une ville atteinte de la peste ; on faisait tout pour s'en échapper, et, malgré les précautions prises par les inquisiteurs de la revendication sociale, on y réussissait. Ils en étaient furieux, et sous prétexte d'at-
teindre les émissaires secrets du gouvernement légal, mais en réalité pour exercer sur chaque habitant les vexations de leur police, ils promulguèrent l'arrêté que voici : « Article 1". Tout citoyen devra être muni d'une carte d'identité contenant ses nom, prénoms, son âge et domicile, ses numéros de légion, de bataillon et de compagnie, ainsi que son signalement. Article 2. Tout citoyen trouvé non porteur de sa carte sera arrêté et son arrestation maintenue jusqu'à ce qu'il ait établi régulièrement son identité. Article 3. L'exhibition de la carte d'identité pourra être requise par tout garde national. Le Comité de salut public : Am. Arnaud, Bilïjoray, E. Eides, F. Gambon, G, Ranvier. » Cet arrêté était si peu en harmonie avec les mœurs du xix"" siècle qu'il fut considéré comme non avenu et qu'il alla retrouver les vieilleries de Marat et d'Hébert dans les oubliettes de l'histoire ^
Le 17 mai la séance fut exceptionnellement grave, car on y adopta une résolution, on y décréta une mesure qui seule dégrade à jamais de l'humanité les êtres qui s'en sont rendus coupables. Soixante-six membres sont présents ; Léo Meillet préside. Urbain donne lecture d'un rapport du lieutenant Butin de la 0* compagnie du 105* bataillon, d'où il résulte
'A la même date Ton exige que lout propriclaire fournisse la Vnic des locataires de chaque maison ; on devait indiquer le sexe, Tàgc et la profession.
qu'une ambulancière soignant des blessés sur le champ de bataille a été faite prisonnière par les Yersaillais, qui l'ont massacrée après lui avoir infligé les derniers outrages. C'est à Taide de sa lorgnette que le susdit Butin a constaté le crime. Je crois inutile de dire au lecteur que le fait relaté était absolument faux. Il est possible cependant que les hommes de la Commune y aient ajouté foi; ils étaient si particulièrement crédules et ignares que certains d'entre eux ont dû accepter ce mensonge avec confiance sans même le discuter. Le citoyen Urbain demande que dix otages soient choisis parmi ceux que Ton tient sous la main, et qu'ils soient solennellement fusillés dans les vingtquatre heures, cinq à l'intérieur de Paris et cinq aux avant-postes, a J'espère, ajoute Urbain, que ma proposition sera acceptée. » Jean-Baptiste Clément appuie la proposition et désire adresser une question au docteur Parisel, chef de la délégation scientifique. Or le chef de la délégation scientifique était chargé de réunir les moyens de détruire Paris, si l'armée française en forçait les portes. On réclame le comité secret, qui est voté. Que s'y passa-t-il? A celle question l'on pourrait répondre par ce que Jules Vallès écrivait Tavant-veille : « On a pris toutes les mesures pour qu'il n'entre dans Paris aucun soldat ennemi. Les forts peuvent être pris l'un après l'autre, les remparts peuvent tomber; aucun soldat n'entrera dans Paris. >
Lorsque Urbain eut reçu de Parisel des affirmations rassuranles, la séance fut reprise. Rigault propose de frapper les coupables, c'est-à-dire les otages, et non les premiers venus. Il demande la création d'un tribunal exceptionnel dont les arrêts seront exéculoires dans les vingt-quatre heures. Urbain n'insiste pas : € Si l'on nous donne les moyens d'exercer légalement, d'une façon convenable et promptcment les représailles, je serai satisfait. » Le citoyen Amouroux, qui du 17 mars 1869 au 26 avril 1870 avait été condamné dix fois pour attentat à la sûreté de l'Ëtat, dégorge d'un mot les lèpres qui le rongent : « Nous avons des otages, parmi eux des prêtres; frappons ceux-là de préférence, car ils y tiennent plus qu'aux soldats*. » Fenouillat, qui n'est connu que sous le sobriquet de Philippe, et qui représente le XII* arrondissement, réclame des mesures énergiques, car « il faut que l'on sache que nous sommes bien décidés à briser tous les obstacles que l'on oppose à la marche triomphale de la Révolution ! » Ces insensés se grisent à leur propre rhétorique et glissent dans le crime sans même s'en apercevoir. On adopte un décret dont l'article 5 dit : « Toute exécution d'un prisonnier de
' Je crois pouvoir affirmer que, pendant la Commune, Amouroux alla lui-même chercher un prêtre et le pria de porter les derniers secours de la religion à une femme fort malade à laquelle il portait .inlérêl.
LES DERNIÈRES SÉANCES il9
guerre ou d*un partisan de la Commune de Paris sera sur-le-champ suivie de rexéculion d'un nombre triple des otages retenus et qui seront désignés par le sort. » C'en est fait, Paris est livré aux bêtes.
Ce décret une fois voté, la séance continue ; la minorité et la majorité échangent des divagations sans intérêt, sans portée, comme peuvent en émettre des gens qui ont pris l'habitude de parler pour s'écouler eux-mêmes. Tout à coup BilIioi*ay entre, et, reprenant la formule chère aux amateurs de phraséologie révolutionnaire, il s'écrie : « Vous délibérez, vous discutez; la cartoucherie de l'avenue Rapp vient de sauter ; elle brûle encore, c'est de la trahison ; on a arrêté le traître qui a mis le feu ! » Or le traître qui a mis le feu et que l'on a arrêté n'est autre que le comte Zamoysky, lequel avait eu l'imprudence de passer par là en rentrant chez lui. Il s'en fallut de peu qu'il ne payât de sa vie la manie du soupçon dont tous les membres de la Commune étaient atteints.
On voulut absolument persuader à la population parisienne, qui n'en crut pas le premier mot, que l'explosion accidentelle de la cartoucherie Rapp était le fait de la trahison, qu'elle était due exclusivement aux manœuvres monarchistes de Versailles, et qu'elle était le résultat d'un complot imaginé, dirigé, soldé par M. Thiers. On prétendit avoir reçu à la
délégation de la sûreté générale, où rauquait Théophile Ferré, une lettre qu'une femme inconnue,
Qui ne dît point son nom et qu*on n'a pas revue,
aurait trouvée entre Paris et Versailles, dans un wagon de première classe. Cette lettre, tellement explicite qu'elle en devient absurde, portait textuellement ceci : « État-major des gardes nationales. Versailles, le 16 mai 1871. Monsieur, la deuxième partie du plan qui vous a été remis devra être exécutée le 19 courant, à trois heures du matin. Prenez bien vos précautions de manière à ce que cette fois tout aille bien. Pour vous seconder, nous nous sommes arrangés avec un des chefs de la cartoucheî'ie pour la faire sauter le 17 courant. Revoyez bien vos instructions pour la partie qui vous concerne et que vous commandez en chef. Soignez surtout la Muette. Le colonel chef d'état-major : Ch. Corbin. — P. S. Le deuxième versement a été opéré à Londres à votre crédit. » Cette lettre, certainement écrite par un employé de commerce peu familiarisé avec la grammaire, obtint un succès de gaieté qui ne fut point du goût de la Commune. Nul n'ajouta foi à cette bourde calomnieuse qui n'avait ni par la forme, ni par le fond, le mérite de la vraisemblance. Pendant que la Commune continuait à discuter, le désarroi était aux avant-postes que l'armée française
refoulait sous prétexte de remettre un peu d'ordre dans cette confusion militaire. Delescluze, fidèle à son principe que Télément civil doit dominer partout, fait voter par le Comité de salut public une décision en vçrtu de laquelle des commissaires civils sont délégués auprès des généraux des « trois armées de la Commune > : près de Dombrowski, Dereure, cordonnier; près de La Cécilia, Johannard, fleuriste; près de Wrobleski, Léo Meillet, clerc d'avoué. Il est à remarquer que sur les trois généraux en chef de la Commune deux sont Polonais; La Cécilia seul est Français, malgré son nom d'apparence italienne. En quoi consistaient les fonctions de ces nouveaux représentants du peuple en mission auprès des armées? Le citoyen Johannard nous le dira.
Le 19 mai il arrive à THôtel de Ville; il n'aurait point quitté les avant-postes s'il n'avait un fait important à révéler. Sa présence a produit le meilleur effet parmi les combattants, mais il ne s'agit pas de cela. On a mis la main sur un jeune homme qui portait des lettres aux Versaillais. Ceci n'a rien d'excessif au moment où les communications postales entre Paris ellaprovince^taient interrompues, où Ton s'ingéniait en toute sorte de moyens pour envoyer des lettres hors des fortifications. Cette simple réflexion n'a pas même effleuré la pensée de ce Johannard. Il raisonne ou plutôt il déraisonne tout autrement et se
132 LES LËGISLÂTEURS
dit : « Cet homme porte des lettres ; donc c'est un espion; c'est un espion, il doit être fusillé, y> et il donna l'ordre de le passer par les armes, recevant pour ce fait d'énergique sagacité l'approbation du général La Gécilia et des officicre de Tétat-major. « Cet acte m'ayant paru grave, ajoute Johannard en terminant, j'ai cru devoir le faire connaître à la Commune, et je dirai qu'en pareil cas j'agirai toujours de même. > Va-t-il s'élever une protestation ? quelqu'un demandera-t-il si l'on a du moins la certitude que ce malheureux était réellement un espion ? Non ; mais Dereure, le cordonnier, à cheval sur les formes, s'enquiert si l'on a eu soin de rédiger le procès-verbal de l'exécution. Johannard répond oui, et Dereure est satisfait.
On n'était pas doux pour les prétendus espions, ainsi qu'on vient de le voir; dans ce cas du moins, on pouvait invoquer les lois de la guerre, — de la guerre civile que l'on avait déchaînée sans motifs, — mais on ne s'en tint pas là. Frédéric Cournet, qui fut l'un des moins violents d'entre eux, fait une motion dont la brutalité est incompréhensible : <x Considérant que, dans les joqrs de révolution, le peuple, inspiré par son instinct de justice et de moralité, a toujours proclamé celle maxime : € Mort aux voleurs ! » la Commune décrète : Article 1*'. Jusqu'à la fin de la guerre, tous les fonc-
tionnaires accusés de concussions, de déprédations, de Yols seront traduits devant la cour martiale. La seule peine appliquée à ceux qui seront reconnus coupables sera la peine de mort. Article 2. Aussitôt que les bandes versaillaises auront été vaincues, une enquête sera faite sur tous ceux qui, de près ou de loin, auront eu le maniement des fonds publics. » La motion de Coumet est adoptée avec un amendement : aux fonctionnaires on ajoute les fournisseurs. Autant voter une exécution en masse.
Miot, Régère, E. Pottier veulent établir, dès à présent, une commission de comptabilité; le décret qu'ils proposent est voté. Régère, qui préside, fait remarquer que c'est une cour des comptes que l'on va installer, et il ajoute : « Je crois qu'elle sera d'une grande utilité. » 11 me semble que cette Commune, si parfaitement révolutionnaire et si foncièrement novatrice, rentrait un peu dans les vieilles ornières de la monarchie. La peine de mort passe encore, cela sent convenablement la loi de prairial ; mais la Cour des Comptes, dont l'organisation actuelle a élé déterminée par le décret du 16 septembre 1807, c'était là, si je ne me trompe, faire œuvre de réaclion et prêter à rire aux mauvais plaisants.
Un contrôle sérieux n'eût point été superflu ; deux jours après, dans la séance du 21 mai, la séance suprême, alors que nos soldats cheminaient déjà dans
Paris et que la Commune ne le soupçonnait mémo pas, Jourde dit : « Je demande que l'Assemblée prenne une décision qui touche vos finances. Hier il y a eu une dépense de 1,800,000 francs; en dix jours il y a eu une augmentation de 4,500,000 francs ' ; » et Jourde, cherchant encore à rassurer le crédit public, — qui n'existe plus depuis longtemps, — s'élève avec force et obtient un désaveu de la Commune contre la note par laquelle Grêlier, membre du Comité central, a déclaré que les titres de rente appartenant aux « émigrés » seraient brûlés, si ceux-ci ne rentraient dans Paris avant vingt-quatre heures.
Paschal Grousset regimbe un peu : « Tout en blâmant rinsertion de la note de Grêlier, dit-il, je demande qu'on prenne des mesures pour l'anéantissement de tous les titres appartenant aux Versaillais, le jour où ils entreraient à Paris. » L'incendie du ministère des finances et de la caisse des dépôts et consignations semble prouver qu'en effet des mesures ont été prises. Grâce à François Jourde, la Commune termine sa vie législative par un vote qui condamne absolument la sauvage proposition de Grélier. Elle
1 Je crois qu'il ne doit pas y avoir hésitation sur la somme ; la réimpression du Journal officiel de la Commune dit 45 millions, ce qui est impossible ; le Journal officiel, édition originale, dit 4,5000,000, ce qui est une faute typographique. 4,500,000 francs pour dix jours donne 450,000 francs par jour; c'est là une augmentation normale et qui représente, fort probablement, le chiffre que Jourde a énoncé.
se constitue immédiatement après en haule cour de justice pour juger Cluseret, et pendant que, sous la présidence de Jules Vallès, elle procède à l'interrogatoire de l'inculpé, elle est interrompue par Billioray, qui arrive du Comité de salut public et semble avoir • le privilège d'apporter les mauvaises nouvelles.
Il est environ sept heures du soir. Billioray est très ému; il fait effort pour paraître calme et écouler Vermorel qui parle. Il n'y peut tenir et s'écrie : a Concluez! mais concluez donc! J'ai à faire une communication de la dernière gravité; je demande le comité secret. » Vermorel se tait et Billioray lit la dépêche suivante : « Dombrowski à guerre et à Comité de salut public : Les Yersaillais sont entrés par la porte de Saint-Cloud. Je prends des dispositions pour les repousser. » On se remet en séance afin d'acquitter Cluseret; on n'adopte aucune mesure d'ensemble; les membres de la Commune se disposent à se rendre dans leur arrondissement respectif. La Commune compte sur le Comité de salut public; le Comité de salut public comple sur la délégation à la guerre, où « le délégué s'enferme pour composer une proclamation S>. La Commune en a fini avec ses délibérations; la bataille dans les rues, les incendies et les massacres vont commencer.
* Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, p. 542.