IV. II
silion, rue Rabelais, chez le marquis de Gallifet; on on y vola comme dans une ville prise d'assaut. La veille, on avait visité avec trop de soinThôtelPereire.
C'était le vol organisé, élevé à la hauteur d'une institution communale. Cela indigna Vermorel, qui fit rendre, à la date du 16 avril, un décret inutilement préservateur : t Article 3. Aucune perquisition ou réquisition ne pourra être faite qu'elle n'ait été ordonnée par l'autorité compétente ou ses organes immédiats, porteurs de mandats réguliers, délivrés au nom des pouvoirs constitués par la Commune. Toute perquisition ou réquisition arbitraire entraînera la mise en accusation deses auteurs. » L'intention était bonne, mais elle ne peut être réputée pour le fait; car l'habitude était prise et nul décret n'était assez puissant pour la rompre : jusqu'au dernier moment on força les portes et on vola.
La Commune avait cependant pris ses précautions et essayé de centraliser c le service i des réquisitions dans une seule administration, dans celle des domaines, où elle avait nommé Jules Fontaine en qualité de directeur. Fontaine avait des droits à la bienveillance communarde et ses titres n'étaient point à dédaigner. Il me produit l'effet d'un déclassé qui a pris la mauvaise route et s'en est allé insensiblement jusqu'à la fondrière. 11 n'était plus jeune ; il avait alors cinquantequatre ans. Il donnait des leçons de mathématiques
aux lycées Saint-Louis et Bonaparte, mais en réalité il vivait dans les sociétés secrètes, conspirait, et semble avoir eu pour spécialité politique de fabriquer ces bombes portatives que l'attentat d'Orsini avait mises à la mode dans le monde révolutionnaire. Il était mêlé à un complot avéré sous la fin du second empire; il fut au nombre des accusés qui comparurent devant la haute cour siégeant à Blois, et le 8 août 1870 il s'entendit condamner à quinze ans de réclusion. Le gouvernement du 4 septembre s'empressa de le remettre en liberté et lui offrit une préfecture en guise de compensation ; Fontaine refusa, car on ne put le nommer dans le département d'Indre-et-Loire, où il eût voulu être envoyé. Dans ce fabricant de bombes destinées à l'assassinat, dans cet ancien condamné, la Commune reconnut facilement un des siens, et le nomma (9 avril) directeur général des domaines et du timbre, conservateur du matériel de l'ancienne liste civile, et enfin (7 mai) séquestre des biens du clergé. Un mot assez drôle, que j'ai entendu, résume nettementses fonctions. Un de ses employés disait : « Le citoyen Fontaine est confiscateur en chef. » Il a dans l'histoire de la Commune une certaine notoriété, due à la destruction de la maison de M. Thiers, destruction qu'il a toujours persisté à appeler a un déménagement » .
C'était un homme d'ordre et de comptabilité régulière. Dans son cabinet, il trouva le livre de dépenses
de son prédécesseur , et l'utilisa pour lui-même. On y lit : « 16 mai; chevaux pour Thiers, 75 francs. — 17 mai, pourboire, déménagement Thiers, 70 francs. » Ses papiers n'ont point été perdus, et Ton peut y faire quelques découvertes intéressantes. Non seulement il était directeur des domaines, mais il avait droit d'ordonner des arrestations, semblable en cela, du reste, à tous les porte-galons du moment. Fontaine parait avoir tenu à ce que les arrestations provoquées par lui fussent « légales » ; à cet effet il avait reçu de Raoul Rigault un certain nombre de mandats d'amener en blanc; il n'avait qu'une date et un nom à y inscrire pour les rendre exécutoires.
Parfois le mandat est libellé, seule la date a été intentionnellement omise; Fontaine en fera usage selon les circonstances. Ce cas spécial se présente pour M. d'Entraigues, qualifié de : « secrétaire du général Rollin, directeur de la lingerie impériale. » En qualité de délégué à la sûreté générale, Raoul Rigault a signé ce mandat, qui est donc antérieur au 25 avril, et qui ne fut pas exécuté, car j'en retrouve la minute. M. d'Entraigues n'en fut pas moins arrêté le 14 mai, pour avoir refusé de livrer du linge à la concubine d'Emile Eudes, et transféré le lendemain à la prison de la Santé par ordre d'Edmond Levraud.
Je ne crois pas que Fontaine ail abusé de la faculté qu'on lui accordait de faire opérer des arrestations ; il
se contentait d'exécuter les instrutions delà Commune en ce qui concernait les ministères et les grandes administrations publiques. On voit là le mode de procéder, qui était fort simple : a Ordre est donné au citoyen Fontaine, directeur des domaines et du timbre, de faire enlever l'argenterie des Invalides *, et de la faire transporter à la Monnaie pour être confiée aux soins du citoyen Camélinat pour être transformée dans le plus bref délai. Paris, le 17 avril 1871. Le membre de la Commune délégué aux finances, E. Varlin. Vu et approuvé, la commission executive : E. Tridon ; Avrial. » .Ordre analogue pour l'Hôtel de Ville, pour les ministères de la marine, de l'intérieur, du commerce, des affaires étrangères, pour la direction des lignes télégraphiques. La préfecture de police semble échappera la spoliation; du moins, je n'aperçois qu'une lettre par laquelle Edmond Levraud prie le citoyen Fontaine de donner copie de l'inventaire du mobilier (argenterie, linge et matériel de table) qui se trouve à la Préfecture.
Lorsqu'il était muni d'un de ces ordres, Fontaine se rendait au ministère désigné, et pour ce genre d'expéditions il se faisait accompagner d'un commissaire de police spécial, nommé Mirault, qui était un ancien cafetier condamné pour vente de denrées
* Voir Pièce$ju$lificaUves, n* 4.
falsifiées et failli. La Commune n'était point difficile sur le choix de ses agents. Elle les prenait où elle les rencontrait, et professait, à cet égard, des idées d'une largeur vraiment fraternelle. Mirault rédigeait le procès-verbal, afin que tout se passât c dans les règles 9 ; l'argenterie saisie était confisquée, mise en boîtes et expédiée à l'hôtel des Monnaies, où l'on tâchait d*en faire des pièces de cent sous.
Le directeur de la Monnaie, Gamélinat, acceptait volontiers les pièces de vaisselle plate, les couverts qu'on lui envoyait; il les faisait jeter en fonte, et détruisait ainsi souvent des objets d'art dont la façon valait plus que le métal. Qu'importe? égalité de la cuiller d'étain, fraternité de la gamelle, cela convenait à la Commune ; mais Camélinat regimbait lorsqu'on lui apportait des étoffes d'or et d'argent qui exigeaient un travail difficile pour être réduites à l'état purement métallique. Aladatedu 2 mai, il écrit: a Citoyen Fontaine, gardez donc dans les magasins des domaines toutes les chasubles et autres oripeaux que vous pourrez trouver parmi les objets saisis et déposés à l 'ex-préfecture de police ou autres administrations ; plus tard on s'occupera de leur transformation suivant les intérêts de la Commune. Le directeur de la Monnaie: Caméunat. »
Ceci ne parait pas avoir été du goût de Jules Fontaine qui, dans la destruction des objets sacerdotaux, trou-
LA DIRECTION DES DOMilNËS 167
vait sans doute tout bénéûce pour la libre pensée et pour la caisse de la Commune; il insista, ne put parvenir à vaincre les objections de Camélinat, et finit par s'adresser au Comité de salut public» dont il obtint gain de cause : a Paris Je 10 mai 1871. Autorisation est donnée au citoyen Fontaine, directeur des domaines, de faire brûler à la Monnaie, et d'accord avec le citoyen Camélinat, les chasubles et oripeaux enlevés dans les différentes églises et renvoyés actuellement au garde-meuble. Le membre du Comité de salut public : Antoine Arnaud. » La langue de la Commune est pauvre et le mot oripeaux s'y répète souvent Cette mesure, il £aut le reconnaître, était bien plus politique que financière, et l'on se plaisait à brûlerie vêlement du prêtre avant de tuer le prêtre lui-même. Agent de la Commune, qui, ne devant être qu'une revendication municipale, se substituait naturellement à l'État, Jules Fontaine ne faisait, après tout, que se conformer aux ordres de ses maîtres en dévalisant les ministères et en ramassant les épaves arrachées à la dévastation des églises; mais il semble plus coupable lorsquil pénètre dans les maisons particulières et fait main basse sur les objets de propriété individuelle. Au nom de quel principe détourné de son sens naturel par l'interprétation révolutionnaire, des fédérés, deux fois, dans le courant des mois d'avril et de mai, ont-ils forcé l'entrée de l'hôtel de M. Mar-
tin du Nord, rue Paradis-Poissonnière, et Font-ils pillé * ? Est-ce l'acte d'une bande de sacripans qui veulent faire un bon coup et qui profitent de leur nombre, de leurs armes, pour casser des meubles et se garnir les goussets? Nullement, car dans le cabinet que Fontaine occupait à la direction des domaines, on retrouve les objets dérobés, de Targenterie, des bijoux, des médailles, des coupons de rente. Il n'a été que receleur, — séquestre, comme disait la Commune, — car le pillage de l'hôtel de M. Martin du Nord a été exécuté par des fédérés qui ont agi en vertu d'instructions que nous ne connaissons pas. Dans une autre circonstance, il a lui-même commandé en chef. On voulait, je ne sais pourquoi, s'emparer des meubles appartenant à la princesse Mathilde. C'était là une noble tâche, bien faite pour éveiller une chevaleresque émulation dans le cœur des ennemis des tyrans. Jules Fontaine ne voulut point laisser à d'autres la gloire de l'avoir accomplie, et accompagné
* (( Pendant que j*écris, un Alsacien, qui est venu me trouver pour réclamer ma protection en qualité de sujet allemand, m'informe qu'ayant-hier au soir des gardes nationaux, armés de Fautorité du Comité de salut public, ont envahi le magnifique hôtel de M. Martin du Nord, l'un des plus riches manufacturiers de France, et qu'ils ont emporté tout ce qu'ils ont pu trouver, meubles, vaisselle plate, bijoux, ornements, etc. Le seul crime qu'on allégua contre lui, c'était qu'ayant été colonel de la garde nationale, il avait quitté Paris et s'était retiré à Versailles. )) (M. Wasbbume à M. Fish.)
de Mirault, escorté d'un nombre suflisant de fédérés^ il partit pour la conquête. L'expédition fut longue ; on la divisa en trois opérations distinctes, car on croyait savoir que la princesse Mathilde avait confié une partie de ses objets précieux à trois personnes différentes. L'ennemi fut vaincu : l'ennemi, c'étaient de malheureux portiers qui firent de consciencieux efforts pour sauver les appartements dont ils avaient la garde. Peine inutile, Jules Fontaine renversa tous les obstacles. — Chez M. de M., chez M. P., chez Mme G. on fouille les appartements, on fracture les meubles, on brise les serrures, on enlève les objets de prix. — Une lorgnette et une médaille en or provenant de celte excursion en territoire hostile furent découvertes au domicile de Fontaine, qui avait pris la précaution d'y faire également transporter quelques bouteilles de vin de Champagne.
Des expéditions analogues furent dirigées contre la maison du prince Pierre Bonaparte, contre l'argenterie du mess des officiers de TÉcole militaire. Tout n'alla pas au garde-meuble ou à l'hôtel de la Monnaie, car un service de porcelaine et quelques pièces de vaisselle plate ne quittèrent pas le domicile de Fontaine, où l'on put les retrouver. Il parait avoir été coutumier du fait et avoir aimé à conserver quelques souvenirs de ses essais de revendication, car un témoin déposant devant la commission d'enquête parlementaire sur
rinsurrectiondu 18 mars adit : <x J'ai découvert quinze cents bombes à Montmartre, dans les ateliers de Fontaine, directeur des domaines, chez lequel j'ai trouvé beaucoup d'objets volés chez M. Thiers *.
Les écrivains qui servaient de souteneurs à la Commune étaient dans la joie. Us estimaient que ces pillages étaient des mesures sagement réparatrices. A leurs félicitations ils ajoutaient des calomnies. Gomme toujours, le Père Dvtàiène donne l'exemple et entonne rhosannah de l'ordure : « Sa vez-vous ce qu'on a trouvé quand les bons b... de la police municipale ont été faire des perquisitions dans le domicile de l'assassin Jules Favre? Eh ! nom de tonnerre, tout simplement deux millions en titres au porteur ; et tout ça acheté du 4 septembre au 20 février... c'est pour cela qu'il avait besoin de faire de faux billets de banque '. »
Le pillage suffisait, le mensonge était de trop. Pendant que la direction des domaines faisait des descentes dans les ministères et dans les appartements particuliers, la sûreté générale, — qu'elle fût dirigée par Raoul Rigault, parCouraetouparThéophileFerré, — ne restait pas oisive; elle aussi, elle crochetait les serrureset défonçait les armoires sous prétexte de s'em-
< Enquête sur le 18 mars, tome II, p. 220, éd. 1872. — Procès FonUitie, débats contradictoires, 5* conseil de guerre, 23 no?enibre
■ U PèreDuchéne, n» 29, p. 92, 24 germinal an 79.
parer de papiei*s comprometlants. Elle fait des perquisitions, dont jamais elle ne sort les mains neUes, chez M. Zangiacomi, chez le maréchal de Mac-Mahon, chez le maréchal Bazaine, chez le prince Murât, auquel on vole toutes ses voitures, chez le général Ducrot, auquel on enlève une cassette remplie de documents précieux. Cette cassette nesera pas inutile plus tard ; quelques contumax proposeront de la rendre moyennant bonne somme payée d'avance ; ils essaieront d'établir ainsi ce qu'en terme de leur métier on appelle un coopde chantage, mais leur tentative d'escroquerie ne réussira pas, car on sait, à n'en point douter, que la cassette a été détruite dans l'incendie de l'Hôtel de Ville. Ces expéditions ne coûtaient pas fort cher à la Commune, qui faisait ses effractions à bon compte, si j'en crois cette pièce : « Reçu pour frais divers pour l'exécution d'un mandat de la sûreté générale : descente et perquisition chez le nommé Vinoy, exgénéral, 10 francs. Paris, le 24 avril 4871. Le commissaire de police spécial au chemin de fer de l'Est, E. B. » Parfois les frais sont plus considérables et ressemblent k une prime proportionnelle au butin rapporté : a Reçu par le commandant de place la somme de 100 francs en avoir, après réquisition faite à l'école Bossuet d'une somme de 1,400 francs que j'ai versé au bureau. La réquisition a été faite le 7 avril à quatre heures, Paris, le 18 avril 1871.
J., commissaire de police du quartier de l'Odéon. » C'est par milliers que Ton pourrait multiplier ces exemples, qui semblent démontrer que la Commune a été un essai sérieux de translation obligatoire de la propriété mobilière. C'est ainsi du moins qu'elle apparaîtra dans l'histoire, grâce aux documents sans nombre qu'elle a laissés derrière elle, qui subsistent malgré les incendies et que Ton a pris la précaution de mettre en lieu sûr.
Jules Fontaine avait aussi dans ses attributions le garde-meuble, où il avait placé un homme de confiance ; il y versait le produit des rapines de la Commune et parfois, pour obliger un camarade, pour obéir à des injonctions supérieures, il y laissait prendre les objets mobiliers qu'on lui demandait. L'idée dominante des membres de la Commune était que rÉtat devait subvenir à leurs besoins et, sans scrupule, ils requéraient partout et toujours. Les salles de fêtes, les appartements de réception des ministères devenaient pour eux des appartements privés qu'ils faisaient tant bien que mai approprier à cette nouvelle destination. La lettre suivante en fait foi : « Citoyen Fontaine, le citoyen Rigault me charge de vous dire qu'il a . trouvé au Palais de Justice, exlocal de la cour de cassation, trois chambres sans meubles qu'il désirerait meubler en chambres à coucher. 11 espère que vous pourrez lui envoyer les
meubles nécessaires; il m'a dit, du reste, s'être entendu avec vous pour cela. Salut et égalité. Le secrétaire général : J. Fourrier. » Ceci n'est point un fait isolé, comme on pourrait le croire. C'est à qui, pendant toute la durée de la Commune, dormira a sous des lambris dorés »; à l'Hôtel de Ville, les plus riches galeries servaient de chambrée aux fédérés, qui s'amusaient à se tailler des ceintures dans les rideaux de damas ronge.
Lorsque les bataillons insurgés s'emparèrent du palais du Conseil d'État, les hommes parcoururent avec curiosité les salles resplendissantes d'or, décorées de peintures, ornées de glaces, et du plafond desquelles tombaient de grands lustres en cristal. Ils n'en voulurent s'éloigner : Ici nous dormirons ! — On eut beau leur faire observer qu'ils y seraient fort mal; que les salles n'étaient point disposées pour être des dortoirs, que la caserne d'Orsay, spécialement aménagée, leur offrait un logement commode; tout raisonnement fut vain et se brisa contre la volonté brutalement exprimée : « Pourquoi donc pas? C'est notre tour à présent; Dardelle, qui n'est pas plus que nous, couche bien aux Tuileries ; nous resterons ici; il y a des tapis, il y a des glaces, il y a de l'or partout, ça nous va, et nous ne bougerons. » On fut obligé de leur céder; on jeta des matelas dans les salles de délibération, dans la salle du trône ; ils s'y
établirent; ils en étaient très Gers et heureux. Quand une femme faisait visite à son mari, on lui disait : « Venez donc voir notre chambre à coucher; » on la promenait partout, on lui faisait admirer les tableaux et les tentures; on lui disait : t Tout ça, c'est à nous; n'est-ce pas que nous sommes bien logés? » — Lorsqu'il leur fallut déguerpir, ils brûlèrent le palais, en haine du taudis où ils allaient retourner. C'est à ce misérable sentiment qu'obéissait Raoul Rigault lorsqu'il faisait meubler pour lui trois pièces dépendantes de la Cour de Cassation, et son envieuse vanité a dû singulièrement jouir quand il se réveillait sous les sofiites d*un plafond très orné.
Tant qu'il n'eut qu'à opérer des saisies dans les ministères, à rechercher les bijoux de la princesse Mathilde, à faire jeter bas la maison de M. Thiers, à meubler les appartements de Raoul Rigault, Jules Fontaine dut estimer que ses fonctions étaient de facile exercice ; mais au titre de directeur des domaines il ajoutait celui de directeur du timbre, et en cette dernière qualité il eut quelques difficultés à vaincre. La pénurie de la Commune, je le répèle, était excessive, car toute source de revenus était tarie par le dévergondage de son administration. En outre, l'état de guerre, pour ne pas dire l'état de brigandage qu'elle entretenait, anéantissait forcément toutes les ressources dont un gouvernement normal
LA DlRECTlOiN DES DOMAINES 175
aurait pu disposer. L'impôt n'était plus payé, nulle contribution ne rentrait, et comme les dépenses augmentaient toujours avec la bataille qui ne cessait plus, avec le goût de Tivrognerie qui se développait dans d'incompréhensibles proportions, on frappait à toutes les caisses pour en tirer quelque petit écu.
Harcelé par des demandes d'argent auxquelles il ne pouvait guère répondre qu'en montrant ses tiroirs vides, Fontaine imagina d'entamer une négociation avec les compagnies de chemins de fer, aûn de les contraindre à n'employer pour leurs récépissés que le nouveau timbre de la Commune. La prétention était exorbitante et absolument insoutenable. D'une part les compagnies étaient réduites au repos forcé, les locomotives dormaient sous le hangar, les v^agons restaient immobiles et la gare marchande était déserte. S'il y avait encore transport de voyageurs et de marchandises, on ne s'en apercevait qu'en province, et Paris n'en savait plus rien. D'autre part, les compagnies avaient un stock énorme de récépissés timbrés : il était de leur intérêt de les écouler avant de s'en procurer de nouveaux. C'est ce que l'on répondit à Fontaine lorsqu'il fit connaître ses exigences aux compagnies. Celles-ci, dont on avait déjà visité les caisses, dont on occupait militairement les gares, dont on molestait les employés et qui se sentaient menacées de conûscation immédiate, celles-ci firent
176 LES ÂDHllHISTRÀTËURS
la sourde oreille, parurent ne pas comprendre la proposition peu déguisée qui leur était faile, et ripostèrent qu'en utilisant leur provision de timbres, elles ne faisaient qu'user d'un droit que la loi leur reconnaissait. La question paraissait fort grave à Jules Fontaine, qui se mit à faire des calculs de proportion et rédigea un rapport pour prouver que les compagnies de chemins de fer manquaient à leur devoir et portaient préjudice à la Commune. Les compagnies tinrent bon. Fontaine ne démordit pas ; on échangea des lettres polies, mais parfois un peu aigres. Il est probable que les compagnies auraient fini par céder, car, en présence d'hommes que nul arbitraire ne retenait, elles savaient bien qu'elles ne seraient pas les plus fortes.
L'incident néanmoins aurait pu devenir désagréable et avoir de sérieuses conséquences s'il n'avait tourné en compromis. Ce compromis fut proposé par Jourde. Après en avoir conféré avec Paul Pia, contrôleur général des chemins de fer \ on décide que les compagnies n'auront à se pourvoir de timbres nouveaux pour leurs récépissés qu'à partir du 10 mai, et qu'à
^ c 15 avril 1871 ; la commission executive arrête : Art. 1". Le citoyen Paul Pia est chargé de la surveillance et du contrôle des chemins de fer. — Art. 2. Les compagnies de chemins de fer seront tenues de communiquer au citoyen Pia, à la première réquisition, tous les livres ou documents qu*il jugera k propos de consulter, t
LfL DIRECTION DES DOMAINES 177
cette époque seulement la direction des domaines pourra exercer ses droits de yériCcation. Cette mesure ne rapporta pas, je crois, de bien grosses sommes à la délégation des finances ; sur le registre des comptes que Fontaine tenait lui-même, je ne trouve que cette indication, à la date du 21 mai : Versé au citoyen Jourde, 55,000 francs. En revanche, sur le brouillon d'une lettre qu'un fonctionnaire important des domaines écrit à sa femme, je lis cet aveu, qui ne doit pas être perdu : « Je te dirai pour finir que je suis assez inquiet ; je ne suis pas sûr des gens que nous employons; voilà le troisième parapluie que je perds depuis quinze jours, ça n'est pas naturel. »
La prose de Jules Fontaine était plus sérieuse; le 15 mai, le jour même où le docteur Parisel, chef de la délégation scientifique, organisait quatre équipes de fuséens, le directeur général des domaines prenait l'arrêté suivant : c Article 1". Tout le linge provenant de la maison Thiers sera mis à la disposition des ambulances. Article 2. Les objets d'art et livres précieux serontenvoyés aux bibliothèques et musées nationaux. Article 3. Le mobilier sera vendu aux enchères après exposition publique au garde-meuble. Article 4. Le produit de cette vente restera uniquement affecté aux pensions et indemnités qui devront être fournies aux veuves et orphelins des victimes de la guerre infâme que nous fait Tex-propriétaire de l'hôtel Georges.
Article 5. Même destination sera donnée à Targent que rapporteront les matériaux de démolition. Article 6. Sur le terrain de Thôtel du parricide sera établi un square public. » Il est extraordinaire qu'aucun de ces hommes, imbus des idées du moyen âge vers lequel ils nous ramenaient à leur insu, n'ait eu ridée de faire semer du sel sur la placé occupée par l'hôtel « Georges ».
On ne saura jamais d'une façon positive ce qui s'est passé à la suite du pillage et de la démolition de la maison de M. Thiers. Nous croyons que des papiers auxquels il tenait tout particulièrement lui ont été non pas rendus, mais vendus ; des objets d'art ont été retix)uvés d'une façon peu miraculeuse. Tout ne fut point porté au garde-meuble, tout ne fut pas, après l'explosion de la cartoucherie Rapp, transféré du garde-meuble aux Tuileries; bien des gens qui étaient là voulurent sans doute garder un souvenir ou se ménager pour une époque prochaine un droit à la bienveillance, sinon à la protection de celui qu'ils appelaient alors : le parricide.
Jules Fontaine, agissant en qualité de mandataire de la Commune, représentait Tautorilé sous laquelle Paris vivait, — ou mourait, — alors. C'était, on vient de le voir, une autorité résolument spoliatrice, faisant de la propagande avec effraction, vidant les caisses et s'appropriant tout ce qui pouvait lui conve-
LA DIRECTION DES DOMAliNES 17î^
nir. L'exemple tombait de haut; il a été servilement suivi par les fonctionnaires de pacotille que les gens de l'Hôtel de Ville avaient lâchés dans toutes les administrations. S'il y eut des exceptions, elles furent rares; j'en connais une fort honorable, et il m'est doux d'avoir à la citer : elle prouvera qu'il y a de braves gens partout, même dans la Commune.
Louis Guillemois était entré au ministère des finances, le 20 mars, avec le titre et les fonctions de chef de la comptabilité; c'est lui qui eut à metti'e un peu d'ordre dans ce chaos, à refréner autant que possible l'avidité des officiers payeurs fédérés et à établir les états de situation à l'aide desquels lourde cherchait à équilibrer son budget. De telles occupations laissaient peu de loisir à Louis Guillemois; il trouva néanmoins le temps de sauver l'abbé Simon, curé de Saint-Eustache, et de faire rendre à la liberté M. Honorât, commissaire de police du quartier de Plaisance. Dans son cabinet, on avait déposé un sac provenant du château des Tuileries, sac fermé et muni d'une simple étiquette : valeur 200,000 francs. Lorsque, le lundi 22 mai, lourde évacua le ministère des finances et se transporta à l'Hôtel de Ville, Louis Guillemois le suivit et, se considérant comme moralement responsable de ce sac dont le contenu exact était ignoré, il l'emporta. Le 23, dans la soirée, Guillemois était installé à la mairie du XP arrondissement, le 25 à
celle du XX% faisant la paie aux fédérés et conservant toujours le dépôt sur lui.
Le samedi soir 27, il se cacha dans une maison voisine où il put échapper aux recherches que les soldats opérèrent le lendemain dans le quartier. Pendant toute la journée du lundi, il ne bougea. A cette heure, on n'avait pas de clémence sur les hauteurs deBelleville, chaque rue, chaque porte était gardée. Le mardi 30, il n'y tint plus; il mit le sac dans sa poche et partit. Traversant les barricades à peine détruites, interrogé, examiné, se disant que s'il était arrêté et fouillé, il serait immédiatement fusillé comme voleur, il put enfin parvenir, dans le faubourg Saint-Germain, chez un administrateur de TAssistance publique qu'il connaissait. Il était là en lieu d'asile. Avec un soupir de soulagement, il se débarrassa de ce dépôt compromettant, volontairement accepté, et que Ton vérifia. Les banknotes, les bons de dollars américains, les titres de rente italienne, les bijoux, les pierreries qui remplissaient la sacoche représentaient au moins Ki valeur inscrite.
Pour Louis Guillemois, c'était une fortune ; l'idée de se l'approprier n'effleura même pas sa conscience. Que faire? Avertir l'autorité militaire, la préfecture de police, c'était se dénoncer comme fonctionnaire de la Commune et s'exposer à une arrestation certaine^ à une longue détention préventive, àbiendesmisères»
à bien des périls. On prit un parti moins dangereux et tout aussi sûr ; on alla trouver un notaire, M. DescharSy et l'on fit entre ses mains un dépôt régulier de ces valeurs, qui furent un peu plus tard transmises à M. Dufaure, alors garde des sceaux, afin que le légitime propriétaire pût rentrer en possession. Or nul ne soupçonnait que Louis Guillemois, détenteur de ce sac précieux, l'eût gardé et sauvé pendant les dernières péripéties de la lutte. Il a fait là, secrètement, pour lui-même, pour la satisfaction de sa propre dignité, un acte de probité que les circonstances ont rendu méritoire et qui ne devait pas être passé sous silence. J'aurais aimé à en raconter d'autres; s'il s'en est produit, je les ignore, et je doute qu'ils aient été fréquents, car pendant la Commune Paris ressemblait à une maison envahie par les termites; tout y élait rongé. Il n'y a si mince fédéré, si minime employé qui n'ait voulu sa part du butin. Sous prétexte que l'on était en guerre et qu'il était patriotique de se conduire révolutionnairemcnt, on dévalisait les maisons ; tous ces révoltés, encouragés par l'impunité, entraînés par leurs mauvais ponchants naturels, étaient devenus des voleurs. « La maison voisine de ma résidence, dans l'avenue de l'Impératrice, écrit M. Washburne, a été pillée samedi dernier; on a emporté jusqu'aux bardes personnelles du portier. » J'ai vu souvent des batail* Ions fédérés revenir des avant-postes; les hommes
étaient munis de paquets qui n'avaient point été conquis sur l'armée de Versailles. Quand l'homme rentrait au logis, la femme lui disait invariablement : Qu'est-ce que tu rapportes? La plupart des maisons brûlées furent d'abord déménagées. On a incendié la Cour des Comptes, mais on l'avait préalablement dévalisée. Aujourd'hui encore les feuilles d'émargement signées de noms connus et enlevées aux archives de la Cour par quelque fédéré prévoyant se vendent sans mystère. Les amateurs d'autographes le savent bien et en profitent pour enrichir leur collection. On a cependant parlé sans sourire de la probité des soldats de la Commune, nous allons voir le cas qu'il convient d'en faire.
Une arrestation. — L'albc Deguerry. — Vol avec cfTiaction. — L'abbé Deguerry est arrêté. — Le fédéré Batlou. — Un engagement au Montde-Piété. — Conséquence. — Un commissaire de police. — Succession en déshérence. — Le cabinet d'affaires. — En conciliation. — Les sacs de cnarbon. — Les filous. — Réquisitions & outrance. — Intervention inutile de l'intendance; — de Varlin. — Lo mal persiste.— Les trousses de chirurgien et le turco. — Comment Maxime Lisbonne paye ses ropas. — Keuilly est à sac. — Les bannières de confréries. — Protestation de M. Moussette. — La mai>on de M. Washburne est envahie par les fédérés. — Intervenlion du général Fabrice. — Sa lettre à Paschal Grousset. — Réponse de Paschal Grousset. — L*atlitude de l'Allemagne.
Les arrestations furent ordinairement accompagnées de vol. Nous en raconterons une seule, pour
indiquer rinvariable façon dont procéda la Commune. Dans la nuit du 4 au 5 avril, un commissaire de police dont j'ignore le nom se présenta au poste de la place Vendôme et requit quatre hommes et un caporal appartenant à la 16^ compagnie du 207^ bataillon sédentaire pour faire une arrestation. Les hommes désignés par un lieutenant suivirent le commissaire de police, qui les conduisit rue Saint-Honoré, au presbytère de T Assomption, précisément en face de la maison où Robespierre inspira un si tendre amour à cette fille de menuisier que Dubois-Crancé avait spirituellement surnommée Cornélie Copeaux. Au presbytère habitait l'abbé Deguerry, et c'est lui que l'on venait arrêter. Le commissaire heurta à la porte : Au nom de la loi 1 On se garda bien d'ouvrir, afin de donner à M. Deguerry le temps de s'esquiver. Les fédérés menaçaient d'aller chercher du canon ; à l'aide d'un levier et à coups de crosse de fusil, ils firent sauter un des ventaux de la porte au moment même où M. Deguerry, à peine vêtu, parvenait à franchir un petit mur et à se réfugier au dépôt du matériel du ministère des finances, qui est adossé à l'église de l'Assomption. Comme on ne trouvait pas a le curé », on arrêta le portier et sa femme; puis on posa des sentinelles à toutes les issues et on envoya chercher dix hommes de renfort.
Le commissaire ne perdit point son temps ; sous
prétexte de trouver M. Deguerry, il forçait les tiroirs et fracturait les meubles; un fédéré nommé Battou mettait dans ses poches, un peu au hasard, des bagues, un sac de bonbons, une bouteille de vin et un poulet rôti. A une femme qui disait en pleurant : a Mais pourquoi voulez-vous arrêter M. le curé de la Madeleine? x> on répondit : « C'est une canaille, il a fait tirer sur le peuple en 1848 ; nous, nous voulons le bien du peuple! » Ils voulaient surtout « se rafraîchir t, car ils défoncèrent un buffet à coups de pied, allèrent visiter la cave, s'attablèrent dans la salle à manger et se versèrent de copieuses rasades. Le commissaire de police leur disait : « Ne buvez pas trop, nous avons de la besogne à faire, » et, leur montrant un grand portrait de M. Deguerry, il ajoutait : « Voilà rhomme que vous devez empoigner. » En attendant, on « empoignait > l'argenterie, quelques vases sacrés, des bijoux, du linge; on trouvait que a ces cochons de curés sont bien nippés d, et Ton emballait.
L'abbé Deguerry, craignant sans doute de compromettre par sa présence les surveillants du dépôt, sortit dans la rue de Luxembourg et fut arrêté. On se jeta sur lui comme sur une proie d'élite. Il était prêtre, il avait soixante-quatorze ans; c'était de quoi faire tressaillir d'aise le cœur des vrais communards. On l'injuria ; on lui cria : « Tu te sauvais, tu n'es qu'un lâche! » On l'emmena, et il fit alors le premier
pas sur le chemin douloureux qui devait le conduire au mur de la Grande-Roquette.
L'abbé était aux mains des fédérés, mais rexpédition durait encore, car le pillage n'était pas terminé ; on le compléta. On empaqueta toutes choses avec soin, on fit venir un fiacre, — attelé d'un cheval gris, — et le commissaire de police s'éloigna avec son butin. Les hommes retournèrent au poste. Battou était si outrageusement chargé de victuailles, qu'un lieutenant nommé Crépieux le traita de voleur et lui fit rendre gorge. Malheureusement pour lui, fiattou conserva les bagues, et, avec une imprudente galanterie, il en fit cadeau à sa femme. Une de ces bagues était un anneau orné d'un diamant qui valait environ 500 francs. La femme Battou l'engagea au mont-de-piété pour cent sous. Lorsqu'elle fit opérer le dégagement par son amant, auquel elle avait donné la reconnaissance, on fut surpris de la modicité du prix, qui n'était pas en rapport avec la valeur du nantissement. On fit une enquête ; chez la Battou, on découvrit une bague chevalière en or, gravée aux initiales G. D., — Gaspard Deguerry, — on suivit la piste et l'on put mettre la main sur onze individus, — dont sept furent condamnés, — qui avaient participé au pillage du presbytère de l'Assomption. C'est là ce
* Procès Battou et consorts ; débats contradictoires, 4* conseil do guerre, 9 novembre 1872.
que SOUS la Commune on appelait exécuter les mandats d'amener de la sûreté générale.
Parfois on n'a même pas le prétexte d'une arrestation et d'une perquisition à opérer ; on vole tout simplement et avec une désinvolture extraordinaire. C'est vraiment le monde renversé. Les dépositaires de l'autorité, habituellement institués pour faire respecter la loi, violent ouvertement la loi et usent de leur autorité pour commettre des crimes. Ce cas, qui est extrêmement rare en temps régulier, semble être devenu l'état normal de la Commune. Un commissaire de police, qui n'est autre qu'un fort médiocre agent d'affaires, s'installe, après le 18 mars, dans un des quartiers commerçants les plus populeux de Paris; ce n'est point un homme malfaisant, et c'est pourquoi je ne le nommerai pas. Je trouve à son avoir des actions réellement bonnes : il sauve plusieurs prêtres de Saint-Vincent-de-Paul, il protège des sœurs de charité, il prévient un négociant qu'il ait à pourvoir à sa sûreté. Cela ne l'empêche pas d'ordonner des arrestations arbitaires et de faire enfermer à Saint- Lazare une pauvre femme qui est tellement émue, qu'elle est frappée subitement de paralysie partielle. Il dénonce des complots versaillais, et vend, par distraction, un châle de cachemire qui avait été déposé, comme objet en litige, dans le commissariat dont il s'était emparé.
Ce ne sont ]à que des plaisanteries ; mais voici qui devient plus grave. Le 21 avril, une demoiselle L. meurt à la Maison municipale de Santé de la rue du Faubourg-Saint-Denis. Notre commissaire de police est requis d'avoir à mettre tes scellés sur les objets et les valeurs appartenant à la défunte et qui font partie de sa succession. Il s'acquitte régulièrement de sa tâche, et constitue l'économe de la maison gardien des scellés. Le 22 mai, dans la soirée, vopnt que Tarmée française gagnait du terrain, il songea aux mauvais jours qui pouvaient survenir et pensa qu'il était prudent de se pourvoir afin de faire face à des difficultés probables. Il se rendit à la Maison municipale de Santé, et il prit dans la succession de Mlle M. une cassette, — sous scellés mis par lui-même, — qui contenait de l'argent, quelques bijoux et des titres pour une valeur d'environ 25,000 francs. L'économe fit de très sérieuses observations; le commissaire répondit : ce La Commune agit révolutionnairement, c'est son droit; du reste cette succession est en déshérence, et dans les circonstances actuelles on ne peut remettre les affaires au lendemain, d
L'économe, qui sentait sa responsabilité compromise, argumentait et citait les articles 111, 112, 113, 114 du code civil. Le commissaire s'en souciait peu ; il ceignit son écharpe rouge et fit appeler le directeur. Celui-ci était un agent de la Commune ;
i[ approuva le commissaire, qui emporta la cassette. Ce commissaire prévoyant a affirmé depuis qu'il n'avait fait qu'obéir aux instructions du directeur de TAssistance publique, et aux ordres de Ferré, alors délégué à la sûreté générale; on serait imprudent de le croire, et Ton fera mieux de penser qu'avec cette succession — en déshérence — il a acheté, sous un faux nom, le cabinet d'affaires où il a été arrêté en juillet 1872.
Les commissaires de police de ce temps-là avaient une façon à eux d'arranger les affaires officieuses qui prouve en faveur de leur imagination. Trois marchands de charbon, ne pouvant tomber d'accord sur le prix auquel les uns avaient vendu et les autres avaient acheté une assez importante livraison qu'ils attendaient, vont trouver le commissaire de leur quartier, lui racontent leur différend tout en buvant chopine et le prient de vouloir bien les « concilier ». Le commissaire les écoute attentivement, apprend que les charbons sont en gare, demande le récépissé du chemin de fer, promet aux trois plaignants d'examiner leur affaire avec soin, puis ordonne de les arrêter, et les expédie au Dépôt près la préfecture de police : propos réactionnaires. Cette première précaution prise, il se fait délivrer les charbons en litige, les vend, met 1,004 francs dans sa poche, et, au bout de quatre jours, obtient, à force de démarches,
LA PROPRIÉTÉ i8î>
Tclargissement des trois détenus. Ceux-ci réclament leur argent ou leurs marchandises. Le commissaire réplique : « Ingrats ! sans moi, vous seriez peut-être encore en prison. >
On pourrait prolonger indéfiniment le récit d'anecdotes semblables, car c'étaient là les peccadilles familières aux gens de la Commune ; peccadilles est le vrai mot, car ces vols, ces filouteries ne sont que de mièvres fredaines si on les compare aux massacres et aux incendies prémédités. Heureux ceux qui n'ont été que voleurs, plus heureux ceux qui n'ont été que volés. Qu'importe que les casseroles de l'École militaire aient été retrouvées chez un chef d'escadron, que des médailles provenant des Tuileries soient à Londres dans les tiroirs d'un colonel, que des couverts d'argent soient sur la table d'un général, que des pantalons de femme enlevés à un magasin de lingerie soient dans le sac d'un fédéré : on en plaisanterait si les otages n'étaient pas morts et si nos monuments n'avaient point été brûlés. Il y a longtemps que l'histoire a fait grâce aux filous et qu'elle a gardé ses sévérités pour ceux qui l'ont à jamais déshonorée par leurs crimes.
Si les commissaires de police s'arrangeaient de manière à faire main basse sur Targent et les objets en métal précieux, le menu fretin des officiers fédérés, qui n'étaient point admis aux honneurs du vol avec
effraction, se contentaient de signer des bons de réquisition : soldera qui voudra. Quelques-uns de ces bons sont de nature à figurer dans un vaudeville : « Le citoyen F., commissaire de la sûreté générale, est autorisé à requérir une écharpe de commissaire de police. Pour le délégué à la sûreté générale, membre de la Commune, le chef de la police municipale : Brideau ^ > Jusqu^au milieu de la bataille, ils signent des bons de réquisition ; ceux-là du moins sont destinés à leur procurer les vêtements à Faide desquels ils pourront se travestir et décamper : € Garde nationale de la Seine, 3* légion, Paris, 5 prairial an 79. Bon pour réquisitionner un pantalon noir: Le membre du Comité de salut public : Ant. Arnaud. » Et à la môme date : c 25 mai 1871. Bon pour un pantalon et une vareuse à réquisitionner; le colonel chef d'état-major : H. Parent. » Nous avons dit ailleurs que le faux chignon que Théophile Ferré s'était accroché à la nuque lorsqu'il se déguisa en femme avait été réquisitionné.
Plus d'une fois les administrateurs de la Commune essayèrent de mettre un terme à ces vols déguisés, et ne parvinrent jamais à détruire un abus passé à l'état d'habitude. Le 14 avril on porte ceci à l'ordre du
' Il y eut pendant la Commune trois chefs de la police municipale qui fonctionnèrent simultanément ou alternativement : A. Dupont, Jaud et Brideau, tous trois contumaz.
jour des bataillons : c L'intendance disposant de quantité considérable de denrées et liquides, l'intendant général arrête : Toute réquisition de vins est formellement interdite dans l'intérieur de Tenceinte. L'intendant général : May. » C'est peine perdue, on continue à dévaliser les cabarets et les boutiques de charcutiers. Yarlin, qui le premier, au Comité central, dans la séance du 21 mai^s, a proposé ce mode cxpéditif de se nourrir et de s'habiller, Varlin est effrayé du développement que prennent les réquisitions ; lui aussi il intervient et sans plus de succès que les autres : « A chaque instant des réquisitions sont faites chez des fournisseurs d'habillement et d'équipement militaires par ordre de chefs de bataillon, de légion ou autres. Il en résulte de graves inconvénients contre lesquels l'intendance a déjà pris plusieurs arrêtés qu'elle se voit obligée de rappeler aux citoyens qui se laissent ainsi aller à des excès de zèle ou obéissent à des ordres irréguliers. Toutes mesures sont prises pour satisfaire promptement et dans les conditions les plus économiques aux besoins de la garde nationale. En conséquence, le délégué à l'intendance, membre de la Commune, arrête : Article unique. Toutes réquisitions d'elfets d'habillement et d'équipement appartenant aux fournisseurs sont absolument interdites. E. Yarlin. »
Ce ne fut qu'un arrêté de plus, et on n'en réquisi-
\n ' LES ADMINISTRATEURS
tionna pas une ceinture, un sabre, une aiguillette de moins. Les malheureux fournisseurs passaient leur temps entre THôtel de Ville et le ministère des finances, repoussés ici, rebuffés par là, regardant piteusement leur paperasse inutile, cl s'estimant parfois heureux de n'être point conduits au posle.
Un grand fabricant d'instruments de chirurgie reçoit, par voie de réquisition, ordre d'avoir à envoyer à l'Hôtel de Ville douze trousses de chirurgien. On spécifie que chaque trousse sera payée 75 fr. ; une d'elles cependant, destinée au médecin en chef de l'Hôtel de Ville, doit valoir trois fois autant et être une trousse Richet, ainsi appelée à cause de rémincni praticien qui lui a donné son nom. Le fabricant était peu satisfait de la commande, car il savait à quoi s'en tenir sur la solvabilité du signataire de la réquisition. Il se résigna, fit un paquet des douze trousses et les porta lui-même à l'Hôtel de Ville. Le médecin en chef, absent, était remplacé par un carabin qui jouait le rôle d'aide-major, mais n'avait, sous aucun prétexte, qualité pour payer. Le fabricant ne lâchait pas ses trousses ; il voulut voir un membre de la Commune, afin d'en exiger un mandat d'ordonnancement. Ce jour-là, précisément, la Commune recevait les délégués de Lyon et n'était point visible. L'aide-major jura que la facture serait acquittée dès le lendemain ; de guerre lasse, le fabricant céda. Il
avait remarqué que les fonctions d'huissier étaient remplies par un grand turco, à demi mulâtre, qui ouvrait et fermait les portes avec prestance. Le fabricant n'était pas rentré chez lui depuis une heure, quMl vit apparaître ce turco, qui, ne le reconnaissant pas, le prit à part et lui dit : « A la bataille de Wœrth, j'ai fait prisonnier trois chirurgiens allemands ; je leur ai enlevé leurs trousses, et je viens vous proposer de me les acheter ; elles sont en très bon état, on les croirait neuves. » C'étaient trois des trousses que le fabricant avait abandonnées imprudemment à l'Hôtel de Ville. Il les garda, et ce furent les seules qu'il n'eut point à porter à l'article profits et pertes ; car les autres ne lui furent jamais remboursées.
Ils excellaient, pour la plupart, à solder leurs dettes sans bourse délier et pensaient que les prisons étaient faites pour donner patience à leurs créanciers. Maxime Lisbonne, sorti des compagnies de discipline, acteur, failli non réhabilité, agent d'afTaires, commandait la lO"* légion fédérée. Il resta à Issy pendant une partie du mois d'avril et y combattit. Il prenait ses repas avec son état-major au séminaire, dont le cuisinier était chargé de fournir les victuailles et la boisson. Ce cuisinier, nommé Salomon, eut la malencontreuse idée de présenter sa note et de réclamer l'argent qui lui éUit dû. Lisbonne le traita de calo-
tin et lui promit de le payer le lendemain même. Une heure après l'indiscret cuisinier était arrêté. 11 demanda pourquoi; on lui répondit en le conduisant à la Préfecture de police, où il resta quatre joui^. Au bout de ce temps on le pria poliment de monter dans une voiture cellulaire et on le transféra àMazas; il n'en sortit que le 25 mai, à l'arrivée des troupes françaises. De celte façon la note des repas de l'état-major des bataillons campés à Issy fut soldée avec une sage
économie V
La Commune dévalisait les administrations, les commissaires de police volaient les parliculiers, les porte-galons réquisitionnaient. Les bataillons fédérés ne demeuraient point en reste et pillaient « en bandes armées ». Neuilly fut absolument mis à sac; dans les maisons éventrées par le^ boulets et trouées par les balles, il ne resta pas un meuble, pas une bouleille de vin, pas un chiffon. Tout cependant ne devint pas la propriété des simples gardes nationaux. Une voiture chargée d'un butin dont la valeur approximative peut être estimée 10,000 francs fut amenée à l'état-major de la place Vendôme; elle arriva pleine et elle s'en alla vide; les objets qui la chargeaient n'ont jamais reparu.
Jusqu'au 10 mai, il n'y eut à Neuilly que des pil-
i Procès Lisbonne; débats contradictoires, 6* conseil de guerre, 0 juin 1872.
lages isolés; on cite les maisons, — la maison Daga, \
la maison Bouchez, la pharmacie Grez, — qui ont '
été ravagées ; mais à ce moment le 257"" bataillon |
vient prendre position dans la malheureuse petite ville. Ijes rares habitants qui n'ont point voulu profiter de la suspension d'armes du 25 avril pour quitter les ruines de leurs demeures sont chassés, poussés vers Paris comme un troupeau suivi par des loups, et la fédération reste seule maîtresse de ces maisons encore meublées, mais déshabitées. C'est dans les voitures destinées au transport des blessés qu'on empilait et que l'on dirigeait sur Paris les les rideaux de soie, le linge, les dentelles, les vêtements, la literie; on agissait méthodiquement, comme pour un déménagement. Les objets précieux étaient emballés avec précaution; les matelas étaient roulés, on enlevait délicatement le balancier des pendules pour qu'il ne fût pas faussé par le cahot des voitures que des fédérés escortaient jusqu'aux barrières. Des boutiques de revendeurs ont été publiquement ouvertes à Paris pour écouler le produit du pillage de Neuilly. Les caves étaient bien pourvues, on les vidait sur place. Les insurgés gorgés de vin, atteints de délire alcoolique, dansaient et chantaient
* Procès Lisbonne ; débals contradictoires, 6* conseil de guerre, 4 juin 1872.
SOUS la grêle des obus et des balles, ce tellement inconscients du danger, quMs restaient absolument indiflerenls à la chute incessante des projectiles et presque insensibles aux blessures qu'ils recevaient passivement *. »
C'est à Neuilly, dans Téglise dévastée, que l'on avait enlevé des bannières de confréries, bannières de couleur, ornées de dessins allégoriques, que Ton promena consciencieusement dans Paris, afin de prouver aux Parisiens que M. Thiers soldait des troupes étrangères pour combattre la Commune, parce que l'armée française se refusait à marcher contre « ses frères du prolétariat ».
Neuilly ne fut pas seul à soufTrir de la rapacité des fédérés ; toute localité où rayonna l'action militaire de la Commune fut dévastée. Une des dernières lettres que Delescluze reçut à la délégation de la guerre est un témoignage accablant, et constitue en quelque sorte un acte d'accusation dressé contre les pillards de la révolte qui se vantaient d'être des soldats.
c( Paris, 21 mai 1871. Monsieur, mon nom vous est peut-être connu. Je suis un vétéran de la presse,
* Le$ hommes et le$ actes de VirutarrecUon de Paris devant la psychologie morbide; Lettres à M. le IK Morcau de Tours par le D^* J.-P. Delaborde. Paris, Germer Boillère, 1872, page 111. Très important à consulter de 105à 125 pour ce qui ce passa à Neuilly.
l'un des rares survivants des signataires de la protestation des quarante-quatre journalistes contre les ordonnances de juillet 1830. Vous croirez donc ce que je vais vous raconter. À Âuteuil des gardes nationaux de semce dans la localité, ofGcier en tête ayant le revolver à la main, et suivis par des femmes, des enfants, des vieillards de leur connaissance, entrent, après eflraction, dans les maisons abandonnées, enlèvent les meubles de toute nature, les chargent sur des voitures ou camions amenés par leurs complices et dirigent et escortent ces voitures jusqu'aux routes allant vers Paris. Cela se fait en plein jour, etloi^ue les concierges ou gardiens veulent s*y opposer, les ofGciers les menacent de leurs armes. Il est impossible, monsieur, que vous soyez indifférent à de tels faits qui déshonorent toute autorité et toute époque. Votre serviteur, Moussette *. p
En présence de cette lettre, en présence de ces actes, rappelons encore la proclamation lancée le 6 avril : « Le Comité central a confiance que rhéroique population parisienne va s'immortaliser et régénérer le monde ! »
Ce n'est pas seulement aux maisons particulières que ces régénérateurs s'adressaient; ils en étaient, vers les derniers jours de leur sinistre aventure, arrivés à
* L^auteur de cette lettre courageuse, M. Moussette, était en 1830 rédacteur du Courrier den électeur*.
un paroxysme qui les aveuglait et qui pourrait faire croii^ qu'ils étaient tous atteints de cleptomanie aiguë. Ils violaient impudemment les immunités diplomatiques et s'exposaient ainsi à des dangers qu'ils ne soupçonnaient même pas. Le samedi 20 mai» M. Washburney ministre plénipotentiaire des États- Unis d'Amérique, était à sa légation rue de Ghaillot, occupé à écrire au général Fabrice en faveur d'Alsaciens qui réclamaient la protection de l'Allemagne» lorsqu'il apprit par une servante, toutéplorée, que sa demeure particulière, située avenue de l'Impératrice, était menacée par des fédérés qui voulaient l'envahir, s'y installer, et qui déclaraient qu'ils ne reconnaissaient à personne un caractère diplomatique.
M. Washburne fit immédiatement prévenir Paschal Grousset, qui prit toute précaution pour proléger la maison du représentant des États-Ujiis. Mais celui-ci, continuant sa lettre au général Fabrice, la termina par ces mots : c Ici l'étal des choses devient pire de jour en jour. Pendant que je vous écris, ma servante vient de m'apprendre que la garde nationale s'est présentée pour envahir ma maison, au mépris de mon caractère diplomatique qu'elle méconnaît. Toutes les maisons du voisinage ont été pillées. » M. Washburne, on ne doit pas l'oublier, avait, pendant la guerre et pendant la Commune, accepté de sauvegarder la vie et les intérêts des Allemands restés à
LA PnOPRIËTË 199
Paris. Le général Fabrice, ému de la nouvelle qu'il recevait et croyant que la résidence de M. Washburne avait été violée par les soldats de Tinsurrection, expédia sans délai une dépêche télégraphique à M. de Bismark, qui était alors à Francfort. La réponse du chancelier ne se ût pas attendre, et le général Fabrice adressa la lettre suivante à Paschal Groussct : « Soisy, 21 mai 1871. Le gouvernement allemand a été informé hier, 20 mai, que certains gardes nationaux ont envahi la maison du ministre des États- Unis d'Amérique, en déclarant qu'ils ne se souciaient pas de son caractère diplomatique. Cet acte, qui témoigne d'un mépris complet pour les principes du droit des gens, soulève une question internationale. Le droit de demander satisfaction de cet outrage appartient également à tous les gouvernements; mais, pour le gouvernement allemand, ce droit devient un devoir, attendu que le ministre des États-Unis, pendant les deux sièges de Paris, a eu la bonté de se charger de la protection des intérêts allemands dans cette ville. En conséquence, le soussigné somme les chefs du pouvoir dans Paris de remettre immédiatement aux autorités militaires allemandes les gardes nationaux qui se sont rendus coupables de la violation de la résidence deM. Washburne. Danslecasoù la satisfaction ne serait pas donnée dans les vingt-quatre heures par la remise des coupables entre les mains
%0 LES ADMIiMSTRATKlRS
des avants-postes à Saint-Denis, le gouvernement se réserve le droit de prendre immédiatement d'autres mesures. — Fabrice. »
Paschal Groussct devenait un véritable diplomate; les représentants des puissances étrangères correspondaient avec lui et avaient soin, comme on peut le remarquer, de supprimer toutes les formules de politesse qui accompagnent ordinairement de pareilles communications. Nous ignorons si la Commune a été consultée sur ce cas spécial ; cela est j)robable, car la lettre de réponse du délégué aux relations exlérieures porte Tcn-tête du Comité de salut public : « Paris, 22 mai 1871. Monsieur, en réponse à votre lettre du 21 mai au sujet de la légation des États-Unis, le soussigné a l'honneur de vous exposer ce qui suit : Informé le 20 mai, vers midi, de la présence à la légation des États-Unis de plusieurs gardes nationaux qui ignoraient le droit et les inrmunités du corps diplomatique, le soussigné a immédiatement envoyé un des employés de la délégation avec un ordre formel pour faire respecter les droits sacrés d'une résidence neutre, et pour traduire les coupables devant une cour martiale. Au moment où ils reçurent avis de cet ordre, ils prirent la fuite dans toutes les directions, sans qu'il fût possible d'en reconnaître aucun. En conséquence, le soussigné est incapable de punir un acte qu'il condamne formellement. Tous les repré-
sentants des puissances étrangères, qui ont été en relation avec lui peuvent attester ce qu'il avance. Il n'a pu qu'exprimer à M. Washburne tous ses regrets et toute son indignation dans une lettre adressée le 20 mai à la légation des États-Unis ^ 11 ne peut que renouveler l'expression de ces regrets et de cette indignation au Ministre allemand que M. Washburne a représenté temporairement. Le délégué de la Commune aux relations extérieures : Pâschâl Grous-