‹ Les convulsions de ParisChapitre 7 sur 63 · VIII. — LA DiSLÊOATIOlf A LA OUBRRB · texte numérisé non relu

VIII. — LA DiSLÊOATIOlf A LA OUBRRB

InsafGsaDce de Dclescluzc. — Ses catrevues avec Rosscl — Vcrmesch et Rossel conspirent la perte de la Ck>nununc. — Bellevtllc. — Lullier. — Deux fois incarcéré, évade deux Fois — Ses allies, Ganicr d'Abin et du Bisson. — Conspiration. — Nettoyer Fllôtel de VîJle. — Déclaration de Lullier. — En relation avec le gouvernement de Versailles. — Faute de 30,000 francs. — Edouard Moreau. — Délé;;ué près le délégué à la guerre. — Antipathique à Delescluze. — Ses antécédents. — Sa conduite à Buzenval. — L*épingle. — Edouard Moreaa membre du Comité central. — Ses erreurs. — Il s*cntend avec Rossel. — Son intervention a la Com* munc. — Il la menace, elle cède. — Police civile et militaire. — Morcan y excelle. — Son système d'espionnage. — Redouté par If. Thiers. — C'est l'Ëmincnce grise de la Révolte. — Son importance. — Antagonisme entre lui et Dclescluzc. — Le dernier enjeu du joueur. — Arrêté le 26 mai. — Ne se dissimule pas. — Les jugements sommaires. — La Ligue, la Convention, la Prévôté. — Edouard Moreau est fusillé à la caserne Lobau.

Le dernier délégué à la guerre, — le délégué civil, — Delescluze, ne connut probablement jamais les dangers très réels dont il était menacé dans l'intérieur même de Paris, dangers qui se seraient infailliblement produits avec une excessive violence, si le général Douay n'était venu mettre un terme au sabbat de la Commune. Delescluze, en prenant possession du ministère de la guerre, c'est-à-dire en acceptant la responsabilité des opérations militaires d'une révolte que l'ouverture du feu de Montretout et la prise du fort d'Issy réduisaient à une défensive illusoire, Delescluze fut très effrayé. Il passait subitement, sans éducation préalable, de la théorie à la pratique, et s'apercevait

que tout lui faisait défaut : la science, les aptitudes el même les moyens d'action. Il se perdait au milieu de difficultés sans cesse accrues; il avait essayé, comme nous l'avons vu, d'en rejeler une partie sur Dereure, sur Johannard et sur Léo Meillet, délégués auprès des chefs d'armée; mais le côté technique des choses ne lui en échappait pas moins, et il se trouvait perpétuellement en face de problèmes dont il ignorait le premier mot. Il eût voulu avoir près de lui un homme du métier, un vrai soldat qu'il eût pu consulter secrètement et dont il eût suivi les conseils. Il le chercha et crut bien l'avoir trouvé. Rossel n'avait point quitté Paris; il se cachait, sous le nom de Tirobois, dans un hôtel garni du boulevard Saint-Germain, non loin du ministère de la guerre. Delescluze allait le voir mystérieusement tous les soirs, l'écoutait, et, grâce à ses avis, parvenait à se reconnaître un peu dans ces fonctions si nouvelles et si difficiles pour lui.

Delescluze ne fut pas le seul que Rossel reçût en secret dans sa retraite. Vermesch, le rédacteur en chef du Père Duchêner ({ni tirait alors à soixante mille exemplaires, et qui exerçait une très positive influence sur la population fédérée, Vermesch était resté en relation avec Rossel et allait souvent conférer avec lui en compagnie d'un troisième personnage qu'il est inutile de nommer; tout ce que nous en pouvons dire, sans le désigner plus clairement, c'est qu'il remplissait à la

sûreté générale des fonctions qui ne manquaient pas d'importance. Tous les trois ils rêvaient d'escalader le pouvoir. Emportés par l'erreur de leurs persistantes illusions, il est probable qu'ils ont souvent évoqué le souvenir du général Bonaparte, de Talleyrand et de Pouché. Il s'agissait de soulever Belleville, d'en réunir les bataillons, de se mettre à leur tête, de s'emparer de l'Hôtel de Ville, d'en jeter les impuissants sous les verrous, de continuer la guerre pour son propre compte, de vaincre Versailles, — ce qui ne semblait pas douteux, — et de proclamer une République dictatoriale que Ton eût immédiatement escamotée à son profit. Rossel devenait consul, Vermesch ministre des affaires étrangères, et le troisième accolyte ministre de la police.

L'aventure était périlleuse, mais dans le désarroi général où Paris se débattait alors il n'était pas absolument impossible qu'elle réussît. Pour ne paséchouer honteusement, elle devait être menée par des hommes d'une indomptable énergie; or Rossel était un rêveur, Vermesch était un viveur sottisier et timide : restait le troisième personnage, trop subalterne pour prendre la direction du complot. On était cependant bien résolu à jouer cette grandepartie ; elle n'était pas encore entamée que l'armée française campait sous les fenêtres de Rossel, qui ne put l'apercevoir sans ressentir une émotion dont il a lui-même consigné le souvenir.

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Belleville semble avoir été le point de mire, Tobjeetif des ambitieux déclassés qui voulaient supprimer la Commune. C'est de ce côté-là aussi que regardait Lullier, ulcéré, furieux d'avoir été non seulement dédaigné, mais persécuté par ceux mêmes qu'il croyait fermement avoir poussés au pouvoir, car il était persuadé que seul il avait remporté la victoire du 18 mars. Or, au lieu d'en faire un général en chef, on l'avait incarcéré au Dépôt; il s'en était sauvé ; il s'était promené avec quelques revolvers passés dans la ceinture, menaçant de brûler la cervelle à qui mettrait la main sur lui ; on l'avait néanmoins arrêté de nouveau et enfermé à Mazas, d'où il avait encore trouvé moyen de s'évader. C'était un aliéné à accès intermittents, très remuant, très hardi, et d'une conception rapide qui n'excluait pas une certaine prudence. Moins vaniteux ou moins abstrait que Rossel, il n'ambitionnait pas le pouvoir quoiqu'il s'en crût digne ; mais, entraîné sans doute par son propre ressentiment, il voulait, comme il le disait lui-même, c cofîrer les braillards de l'Hôtel de Ville et en délivrer le pays. »

Pour entreprendre ce nettoyage, il s'était allié à deux c( victimes du despotisme de la Commune » , à Ganier d'Àbin et à du Bisson. Ces deux personnages, absolument extraordinaires, avaient tous deux bien mérité du Comité central, l'un en faisant fusiller quelques gendarmes dans la soirée du 18 mars, sur la

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butte Montmartre, l'autre en commandant le feu contre la manifestation pacifique de la rue de la Paix. Ils avaient en outre quelque chose d'exotique qui aurait dû les rendre chers aux promoteurs de la République universelle, car le premier avait été général à la solde d'un roi de Cambodge ou de Tonquin, et le second, après avoir servi sous les ordres de Cabrera, avait été créé comte et général de division par Ferdinand de Naples. C'étaient là des litres qui furent gravement méconnus, puisque Ganier d'Abin fut condamnéà mort par le Comité central, et que du Bisson fut révoqué par la Commune.

Ces trois mécontents voulaient, eux aussi, enlever les bataillons de Belleville et prouver aux membres de la Commune que Ton ne se joue pas impunément d^hommes de leur sorte. Lullier vivait au milieu du XX"" arrondissement, ne se cachait guère, donnait des poignées de main aux fédérés, cajolait les officiers, se rendait populaire et attendait avec impatience l'heure de se mettre en marche afin de a châtier les satrapes de l'Hôtel de Ville ». Pour réussir dans son projet il ne lui manquait plus que de l'argent : une misère, 50,000 francs. S'il les avait eus, il était très capable d'exécuter le coup qu'il avait préparé et d'établir ainsi une puissante diversion en faveur de l'armée française. Lullier a fourni lui-même des explications qu'il est bon de recueillir ; il a dit : a I^e rôle que

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j^ai joué SOUS la Commune est parfaitement clair. Je m'étais mis en mesure de balayer la Commune le front haut, la poitrine découverle. Je Tai écharpée dans les journaux, dans les cafés, partout. J'avais sous la main des généraux et des ofBciers de mon état-major, j'ai voulu m'en servir. C'est alors qu'est venu un homme qui m'a offert ses services; je les ai acceptés. 11 a dû me remettre de l'argent. Il n'a pas pu le faire à cause de certaines circonstances indépendantes de sa volonté, x»

L'homme dont parle Lullier avait facilité sa seconde évasion et se donnait pour un agent direct du gouvernement de Versailles chargé de favoriser une conlrerévolution à Paris. Lullier ne reçut pas en temps opportun l'argent dont il avait besoin pour mettre son complot en mouvement, et la combinaison fut abandonnée ; mais si elle eût été menée à bonne fin, qui donc en aurait profité ? Nous croyons que Lullier n'en aurait retiré que d'assez maigres avantages personnels et que tout le bénéfice en eût été à la légalité.

Dans la dernière quinzaine de son existence, la Commune fut menacée par une demi-douzaine de complots qui, faute d'une action d'ensemble, ne produisirent que des résultats insignifiants. La Commune les soupçonnait ; elle se sentait environnée de périls qu'elle ne pouvait combattre, car elle ne savait où les prendre. Elle avait cependant placé à la guerre^

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auprès de Delescluze, un homme très iDtelligent et qui s'était trop gravement compromis pour pouvoir reculer. C'était Edouard Moreau, membre du Comité central, dont il était l'âme. Delescluze ne le supportait près de lui qu'avec peine; il eût voulu être débarrassé de ce surveillant gênant, très perspicace et spirituel : c Le soussigné demande l'annulation de l'arrêté pris par le Comité de salut public à l'effet d instituer le citoyen Moreau délégué civil de la Commune près du délégué à la guerre, le dit arrêté inséré à VOffkiel du 9 mai 1871 : Charles Delescluze. > Le Comité de salut public ne tint compte de la demande ; seulement, quand Delescluze en fit partie, on changea le titre d'Edouard Moreau, et on le nomma intendant ; il n'en conservait pas moins ses fonctions, et, si j'en crois certains renseignements qui me paraissent sérieux, il fut le véritable ministre de la guerre pendant toute la délégation de Delescluze.

Comment un tel homme bien né, instruit, marié à une fille de bon lignage, jeune et remarquable à bien des égards, s'est-il perdu dans cette équipée? Cela est inexplicable. Il avait été vaudevilliste, avait essayé, sans y réussir, de diriger un théâtre et avait été chercher fortune à Londres, où il était lorsque la guerre éclata entre l'Allemagne et la France. Il accourut à Paris, laissant en Angleterre sa femme et son jeune enfant. Il fut très vaillant pendant cette

période. Simple garde national dans une compagnie de marche du 185'' bataillon, il se conduisit si courageusement à l'affaire de Montretout qu'il fut proposé pour la croix; — il refusa la croix et demanda un crêpe. Pendant toute la guerre, il fit un service militaire irréprochable, et portait sur lui, comme une sorte d'amulette sacrée, une épingle qui avait servi à attacher les langes de son enfant. Il faut croire que les dernières et définitives défaites l'exaspérèrent, car après la capitulation, au lieu de retourner à Londres auprès de sa femme, il entra dans la fédération de la garde nationale, et de là au Comité central. Il fut de ceux qui s^occupèrentle plus activement à faire transporter les canons du parc Wagram jusqu^à la place des Vosges et à la rue Basfroi.

Après le 1 8 mars, au milieu de la bande qui composait le Comité central, il apparut avec toute sa supériorité d'écrivain et d'orateur. Dès le début, et jusqu^à la fin, il fut et resta le maître du Comité. Il s'y était engagé sans esprit de retour; le 18 mars tous les membres du Comité s'étaient attribué une somme de 300 francs, afin de pouvoir fuir en cas de défaite. Trois membres, N. Rousseau, Fabre et Edouard Moreau, refusèrent cet argent, qui, remis en dépôt à Bouit, lui fut volé, le soir même, à l'Hôtel de Ville. Il paraît avoir été convaincu de la légitimité de l'insurrection et avoir cru que cette insurrection avait été faite dans

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l'hypothèse que TAssemblée nationale voulait détruire la République ; erreur profonde dans les deux termes : d'une part, l'insurrection a élé menée par des gens qui voulaient le pouvoir pour eux-mêmes et ne se souciaient que fort médiocrement do Téliquette gouvernementale; d'autre part, en présence des partis qui divisaient l'Assemblée, il ne pouvait être douteux pour un esprit doué de quelque clairvoyance que la République seule était possible. Mais, quoique de bonne foi, Edouard Moreau se laissa emporter par la passion, et luiy homme d'intelligence et d'esprit, il répéta les niaiseries qui avaient cours alors dans le monde des clubs et des cabarets.

A la date du 9 avril, il écrit : a Les chefs du gouvernement de la défense nationale, en livrant la France à la Prusse, n'ont eu en vueque de tuer la République, qu'ils craignaient de voir consolidée par la victoire. > Il croit, il dit que le Comité central a sauvé Paris; enfin il ajoute — et ceci est grave : — « J'affirme g^i^'a-ucMne condamnalionj quelle qu'elle soitj n'a été prononcée par le Comité central. x> Il oublie que le 22 mars < le Comité ratifie les condamnations à mort prononcées par les généraux Henry et du Risson ». Le 28 et le 29 mars, au moment de disparaître, les élections pour la Commune étant déjà faites, le Comité central condamna à mort par contumace Ganier d'Abin et Wilfrid de Fonvielle. Je m'étonne que ces incidents

soient sortis de la mémoire d'Edouard Moreau, car il était présent lorsqu'ils se sont produits.

La Commune le redoutait et n'avait point tort, car il la méprisait et le lui laissait voir. Dès le milieu d'avril, il avait dit : c Si la Commune ne se conduit pas mieux, nous nous battrons contre elle. » Ce fut lui qui, après s'en être entendu avec Rossel, incita le Comité central à ressaisir le pouvoir, et à exiger qu'on lui fît sa part, la part du lion, au ministère de la guerre. C'était s'y prendre trop tard; rien déjà n'était plus possible pour le salut de l'insurrection. Edouard Horeau, accompagné de Lacord et de B. Laccore, se présenta devant la Commune, en qualité de mandataire du Comité central; il parla en maître. Il fut à la fois ironique et impérieux : a C'est le Comité de la fédération de la garde nationale qui a fait le 18 mars, il prétend en tirer bénéûce et n'être point tenu à l'écart; la Commune oublie trop volontiers qu'elle est la fille — la fille mineure — du Comité, et elle semble ne pas s'apercevoir qu'elle a plus que jamais besoin des conseils paternels. » La Commune, qui régnait par la terreur et qui s'en vantait, n'était point accoutumée à un tel langage ; elle entra en fureur et menaça Edouard Moreau de le faire arrêter* Il haussa les épaules et répondit : a Si, par malheur pour vous, vous commettiez la bévue de mettre la main sur un seul des membres du Comité central, nous nous rendrions tous

dans nos arrondissements, nous reviendrions ici à la tête des fédérés qui n'obéissent qu'à nous, et je me charge seul de vous envoyer à la Grande-Roquette. » La Commune, qui savait qu'Edouard Moreau disait vrai, resta interdite et Técouta lorsqu'il reprit : « Dans l'intérêt de la cause que nous servons, il est plus sage de s'entendre et de rester unis. »

La Commune céda ; les commissions choisies dans le Comité central furent installées à la délégation de la guerre, où Moreau, choisissant le poste qui lui convenait, se chargea de la haute police civile et militaire*. Il y excella et sut déjouer les tentatives qui avaient pour but de livrer une des portes de Paris à l'armée française et auxquelles M. Thiers lui-même se laissa prendre plusieurs fois. Il faisait surveiller les membres de la Commune, les ofQciers généraux de la fédération, les délégués aux différents services

' Le Comité central était le maître au ministère de la guerre : il y régnait k Tintendance par Moreau ; à Tordonnancement par L.-F. Piat et B. Lacorre ; à la solde par Geoffroy ; au contrôle généra] par Gouhier, Prudhomme, Gandier; à la commission médicale par Fabre, Tiersonnier, Bonnefoy ; àTinfanterie par Lacord, Tournois, Barroud ; à Tartillerie par Rousseau, Laroque, Maréchal; à Tarmement par Bisson, Houzalot ; au génie par Brin,Marceau, Levèque; k la cavalerie par Ghouteau, ÀYoine fils ; à Texamen disciplinaire par Navarre, Husson, Lagarde, Âudoynud ; à Tétat-major par llanser, Soudry ; à l'équipement par Lavalette, Château, Valatz, Patris, Fougeret ; au train par Millet, Boullenger ; aux subsistances par Bonit, À. Ducamp, Grélier et Brevet. Il avait, comme Ton voit, accaparé tous les services.

publics ; en outre, il avait deux escouades d'agents spéciaux : les uns qui parcouraient les quartiers dits consei^atcui's, les autres les quartiers populeux. De tous les rapports qu'il recevait, Moreau faisait un résumé qu'il signait, toujours à l'encre rouge. J'ai plusieurs de ces résumés sous les yeux ; ils sont intéressants et constatent invariablement que la Commune est antipathique à la population. Il avait organisé un système d'espionnage complet qui lui rappor tait des renseignements précieux sur le mouvement de nos troupes, mais dont l'incapacité des chefs militaires de la Commune ne sut jamais profiter. Les hommes chargés de ce service étaient tous porteurs d'un laissez-passer ainsi conçu : <x Laissez passer le citoyen N. chargé par le délégué à la guerre de prendre des informations exléricures. La garde nationale est invitée à lui faciliter son service. — Le chef du service des reporters : G. pour la commission de la guerre; le membre de la Commune : H. Geresme. x>

Edouard Moreau était une puissance. Il avait horreur des hébertistes et s'était déclaré l'adversaire implacable de Rigault et de Ferré. Ceux-ci redoutaient son énergie et l'influence très sérieuse, quoique peu apparente, qu'il exerçait sur toute la fédération. Le gouvernement de Versailles savait à quoi s'en tenir sur sa valeur; j'ai lieu de croire, sans

cependant me permettre de l'affirmer, que plusieurs fois, et toujours maladroitement, on essaya de l'enlever à l'insurrection et de le rattacher au parti de la légalité. On le faisait surveiller, autant que cela était possible, car l'on était inquiet en pensant à lui. M. Tliiers s'en préoccupait et disait : C'est l'Éminence grise de la révolte.

Supérieur à Delescluze par l'intelligence, supérieur à Rossel par le caractère, Edouard Moreau était peutêtre de tous les hommes mêlés à la Commune celui qui l'eût le plus facilement absorbée et détruite à son profit, si cette extravagance sociale avait pu se prolonger. Il avait été question de le nommer délégué à la guerre lorsque Rossel se retira, et de lui donner ainsi la haute main sur l'armée insurrectionnelle. La Commune eut peur d'avoir l'air d'abdiquer en désignant un membre du Comité central et elle choisit Delescluze, qui ne devait point, qui ne pouvait pas la conduire à la victoire. Moreau, quoique subalternisé, avait une importance extraordinaire; il envoyait des instructions aux chefs de légion pendant que Delescluze expédiait des ordres aux chefs d'armée. De là naissaient des conflits, des confusions, dont notre armée, souvent mal renseignée, ne put tirer parti. Le délégué de la Commune à la guerre et le délégué du Comité central se jalousaient mutuellement, et ont plus d'une fois, sans le savoir, neu-

tralisé leurs efforts. Chacun d'eux se croyait le maître, Tun parce qu'il représentait la Commune, Pautre parce qu'il représentait le Comité central. Le résultat de cet antagonisme se faisait sentir jusqu'aux avant-postes. En présence des ordres contradictoires qui leur étaient adressés, les chefs de corps, les simples commandants n'obéissaient plus qu'à leur initiative personnelle, et ajoutaient leurs propres sottises à celles qu'on leur prescrivait. Du 10 au 21 mai, la défense de Paris et des ouvrages sous Paris fut d'une incohérence dont rien ne peut donner idée.

Il est extraordinaire qu'Edouard Moreau n'ait point résolument abandonné cette partie qu'il savait perdue; les renseignements qu'il recevait de l'intérieur et de l'extérieur de Paris ne pouvaient plus lui laisser aucun doute à cet égard. Ceux qui l'ont connu, qui l'ont aimé, qui avaient apprécié les qualités excellentes dont il était doué, ont vu en lui une sorte de joueur ruiné qui met sa fortune et sa vie sur un dernier enjeu. Il était humilié de l'état de médiocrité auquel des revers, — mérités ou non, — avaient réduit sa femme et son enfant qu'il adorait. Il savait qu'en temps de révolution la chance appartient au plus audacieux, au plus énergique, et que l'on peut souvent obtenir en quelques heures ce qu'une longue vie de labeur est impuissante à donner. C'est cela probablement qui l'a décidé à se précipiter dans

cette aventure, et qui Ta engagé à y demeurer, lors même qu'il n'ignorait plus qu'elle était condamnée à une un honteuse. Il était ambitieux de pouvoir, ambitieux de richesse ; il voulut forcer la destinée ; l'heure n'était pas propice, il en mourut ; car quoiqu'il n'eût encore que trente-quatre ans, il ne voulut pas survivre à l'écroulement de ses espérances.

Je ne sais rien de la part qu'Edouard Moreau a prise à la lutte, lorsque l'armée française se heurta dans les rues de Paris contre les bandes fédérées ; je croirais volontiers cependant qu'il évita de combattre et qu'il fut simplement un spectateur ironique de cette grande bataille. Il avait été, je l'ai dit, tout spécialement signalé au gouvernement de Versailles, et chaque chef de corps avait reçu ordre de s'emparer de lui. Le 26 mai, lorsqu'il rentrait chez lui, rue de Rivoli, n° 10, vêtu d'une redingote bourgeoise, et ayant dans sa poche un passeport signé d'Edmond Levraud, chef de la première division à la préfecture de police pendant la Commune, au moment où il prenait sa clef dans la loge du portier, une escouade de soldats conduite par un sous-officier se présenta devant sa maison. Il se porta au-devant du peloton ; le dialogue fut court : « Qui demandez-vous? — Le sieur Edouard Moreau, membre du Comité central. — C'est moi ! — Je vous arrête. — Je vous suis. »

On le conduisit au théâtre du Châtelet, dans le

grand foyer duquel une prévôté était établie depuis la veille. Il y avait trois bureaux devant lesquels on interrogeait les individus arrêtés. On les fouillait, on inscrivait leur nom, leurs prénoms, leur âge, leur demeure, le lieu, le motif de leur arrestation, les objets et papiers trouvés sur eux. Ce travail préliminaire étant fait par un lieutenant-colonel, on divisait ces malheureux en deux groupes : les plus coupables, les moins coupables. Les premiers étaient amenés devant un colonel qui leur faisait subir un nouvel et dernier interrogatoire; on vérifiait si les mains étaient noircies par la poudre, si l'épaule était meurtrie par le recul du fusil. Sur l'état récapitulatif de tons les noms, en face de chaque nom, on traçait une lettre majuscule indiquant la sentence prononcée : L signifiait en liberté; V, envoyé à Versailles; F. condamné à être fusillé.

L'histoire se répète toujours, et ses cruautés se reproduisent avec une stérile monotonie. Loreque la Convention eut promulgué le décret du 19 mars 1 793 qui mit hors la loi les porteurs de cocarde blanche, une commission, composée de Félix, de Morin et de Vacheron, fut envoyée à Angers pour recenser les détenus vendéens ; cette commission, qui en l'espace de trois mois fit exécuter sept cent soixante-dix individus, jugeait aussi par lettres : R, à revoir ; F, à fusiller ; G, à guillotiner. Était-ce donc un souvenir

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de la Ligue qui était venu par tradition jusqu'aux commissaires de la Convention ? Pierre de TEstoile raconte, à la date du 25 novembre 1591, que les Seize avaient résolu, dans leurs conseils, de chasser ou de tuer une partie des Parisiens, « et pour ce, en leurs roUes, ils les distinguaient par les trois lettres P, D, C, qui estaient à dire : pendu, dagué, chassé. » En présence de l'encombrement des prévôtés et du nombre énorme (38,000) de prisonniers que l'on amenait de toutes parts, on procéda comme au temps de la Ligue et comme au temps de la Convention. A cette heure où, sous l'impression des incendies de Paris, du massacre des otages, nulle pitié ne survivait dans les cœurs, il suffisait d'avoir pris une part active aux œuvres de la Commune pour n'avoir point la vie sauve. Ce fut le cas d'Edouard Moreau. Une chercha pas à nier son identité, que du reste révélait le passeport trouvé sur lui. Devant son nom on mit un F. Une personne de ses amis qui l'avait vu arrêter l'avait suivi. Il marchait avec calme, la tête haute, le visage pâle, il fumait une cigarette et serrait de la main le revers de sa redingote, la même où il avait fixé l'épingle qui avait attaché les langes de son fils. Il reconnut dans la foule la personne qui le regardait passer et qui pleurait ; il lui fit un signe de tête, puis il pénétra dans la caserne Lobau, d'où il ne ressortit pas.

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