Les coquilles sacrées dans les religions Indoues
On sait aujourd’hui que l’Inde ancienne fut un des berceaux privilégiés des sciences et des arts, dès la plus haute antiquité. Les Aryas, ce peuple primitif, en se répandant progressivement à travers le monde, envahirent l'Inde, apportant avec eux les livres sacrés des Védas. Plus tard, au A'édisme succéda le Bràhmanisme avec ses castes et son clergé ; des temples nombreux avec leurs idoles furent élevés aux dieux du moment. Plus tard encore, il se forma des sectes nouvelles engendrant des dieux nouveaux ; le Bouddhisme et le Jaïnisme remplacèrent en partie le culte brâhmanique, avec tout leur cortège de symboles et d’attributs particuliers.
Parmi cette véritable légion de dieux de toutes sortes, vénérés dans les pays indous, il en est quelques-uns de fort anciens qui ont pour attribut une coquille ou conque. Avec une faune malacologiqiie incontestablement aussi riche et aussi variée que celle qui vit sur ces rivages, il n’est pas surprenant que les anciens aient placé une de leurs plus belles coquilles dans les mains de quelques- uns de leurs dieux. Mais, comme nous allons le voir, ils ne se sont point bornés à prendre celles dont les plus riches couleurs ou dont les formes les plus élégantes pouvaient plaire- davantage à leur imagination, ils ont su en outre, choisir les plus rares, celles qui ne se trouvent que dans
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dos conditions absolument exceptionnelles et qui, partant, deviennent de droit, les plus précieuses. Nous allons examiner le rôle que la coquille pouvait jouer chez ces peuples.
11 est bien certain, que si les livres sacrés desindous, lesplus primitifs, nous étaient connus comme les ouvrages des philosophes ou des poètes de Rome ou d’Athènes, nous aurions de nombreux documents à évoquer sur un pareil sujet. Malheureusement, bien peu de ces livres nous sont accessibles. C’est surtout par des représentations, par l’image des dieux eux-mêmes que nous devons essayer de reconstituer ce côté de l’histoire de la conchyliologie. Eclairé des lumières et des précieux conseils de M. de Milloué, directeur du Musée Guimet, et deM. Guimet lui-même, nous avons pu étudier un grand nombre de ces divinités réunies dans ce riche musée. Nous nous proposons d’examiner successivement et par ordre chronologique, les différents dieux qui portent la conque ^ .
Vishnou, dans le Brahmanisme, est un de nos principaux porteurs de conque. Second personnage delà trinité brâhmanique ou Trimourtï, Vishnou représente le dieu créateur et conservateur par excellence. Déjà mentionné dans les Védas, il occupe la première place dans les livres du Bràhmanisme sectaire, les Pourânas et le poème épique du Malul- Bharata. On le représente ordinairement sous les traits d’un beau jeune homme au teint bleu foncé, paré comme les anciens rois. Il a, le plus souvent, quatre bras ; l’une de ses mains, presque toujours la main gauche, porte le Panchaj anya^ o\\ Çankha'^, qui n’est autre qu’une grande et belle coquille de Gastéropode, toujours de même forme et de même taille. Gonime pendant au Panchajanya, il tient dans ses autres mains le Soudarsaua ou Vajra-nâhhachakra, la foudre, sous la forme d’un disque prêt à être projeté sous l’impulsion de la force centrifuge imprimée par un doigt, puis la massue appelée Gada en sanscrit, ou Kaumodaki, et enfin la fleur du Lotus
1 L. de Milloué, 1883. Catalogue du Musée Guimet, U'-’ partie, Inde, Chine et Japon, Introduction. C'est à cet excellent travail que nous avons emprunté une bonne partie des documents cités dans cette notice.
* De Panchajana, démon marin particuliérement nuisible aux c,uv{(pancha), espèces d’êtres (jana), savoir ; dieu, hommes, gandharvas, serpents et mânes non réincorporés.
3 De sam. avec, el kha cavité, c’est-à-dire qui a une cavité.
* John Dowson, 1879. A classioal dictionarg ofhindu mgthology and religion, etc.
Dans la bcllo collection du inusêo Guimct, quatre Vishnou, dont trois en bronze et un quatrième en bois faisant [)artie d’un fragment de char sacré fort ancien, PI. IV, portent une conque à la main gauche. Elle est de forme turriculée, l’ouverture en avant, la columelle dans la main, le sommet en l’air. L’ouverture est généralement [)eu profonde ; un examen attentif de la coquille nous a démontré qu’elle était sénestre, c’est-à-dire, que l’enroulement des tours se faisait do gauche à droite, la coquille ayant sa columelle en bas ; dans ces conditions, l’ouverture se trouve nécessairement à gauche. Nous reportant au grand ouvrage de Moor, Hindu Panthéon, nous avons pu nous convaincre que plusieurs des Vishnou qui y sont représentés, ont également on main une coquille sénestre. Le plus souvent, soit dans les figurations, soit dans les originaux, l’ouverture do la compie est assez mal représentée ; un simple trait, [>arfois, indique sa position ; dans les statuettes déjà mieux conservées, ou d’un travail un peu plus fini, l’ouverture est figurée par une soide de point d’interrogation, dont la boucle supérieure est tournée à gauche. Enfin, dans quelques bons exemplaires, comme ceux de la collection Guimet, ou comme ceux de la planche XIII de Moor, on distingue nettement les caractères de sinistrorsité de la coquille, soit par la position de l’ouverture, soit par la direction des tours do la spire dans leur enroulement. Ce fait de la sinistrorsité dans la conque de Vishnou est des plus singulier. Nous aurons occasion d’y revenir plus loin.
Mais le Vishnou idéal n’a pas seul le monopole de la conque ; nous la retrouvons également dans quelques-uns do ses avatars ou incarnations. Ce dieu, éminemment bon, quitte son paradis et descend sur la terre pour combattre quelque calamité menaçant le genre humain, pour accomplir quelques grands progrès civilisateurs, ou ramener dans le chemin du bien ses fidèles égarés. Il revêt alors dix formes différentes ou avatars : Matsyâmtâra ou Vishnou incarné en poisson pour sauver du déluge Vaivaçvata le septième Manou et procréateur du genre humain ; Kourmâvatâra, ou Vishnou incarné en tortue au sein de la mer de lait, océan delà création; Varahàvatdra, ou Vishnou incarné en sanglier pour reconquérir la terre ; Nara-Siinhâvaldra, ou Vishnou devenu rilomme-lion, pour délivrer le monde de la tyrannie de Iliranya-Kaçipou, le roi invulnérable des Daltyas ; sous toutes ces formes
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si variées, Vishnou est également représenté avec sa Çankha ou conque victorieuse à la main, et cette conque est encore sénestre.
Mais la pins importante, ou tout au moins la plus populaire de toutes les incarnations de Vishnou est la huitième ou Kvishnâmtâra, planche V. Sous cette forme qui représente une manifestation complète de Vishnou, le dieu porte également dans la main gauche la même conque sénestre que nous avons déjà vue à Vishnou ou à ses autres avatars. C’est vers la fin de l’ère antérieure à J. -G. que s’est surtout développée la légende de Krishna, c’est-àdire à l’époque des luttes du Bouddhisme et du Bràhmanismo B Nous avons pu voir un grand nombre de Krishna portant tous la conque, et cette conque est toujours pareille à celle de Vishnou ou de s)s différentes incarnations.
Quelle est donc cette curieuse coquille brâhmanique? A quelle espèce zoologique faut-il rapporter le Panchajanya ou Çankha. D’après les meilleures représentations, il nous semble qu’elle peut être comparée aux formes du genre Turbinella, et plus particulièrement au Turbinella rapa de La-
marck^, qui vit actuellement dans les mers des Indes, fig. 1 et 2. Mais, ce Turbinella est normalement dextre, avec son ouverture située à droite, la pointe ou sommet de la coquille étant en haut, fig. 1. C’est donc une coquille
* Praniiath Pandit, Krishna ciUtus, inthe Brihat-samhita, Jourii, of tlie Asiatic Soc. of Bengal, t. XLIV, part. 1, p. 31 à 35.
2 Turbinella rapa. Lamarck. Aniin. sans vert., 2« édit., t. I.X, p. 3Î7 : « T. testa subfusiformi, '■.nedio centricosa, crassa, ponierossissima, mutica, albx; anfractibus superne basim præce^ denti obtegentibus ; cauda breviuscula ; columella subquadriplicata. »
Fig. 1.
Fig. 2.
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