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CHAPITRE II

L —LA. rAaGTIOH.

Hasard ou prémédîbtion? — Au-dessous de la Commune. — Déclaration de Th. Ferré. — Ou surexcite la Commune. — La marmite épuratoire. Confidence i recueillir. — M. Edmond Got. -^ De Londres à Paris par BoulainTilliers. — Le laissez-passer des portiers. — Le 23 mai. — A la Préfecture de police. — Aveux k retenir. — I.e testament de la Commune révolutionnaire. — Résister crânement. — La régularisation du pillage.

— L'octroi. — Yolpétiil et Pichot. — Les mariniers de l'octroi. — Une recette k TEntrepôt général. — La dernière commande d'huile de pétrole.

— L*IIÔtel de Ville. — Gargote et mauvais lieu. — La patrouille de minuit. — Le goût de l'orgie. — Invitation i diner. — Débit de vin.

Par suite d'un hasard qui ressemble singulièrement à de la préméditation, la Commune a incarcéré et mis à mort les gendarmes, les magistrats et les prêtres, c'est-à-dire ceux qui arrêtent les scélérats, ceux qui les condamnent, ceux qui les adjurent, au nom du salut éternel, de renoncer à leurs crimes.

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On pourrait croire, d'après cela, qu'elle a voulu déchaîner la bestialité des foules contre la civilisation et briser à jamais les conventions sur lesquelles Texpérience a bâti le monde social. On se tromperait. La Commune, cette Commune que l'histoire ne pourra jamais amnistier, cette Commune qui a été non pas un ensemble de doctrines, mais un ensemble d'appétits, la Commune où brillèrent Raoul Rigault, Théophile Ferré, Emile Eudes, Gabriel Ranvier, Parisel, que servirent avec dévouement Edmond Mégy, Emile Gois, Genton, Isidore François, Sérizier, la Commune a été une ère de réaction. Elle le dit, et on peut la croire.

Au-dessous d'elle s'agitait une tourbe pour laquelle le vol, le viol et l'assassinat étaient une sorte de besoin instinctif. C'étaient les malfaiteurs dans la pire acception du mot, sortant du bagne, destinés à y retourner, et dont l'ambition était de détruire une société qui appuie insupportablement sur eux par le seul poids des lois consenties. La Commune en eut peur, elle les maintint comme elle put, par la terreur, par l'ivrognerie; elle ne les lâcha qu'au dernier moment, lorsqu'elle-même, se sentant honnie, vaincue, rêva de disparaître au milieu de l'anéantissement de Paris.

Théophile Ferré, qui fut malfaisant avec une cpnstance que rien ne dérouta, préparant dans sa prison,

un projet de défense qu'il ne daigna point ou qu'il ne put utiliser, écrivait le 22 août 1871 : « Dans Paris livré à lui-même, des citoyens énergiques et courageux essayèrent de ramener, au péril de leur vie, Tordre et la sécurité. » Presque tous les membres de la Commune partagent cette opinion, — cette illusion, — et sont plus que jamais persuadés qu'ils ont protégé Paris contre lui-même. On ne s'en douterait guère, à voir dans quel état ils nous l'ont rendu.

Non seulement ils avaient à contenir les effroyables passions de la foule, mais ils avaient à repousser les conseils sanguinaires qu'on ne leur épargnait pas. A la Commune faisant emprisonner les otages, emma* gasinant le pétrole, déléguant Parisel à la commission scientiGque, dévalisant les caisses publiques et souillant les églises qu'elle avait pillées, on écrivait pour lui reprocher de n'être pas suffisamment révolutionnaire. En dehors et au-dessous des sectaires de l'Hôtel de Ville, il y avait une bande de chiens enragés qui hurlaient et tiraient sur la laisse parce qu'ils voulaient faire la curée immédiate et complète. Avant même que la France ne fût rentrée dans Paris, on exigeait des exécutions capitales qui eussent affirmé la pure^tradition terroriste.

Un sieur S. Y., qui donne son adresse et s'intitule gradué en droite écrit à Edouard Moreau pour le féliter d'employer le style du calendrier républicain et

ly. 10

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de remplacer mai par prairial; puis il ajoute : € Puisque vous et vos amis vous prenez plaisir à votre tour à suivre les errements de nos ancêtres de 95, ce serait le cas, ce me semble, de renouveler la grande marmite épuratoire des jacobins, moins rhomme sinistre, si justement puni le 9 thermidor de ses aspirations à la tyrannie théocratique. » Cette lettre contient en outre une dénonciation qui ne resta pas infructueuse, car celui qu'elle concernait fut arrêté. Il serait excessif de dire que les chefs de la Commune ont fait de la réaction, mais on peut afûrmer qu'ils ont résisté souvent aux injonctions des plus violents; c'était leur intérêt du reste, car ils auraient été les premiei's à disparaître, la léte en avant, par les fenêtres de l'Hôtel de Ville.

A l'égard de ce rôle préservateur, une sorte de confidence intime, très curieuse, a été recueillie dans des circonstances qui sont de nature à intéresser le lecteur. M. Edmond Got, Téminent sociétaire de la Comédie-Française, était pendant la Commune à Londres, où il avait organisé, avec plusieurs de ses camarades, des représentations théâtrales. Le samedi ^0 mait il reçut de Paris des lettres inquiétantes; on lui apprenait que le hameau de Boulainvilliers était exposé aux projectiles des batteries françaises, et qu'il y avait tout à craindre pour son père et pour sa mère qui l'habitaient. M. Got n'hésita pas, il résolut

de courir à Passy, de sauver ses parents et de revenir en toute hâte à Londres, oii il devait jouer dans la soirée du mercredi 24. 11 arriva à Paris le dimanche 21, se rendit à Boulainvilliers, sans se douter que les troupes françaises avaient déjà franchi la porte de Sainl-Gloud, et réussit, non sans peine, non sans plus d'une péripétie redoutable, à ramener à Paris son père et sa mère, qu'il put installer dans un appartement vacant quai du Louvre.

Le lendemain matin, lundi, tout est en rumeur; la débandade fédérée fuit devant nos troupes. Entre dix et onze heures seulement on commence la construction des barricades, construction laissée à Tinitialive de chacun, barricades maladroites, remarque judicieusement M. Got, car la plupart d'entre elles se commandent les unes les autres. Dès que les barricades sont élevées, un fait étrange se produit. Nul ne peut plus sortir de sa maison sans être muni d*un laissezpasser délivré par le portier '.

Le mardi 23, M. Got voulut partir, afin d'arriver le soir même à Londres. Dès qu'il a mis pied dans la rue, il est accueilli par un : On ne passe pas ! Cette fois, la paperasse signée par le portier ne suffit plus. A force d'insister, il obtient d'être conduit place Saint-Germain-l'Auxerrois, à la mairie du I"* arron-

' • Laissé passer le citoyen Got, artiste du théâtre français, locataire de la maison n* 50, quai du Louvre. Le concierge : J Rochb t

dissement, dont le délégué finit, après toute sorte do difficultés, par lui délivrer un permis d'aller jusqu'à l'ex-préfecture de police, permis à l'aide duquel il peut franchir quatre barricades et pénétrer enfin dans la rue de Harlay. Il est cinq heures du matin. Ferré dort et n'est pas visible. Promené de couloir en couloir, M. Got est amené devant deux jeunes gens qui le reçoivent poliment.

L'un d'eux, chef de l'un des bureaux du cabinet de la sûreté générale pendant la Commune, donne à M. Got le laissez-passer suivant: <c Mardi 23 ; laissez passer partout librement le citoyen Got, chargé d'une mission spéciale pour Londres; signé : L. » Puis il se met à causer; après quelques phrases banales, il ajoute, comme se parlant à lui-même avec une sorte d'éloquence farouche et familière : a Et quand même vous seriez réactionnaire, nous le sommes bien, nous, et malgré nous, bêtement, depuis plus de deux mois. Vingt-quatre heures après le 18 mars, nous étions débordés de partout. C'était fatal ! I^es comités, les sous-comités, les vigilances, les fédérations, politique, république, partis, l'Internationale même, il s'agissait bien de tout cela I La souffrance de vingt siècles pouvait tout d'un coup pousser son cri ; les instincts étaient lâchés; c'était la gueiTe sociale ! Ah ! pauvres nous I Est-ce qu'on est quelqu'un dans les foules? Suivre le mouvement pour avoir encore l'air de le

conduire, c'est la seule chance de le diriger encore un peu. Le vrai, c'est que nous avons eu peur du vide. Et à quoi bon ? Nous n'aurons rien fait et nous n'empêcherons rien. La réaction, maîtresse de ce que nous aurons épargné, nous traitera de barbares, et, en fait, la machine aura reculé de vingt ans,... car on y viendra, à la table rase. Est-ce qu'on peut rebâtir sur des ruines? Mais il n'y a plus à dire, notre poste est là jusqu'à ce que nous crevions ! Car« que nous levions le pied aujourd'hui par impuissance ou par lâcheté, quelle débâcle alors ! l'inconnu des représailles et de la rage. Basle ! qu'est-ce tout cela vous fait; j'ai tort de vous parler de nos petites affaires.» Tout cela était dit « à la cantonade », comme une sorte d'aparté, mais évidemment pour M. Got, qui n'en perdait point une parole, et qui à peine sorti nota, sténographia l'étrange aveu qu'il venais» d'entendre. Cet aveu, il faut le retenir, car il est sincère. Celui qui le laissait échapper, et qu'il nous serait facile de nommer, disait la vérité. Les belluaires de la Commune avaient non pas dompté, mais muselé momentanément les bétes féroces; à la fin, loin de les retenir, ils les excitèrent et rivalisèrent de cruauté avec elles. Ce n'est point l'emportement de la lutte, l'ivresse de la tuerie qui les a entraînés; non, ils ont agi avec préméditation, il ont eu la volonté de leur crime. C'est encore l'interlocuteur de M. Got qui le

dira. Gomme celui-ci allait prendre congé, la porte s'ouvrit et deux hommes entrèrent. L'un vêtu en officier fédéré, l'autre, que M. Gotne connaît pas, et qui est Théophile Ferré.

On parle de trahison, comme toujours; on se montre des lettres dénonciatrices; on prononce le nom de certain général de la Commune. M. Got veut se retirer ; le chef de bureau qui lui a délivré le laissez-passer lui dit adieu : «Racontez du moins à ceux de Tjondres que nous avons résisté crânement; oh! nous ne sommes pas rendus et nous ne nous rendrons pas. Est-ce qu'on se rend aux sergents de ville et aux assassins de Versailles? Eh bien! citoyen Got, vous qui êtes sage, soyez le notaire de ce testament de la Commune révolutionnaire et militante! » Ceci se disait le 23 mai, vers six heures du matin ; le réactionnaire de la sûreté générale savait exactement à quoi s'en tenir; il n'ignorait pas que pour lui, pour ses congénères de la révolte, la partie était perdue, absolument perdue; mais il n'ignorait pas non plus que, depuis vingtquatre heures, toute mesure avait été prise pour détruire la Préfecture de police; ce jour-là même les incendies commencèrent, et l'on prouva de la sorte que l'on voulait « résister crânement * ».

* Je regrette vivemenl que le manuscrit de M, Edmond Got n'ait point été publié. Empêché de quitter Paris pendant la semaine des batailles suprêmes, (ouroant les barricades, vaguant de quartier en quartier, arrêté,

De ce qui précède il semble résulter que ces hommes ont cru faire de la réaction et être des conservateurs, parce qu'au lendemain du 18 mars, ou du 2 avril, date de leur premier engagement, c*est-à dira de leur première défaite, ils n'ont pas massacré les détenus dans les prisons et livré la ville au pillage. Certains hébertistes y ont pensé, il n'en faut point douter, mais jusqu'au dernier moment ils ont été tenus en bride par les économistes, dont le groupe comptait des hommes comme Jourde et Beslay qui sauvèrent la Banque de France, comme Yermorel qui protégea le Mont-de-Piété, comme Vallès qui s'opposa à Texécution des otages, et qui espéraient, en défendant certaines administrations, rendre leur insuiTection tolérable. Ils échouèrent, parce que toute révolution penche fatalement vers la violence et y tombe.

Us avaient du reste un intérêt direct et pour ainsi dire personnel à surveiller, à diriger quelques grands établissements qui pouvaient alimenter le budget aléatoire dont ils nourrissaient tant bien que mal la Commune, le Comité central et l'énorme troupe de la fédération. S'il leur semblait insignifiant d'abandon-

menacé d'être fusillé, sauvé par miracle, M.Got a écrit heure par heure le récit des faits dont il a été le témoin. Ce récit familier, très virant, d*aiie éclatante sincérité, sorte de photographie instantanée de scènes étranges, terribles, burlesques, est incontestablement un des documents historiques les plus importants à consulter sur les derniers jours de la Commune. Je ne saurais trop remercier M. Got d'avoir bien voulu me le communiquer.

i62 LE ADMINISTRATEURS

ser le palais de la Légion d'honneur à M. et à Mme Eudes, aidés de leur ami Mégy, il leur importait de soustraire Toctroi, le domaine, l'assistance publique, les chemins de fer, les compagnies d^assurances aux rapacités 4b la basse populace — de la basse pègre — communarde. Ils en régularisèrent le pillage; en un mot, ils Tadministrcrent, et c'est en réalité à cela que se bornèrent les actes de conservation dont ils ont revendiqué le bénéfice.

A l'octroi, à cette source même de la fortune de Paris, on avait placé un certain yolpénil,dontlenom réel était Bonnin et que quelques indélicatesses avaient fait sortir malgré lui des contributions indirectes. Dans ce poste de confiance, on lui adjoignit un serrurier appelé Alphonse-David Pichot, ancien pensionnaire d'une maison d'éducation correctionnelle, et qui avait mérité les aiguillettes de capitaine d'état-major en commandant un peloton à cette grande victoire de la place Vendôme que le Comité central parvint à remporter sur une manifestation sans armes. Bonnin-Volpénil et Pichot traversèrent l'octroi comme une trombe, purent y ramasser une dizaine de millions qui furent remisa la délégation des finances^ mais dont plusieurs billets de mille francs, si l'on en croit les indiscrétions de la justice militaire et de la justice civile, leur sont restés aux doigts.

Aux barrières, aux pataches, on avait conservé

quelques préposés de radministralion régulière, qui continuaient leur service afin de ne pas mourir de faim, mais qui paraissent n'avoir eu que peu de déférence pour la Commune. Cela, du moins, semble ressortir de la lettre suivante, qui fut adressée au citoyen V., inspecteur central de la navigation : € Paris, le 8 mai 1871. Citoyen, un arrêté inséré au Journal officiel du 6 courant nomme le citoyen Landov^ski commissaire de police de la navigation et des ports. Je vous prie de vous meltre en rapport avec ce citoyen relativement à un abus qu'on nous signale : les mariniers de l'octroi se font les convoyeurs des personnes quittant Paris. On se plaint que les bateaux de service ne soient pas visités; veuillez avoir l'obligeance, de concert avec ledit commissaire, de voir jusqu'à quel point ces plaintes sont fondées. — Salut et fraternité. Le chef de la 2* division, préfecture de police : A. Olivier. > Cette lettre, qui stimula le zèle de Landov^ski, dans le bureau duquel elle fut retrouvée au Ministère de la marine, resta sans effet. On menaça les préposés, ils firent les niais, surent ne rien comprendre aux reproches qu'on leur adressait, et continuèrent à sauver les malheureux qui voulaient fuir un Paris devenu inhabitable.

Toute irrégulière que fût l'administration de l'octroi pendant la Commune, les choses s'y passaient assez régulièrement, c'est-à-dire que le produit des

recettes opérées aux barrières et ailleurs était presque intégralemeiit versé au Ministère des finances. Parfois cependant la recette offrait quelque difficulté ; le 7 avril on en fit une à TËntrepôt général, à main armée, en forçant la caisse, qui contenait 327,421 fr. On dit que dans celte circonstance Pictiot fit 18,000 francs d^économie, qu'il eut tort de confier à un de ses amis, car celui-ci, pour mieux les soustraire à la curiosité des Versaillais, les emporta et ne reparut plus *. Il est difficile de savoir comment Volpénil, conseillé par Pichot, tenait sa comptabilité, car tout a été détruit ; on n'a sauvé que d'insignifiants ordi*es du jour imprimés sur papier rouge, et un drapeau rouge à moitié brûlé qui, par ses ornements baroques, ressemble à une bannière de compagnonnage.

Volpénil et Pichot sont innocents de Tincendie de l'octroi ; ils n'y étaient plus, ils étaient déjà bourgeoisement partis en omnibus * lorsque les fédérés du 174"" bataillon vinrent lancer le pétrole et le feu dans les deux annexes de rilôtel de Ville, qui déjà

*■ Procès de A. D. Pichot, débats conlradictoires, 6* conseil de guerre, 3 février 1872.

* Volpénil emporta le produit des dernières receltes de roctroi, 25,700 francs, qu'il déposa entre les mains de Joui*de à la mairie du XI* arrondissement. — Le dernier argent que reçut le délégué aux finances lui fut remis par Gabriel Ranvier : 7,000 francs, provenant de la caisse du XX* arrondissement.

LA RÉACTION 1b5

n'était plus qu'un brasier. C'est dans la journée du lundi 22 mai, à l'annexe où l'Assistance publique avait ses bureaux, que fut faite la dernière commande, — commande considérable — d'huile de pétrole. Un échange de paroles eut lieu à cet égard, sur l'escalier même, entre un fonctionnaire de la Commune et un négociant ; nous ne pouvons les nommer, car ni l'un ni l'autre n'ont été poursuivis pour ce fait qui est resté ignoré. On s'était scrupuleusement conformé à l'ordre verbal qui avait été donné : aussitôt que les Versaillais approcheront des Halles, le feu sera mis à tout ce qui est sur la place de l'Hôtel de Ville. La longue résistance de la barricade élevée à la pointe Saint-Eustachc n'eut d'autre but que de laisser aux incendiaires le temps de détruire le palais où ils avaient régné.

Plus d'un a dû le regretter, car on y avait passé de bons moments et de joyeuses soirées. On narguait la réaction et l'on prenait Theure comme elle venait ; on savait bien qu'il y avait quelque part un Versailles grognon et malveillant ; on se doutait bien que l'on y rassemblait des hommes qui troubleraient la fête; mais baste ! la vie est courte et il faut savoir l'égayer. Que de charcuterie ! que de bouteilles 1 que de franches lampées ! Partout, dans cet Hôtel de Ville devenu une gargote doublée d'un mauvais lieu, partout, dans la cour d'honneur, dans la salle du trône,

dans la grande salle des fêtes où campaient les Lascars, qui plus lard s'appelèrent la compagnie de l'Étoile, sur les escaliers, dans les caves et dans les combles, on buvait, on chantait, et parfois le bruit des ripailles allait, jusque dans leur salle de délibération, troubler les méditations des membres de la Commune. Ah ! c'était le bon temps ! Dans le jour on recevait volontiers les servantes sans place, les ouvrières sans ouvrage et surtout sans porfession ; on les retenait à dîner; elles s'asseyaient, sans façon, à la cantine côte à côte avec les fédérés, et l'on n'était pas trop sévère. Plus tard, on entendait crier : < Allons! la patrouille de minuit 1 > Une escouade sortait en armes et revenait bientôt ramenant des prisonnières faites dans des maisons que l'on connaissait. Si le vieux Mathurin Régnier < craint du chaste lecteur > était encore de ce monde, il pourrait seul raconter ce qui se passait alors. Il en était ainsi un peu partout ; la Commune n'avait-elle pas promis d'être une époque de régénération?

L'orgie a été la principale préoccupation de la plupart de ces hommes, acteurs secondaires d'un drame auquel ils participaient sans trop le comprendre; ceux-là, et c'était le plus grand nombre, ne se souciaient ni de l'avènement du prolétariat, ni de la rénovation sociale. Us recherchaient le plaisir, le plaisir grossier, le trouvaient sans grande peine,

ajoutaient leur dépravation particulière à la dépravation générale, et se tenaient pour satisfaits. Partout où ils s*établissaient, ils apportaient avec eux le vin, Teau-de-vie et le reste. L'un d'eux, nommé Constant B., qui avait servi dans l'armée régulière et avait été grièvement blessé à la bataille de Woerth, s'était jeté dans la Commune. Capitaine d'état-mojor attaché à l'intendance, il avait profité do son grade et du droit aux réquisitions pour mener l'existence telle qu'il la comprenait. Arrêté pendant quelques jours et conduit à la prison du Cherche-Midi pour des motifs qui nous sont inconnus, il avait été relâché, grâce, sans doute, à la protestation que voici : c Sur ma tête, sur mon hoimeur, sur mes blessures et sur mon passé, je déclare que qui que ce soit n'a le droit de mettre en suspicion mes actes et mes ordres. — Le citoyen Constant B., officier d'administration à la porte Dauphine, entièrement dévoué à la Commune. >

Le 3 mai, un officier supérieur fédéré s'installa, par voie de réquisition, rue Spontini, dans l'hôlel de Mme la comtesse de Castellane ; Constant 6. l'y suivit et amena avec lui quelques demoiselles. Il n'avait point le cœur mal placé et offrait volontiers à ses amis une hospitalité qui ne lui coûtait pas cher. Il les convoquait à quelques agapes fraternelles où Tonne parait pas avoir discuté bien sérieusement

158 LES ADUINiSTRATEURS

le problème humanitaire : c Mes chers camarades. Tenez le 11 mai, à cinq heures du soir, rue Sponlini, 3, porte Dauphine. — Absinthe à cinq heures et demie; — dîner à six heures ; — à partir de huit heures toutes voiles dehors. — A vous : Constant B. » Ces ivrognes, ces viveurs de bas étage, n^ont point été les plus mauvais, tant s'en faut; ils se sont amusés et ont presque tous disparu en hâte, lorsque le danger est devenu plus vif qu'il ne leur convenait.

Le type de Constant B. n'est point rai*e parmi les adhérents de la Commune; on le rencontre à chaque pas, lorsque l'on étudie ce monde extraordinaire. Celui-là était un épicurien qui buvait les caves; d'autres, plus avisés, savaient les exploiter. Le 18 mai, un capitaine de francs-tireurs de la République, escorté d'environ cent cinquante hommes, s'empara d'une maison située à Pas^y dans la Grande Rue, n"" 5 ; il en fît ouvrir tous les appartements et y installa une partie de sa troupe. Peu de temps après, un fédéré, aucien employé de commerce, nomme Bernard M., vint s'établir dans une boutique du rez-de-chaussée, en compagnie d'une femme qui n'avait rien de légitime. Ce Bernard M. était un homme pratique. Il déménagea tout le vin qu'il découvrit dans les caves appartenant aux locataires, le fit apporter dans la boutique dont il avait pris possession, et ouvrit simplement un débit de boissons. Ses affaires

n'allaient pas mal; il encaissait d'assez bonnes recettes, car il ne faisait pas crédit et ne vendait qu'au comptant. Cela dura deux jours; le 21 mai, dans la soirée, il fallut abandonner précipitamment ce petit négoce improvisé, car les Versaillais arrivaient; ils arrivèrent même si vite que Bernard M. fut arrêté*.

Si la Commune n'avait eu que de tels actes à se reprocher, on en sourirait, et l'on pourrait en parler sans rougir. En tout cas, ce sont là des faits particuliers inhérents à l'état de choses qu'elle avait créé, mais dont l'insignifiante responsabilité ne retombe qu'indirectement sur elle. Il n'en est pas de même lorsqu'il s'agit de la conduite que les agents choisis par elle ont tenue dans les administrations qu'ils ont eu à diriger. Là le pillage a été systématisé, et les difficultés financières au milieu desquelles l'insurrection s'est débattue pendant toute sa durée ne rendent point excusables certains actes que nous allons raconter.

' Affaire Constant B.» débats contradictoires. A* conseil de guerre. 19 juillet 1873. — Affaire Bernard M., débats contradictoires, 20* conseil de guerre, 25 avril 1872.

11 —LA DIRBGTIOlf DBS DOMAINES.

Scellés apposés sur le local des compagnies d'assurances. — Conlribulion sur les clicmins de fer. — Lettre de Pig^re. — Décret inutile proposé par Vermorel. — Jules Fontaine. — Condamné politique. — Fabricant de bombes. — Conficcateur en cbef. — Déménagement Thiers. — M. d*Entraigues. — Réquisitions. — Mode de procéder. — Caméiinat refuse a les oripeaux >. — Fontaine les lui impose. — Pillage de l'hôtel de M. Martin du Nord. — Pillage des meubles de la princesse Mathilde. — La joie du Père Ditchéne. — Calomnie. — La cassette du général Ducrot. — Effraction k bon marché. — Le garde-meuble et Raoul Rigault. — Dormir sous les lambris dorés. — Les fédérés au Conseil d'État. — Pénurie de la caisse des domaines. — Négociations aTec les compagnies de chemins de fer. — Timbres pour récépissés. — Compromis proposé par Jourdc. — Les parapluies perdus. — Ija maison du parricide. — Une exception. — Louis Guillemois. — Chef de la comptabilité aux finances. — Un dépôt. — An péril de sa vie Louis Guillemois sauve le dépôt. — Le remet entre les mains d*un notaire. — Acte de probité méritoire. — On pille partout. — Les autographes de la Cour des Comptes.

L'octroi n'a point seul été administré par la Commune. Dès que la révolte fut maîtresse de Paris, elle fit quelques tentatives d'administration sur les grandes compagnies financières. La Commune s'était officiellement installée le 29 mare à l'Hôtel de Ville; le 30, dans la nuit, elle fait envahir le local de cinq compagnies d'assurances ; les scellés y sont apposés après que l'on a réquisitionné l'argent qui se trouvait dans les caisses ^ Elle ne fait du reste qu'imiter le Comité

* Les scellés furent promptetnent levés : « La Commune de Paris décrète : Les cinq compagnies d'assurances la Nationale, t Urbaine, le Phénix, la Générale, VUnion, sont autorisées à lever les scellés ap-

central. Un des membres de celui-ci, Grélier, dans une note écrite par lui le 25 février 1872, raconte qu'il a été délégué au ministère des affaires étrangères et à l'archevêché pour faire l'inventaire de l'argenterie. La Commune ne s'arrêtera pas en chemin, et le 17 avril elle frappe sur les compagnies de chemins de fer une contribution de deux millions, imputables à l'arriéré de leurs impôts.

C'étaient là, pour ainsi dire, des réquisitions d'État ; mais on ne négligeait pas non plus les petits proGts et l'on signalait, sans scrupule, tout ce qui semblait de bonne prise : c Paris, le 22 avril 1871. Mon colonel, ayant porté mon bataillon rue de Courcelles, 36, école des frères, j'ai découvert près de ma caserne une maison où il y a chevaux et voitures. D'après les renseignements que l'on m'a donnés, ça appartiendrait à un député de Versailles. Veuillez prendre s. v. p. des renseignements à ce sujet. Je vous salue avec respect. Le commandant du 55"^ bataillon, E. Pigère. » On a cru que la maison de M. Thiers avait été respectée jusqu'au jour, 10 mai, où l'on en décréta la démolition ; c'est une erreur. Le 14 avril, dans la matinée, l'hôtel de la place Saint-Georges fut envahi ; on y saisit des papiers et l'argenterie en fut enlevée. Le même jour on fit ce que l'on appelait une perqni-

posés sur leurs caisses et livres à la date du 29 courant. La saisie pratiquée à la requête de la Commune est inai.itcuue. 51 mars 1871. »

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