TROIS «OIS APRÈS
Glissons rapidement sur les premiers incidents de l'audience où allaient être jugés Costerousse et
Perondi. . . j s,c
Celte fois, une grande idée de réparation et de jTistice un profond sentiment de pitié avaient remplace le paradoxe romanesque, la curiosité frivole et 1 em- Dortement des passions populaires, 'les deux accusés, ainsi qu'on devait s;y atten re, „ r^u\YY^P~ (\p flénésation absolue, étaient revenus a un système de aenegduu ,:;:eon'é,aitplusqueVoml,reouplu,M!esquee.e^
de lui-même. On eût dit une tête de mort ou 1 orb te
des veux eût été remplie par deux charbons ardents.
CosteroBsse et Malteo étaient assistés par deux
avocats du barreau de Mende, maîtres Sorel et Bou-
"^riustie., humaine aime peu les réhabilitations,
qui impliquent l'aveu d'une erreur. Aussi, sans effrayer plus que de raison M, de Ribière et M. Reverdon, les dénégations et le mutisme obstiné des accusés les inquiétaient quelque peu.
Cependant les dépositions de M. Bérard, notaire à Villefort, et de M. Claudel, propriétaire, produisirent un certain effet sur le jury; d'autant plus que les explications essayées par Costerousse au sujet du payement de ses dettes furent pitoyables.
— Perondi, levez-vous! dit alors le président: comment possédiez-vous, au moment de votre arrestation, une somme triple de celles que vous aviez reçue de votre maître ?
Perondi, ainsi interpellé, garda le silence.
Le président. — C'est bien; huissier, appelez le témoin Marianno Bedarès.
Grâce à des prodiges d'activité, M. d'Estérac, renseigné sur le domicile du Catalan par ses correspondants du Vigan et de Tarbes, l'avait déterminé à faire le voyage.
Marianno était arrivé la veille dans la soirée. A sa vue, les deux accusés ne purent réprimer un mouvement d'effroi.
Après les formules d'usage :
— Regardez bien, dit le président au témoin, l'homme qui est là sur ce banc... le plus brun, le plus maigre et le plus jeune... le reconnaissezvous?
DU GÊVAUDAN. 5»
— Oui... quoiqu'il soit bien changé.
— Où l'avez- vous vu?
— Au Vigan, à la dernière foire ; je lui ai vendu un cheval.
— Est-ce tout?
— Non, monsieur.
— Dites-nous tout ce que vous savez.... Vous n'ignorez pas à quoi votre serment vous oblige?
Cette déposition fut accablante. Maître Sorel, avocat de Perondi, comprit l'urgence d'une diversion. Tout était perdu s'il n'essayait un suprême effort pour soustraire les accusés à ce laminoir qui amincissait peu à peu les moyens de défense. Il avait de la verve, visait à l'esprit, et le mot pour rire ne l'effrayait pas, même en affaire criminelle.
Il se leva, et, penché vers le président, les mains appuyées sur son pupitre :
— On me permettra de faire observer, dit-il, que, si, l'an dernier, à pareille époque et à propos de la même affaire, le mot de roman a été souvent prononcé, nous voguons cette fois en plein conte fantastique. Voilà un homme menacé d'une condamnation capitale, parce qu'il a payé ses dettes!... En voilà un autre confronté avec un maquignon espagnol 1 ... Je ne savais pas que les paroles de messieurs les maquignons fussent paroles d'Évangile ! . . . Celui-ci, pour nous démontrer que nous sommes
55g LES CORBEAUX
d'affreux assassins, vient nous baragouiner des hisloires de quadruples el de juaslres. Tout cela est fantastique, romanesque, bizarre . Je cherche des preuves, el ne vois que des inductions et des hypothèses... Messieurs les jurés sauront apprécier... N'y a-t-il pas aussi, poursuivit maître Sorel en accentuant encore plus l'intention railleuse, n'y a-t-il pas aussi une légende de corbeaux, propre à figurer avec succès dans un mélodrame? Je m'étonne qu'on ne nous en ait pas encore parlé, ou mieux encore que ces oiseaux fatidiques ne soient pas déjà venus battre de l'aile contre les vitres de cette fenêtre... Ce serait un témoignage en l'air; mais les autres, à vrai dire, ne me semblent pas beaucoup plus solides.
Cette tentative de plaisanterie eut peu de succès, et la gaieté de M. Sorel parut trop forcée pour être très-communicative .
Marianno Bedarès n'avait plus rien à dire.Susanne commença sa déposition.
DU GEVADDA». ^*
Cette déposition se fit au milieu d'un religieux silence, qu'interrompaient seulement, de temps à autre, des murmures d'étonnement et d'émotion.
Elle raconta tout ce que nous avons déjà narré au lecteur; la simplicité modeste de son récit ajoutait encore à l'effet. Celait, dans l'auditoire, à qui admirerait le plus l'énergie de cet amour, l'héroïsme de ce dévouement ; on se sentait également attendri de l'intensité de ces souffrances et de ces prodiges de volonté, de persévérance et de logique.
Rapportant tout à Dieu, elle ne s'attribuait l'honneur ni de ses calculs, ni de ses efforts, ni de ses découvertes, et ce pieux enthousiasme trouvait un écho dans toutes les âmes.
En retraçant ainsi, une à une, toutes les phases qui l'avaient conduite du soupçon à l'évidence, Susanne était debout, en pleine lumière, le front haist, ses yeux limpides attachés sur le président, qui interrompait parfois sa déposition en l'interrogeant avec une paternelle bienveillance.
SCO LES COIIDEAUI
Parfois aussi, elle levait les yeux vers la tribune, et son regard y rencontrait madame de Ribière qui lui souriait, et Marie qui lui tendait ses petites mains.
Jamais Susanne n'avait paru si belle; elle n'était plus en deuil, et quoique sa mise fût très-simple, on eût dit une résurrection de sa beauté, ravivée par l'espérance et le bonheur. Tout le monde était frappé du rayonnement dé ses traits, de la fierté de son altitude, de l'autorité de sa parole. Si les magistrats et l'aristocratie des tribunes se laissaient prendre à ce prestige, on devine quelle irrésistible fascination il exerçait sur les imaginations populaires.
Chaque fois que Susanne, dans sa déposition, avait à parler de Matteo Perondi, sa figure prenait une indicible expression de mépris et de dégoût. Elle ne semblait pas même lui faire l'honneur de le haïr ou de le maudire. Son geste, son regard, son accent, son silence même, exprimaient un sentiment plus écrasant que la haine, inspiré par un être plus vil encore qu'un assassin.
Dans toutes les classes de la société, comme dans toutes les situations de la vie, les femmes ont le secret de ces regards insultants, de ces paroles ou de ces réticences incisives qui ravalent un homme au-dessous de la bête.
Susanne n'épargna à Matteo aucune de ces blés-
sures. Elle répéta devant celte foule tout ce qu'elle avait dit en présence du juge d'instruction. En même temps, ses grands yeux noirs, dont elle connaissait la puissance, fixés sur le misérable, le clouaient sur son banc, les lèvres blêmes de rage, la tête courbée sous le poids de la honte.
A travers celte ivresse de désespoir, Susanne lui apparaissait splendide, radieuse ; les témoignages du sentiment enthousiaste qu'elle excitait dans tous les rangs de l'assemblée arrivaient confusément à son oreille.
Quand elle eut fini, le président lui dit avec un affectueux sourire :
— Ainsi, vous étiez bien réellement, le 28 novembre 1825, à sept heures du matin, dans la maison de Jacques Boucard ?
— Oui, monsieur le président.
— Vous venez de nous expliquer pourquoi, devant le jury, vous avez cru devoir rétracter votre première déclaration, démentie d'ailleurs par Jacques. Ce démenti, dont les honnêtes gens doivent lui savoir gré, lui a été dicté par son amour même. Il a voulu que, dans son malheur, votre réputation du moins pût rester intacte... C'était bien, très-bien. Mais aujourd'hui, dans la situation nouvelle qui vous est faite à tous deux, croyez-vous qu'il persisterait dans sa dénégation?...
— Je ne le pense pas, répondit-elle.
36îi LES CORBEAUX
Et une expression plus vive encore d'amour et de confiance illumina son visage.
— Nous allons le savoir, reprit le président. J'ai usé de mes pouvoirs discrétionnaires pour le faire citer à cette barre... Huissier, introduisez Jacques Boucard.
Personne ne s'attendait à voir Jacques. Dans celle foule, surexcitée déjà par les péripéties du procès et par la présence de Susanne, il se fit, à l'appel de ce nom, un mouvement extraordinaire. Pour les accusés, ce fut quelque chose de semblable à l'apparition du spectre de Simon.
Jacques entra; mais ii n'était pas seul, et on put alors s'expliquer pourquoi M. d'Eslérac n'avait pas paru au commencement de la séance et pourquoi il s'était absenté depuis quelques jours. Jacques avait à sa gauche le garde général, à sa droite l'abbé Vernier, aumônier du bagne de Toulon.
L'ancien soldat et le vieux prêtre avaient voulu lui donner cette preuve d'estime et couvrir de l'autorité de leur caractère et de leurnom ce que sa situation offrait encore d'indécis et d'humiliant. Leur nom signifiait honneur, loyauté, vertu, charité. Sous cet abri, qu'importait à Jacques sa casaque rouge, que la justice allait déchirer?
M. d'Estérac était allé lui-même à Toulon. Il n'avait voulu laisser à personne le soin de s'entendre avec le commissaire du bagne pour tous les détails
du départ et du voyage. Quelques heures lui avaient suffi pour gagner l'amitié de l'abbé Vernier, et quand celui-ci, au dernier moment, lui avait dit :
— Je pars avec vous. . . Oh ! ne me remerciez pas ! je trouve si rarement l'occasion de me dévouer à d'honnêtes gens...
— Ma foi, monsieur l'abbé, avait répliqué M. d'Estérac avec sa sympathique brusquerie, je vous en aime et vous en admire davantage; mais je vous dirai presque que je m'y attendais.
Dès ce moment, tout affront, on le comprend, était devenu impossible. Sur la route, à chaque halte, Jacques n'avait recueilli que des paroles encourageantes, rencontré que des regards attendris.
Les gendarmes eux-mêmes, qui l'accompagnaient pour la forme, s'éLaient tenus à l'écart, bornant leur rôle au strict nécessaire. Si quelque curieux les interrogeait, ils racontaient ce qu'ils savaient de l'affaire, et comment Jacques, suivant toute probabihté, était innocent et allait être réhabilité.
La journée était froide ; la plus grande partie du voyage s'était faite par une nuit plus froide encore» Jacques, en enlrant dans la salle, avait sur les épaules un ample caban de pêcheur, qui l'enveloppait presque en entier et dont le large capuchon se rabattait sur sa tête.
A peine entré, il se dépouilla du caban ; le capi> chon tomba, et Jacques parut à tous les regards
dans le costume complet du forçat ; bonnet de laine verle, casaque rouge, pantalon jaune.
Il n'y avait là rien que de très-simple, et pourtant, à cette vue, un cri de douleur, de surprise et de pitié s'échappa de toutes les poitrines ; le président, aussi ému que les spectateurs, oublia de rappeler le public au silence.
Le bruyant contraste de ces témoignages d'estime avec cette livrée de misère et d'opprobre, fut pour Jacques une première réparation , un premier triomphe.
Mais quel que dût être pour lui le vague sentiment de cette antithèse, il s'absorba tout entier dans une émotion assez puissante pour le rendre indifférent à toutes les autres. Ses yeux venaient de rencontrer ceux de Susanne.
Ce qu'il y eut d'amour dans ce regard, qui saurait le dire? Il faudrait, pour pouvoir en donner une idée, aimer comme ils s'aimaient, souffrir comme ils avaient souffert.
La séance était restée interrompue pendant un quart d'heure. Quand elle fut reprise, le président dit à Jacques, avec une expression de sympathie qui le plaçait d'avance au-dessus de l'humiliation légale :
— Je ne puis vous déférer le serment, puisque vous êtes encore sous le coup d'une condamnation; c'est à titre de simples renseignements que je recevrai vos réponses.
— Je suis prêt, dit simplement Jacques.
— J'ai d'abord à vous interroger sur deux détails secondaires, mais qui ont leur importance. Aviez- Yous l'habitude, en sortant pour faire votre tournée du matin, de laisser ouverte, derrière la maison, la fenêtre qui donne sur un massif d'arbres verts?..
— Oui, monsieur, répondit Jacques avec une naïveté que son costume rendait plus touchante; cela donnait de l'air, et je ne craignais pas les voleurs...
— Bien. Maintenant, accusé Costerousse, levezvous. Etiez-vous au cabaret de la Coiicourcle le soir et au moment où Jacques Boucard refusa le verre de vin que lui offrait Simon Vernou ?
— Non, monsieur, balbutia l'accusé.
— Jacques Boucard, reprit le président, recueillez bien vos souvenirs. N'avez-vous pas vu, ce soir-là, Anselme Costerousse dans le cabaret?
— Pardon, monsieur le président, je l'y ai vu... Je m'en souviens parfaitement. J'étais au désespoir. ,. Je croyais Susanne perdue pour moi... Il me semblait que tout le monde parlait et riait de mon chagrin; j'était allé m'asseoir seul, tout au fond, près de la trappe qui s'ouvre sur l'escalier de la cave... Costerousse et le Piémontais étaient là, près de moi, assis à une table... Je me rappelle même fort biea qu'ils parlaient entre eux à voix basse en me regar» dant.
— Costerousse, qu'avez- vous à dire?
— Cet homme se trompe, répondit le fermier.
— Huissier, faites revenir les premiers témoins. Pierre Vialat, Chaquignon, Vincent, Queyranne,
entendus de nouveau, déclarèrent tous qu'Anselme et Matteo avaient été vus, ie 27 an soir, dans le cabaret, et qu'il s'y étaient constamment tenus en dehors du groupe où l'on buvait à la santé de Simon.
Ces deux détails, auxquels personne n'avait songé lorsdu premier procès, ajoutèrent une nouvelle force aux preuves morales qui condamnaient d'avance Anselme et Matteo.
Alors, redoublant de gravité et s'adressantà Jacques :
— A présent, nous avons, dit le président, à revenir sur un fait qui a ému le public et influé sur l'opinion des jurés aux assises de février 1826. Boucard, c'est encore un renseignement que nous vous demandons. Quand vous avez été arrêté, lorsque, après votre premier interrogatoire, les magistrats ont interrogé Susanne Servaz, elle a répondu qu'elle était chez vous, avec vous, à l'heure où le meurtre avait été commis. Ne voulant pas profiter du bénéfice de l'alibi que vous assurait celte déclaration, vous lui avez donné un généreux démenti. Plus tard, devant le jury, vous n'avez pas eu à contredire Susanne; c'est elle qui, sommée de répondre, s'est
rétractée. Maintenant les situations sont changées; la lumière s'est faite sur bien des points obscurs. Persistez-vous encore à dire que, ce jour-là et à cette heure, Susanne Servaz n'était pas chez vous? Jacques eut un instant d'hésitation ; il se tut ; son regard interrogeait Susanne. Aussitôt la jeune fille se rapprocha de lui ; elle effleura légèrement de ses doigts la casaque rouge, comme pour la purifier en la touchant. Puis, par un mouvement plein de chasteté et de tendresse, prenant dans sa main celle de Jacques, elle lui dit :
— Réponds maintenant 1
Ce fut comme l'amoureux accord des deux moitiés humaines du banquet de Platon, qui se rejoignent au ciel et se fondent en une seule âme après leur long exil.
— Oui, dit Jacques, elle venait, au risque d'être vue et déshonorée, me prier de ne pas m'abandonuer à la violence de ma nature, de ne pas chercher querelle à Simon Vernou...
— Oui, reprit Susanne, j'étais allée le trouver pour lui dire que je l'aimais, comme je lui répète aujourd'hui qu'il est toute ma vie et toute ma force!
En ce moment, un cri horrible retentit au banc des accusés. Un grand mouvement se fit dans la foule : avocats, huissiers, gendarmes, se pressaient déjà autour de Matteo tout ensanglanté.
Il venait de se frapper, à la poitrine et au bas-ventre, de deux coups de ce couteau qu'il avait su, lors de son arrestation, dérober à tous les regards, et que, malgré la surveillance de ses gardiens, il avait réussi à tenir caché sous ses vêtements.
L'audience fut aussitôt suspendue.
Dix minutes après, le président des assises et ses deux assesseurs, le chef du jury, le procureur du roi et le juge d'instruction, étaient réunis dans la cellule de Malteo, couché sur son grabat.
Un médecin sondait ses plaies ; l'aumônier de la prison, assisté de l'abbé Vernier, suivait l'opération d'un regard plein de sollicitude et de charité.
— Il n'en a pas pour deux heures, dit tout bas le médecin au prêtre ; le poumon est atteint ; le sang va s'y porter et Fétouffera.
— Mon enfant, dit alors l'abbé Vernier, je suis l'aumônier du bagne, et...
— Eh bien, alors, murmura Matteo avec un ricanement effrayant, je suis votre paroissien... Que voulez-vous de moi?
— J'ai l'habitude, reprit doucement l'abbé, d'entendre tous les accents du désespoir ; mais je sais aussi qu'il n'y a un peu de consolation et d'apaisement que pour les âmes qui consentent à m'écouter.
— Non ! non ! répétait Perondi, une écume sanglante à la bouche.
DU 6ÉVAUDAN. 369
— Voyons, Malteo, dit à son tour l'aumônier de ]a prison, vous êtes mal, très- mal, près de votre lin peut-être... Jusqu'ici vous n'avez rien voulu avouer. Vous venez d'ajouter le suicide à vos fautes, à vos crimes. Si vous voulez que nous puissions vous absoudre et que Dieu vous pardonne, c'est par un aveu complet qu'il faut mériter cette grâce...
— Je souffre trop, bégaya le Piémontais.
— Que sont vos souffrances présentes, comparées sux tortures de l'enfer ?
— Ah ! je les préfère à ce supplice ; voir Jacques et Susanne ensemble!
Les deux prêtres échangèrent un douloureux regard.
— Que faire? dit tout bas l'aumônier de la prison. J 1 y a là pourtant une âme à sauver ! . . .
— Attendez ! fit l'abbé Vernier ; nous avons des Haliensau bagne de Toulon. Je sais comment il faut leur parler.
Puis se rapprochant du grabat où Matteo se tordait dans d'affreuses convulsions :
— Malheureux, lui dit-il, s'inspirant, à son insu peut-être, des sublimes tercets du Dante, vous croyez donc qu'une fois mort, une fois damné, vous ne verrez plus Jacques et Susanne'.'... Ah 1 ce sera, au contraire, votre châtiment; vous les verrez sans cesse, et la vue de leur bonheur sera votre torture !
Sous la menace du prêtre, Malteo s'agita, en pous-
sant de sourds gémissements, sur sa paillasse sanglante. Il regarda l'abbé Vernier d'un œil terriliô et lui dit à demi-7oix :
— Et, pour éviter ce supplice, que faut-il faire?...
— Tout avouer, et vous repentir.
— Avouer... avouer... à quoi bon ? Vous savez tout.
— Parlez comme si nous ne savions rien... Votre pardon est à ce prix... C'est vous qui, de concert avec Coslerousse, avez assassiné Simon Vernou?
— Oui.
— Pour avoir la somme qu'il portait constamment sur lui, dans sa ceinture?
— Oui... la misère était dans la ferme... Mes gages n'étaient pas payés... Costerousse était insolvable.
— Et quand vous vîtes cette rivalité entre Simon et Jacques, il vous parut bon d'en profiter?
— Oui.
— La ceinture, c'est vous qui l'avez jetée sous la commode de Jacques ?
— Oui, en me hissant sur les épaules d'Anselme pour entrer par la fenêtre ouverte.
— C'est bien... nous savons le reste; votre condamnation d'ailleurs vous semblait inévitable, puisque vous vous êtes frappé.
— Ce n'est pas cela I ce n'est pas cela I fit Matteo, dont la voix ressemblait déjà à un râle d'agonisant.
DU GÉVAUDAN. 37i
— Qu'est-ce donc ?
— Ah! le bagne, l'échafaud, l'enfer, plutôt que de les voir ainsi... comme je les ai vus... La main de Susanne dans la main de Jacques... les yeux dans ses yeux. . . Ah ! tuez-moi î la mort ! la mort I
— Matteo, reprit l'abbé Vernier en lui montrant un crucifix, ne songez plus qu'à Dieu et à votre âme...
— Mon Dieu I oui... mon Dieu!... jo souffre, j'étouffe, murmurait le moribond qui ne parlait plus qu'avec d'horribles efforts.
— Et les corbeaux, Matteo, les corbeaux? s'écria à son tour M. de Ribière, paraissant tout à coup entre les deux prêtres et se penchant sur le blessé.
— Les corbeaux ! répéta celui-ci, se redressant sur son grabat, les yeux égarés, la face déjà couverte des mortelles pâleurs ; les corbeaux 1 ah ! ils sont là!... Je les vois! poursuivit-il en fermant ses yeux envahis par les froides ténèbres ; les voilà I ils passent, ils passent... Simon va mourir... il est étendu par terre, là-bas, là-bas... au clos du Capélan... il les aperçoit... Li graio loti diran!... Ces mots, que j'ai recueillis avec son dernier souffle, qui donc les a entendus? qui lésa répétés?... Ah ! Dieu! ... Susanne... Satan... je meurs...
Ce fut tout : il y eut encore une convulsion, un soupir, un râle, un souffle... puis, ce visage crispé se pétrifia dans l'immohililé de la mort.
372 LES CORBEADI
Trois mois après cette effroyable scène, le 25 mai, toute la population de Fontanes et des fermes voisines se pressait en habits de fête sur la route de Monde àVillefort.
Les visages exprimaient un mélange d'attendrissement et de gaieté. Le pays que nous avons essayé de décrire et dont la tristesse s'est si souvent associée aux phases douloureuses de notre récit, paraissait transformé. Le printemps y répandait ses trésors de lumière, de chaleur et de verdure.
Les bruyères roses, les cityses aux grappes d'or, les genêts et les clématites aux parfums de miel, étaient en pleine floraison; une brise caressante murmurait doucement à travers les pins et les mélèzes, et s'imprégnait de leurs senteurs salubres. Les oiseaux babillaient dans les buissons d'aubépine. La nature entière semblait partager la joie des habitants.
La maison forestière servait de centre et de point de mire à cette joyeuse affluence. Elle aussi, on eût dit qu'elle prenait sa part de l'allégresse commune.
Elle était nette et reluisante, ensoleillée et fleurie comme ces chalets de l'Oberland dont elle rappelait les formes pittoresques. Là, se trouvait Susanne entre son vieux père et le juge d'instruction; là, madame deRibière et Marie, aidées des jeunes filles du village, avaient réuni dans un gros bouquet toutes les fleurs aimées de Susanne, — ces fleurs qui ont joué un rôle dans le drame dont nous avons vu le dénoûment.
Susanne était pâle et tremblante, plus tremblante et plus pâle qu'aux jours où elle avait affronté la fureur populaire, comparu devant les juges ou bravé le péril de ses rencontres avccMatteo.
De la maison, on entendait dans le lointain des cris de fête et des chansons. Bientôt, un grand bruit se fit dans la foule; âes vivats se mêlèrent aux chants et aux clameurs, et M. deRibière, mettant le pied sur le seuil, aperçut M. d'Estérac qui accourait au grand trot de sa jolie jument limousine.
— Je le précède et je vous l'annonce, s'écria-t-il en mettant pied à terre et en tendant la main à Su- Isanne. Le voici : j'arrive en éclaireur...
— Dieu soit loué ! répondit madame de Ribière en embrassant son frère avec effusion, et bénie soit l'inspiration qui t'a déterminé à partir pour Paris, le lendemain même de la condamnation de Costeroussel... Après les aveux de son complice, cette
condamnation à mort était inévitable; mais que de lenteurs on pouvait redouter encore!
— Oui, repartit gravement M. de Ribière, la justice est récalcitrante quand il s'agit pour elle de confesser une erreur. A-t-elle tort? L'humanité dit oui, la société dit non.
— Armé de la lettre du procureur général et de celle du premier président, reprit M. d'Estérac, je n'ai pa^ eu de peine à me faire admettre chez le garde des sceaux; j'ai été accueilli par quelques hauts personnages. Il m'a été facile d'éveiller en eux la curiosité, l'émotion, le sentiment d'une grande injustice à réparer, d'une grande infortune à adoucir, d'un dévouement héroïque à récompenser...
— Oui, oui, interrompit le juge d'instruction, tu as fait des prodiges. En trois mois, double pourvoi en cassation, cassation des deux arrêts, comme inconciliables; renvoi des deux condamnés devant une nouvelle cour d'assises désignée par la cour suprême, et là acquittement de l'un et condamnation définitive de l'autre. Encore une fois, pour que tout cela ait pu se faire en si peu de temps, il faut que... tout Paris pour Susanne ait eu les yeux de Jacques I...
— Je ne dis pas le contraire, et, si notre belle Susanne fût venue avec moi, elle eût été, je n'en doute pas, fort à la mode dans les salons où j'ai raconté ses infortunes. L'essentiel est fait ; Jacques
DU &ÉVAUDAN. Z'b
nous arrive acquitté par la cour d'assises du Gard, non-seulement lavé de toute tache, mais ennobli par son malheur et avec une sorte d'auréole.
Au môme instant, une immense clameur, mêlée de détonations d'armes à feu, s'éleva sur la route.
Les jeunes gens, qui attendaient Jacques à l'angle formé par le grand chemin et par le sentier aboutissant à la maison forestière, s'élancèrent à sa rencontre, et, cinq minutes après, il paraissait lui-même sur la terrasse, où l'attendait Susanne, entourée de ses amis.
Il y eut là un moment indéfinissable. Sans force contre son émotion, Jacques fut obligé de s'appuyer sur M. d'Estérac; mais bientôt, retrouvant toute son énergie, il ouvrit ses bras à Susanne, qui vint y tomber en pleurant.
Elle n'était pas seule à pleurer; des larmes cou- /àient de tous les yeux. On s'embrassait, on souriait, on échangeait au hasard des paroles entrecoupées... A quoi bon essayer de peindre ce moment que le souvenir des douleurs passées rendait plus eni\rar.t encore? Le bonheur, on l'a dit, ne se raconte pas. Il semble si peu fait pour le cœur de l'homme, que, pour l'accepter ou y croire , on veut le voir glisser avec la légèreté du souffle ou l'indécision da rêve.
Quand le romancier n'a plus qu'à marier ses héros, son livre est fmi. Quand les personnages d'un
drame n'ont plus de malheurs à subir, le rideau tombe.
— Mes amis, dit M. d'Eslérac avec sa brusquerie cordiale aux hommes et aux femmes qui se pressaient en foule autour du Réhabilité, je vous convie d'avance aux noces de Jacques et de Susanne. Ce jour-là, vous serez mes hôtes. Sur celte terrasse, au beau soleil de juin, nous établirons, dans une quinzaine de jours, des tables assez grandes pour nous y asseoir tous. Tous nous boirons à la sanlé des mariés, et je vous donnerai l'exemple. Pour aujourd'hui, une bonne poignée de mains, une dernière embrassade, et bonsoir!... Jacques et Susanne ont tant de choses à se dire!... Seulement, il ne vous est pas défendu d'aller finir la journée chez cette bonne grosse Coucour de... Bu\ez I riez ! dansez ! c'est moi qui paye...
Les vivats redoublèrent.
Avant de s'éloigner, les principaux habitants du village voulurent serrer encore une fois la main de Jacques. Ils étaient tous là, Vincent, Chaquignon, Queyranne, Etienne ; tous ceux qui l'avaient le plus rudement dénoncé.
— Pas de rancune, n'est-ce pas, Jacques ? Et ils lui tendaient leurs mains calleuses.
— De la rancune, mes amis? répliquait-il, les larmes aux yeux. Dieu merci! vous savez bien que ce n'était pas vous... c'était le diable I
DU GEVAUDAN. 377
Bientôt les hôtes de la maison forestière se retrouvèrent seuls, avec le vieil André Servaz, qui ne savait trop quelle figure faire, mais qu'encourageaient de bonnes paroles.
Il était quatre heures du soir. La sérénité du ciel répondait à l'apaisement des âmes. Une impression de recueillement et de bien-être succédait peu à peu aux émotions et au bruit. Les cœurs s'ouvraient avec délices au charme de cette saison, aux douceurs de cette journée. Un coin du ciel bleu souriait entre l'auvent de la maison et l'épaisseur des arbres verts. Sous ce dôme plein de gazouillements d'oiseaux et de bourdonnements d'abeilles, des jeux de lumière et d'ombre changeaient en paillettes d'or les atomes de poussière. En s' égarant au delà de ces premiers plans d'un ton chaud et solide, le regard des acteurs de cette paisible scène errait sur les collines boisées et sur les lointains, baignés dans la brume.
— Voilà votre maison ! dit M. d'Estérac à Jacques et à sa fiancée. C'est ici que vous habiterez après votre mariage. Je reviendrai m'y reposer après chacune de mes tournées ; notre chère Susanne ne refusera pas, j'en suis sûr, de me faire cuire une omeette ou un civet de lièvre.
— 0 monsieur le garde général, noire reconnaissance...
En ce moment, on vit paraître au bout du sentier
le facteur rural, cet humble personnage dont l'imporlance, dans certaines situations de la vie, prend des proportions extraordinaires. On le reconnut à sa blouse bleue lisérée de rouge, à son bâton, à son pas allongé, à sa gibecière de cuir noir ; il en tira deux lettres; l'une, de Paris, pour M. d'Estérac; l'autre, de Mende, pour M. de Ribière.
La lettre adressée à M. d'Estérac était enfermée dans une vaste enveloppe à cachet rouge et à physionomie ministérielle.
11 l'ouvrit, lut les premières lignes et poussant un cri de joie :
— Mes amis, mes bons amis, dit-il, ne m'appelez plus garde général!... Voici ce que m'écrit le directeur des eaux et forêts, un homme charmant, un de ceux que j ai le mieux réussi à passionner en racontant votre histoire. Il est fort bien en cour, au mieux avec le vénérable M. Desèze, premier président de la cour de cassation... Si notre pourvoi a marché avec cette rapidité féerique, c'est à lui que nous le devons... Écoutez...
« Monsieur,
« L'histoire de Jacques Boucard et de Susanne, racontée en haut lieu, a fait verser quelques-unes de ces belles larmes qui ne restent jamais stériles. Etait-ce donc assez d'une réhabilitation pure et simple ? non ; il fallait un dédommagement et une récompense.
« Jacques Boucard est nommé garde forestier, et le roi lui accorde, sur sa cassette particulière, une pension de mille francs. »
— Hé! hél père André, dit M. d'Estéracen s'interrompant ; la bonté du roi vient d'égaliser les fortunes... Jacques est maintenant aussi riche que Susanne 1
Le vieux mercier bredouilla quelques mots inintelligibles. Était-ce pour exprimer son contentement, s'humilier de ses anciens refus ou prolester de son dédain de fraîche date à l'endroit de la question d'argent? On ne le sut pas, et on s'inquiéta peu de le savoir.
M. d'Estérac reprit sa lecture.
« ... Une pension de mille francs. Pour que cette bonne nouvelle soit encore plui. ^agréable à Jacques, elle lui sera donnée par M. d'Esiérac, inspecteur des eaux et forêts du département de la Lozère.
« Votre nomination a élé signée ce matin. Le titulaire actuel passe, avec les mêmes fonctions, dans le département des Hautes-Alpes... »
— Sais-tu, mon brave Jacques, que tu m'as décidément porté bonheur, et qu'en allant à Paris pour faire tes affaires, j'ai joliment fait les miennes?
« ... Des Hautes-Alpes. Veuillez, monsieur, voir dans mon empressement à vous annoncer cet acte de justice, une preuve de mon estime personnelle et
de l'intérôt très-vif que vous m'avez inspiré pour vos protégés.
« A ce propos, je dois vous dire que, malgré la mobilité proverbiale de l'esprit parisien, nos salons s'intéressent toujours à la belle et héroïque Susanne. M. Favernay vient d'en faire l'expérience d'une façon assez piquante. II élait venu récemment à Paris, pour tâcher de ncnlraliser par son beau langage et ses protecteurs influents le tort que pourrait bien faire à son avenir le dénoùment du procès (le Mende. Madame de S..., la femme du garde des sceaux, est une excellenle musicienne, fort spirituelle et un peu malicieuse. Un soir, elle a proposé à M. Favernay de le conduire dans sa loge, aux Italiens. Voilà notre homme enchanté, ravi, redoublant ses effets de cravate blanche... Et savez-vous ce qu'on lui a fait entendre? La Gozza taclra, chantée par madame Malibran. Elle est sublime dans le rôle de Ninette, et nous sommes tous plus ou moins, jeunes et vieux, amoureux d'elle.
« Naturellement, la loge de madame de S... ne désemplissait pas ; elle avait sans doute donné le mot à quelques-uns de ses habitués; car, à chacune de ces scènes pathétiques où la grande artiste soulevait des transports d'enthousiasme : « Mais, c'est « Susanne Servaz ! disait l'un . — Je suis sûr, murmu- « rait un autre, que Susanne ressemble à madame « Malibran. — Qu'en dites-vous, monsieur Favernay?
« Vous êtes en mesure de nous renseigner, répliquait « madame de S... avec un gracieux sourire; y a-t-il « waiment quelques traits de ressemblance? » Vous voyez d'ici la figure du questionné; là se bornera probablement sa pénitence; mais pour un avocatgénéral croisé de dandy et de dilettante, elle a été
ruiJe.
« Agréez, monsieur, etc. X...
« P.'S. Le pourvoi d'Anselme Costerousse a été rejeté mardi dernier par la cour de cassation. La grande expiation était nécessaire : il n'est pas donné suite au recours en grâce. »
— De quel jour est datée cette lettre? dit M. Ce Ribière, après avoir lu rapidement celle qui lui élsit
adressée.
M. d'Estérac regarda la date:
— Du 16 mai... Et nous sommes au 25 ! Les bonnes nouvelles marchent lentement, et les fadeurs ruraux n'ont pas encore des boites de sept lieues!
Du 16! et le rejet est du 12... Je n'ai plus à m'étonner de ce que m'écrit de Mende notre procudu roi.
Voici sa lettre :
« Mon ami, « L'exécution de ce malheureux a lieu demain; vous jugerez sans doute votre présence nécessaire;
mais que ceux et celles que vous aimez se tiennent éloignés de ce lugubre spectacle I « Votre dévoué,
« Reverdon. »
— Ma sœur, reprit M. d'Estérac, et toi, Jacques, et vous, Susanne, vous ne bougerez pas d'ici jusqu'à la fin de la semaine !
— Marie, dit alors madame de Ribière, les yeux fixés sur Susanne ; mets-toi à genoux, joins tes petites mains, et répète après moi la prière que je vais te dire.
Marie obéit. Susanne avait compris le regard de madame de Ribière ; après un moment d'hésitation plus rapide que l'éclair, elle s'agenouilla à côté de Marie.
Jacques, M. d'Estérac et le juge se découvrirent.
Le soleil venait de disparaître derrière les cimes de la Margeride; le vent était tombé. Dans ces premiers silences du soir, l'imagination croyait entendre ce que l'oreille n'entendait pas; au loin, de l'autre côté de la route, des bruits de scie et des coups de maillet dressant la machine sinistre...
Et là, sur cette terrasse entourée de verdure, en face de ce beau ciel, sous le regard attendri de Jacques, la mère, la jeune fille et l'enfant prièrent comme une seule âme
— Mon Dieu 1 dirent-elles, vous avez été juste et bon pour l'innpcent... soyez miséricordieux pour les coupables... Ne repoussez pas notre humble prière. Mon Dieu, faites grâce 1 La victime de Perondi et de Gosterousse vous prie pour les assassins de Simon Vernou l