‹ Les corbeaux du GévaudanChapitre 5 sur 6 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

On comprend, sans que nous ayons besoin d'insister, quelle émotion dut jeter dans le pays cette étrange nouvelle, triste épilogue du procès qui s'était si puissamment emparé de toutes les imaginations :

« Susanne est folle ! »

Nous venons de voir la pauvre fille échapper à son fidèle protecteur et disparaître dans la montagne, en chant-dut la mélancolique chanson qui semblait faite exprès pour elle. M. d'Estérac courut aussitôt

chez le père de Susanne et l'informa de ce nouveau malheur. L'obstination et le courroux du vieil André avaient été déjà fort ébranlés par la mort de Simon et la condamnation de Jacques. Lorsqu'il apprit que sa fille était folle, le vieillard s'affaissa sur sa chaise, se frappa le front avec un geste de désespoir et s'écria en sanglotant :

— Ah ! malheureux! si j'avais su !

— Oui, répliqua sévèrement M. d'Estérac, vous n'auriez pas, pour une misérable question d'argent, tenté la Providence en refusant votre fille à l'homme qu'elle aimait. Vous n'auriez pas exposé Susanne à quelque chose de pire encore que la douleur et la folie ; car elle l'aimait tellement que, s'ils n'eussent pas été tous les deux d'honnêtes et braves cœurs, il pouvait la déshonorer et la perdre!... Pleurez donc, vieil entêté que' vous êtes, et surtout, qu'à dater de ce moment, cette chère enfant vous devienne sacrée. Il ne s'agit pas de nous attarder en regrets stériles ; il s'agit de la retrouver, de la consoler, et peut-être de la guérir!...

Ce fut une sombre veillée.

Un vent froid sifflait au dehors et faisait craquer les volets delà fenêtre. M. d'Estérac et André frissonnaient en songeant à Susanne errante dans la montagne pendant ces heures nocturnes où une pauvre créature sans raison et sans défense devsljt courir tant de périls.

Au milieu de ce silence lugubre, ils entendirent l'horloge de l'église sonner dix heures du soir.

— Où est-elle? que faire? bégayait André incapable de prendre un parti.

M. d'Estérac fut le premier à secouer cette torpeur.

— Voyons, dit-il, ne perdons pas courage!,.. Allez de ma part chercher le garde Tacaret qui demeure à deux pas d'ici ; qu'il amène avec lui trois ou quatre jeunes gens de bonne volonté; qu'ils apportent des torches. J'irai avec eux, et je leur servirai de guide.

Il parlait encore, et ils étaient déjà dans le magasin qui donnait sur la rue, quand ils crurent entendre quelque chose comme un murmure ou un soupir; sur le pavé, un pas léger, pareil au frémissement d'un essaim d'abeilles; un coup presque imperceptible frappé à la porte : ils se précipitèrent. André ouvrit; c'était Susanne.

Ces quelques heures avaient opéré sur son visage un douloureux changement. Non pas qu'elle fût moins belle ! mais sa beauté avait pris un autre caractère. Peut-être un poète eût-il préféré cette nouvelle expression de ses traits. L'énergie avait disparu pour faire place à une sorte de langueur rêveuse, où se révélait l'hallucination permanente plutôt que la folie véritable. A de rares intervalles, un jet de flamme s'allumait subitement, vacillait un moment

DU 6ÉVAUDAN. 153

dans ses grands yeux, et s'éteignait, comme si l'âme n'avait plus de quoi le nourrir. On eût dit un être violemment jeté hors des conditions 4e la vie réelle, et vivant désormais dans un état d'abstraction magnétique où un nom, une image, un souvenir, une douleur, absorbaient les forces de l'intelligence et plongeaient tout le reste dans la nuit.

Elle avait froid ; des goulles d'eau découlaient de sa mante sur son visage et ressemblaient à des larmes. Ses lèvres tremblaient, ses dents claquaient; ses joues étaient pâles, ses mains brûlantes. L'idée fixe se traduisait dans la fixité de son regard.

— Ma fille ! mon enfant! dit André en la serrant dans ses bras.

Un instant, elle parut répondre à son étreinte; mais elle le repoussa aussitôt d'un mouvement brusque, et dit d'une voix saccadée :

— Lui ! lui I Vous n'êtes pas lui !

— Susanne! Susanne! s'écria M. d'Estérac avec angoisse, est-ce que tu ne nous reconnais pas?

Ses yeux allèrent de l'un à l'autre, comme si elle eût voulu rappeler une idée rebelle. Étendant enfin le bras du côté de la porte, et parlant avec effort :

— Là ! là-bas ! il est là-bas ! reprit-elle.

— André, dit alors M. d'Estérac, ne prolongeons pas cette triste scène... Tâchez que votre malheureuse fille prenne quelques heures de repos ; je vous laisse... pour le moment,, il n'y a rien à faire...

154 LES COKBEA'irX

Mais , ajouta-t-il avec une émotion presque solennelle, à daler d'aujourd'hui, Susanne doit avoir autant d'amis tii de défenseurs que le pays compte d'honnêtes gens !

11 sortit , tandis qu'André se tordait les mains de désespoir, et que Susanne chantonnait quelques lambeaux de sa chanson : — « Ces montagnes... si hautes, si hautes... m'empêchent de voir mes amours... »

Au bout de trois jours, personne dans le canton •n'ignorait l'état de Susanne. Ainsi qu'on avait pu tout d'abord le prévoir, ce fut une folie douce, inoffensive, sympathique, qui n'avait rien d'effrayant et qui ne donna pas un moment l'idée d'enfermer la jeune fille.

Il n'est pas rare de rencontrer dans nos campagnes quelqu'une de ces pauvres créatures, que l'on appelle, suivant les différences de localité, ici des fadettes, là des innocentes, -plus loin des simples^ et pour lesquelles la pilié se nuance d'une sorte de respect.

On les qualifie aussi de hantées, comme si elles étaient en communication intime avec un esprit dont la superstition populaire s'abstient de préciser la nature et l'influence ; il fait d'elles des êtres privilégiés, protégés par leur faiblesse même et placés par un consentement tacite sous la sauvegarde de l'honnêteté publique.

Abuser, pour séduire une de ces jeunes filles, des défaillances de sa raison, serait regardé comme un acte d'impiété sauvage et sacrilège , qui ferait lapider le coupable. Souvent même les instincts poétiques de nos populations rurales idéalisent ces innocentes qui sont presque toujours des victimes d'un amour malheureux. Elles passent pour voyantes. On leur attribue des facultés quasi-surnaturelles, qui les rendent bonnes à consulter dans les maladies ou les situations délicates.

On croit qu'elles reprennent dans les mystères du monde invisible tout ce qui leur manque dans les choses de la vie ordinaire ; on affirme qu'elles ne sont privées des moyens de se conduire et des qualités de discernement, que pour mieux voir au delà, et pour connaître ou pressentir ce qui reste caché au commun des hommes. Si les paysans savaient le grec, ils leur appliqueraient je ne sais quoi de le'ger, d^ aérien et de sacré àon.1 Platon compose l'idéale physionomie du poëte.

Si telle est la condition habituelle de la fadette ou de Vinnocente de nos campagnes, jugez ce que dut être Susanne pour ces imaginations naïves, surexcitées et mises en goût de sensations violentes par les événements que nous venons de raconter.

Sa beauté, son amour, l'affectueux intérêt que lui portaient quelques personnes honorables, sa bonne renommée, qui s'était maintenue intacte au milieu

de circonstances où tant d'ciutrcs jeunes filles se seraient perdues, tout cela lui avait donné un mystérieux prestige.

Ce prestige avait un moment pâli, quand elle s'était rétractée devant le jury, au grand désappointement des âmes romanesques ; mais sa folie la réhabilitait, en prouvant tout ce qu'elle avait soufTerl dans cette lutte suprême de sa conscience et de son cœur.

Susanne devint donc, en quelques semaines, une légende vivante : ceux-là mômes qui lui avaient fait subir, le jour de l'arrestation de Jacques, le contrecoup de leurs colères aveugles, ne furent pas les derniers à témoigner leurs sympathies.

— A présent, si quelqu'un osait l'insulter, gare à lui ! disaient ceux-ci.

— Elle ne peut plus se défendre; nous devenons ses défenseurs naturels, criaient ceux-là.

Il y eut plus; le sentiment populaire est si mobile, que le malheur de Susanne ne larda pas à amener une réaction en faveur de Jacques. Le temps s'écoulait ; peu à peu l'horreur du crime s'atténuait dans le lointain. On oubliait les cruches de bière et les bouteilles de vin offertes par Simon Vernou. On ne songeait plus qu'aux douleurs de l'expiation, à ce châtiment terrible qui commençait pour le condamné, et qui ne devait, semblait-il, finir qu'avec sa vie.

Jacques était parti pour Toulon ; il y avait été de-

vancé par des lettres de recommandation que M. d'Estérac et M. de Ribière adressèrent au préfet maritime, au commissaire du bagne et ? quelques-uns de leurs subordonnés. Mais hélas ! qu'était-ce que le léger adoucissement demandé ou obtenu par cette intervention bienveillante, en comparaison des horribles épreuves que l'on n'avait pu épargner au forçat? Ses plus acharnés dénonciateurs du 28 novembre murmuraient maintenant avec des frissons de terreur et de pitié tous les affreux détails du départ et de l'arrivée : la marque, la charrette, la chaîne, le boulet rivé au pied, la casaque rouge, le bonnet vert. Toutes ces poignantes images se traduisaient en paroles de compassion et de tendresse pour Susanne,

La belle saison arriva ; elle est tardive dans ces pays de montagnes ; c'est à la fin d'avril que s'achève la fonte des neiges : c'est à la fm de mai que les arbres se couvrent de leurs feuilles, et que les teintes claires et tendres des peupliers, des saules et des bouleaux tranchent sur la sombre et immobile verdure des mélèzes et des pins.

Dans les prés, au bord des fossés , au penchant des collines, croissent et s'épanouissent des fleurs sauvages, joie fugitive de ces campagnes. La fenaison commence et fait succéder un peu de gaieté aux longs mois de réclusion et de tristesse. Au milieu de ces scènes rustiques, dans le voisi-

nage des fermes situées entre Villefort et Fonfnnes, à travers les bruyères de Chadelbos et de Lespervelouse, on s'habitua peu à peu à voir Susanne errer comme le génie familier de tout ce paysage animé par le renouveau et réchauffé par les influences printanièrcs. Son père la laissait entièrement libre; cette liberté était sans péril dans un pays où chaque pas de Susanne avait pour protectrices la superstition et la pitié.

Son visage exprimait une douceur triste ; ses yeux démentaient le sourire qui errait presque constamment sur ses lèvres ; sa folie ne se révélait que par l'inconséquence de ses réponses quand on lui adressait la parole. On eût dit qu'elle était sans cesse en contact avec un être invisible, et qu'il lui fallait, pour s'en séparer, faire un effort où se brisaient à la fois sa raison et sa volonté.

Aussi lui parlait-on peu ; mais on aimait à la voir ; sa beauté, qui ne faisait plus de jalouses, avait des rayonnements étranges qui subjuguaient ces esprits grossiers. Elle les aurait fait rêver, s'ils avaient su ce que c'était que le rêve. Faucheurs et faneuses prétendaient qu'ils n'avaient le cœur à l'ouvrage que lorsqu'ils apercevaient Susanne se ^^romenant dans les prés, ramassant des fleurs ou chantant un mélancolique refrain. Ils affirmaient que sa vue leur portait bonheur.

Un jour, la chaleur était accablante, quoiqu'on ne

fût qu'à la fm de mai. Une douzaine de travailleui^, jeunes gens et jeunes iilles, se trouvaient réunis dans une \aste prairie appartenant à Jérôme BrugeroUes, adjoint à la mairie de Fontanes ; on jasait, oîi riait, et les trousses de foin allaient moins vite que les bavardages.

— Tiens ! voilà Susanne ! dit tout à coup Pierre Yialat, ce jeune conscrit libéré que nous avons vu le premier soir dans le cabaret de la Coiicoiirde.

Aussitôt les rires devinrent moins bruyants et les bavards se remirent au travail.

— Pauvre Susanne ! Regardez-la î Elle ne vous voit pas ; son corps est ici, mais son âme est avec Jacques, dit à demi-voix Catherine Bressois, jeune fille du village.

— Elle est bien belle! s'écria Christophe Grévy, un Cévenol nouvellement arrivé de ses montagnes.

— Oui ; mais si tu t'avisais de le lui dire ou de la toucher du bout du doigt, tu aurais affaire à nous, dit Pierre.

Susanne marchait droit devant elle, ne se détournant que pour cueillir un brin de marjolaine ou une tige de gentiane.

Quand elle ne fut plus qu'à quelques pas des faneurs, ils essayèrent de la faire parler.

Sans répondre, Susanne leur montra d'un geste uti point noir, presque imperceptible encore, qui se formait à l'horizon sur la cime de la Margeride,

ICO J.ES CORDEAl'X

tandis que le ciel paraissait être au beau fixe et que la sueur ruisselait sur tous les fronts.

Les travailleurs comprirent qu'elle leur annonçait un orage pour la fin de la journée.

Persuadés qu'elle en avait l'intuition prophétique, ils se hâtèrent d'enlever le foin et de charger les charrettes. Bien leur en prit. Au moment où bêtes et gens rentraient dans la grange, l'orage éclata avec une fureur telle et un tel accompagnement de grêle, que Jérôme s'écria : « Sans l'avertissement de Susanne la moitié de ma recolle était perdue, et je ne sais comment les bœufs se seraient tirés d'affaire ! »

Une autre fois, Pierre Vialat se fit avec sa faux une assez forte entaille à la jambe : le brave garçon, ayant été réformé, était dispensé d'être un héros : il avait rarement vu couler le sang, et sa blessure saignait de façon à effrayer ses camarades. Ils criaient, ils levaient les bras au ciel, comme si le feu avait pris à la moitié du village. Pierre pâlissait affreusement ; il se voyait déjà estropié pour le reste de ses jours. Autour de lui, on parlait beaucoup et on ne faisait rien.

Susanne se trouvait là : elle courut à un ruisseau voisin, ramassa sur le bord trois ou quatre sortes de plantes et de fleurs, en exprima le jus dans un morceau de linge, trempa le tout dans l'eau vive et appliqua cette compresse toute fraîche sur la blessure

de Pierre. Pendant qu'elle se penchait sur lui, au milieu d'un religieux silence, Pierre lui dit en joignant les mains :

— Susanne, faites un petit bout de prière et je serai guéri I

Elle ne parut pas le comprendre : mais ses yeux élevés vers le ciel semblaient prier pour elle et demander la guérison du blessé. Aussitôt les terreurs de Pierre se calmèrent ; ses couleurs reparurent sur ses grosses joues : la sécurité lui revint. Quelques jours après, il était guéri. Il resta convaincu ou que la prière de Susanne avait fait un miracle, ou que, en passant par ses mains, les plantes avaient reçu une puissance surnaturelle.

A dater de ce moment, la bizarre popularité de Susanne n'eut plus de bornes. C'était à qui l'inviterait à déjeuner dans une ferme, à goûter dans une autre ; à qui lui indiquerait ou lui apporterait les plus jolies fleurs pour composer ses bouquets; car

on s'aperçut bientôt que c'était là son occupation favorite.

Même, on ne tarda pas à savoir qu'elle y attachait une idée de commerce et de bénéfice. Cette nouvelle singularité excita de grands étonnements. — « Pauvre enfant ! disait-on ; elle veut avoir sdn petit magot... ■qu'en fera-t-elle ? »

D'autres pensèrent qu'au milieu de sa folie elle ne perdait pas le souvenir de Jacques, et qu'elle voulait, avec une ténacité de fodette, amasser quelques écus ou quelques pièces de monnaie blanche pour les lui envoyer. Mais non ; le temps passait : on interrogea la directrice du bureau de postes de Villefort, vieille fille curieuse et babillarde : on en parla à M. d'Estérac, et l'on apprit d'une manière positive que Susanne gardait tout et n'envoyait rien.

— Au fait, dit-on alors, comment supposer qu'elle puisse lier ces deux idées, vendre des bouquets et en adresser l'argent à Jacques ? Non, elle fait joujou de cette monnaie comme les enfants, voilà tout... Pauvre folle ! . . .

Dans cette vie errante, placée en dehors de la loi commune, on remarqua qu'elle mettait une régularité machinale. Tous les samedis, elle passait sa journée dans les champs et elle faisait sa moisson. Une fleuriste de profession n'aurait pas mieux choisi. Elle savait où croissaient les plus beaux iris, où elle trouverait les plus jolies variétés de myrtils, de mu-

DO GÈVAUDAN. 165

guets, de pâquerettes et de renoncules sauvages. Souvent on la voyait sauter à travers les rochers, légère comme une biche, gracieuse comme une sylphide, pour cueillir une branche de violier, une tige de rhododendrum ou de digitale.

Quand elle se glissait ainsi, agile et hardie, sur une étroite corniche qui surplombait un ravin profond, il semblait à ceux qui la regardaient d'en bas qu'elle était suspendue sur l'abîme et retenue par quelque invisible puissance. Elle leur donnait le vertige qu'elle n'éprouvait pas. Ce n'était plus alors une femme, mais un songe, et ces fréquents épisodes achevaient de lui donner un caractère d'apparition immatérielle et fantastique.

— Ah! la malheureuse! si elle avait son bon sens, elle se serait déjà brisée en mille pièces, disaient ces montagnards.

— N'ayez pas peur ! l'esprit la protège 1 répliquaient les femmes.

Avec ces fleurs, qu'eût dédaignées sans doute une bouquetière de Paris, Susanne formait des bouquets charmants ; quelque chose comme de rustiques poèmes dont une divinité champêtre lui eût révélé le rhythme et les secrets. Le dimanche, habillée de son mieux, mais toujours en noir, elle allait, soit dans les maisons de campagne des environs, soità Villefort, sur la place de l'église, et elle offrait aux belles dames du pays ses bouquets coquettement ran-

gés dans une petite corbeille. Quelquefois même, quand la récolle avait été bonne, quand elle avait rapporté de ses excursions quelque rare et splendide échantillon de la flore des Cévennes, elle se faisait, pour quelques sous, conduire jusqu'à Mende dans la classique patache, et elle réussissait à doubler le chiffre ordinaire de ses modestes receltes.

Bientôt ce fut une mode. Le détail des périlleuses et pittoresques promenades de Susanne à la recherche de ses fleurs était remonté de la campagne à la ville. Des journaliers l'avaient raconté à leurs maîtres, des fermiers à leurs propriétaires. Des chasseurs de la ville, qui avaient rencontré la jeune fille en poursuivant une compagnie de perdrix, s'étaient empressés de décrire ses courses aériennes. Le merveilleux s'en mêla. La douce folie de Susanne l'eût rendue intéressante, quand môme la cause de cette folie n'eût pas été depuis six mois le sujet de toutes les conversations. Qualifiée d'abord d'héroïne de roman, la jeune fille était maintenant traitée comme une pure et innocente victime de l'amour.

Toutes les élégantes filles d Eve, qui avaient assisté au procès de Jacques et qui, ce jour-là, n'avaient cédé peut-élre qu'à une curiosité banale, étaient à présent attendries. Elles aimaient Susanne pour sa beauté, pour les beaux exemples qu'elle donnait à tous les martyrs d'un amour malheureux; elles souffraient presque de ce que la pauvre enfant

DU GÉYAUDAN. 1G5

avait souffert. Le roman que l'on s'obstinait à voir dans cette tragique aventure, se continuait dès lors sous une forme gracieuse et poétique et parlait le langage des fleurs. On s'arrachait donc les bouquets de Susanne ; on essayait, mais vainement, de la faire causer, et celle-là eût été bien heureuse et bien lière, qui eût éveillé en elle un éclair de raison ,

M. Lambron, le substitut, que les lauriers oratoires de M. Favernay avaient rélégué dans l'ombre, s'était naturellement mis à la tête des citadins lettrés admirateurs de Susanne. Il se tenait au courant des nouveautés littéraires, et, tout récemment, il venait de recevoir de Paris la traduction de F^/MSf, que les Parisiens connaissaient peu et que les Lozériens ne connaissaient pas. Il prêta l'œuvre de Gœthe aux femmes qui lui semblèrent capables d'essayer de la comprendre.

Dire que les mythes ou symboles cachés dans les personnages de Faust et de Méphistophélès furent pénétrés d'emblée par ces nouvelles lectrices, ce serait s'aventurer un peu; mais toutes comprirent Marguerite, et, au bout de quelques jours, Marguerite, pour elles, s'appela Susanne. Elles oublièrent les différences pour ne songer qu'aux similitudes. Susanne devint une Marguerite brune, restée pure, mais enveloppée dans un étrange mystère dont les puissances diaboliques tenaient peut-être la clef. Les comparaisons entre l'héroïne du drame allemand

et celle de l'obscure tragédie de Mercoire ajoutèrent encore à la vogue de Susanne.

Le dimanche suivant, comme si elle avait voulu justifier ce parallèle dont elle ne se doutait guère, Susanne vint à la cathédrale, à la messe où se réunissait tout le beau monde. Elle avait laissé ses bouquets dans une maison amie ; elle entra dans l'église, sans voir et sans regarder personne, trempa ses doigts dans le bénitier, se signa pieusement, et se dirigea vers une chapelle latérale, où on la vit s'agenouiller. Soit hasard, soit que la poésie naturelle et vraie parle partout le même langage, elle offrit alors aux regards cette altitude d!accablement mystique, qu'il est facile de se représenter en lisant la scène de Faust et qu'Eugène Delacroix a retracée dans un de ses merveilleux dessins.

Madame Belviale, la femme du receveur, poussa le coude à sa voisine, et lui montra du coin de l'œil Susanne agenouillée. Bientôt tous les yeux se fixèrent sur elle , —^ on sait que la messe du beau monde est généralement la messe des distractions. — C'est bien Marguerite ! disait-on. On était convaincu que Susanne, une fois à l'église, une fois en présence de Dieu, rentrait en possession de ses facultés intellectuelles et redevenait capable de prier.

Une heure après, des groupes appartenant aux diverses classes de la société stationnaient sur la place de l'église. Susanne passa sans paraître prendre

garde aux paroles de sympathie, aux témoignages alfectueux qui ne demandaient qu'à lui servir de cortège. Elle n'avait pas l'air de reconnaître les jeunes filles qui lui souriaient avec amitié ou levaient doucement les yeux au ciel, comme pour implorer sa miséricorde en faveur de la pauvre innocente. Elle sembla seulement remarquer, comme toutes les personnes guidées par une idée fixe, que la présence de ses meilleures pratiques rendait le moment favorable à la vente de ses bouquets. Elle alla les chercher ; quand elle revint, la place était presque vide.

Le groupe des beaux messieurs et des belles dames, sur l'invitation de la femme du préfet, était monté dans un des salons de la préfecture. On voulait tenter une épreuve.

Un domestique reçut l'ordre d'aller chercher Susanne : elle arriva, et ses bouquets, enlevés en un clin d'œil, furent libéralement payés. Puis on lui parla de Jacques; on lui demanda si elle n'avait pas envie de le voir. Elle répondit par des éclats de rire, un rire hébété, strident, qui faillit occasionner dans l'assistance féminine deux ou trois attaques de nerfs.

En ce moment, M. Antony Favernav entra dans le salon. Il avait reçu l'avant -veille sa nomination d'avocat général à Rouen, et il venait prendre congé. Remarquons, en passant, que cette nomination arrivait à temps pour l'amour-propre du brillant Antony»

Sa vogue commençait à perdre tout ce que gagnait l'unanime sentiment de pilié pour Jacques et pour Susanne. Même, on s'égayait tout bas d'une mésaventure qui, disail-on, servait de revers à ses médailles oratoires.

On assurait que, se croyant en veine de succès, M. Favernay avait demandé la main de Valentine de Prangy. Les parents, avant de répondre, s'étaient inquiétés d'une question qui gardait encore sa valeur en 1826. Ils avaient voulu savoir si M. Favernay appartenait à la famille des marquis de Favernay, du Poitou. Le procureur du roi avait répondu qu'il ne pouvait pas l'affirmer, mais qu'il était en instance auprès de Son Excellence le garde des sceaux pour obtenir la particule.

Cette compensation n'ayant pas paru suffisante, le prétendant avait été poliment éconduit. Telle était du moins l'histoire qu'on se racontait et dont s'a musaient à l'envi la bourgeoisie et la roture. Ces légers accidents, qui montrent sous un jour si pitoyable les plus petites vanités humaines, ont cela de bon qu'ils mettent un moment d'accord pour en rire le bourgeois le plus ombrageux et le hobereau le plus hautain.

A l'entrée de M. Favernay, une même pensée s'empara de tous les esprits ; une même sensation serra tous les cœurs. Susanne était debout au milieu du salon, sa corbeille vide à la main. Elle fixa sur le

DU GEYAUDAN. 169

nouveau venu ses grands yeux noirs et ne parut pas le reconnaître. Les regards attentivement concentrés sur elle ne virent ni pâlir ses joues, ni son front s'assombrir, ni battre son corsage. L'épreuve ne sembla pas encore assez décisive. Peut-être, en risquant quelque chose de plus violent, pourrait-on amener une de ces secousses terribles qui guérissent parfois la folie! Les dames se consultèrent un moment à voix basse; bientôt madame Belviale prenant son bouquet, qu'elle avait posé sur le piano, en détacha une tige de digitale rose, et montrant M. Favernay à Susanne :

— Tenez, mon enfant, lui dit-elle, allez, de votre belle main, attacher cette fleur à la boutonnière de ce monsieur...

Susanne la contempla d'un air naïf et étonné avança la main, prit la tige de digitale, se tourna vers l'homme à qui était généralement attribuée une large part dans la condamnation de Jacques, et, sans hésiter, sans faiblir, sans que sa main tremblât, elle attacha la jolie fleur rose à la boutonnière noire... M. Favernay était plus pâle qu'elle.

— C'est clair 1 murmurèrent les personnes présentes : la tête n'y est plus, la mémoire a déménagé, et le mal ett irréparable !

Susanne sortit en faisant une révérence ; on l'entendit fredonner dans l'escalier une autre chanson de son répertoire, celte adorable chanson de Magaliy

si populaire parmi les Magnanarelles , et dont devaient un jour s'emparer la poésie et la musique :

« OMagali, ôMagali, si tu te fas, etc.

« 0 Magali ! si tu te fais l'oiseau de l'air, je me ferai, moi, le chasseur; — je te chasserai... « 0 Magali !

« 0 Magali ! si tu te fais lune sereine, je me ferai, moi, belle brume; — je t'envelopperai...

« 0 Magali !

« 0 Magali ! si tu te fais la rose belle, je me ferai, moi, le papillon ; — je te baiserai... « 0 Maerali !... »

Parmi les femmes qui venaient d'assister à ce douloureux épisode, il y en avait une, de trente-cinq à quarante ans, qui s'était tenue un peu à l'écart. Sa figure, au premier abord, n'offrait rien de remarquable, et l'on devinait aisément, à la simplicité de sa mise, qu'elle ne désirait pas être remarquée. Tout le charme de ce visage résidait dans une irrésistible expression de douceur et de bonté.

C'était une de ces femmes, comme \ous en avez certainement rencontré dans le monde. On commence par les regarder à peine et d'un œil distrait, surtout si l'attention est occupée par quelque beauté à la mode. Mais qu'un hasard nous rapproche d'elles;

que nous soyons dans un de ces moments de tristesse où les délicatesses de l'âme nous semblent préféral)les au plaisir des yeux et aux agréments de l'esprit ; nous ne tardons pas à voir cette figure qui nous avait paru insignifiante, s'éclairer d'une lumière intérieure dont elle nous communique la chaleur et le reflet. Nous aspirons auprès d'elle un parfum d'honnêteté qui ne nous enivre pas, mais nous pénètre, une sensation d'apaisement qui nous repose des fatigues et des misères de la vie. Elle n'était pour nous, il y a une heure, qu'une étrangère, tout au plus une connaissance; maintenant, voici qu'elle est devenue une consolatrice et une amie ; nous aimerions que cette femme fût notre sœur. Si nous sommes jeunes, il nous semble que notre mère la chérirait, et si nous sommes vieux, nous regrettons qu'eUe ne soit pas notre fille.

Si on avait considéré avec attention la femme dont nous parlons, on l'aurait vue, à l'entrée de M. Favernay, froncer le sourcil et détourner latête, comme pour cacher une émotion pénible. Devant les preuves de la folie de Susanne, ses yeux s'étaient mouillés de larmes; si elle l'eût osé, elle aurait protesté contre la cruelle expérience qui, sous prétexte de guérir la jeune fille, risquait de la tuer.

Cette femme sortit sans bruit sur les pas de Susanne; elle la rejoignit dans la rue, et marchant droit à elle :

— Susanne, dit-elle, mon enfant, ma chère en. fant, voulez-vous venir vous reposer chez moi? Vous n'y trouverez que des visages amis...

Susanne fit quelques pas, comme si elle obéissait à une impulsion machinale, et s'arrêta.

— Venez, lui dit la dame ; vous verrez ma jolie petite Marie; elle vous aimera... vous l'aimerez.

Même silence, même immobilité de Susanne.

— Ah! c'est vrai, reprit l'autre en insistant; vous ne savez pas mon nom : je m'appelle madame de Ribière...

Elle essaya de prendre la main de la jeune fille : celle-ci retira sa main et ne répondit pas. La dame continua :

— Madame de Ribière, sœur de M. d'Estérac — elle prononça ce nom avec une profonde expression de tendresse — de M. d'Estérac qui vous aime, et qui est sûr, comme vous, de l'innocence de Jacques. .. Voyons, mon enfant, voulez-vous venir?

Cette fois, un éclair brilla dans les yeux de Susanne : elle fixa sur madame de Ribière un regard soumis et reconnaissant comme celui d'un chien que l'on caresse après que d'autres l'ont battu.

Et elle répondit : Oui.

DU GEVAUDAiS, 173

Transportons- nous, à un mois de là, dans uns maison de campagne de simple apparence, située près de Monde, à quelques portées de fusil de la route de Villefort.

Celte maison appartient à M. de Ribière.Sa femme l'habite pendant la belle saison, et Susanne, toujours guidée par une sorte d'instinct de nature, s'est peu à peu habituée à y venir presque tous les jours.

Madame de Ribière, douée d'un grand cœur et mère de famille incomparable, avait suivi et partagé, heure par heure, toutes les perplexités et tous les doutes de son mari dans l'affaire de Jacques Boucard. Elle l'avait vu d'abord enclin à croire à l'innocence de Jacques, puis accablé par ce qu'il appelait l'évidence. Et cependant, en face de cette évidence même, tout en accomplissant ses devoirs de juge d'instruction, il avait constamment éprouvé un malaise et un trouble qui contrastaient avec le zèle et la conviction expansive de M. Favernay.

1>7i LES CORBEAUI

Celle disposition ne pouvait échapper à madame de Ribière. Sœur de M. d'Eslérac, elle avait oh'^ bien près de croire que cette fois la justice iiumaine allait se tromper.

Aimant passionnément son frère qu elle entendait protester sans cesse en faveur de Jacques, attachée de souvenir à la vieille Madeleine, mère de ce malheureux, qu'elle avait connue dans son enfance, elle n'était parvenue à garder une espèce de neutralité qu'en se rappelant qu'elle était la femme d'un magistral et qu'elle ne devait pas contredire les conclusions de son mari.

Mais son âme compatissante parlait plus haut que toutes ces réserves ; personne , dans le pays , ne ressentit plus de pitié que madame de Ribière pour Susanne et pour le condamné.

Quand elle apprit qu'à la suite de cette horrible crise, la jeune fille était devenue folle, quand M. d'Eslérac, premier témoin de ce nouveau malheur, lui en raconta les détails en retenant à grand'peine ses sanglots, elle se sentit prise d'un immense désir d'être utile à cette pauvre victime d'un sentiment exalté, et d'essayer si elle ne pourrait rien pour lui rendre une lueur de raison.

Nous avons vu comment elle profita de la première occasion qui lui fut offerte pour se rapprocher de Susanne.

Quelques semaines s'écoulèrent, et bientôt ma-

dame de Ribière eut un nouveau molif, bien autrement puissant et personnel, pour s'attacher à sa protégée.

Ses vertus et ses tendresses maternelles avaient été cruellement éprouvées. A trois ans de distance, à peu près au même âge — six ou sept ans — sa fille et son fils frtnés étaient morts d'une de ces maladies qui confondent la science des médecins; fièvre ou congestion cérébrale qui emporte, en quelques heures, ces pauvres petits êtres dans d'affreuses convulsions.

Tel avait été le désespoir de madame de Ribière à la mort de son premier enfant, que, quand elle perdit le second, on eut des craintes sérieuses pour sa \ie. Elle se rétablit lentement, et, quelques années après, une délicieuse petite fille vint lui apporter un inexprimable mélange de joies intimes et de secrètes alarmes.

Qui ne connaît les tressaillements subits de ces pauvres mères qu'a visitées l'ange de la mort, qui ont vu dans leur alcôve et dans leur cœur de blancs berceaux se tendre de noir?

Plus tard, en pressant sur leur poitrine l'enfant vivant , elles croient reconnaître en lui ceux qu'elles ont perdus, et elles se demandent avec angoisse si cette consolation suprême ne se changera pas en une suprême douleur.

Madame de Ribière, tour à tour enivrée et dé-

cliirée par ces aKernalives, avait des instants de bonheur et pas un jour de sécurité. Dans le visage charmant de sa petite Marie, il lui semblait parfois revoir les traits décomposés de Georges et de Louise, les deux enfants qu'elle pleurait.

Au moindre cri, au moindre accès de toux, au moindre symptôme de souffrance, c'étaient des terreurs sans objet et des agitations sans fin. 11 y avait des moments où les douces caresses de Marie l'effrayaient comme une menace ; d'autres où elle se reprochait d'attirer sur sa lille, à force de l'aimer, la colère d'un Dieu jaloux de ces passions exclusives. Chrétienne sincère, mais encore plus mère que chrétienne, tantôt elle suppliait le ciel de prendre sa vie en épargnant Marie ; tantôt elle le priait de lui accorder assez de résignation et de courage pour être prête à toutes les épreuves.

La fin de mai ramenait un des douloureux anniversaires. Au moment où madame de Ribière acheva de lier connaissance avec Susanne, Marie venait d'atteindre l'âge qui avait été fatal à scn frère et à sa sœur. Sa mère voulut-elle, en se dévouant à Susanne, se faire protéger par une bonne œuvre auprès du bon Dieu? Se borna-t-elle à suivre le penchant d'une âme naturellement bienfaisante? Quoi qu'il en soit, elle ne fut pas seule à aimer la pauvre fille.

Dès le premier jour, une affection passionnée,

comparable à ce que les romanciers appellent le coup de foudre^ s'établit entre l'enfant et la malheureuse fadette. Marie tendit à Susanne ses joues roses, et, se laissant soulever dans ses bras, elle lui rendit ses baisers avec ce joli gazouillement qui est à la fois une musique et un langage.

En présence de cette angélique créature, Susanne parut perdre cette navrante rigidité de l'âme subitement arrêtée dans le cours de ses sentiments et de ses pensées, comme une eau vive est arrêtée par la glace. Une tendresse extatique se peignit sur son visage. Ses paroles, sans exprimer une idée bien nette, suffirent pour donner la réplique aux joyeux propos de sa nouvelle amie.

Il y eut quelque chose de touchant et de charmant dans le rapprochement soudain de ces deux enfances; car les êtres dont la raison a faibli sans que leur folie offre un caractère de violence, redeviennent des enfants ; ils en ont la faiblesse, le caprice et la grâce. Comme pour les enfants, on cherche dans ce qu'ils disent, non pas une signification littérale, mais un sens caché, pareil à la traduction vague d'un texte écrit dans une langue inconnue. Comme eux, ils semblent posséder à leur insu les mystères d'un autre monde, qui expliqueraient peut-être les énigmes de celui-ci.

Cet éclair de joie et d'espoir fut de peu de durée. Huit jours après, Marie tomba gravement malade, et

les premiers symplômes ne rappelèrent que trop exactement ceux qui avaient préludé à la maladie mortelle de Georges et de Louise.

Ce fut dans la maison une angoisse telle, qu'on y perdait même la faculté de lutter contre le péril. M. de Ribière errait comme un fantôme de chambre en chambre, osant à peine s'approcher du lit de sa fille. Le médecin, ami de la famille, donnait en tremblant des prescriptions qu'il craignait de voir déjouées par les rapides progrès du mal.

Les domestiques allaient , venaient, parlaient et agissaient tout de travers. La mère était foudroyée; elle voyait déjà sa fille morte — morte commue ses deux autres enfants — et ce désespoir préventif la rendait incapable de disputer son dernier trésor à la fatalité qui voulait le lui réprendre.

Elle ne sortait de sa torpeur que pour saisir les mains brûlantes de Marie, poser ses lèvres sur son front où perlaient des gouttes de sueur, épier dans le regard du médecin l'intensité du péril ou la lueur d'espoir, et retomber anéantie sur sa chaise. Son frère, M. d'Estérac, dont le dévouement et la fermeté auraient pu lui être d'un grand secours, était depuis quelques jours en tournée dans l'arrondissement de Florr :

Seule , dg; .j cette horrible crise, Susanne resta calme et pdt rendre dans cette maison désolée d'immenses services. On eût dit qu'au moment où

tout le monde autour d'elle perdait la tête, elle recouvrait la raison ; ou plutôt le triste privilège de vivre d'une vie purement machinale la disposait à une régularité mécanique dont profitait l'enfant malade.

En outre, Marie, dès le premier accès de fièvre, avait manifesté une si vive préférence pour les soins de Susanne, que madame de Ribière s'attacha à elle comme à sa seule espérance de salut.

C'est Susanne qui seule pouvait décider Marie, quand il s'agissait de boire des potions plus ou moins rebutantes, de se laisser mettre de la glace sur la tête, de supporter patiemment toutes ces petites tortures qui ajoutent tant de difficultés de détail au traitement des maladies des enfants.

Le neuvième soir, le médecin avait fait entendre que la nuit serait décisive. Après avoir conjuré M. de Ribière de prendre quelques heures de repos, il s'était retiré en laissant toutes ses indications pour la nuit. La mère et Susanne veillaient : il fallait que, de deux heures en deux heures, la malade prit une po. tion destinée à couper l'accès de fièvre et à préveniile transport au cerveau.

On peut aisément se figurer ce que fut celte veillée. Un silence profond régnait au dehors, le silence des nuits d'été à la campagne. Pas d'autre bruit au dedans (fue le grésillement de la bouilloire et le balancier de la pendule, marquant le passage si rapide

et si lent de ces heures nocturnes qui allaient apporter la vie ou la mort,

Susanne se tenait debout entre la chenninée et le lit, préparant la potion, remuant le sucre au fond de la tasic, arrangeant les coussins sous la lôte de Marie, rajustant le lit bouleversé par les mouvements do la fièvre, sans que, au milieu de ces signes d'ac- Évité , on pût savoir ce qui se passait dans cette âme.

La mère avait vieilli de dix ans en huit jours ; ses jeux, rougis par les larmes et l'insomnie, ne pouvaient se détacher de cette forme blanche et indécise qui se dessinait à peine sous les plis du drap, ou de cette petite tête pâlie, à laquelle le reflet des rideaux et la clarté de la veilleuse donnaient des tons de cire diaphane.

A dix heures, l'agitation commença; une rougeur de fièvre monta au front et aux joues. Le pouls marqua les redoublements de l'accès. A minuit, Marie but une seconde fois à la tasse que lui présentait Susanne. Ensuite elle se laissa retomber sur l'oreiller. Les yeux de Susanne allaient de Marie à sa mère.

Peu à peu la malade s'assoupit: son sommeil, d'abord entrecoupé de quelques légers fri^^ons, de quelques gémissements vagues, finit par devenir paisible.

L'effrayante sécheresse de son front brûlant fit

place à une tiédeur moite et douce. Une des mains mignonnes de l'enfant pendait hors du lit. Avant de la replacer sous les couvertures, h jeune fille constata qu'il n'y avait presque pius de fièvre. Alors elle se tourna vers la mère, dont le regard interrogeait à la fois la figure de Marie et le silence de Susanne. Elle lit un signe imperceptible; sans doute madame de Ribière le comprit; car son visage amaigri exprima une joie céleste. Elle se jeta à genoux, au bord du lit, qu'elle n'osait pas toucher de peur d'éveiller Marie.

Elle remercia Dieu avec celte effusion ardente où le bonheur qu'on éprouve s'augmente de tout le malheur qu'on a redouté. On ne devinait sa prière qu'au mouvement de ses lèvres; mais Dieu l'entendit.

Le sommeil de Marie se prolongea doucement jusqu'à cinq heures du matin. Quand elle s'éveilla, le premier mot qu'elle prononça fut : Susanne ! et la mère ne fut pas jalouse !

Quelques instants après, devant les deux femmes et M. de Ribière qui avait assisté au réveil de sa fille, devant les domestiques qui attendaient à la porte, le médecin confirma ces heureux présages : Marie était sauvée I

La convalescence fut rapide. Cependant, comme l'enfant ne reprenait pas toutes ses forces, le docteur tonseilla une saison de bains de mer.

Un jour, au commencement de juillet, madame de

183 LES COr.DEAUX

Rjbière causait avec son mari et, pour la centième fois, elle remémorait tous les détails de l'cflroyable crise qu'ils venaient de traverser.

— Celte brave Susannel s'écria-t-elletout à coup: on ne m'ôtera jamais de l'esprit que c'est elle qui a sauvé notre enfant !

— Oui... mais comment lui témoigner notre reconnaissance ? Un moment, il m'avait semblé voir luire en elle une étincelle de raison, pendant que Marie était en danger; mais depuis que notre petite convalescente n'a plus besoin d'elle, Susanne est retombée dans cette espèce d'atonie intellectuelle qui tient le milieu entre la démence et le bon sens...

— Hélas 1 oui.

— De l'argent? ce ne serait pas digne de ce noble cœur : d'ailleurs, à quoi bon?... Je ne saispas même ce qu'elle a fait des quelques écus qu'elle a gagnés en vendant ses fleurs. Son père vit très-suffisamment des produits de sa mercerie, sans compter quelques capitaux placés, dit-on, chez M' Bérard, notaire à YiUefort...

— Aussi n'est-ce pas de l'argentque je songe à donner à Susanne, mais j'ai une idée ; le docteur me conseille de conduire Marie aux bains de mer... Mon intention serait de choisir Carqueiranne... à deux lieues de Toulon. . .

— Toulon ! dit M. de Ribière, qui commençait à comprendre.

— Oui, et tu as déjà pressenti que j'emmène Susanne avec moi... D'abord, Marie ne peut plus se passer d'elle; ensuite, il nous sera facile de voir Jacques. Pour lui, ce sera la plus puissante des consolations... Pour elle... qui sait?...

— Pour elle ! ah I je devine... Mais que ce moyen est terrible 1 Songe donc dans quel état, sous quel costume, au milieu de quel entourage elle va retrouver ce malheureux!

— C'est justement là-dessus que je compte... Plus l'effet sera violent, plus nous aurons de chances de guérison.

— Hélas 1 cette guérison est-elle bien désirable? Sera-t-elle un bienfait pour cette pauvre fille? Aujourd'hui du moins elle ignore l'étendue de son malheur. Elle chante, elle sourit, les caresses de Marie semblent lui suffire; mais suppose qu'elle recouvre l'usage de sa raison en présence de Jacques... de Jacques le galérien... Quel nouvel abîme de douleurs !

— C'est vrai, j'y ai pensé ; mais rien ne paraît impossible à une mère qui a cru un moment qu'elle allait perdre son dernier enfant, et à qui Dieu a épargné ce désespoir. Je me suis fait raconter par mon frère tous les détails de cette visite dans la prison de Mende, où il accompagnait Susanne. Elle n'était pas folle encore, elle n'était qu'exaltée ; elle lui dit en montrant le ciel : « Croyez-vous donc que tout soit

i84 LES CORLEAUX

fini? » — Ne me gronde pas; mon cœur ne saurait me tromper. Ce qu'elle disait alors, je le dis aujourd'hui... Et toi-même... toi-même, le plus sensé et le meilleur des hommes, avoue que tu as des doutes I...

— J'en conviens, et veux-tu que je te dise tout? Pendant ces jours affreux où notre chère Marie s'est débattue entre la vie et la mort, une pensée terrible s'ajoutait à mon angoisse. Je me demandais si ce nouveau malheur n'était pas un châtiment, si Dieu ne me punissait pas d'avoir agi contre ma conscience, d'avoir trop facilement cédé aux présomptions de M. Favernay, aux entraînements de l'opinion populaire... Et pourtant... l'évidence! Maintenant, que pourrions-nous faire, et que peut-on espérer?... Nous voici au 10 juillet. Huit mois se sont écoulés depuis le meurtre, cinq mois depuis le procès... Et pas un indice, pas une trace, pas un soupçon !

— Qu'importe'' Ce n'est pas dans les moyens humains que je mets ma confiance. Je partage cette superstition du cœur, qui est la bonne, et qui soutenait Susanne avant qu'elle perdît la raison. D'ailleurs, pour moi-même, pour la dette que j'ai contractée, je veux revoir Jacques... Je parlerai là-bas à tous ceux de qui il dépend d'adoucir sa peine, de l'abréger peutêtre... il me semble que j'ai un peu de bien à faire dans ce séjour d'horreur...

La semaine suivante, madame de Ribière, Marie

et Susanne partaient ensemble pour le Midi. Susanne avait l'air d'ignorer absolument où on la conduisait; elle suivait Marie comme le chien suit l'enfant de son maître.

Madame de Ribière voulut d'abord s'installer à Carqueiranne, avant de faire des démarches auprès des autorités de Toulon.

Carqueiranne, tout petit hameau niehé entre Toulon et Hyères, a cela d'inappréciable, qu'il réunit toutes les conditions du genre : — plage excellente, collines tapissées de plantes aromatiques, essences résineuses dont l'acre parfum restaure les poitrines délicates et les organes convalescents, brise vivifiante, mer admirable, dont la lame vient doucement expi- ! r sur le sable; — le tout sans un seul baigneur; toute la salubrité des bains de mer et tout le charme de la solitude. C'est bien ce qui convenait au caractère un peu timide de madame de Ribière, alors surtout que la situation si douloureuse et si exceptionnelle de Susanne lui imposait une sévère retraite.

Sans le chagrin que lui donnait sa malheureuse protégée, madame de Ribièrc eût compté parmi ses jours heureux ceux qu'elle passait sur cette plage, loin des importuns et des bavards, tout entière à la joie de voir sa chère Marie reprendre rapidement ses forces, sa gaieté, ses belles couleurs, au milieu de ces saines influences. Accoutumée aux horizons froids, aux paysages souffreteux et aux longs hivers de la Lozère, elle ne se lassait pas des trésors de cette nature méridionale, exubérante de chaleur, de lumière et de vie.

Elle avait loué une petite maison de pêcheurs, à l'extrémité du hameau.

On y était réduit au strict nécessaire ; deux chambres blanchies au lait de chaux; quatre chaises de paille ; l'inévitable canapé recouvert de grosse toile d'emballage quadrillée. Les couchettes laissaient à désirer; mais on dormait si bien, au doux murmure de cette mer, la plus poétique des berceuses! Le pain ne valait pas celui d'Aix et de Marseille ; mais l'appétit était si bon, après deux heures de promenade à travers les bouquets de pins ou une immersion dans cette eau transparente dont chaque pli renfermait un rayon de soleil !

Comriie presque tous les enfants, la petite Marie avait eu d'abord une peur horrible de la mer. Elle poussait des cris de frayeur, au contact de celte lame à laquelle l'ombre des rochers de Carqueiranne

DU GÉVADDAN. î«T

maintenait jusqu'à midi une température glaciale. Ce fut encore Susanne qui triompha de ces répugnances et bientôt changea en récréation l'heure redoutée du bain. Elle prenait Marie dans ses bras; pour l'encourager, elle entrait dans l'eau avec elle, et rien n'était plus ravissant que les ébats de ces deux adorables créatures ; l'une avec toutes les grâces de l'enfant, l'autre avec toutes les beautés de la jeune femme.

Les frais éclats de rire de Marie semblaient parfois triompher de l'impassibilité de Susanne, qui répondait à ses agaceries naïves par de tendres caresses. Assise à quelque pas, madame de Ribière était témoin de ces jeux charmants, et le souvenir du danger que Marie avait couru, des nuits de désolation et d'angoisse passées à son chevet, lui donnait un frisson de joie, mêlé d'un reste de terreur.

Cependant, si la santé de Marie avait été le principal motif du voyage, sa mère n'oubliait pas que ce motif n'était pas le seul. Elle se décida à aller d'abord à Toulon sans y mener Susanne. C'était l'affaire d'une petite heure, en bateau ou en voiture.

Ce qu'elle y apprit dépassa son attente et redoubla l'intérêt sympathique qu'elle avait voué à Jacques. Depuis le commissaire du bagne jusqu'au dernier des gardes-chiourmes, tout le monde rendait témoignage à la douceur, à la résignation, à la

bonne conduite du galérien. Il y avait à la fois, dans ce témoignage, de la compassion, de la curiosité et de la surprise.

— C'est l'Honnête criminel ! dit un de ces messieurs qui se piquait de littérature.

— Madame, reprit avec plus de gravité l'abbé Vernier, aumônier du bagne, le malheur de ma situation est de vivre ici entre des forcenés qui me bravent et des hypocrites qui me trompent. Cette pénible alternative m'a forcé d'être observateur. Eh bien, je le déclarerais sans hésiter au tribunal de Dieu et des hommes : Jacques Boucard a pu être une mauvaise tête, il n'est pas un assassin.

Madame de Ribière se souvint que c'était là, presque mot pour mot, ce que son frère, M. d'Estérac, avait dit devant le jury de Mende. On la questionna : elle ne demandait pas mieux que de répondre.

Elle raconta tous les détails de l'assassinat, toutes les circonstances qui avaient fait soupçonner, accuser et condamner Jacques. On savait qu'elle était la femme du juge qui avait instruit l'affaire. Elle ne dit pas, mais elle laissa deviner que la conscience de son mari n'était pas parfaitement tranquille; elle fut plus explicite en parlant de ses propres instincts de pitié ou de sagacité féminine, qui avaient quelque peu protesté contre l'arrêt de la justice. Elle ajouta que, plus elle était tentée de croire à un mys-

tore inexpliqué ou inexplicable, plus elle avait envie d'être utile à Jacques et à Susanne.

Susanne tenait une trop grande place dans le récit pour ne pas intéresser vivement tous ceux à qui madame de Ribière raconta le meurtre et le procès. Quand on apprit que ce procès lui avait coûté la raison et qu'elle était sortie folle de sa dernière entrevue avec Jacques, l'intérêt redoubla. Mais lorsqu'on sut qu'elle était à Carqueiranne, à huit kilomètres de Toulon, cette curiosité sympathique ne connut plus de bornes.

Madame de Ribière, fort disposée à amener Susanne, fit pourtant ses conditions :

— Je voudrais deux choses, dit-elle; adoucir dans la mesure du possible l'horrible destinée de Jacques; essayer si, en se retrouvant tout à coup en sa présence, Susanne ne pourrait pas recouvrer sa raison.

— Madame, lui répondit le commissaire du bagne, en ce qui concerne Jacques Boucard, c'est un peu trop tôt pour une demande en commutation ou en grâce. Nous attendons ordinairement, pour les pétitions de ce genre, qu'un an se soit écoulé sans que le forçat ait donné le moindre sujet de plainte. Mais ici nous sommes en dehors des conditions habituelles; il sera donc fait selon votre désir. Quant à ménager une entrevue entre Jacques et cette jeune fille, rien de plus facile. Susanne vient avec vous... Vous vi-

MO LES CORTEAUX

sitez l'arsenal et le bagne ; le reste nous regarde.

Madanîe de Ribière revint à Carqueiranne, presque heureuse de ces bonnes paroles. Depuis quinze jours, elle hésitait à s'assurer du sentiment qu'avait pu éprouver Susanne en se sachant si près de Jacques. La pauvre enfant avait-elle même conscience de ce voisinage? Ce vague instinct qui lui tenait lieu d'intelligence, lui disait-il que son amant était là, sur ce même rivage, en proie à de cruelles souffrances ? Le regard le plus attentif n'aurait pu deviner cette énigme : Susanne n'avait rien manifesté.

Elle n'était ni plus triste, ni plus gaie, ni plus animée, ni plus impassible. Courir sur la plage avec Marie, l'habiller et la déshabiller trois ou quatre fois par jour, aider madame de Ribière dans les soins de leur petit ménage, chanter à demi-voix quelques mesures de ses chansons favorites, puis s'arrêter tout à coup et rester des heures entières absorbée dans une contemplation silencieuse, voilà quelle était toute sa vie.

La veille du jour fixé pour l'épreuve décisive, madame de Ribière voulut faire une promenade en mer. On monta sur un bateau de pêcheur, et le batelier reçut ordre de gagner le large. Dans la matinée, la chaleur avait été accablante ; mais, à trois heures, une légère brise, qui semblait faite des parfums de la vague, de l'arôme des plantes et de l'ha-

leine des arbres verts, était venue rafraîchir l'atmosphère.

Les regards, en plongeant dans l'espace, ne pouvaient découvrir qu'une immense nappe d'azur. La ligne qui séparait le ciel de la mer n'était marquée que par une ombre qui s'éclairait peu à peu en se rapprochant du bord et où glissaient quelques voiles latines, pareilles à des ailes d'albatros. Les yeux contemplaient avec extase, les poitrines respiraient avec délices. A droite, dans un lointain à demi voilé par une brume irisée d'or et d'opale, on apercevait Saint-Mandrier, Tamaris, Six-Fours, toute cette côte dont rien n'égale la poétique beauté. Le ciel, d'un bleu foncé au levant et au zénith, commençait à se colorer, vers le couchant, de teintes éclatantes, lit de pourpre et de flamme vers lequel le soleil descendait avec la lenteur majestueuse d'une royauté sûre de son lendemain.

La petite embarcation avait fait à peu près une lieue en mer. Cette scène, d'une sérénité grandiose, s'était puissamment emparée de madame de Ribière et éveillait en elle ce sentiment poétique que renferment, souvent à leur insu, toutes les âmes pures. Pieuse provinciale, elle ne songeait nullement au Golfe de Bàia ou à ïlschia de Lamartine : mais ces splendides témoignages de la grandeur de Dieu la ramenaient aux réalités présentes. Ils lui disaient que le créateur de ces sublimes merveilles n'aban-

donnerait pas le faible, le malheureux et l'innocent. Du point où était arrivé le ijateau, on apercevait la rade de Toulon, le mouvement du port, les bâtiments de l'arsenal, tous les détails de la vie et de la souffrance humaines en regard des beautés infinies du ciel et de la mer. Madame de Ribière avait apporté une petite lunette d'approche. Marie s'en empara avec une vivacité enfantine, et la mit devant ses yeux. A chacune de ses découvertes, elle poussait des cris de surprise et de joie. Les quais, les maisons, les mâts et les cordages des vaisseaux, les jetées, l'église de la Seyne, passaient tour à tour devant cette magique lunette. Tout à coup Marie s'écria :

— Maman , qu'est-ce que c'est que ces hommes rouges, que je vois ramer sur des barques?

— Ce sont des galériens, répondit sa mère, l'œil fixé sur Susanne, qui ne sourcilla pas.

— Des galériens! et que font-ils?...

— Ils travaillent; ils sont misérables... en punition de leurs fautes, de leurs crimes...

— De leurs crimes?... Qu'est-ce que c'est qu'un crime?... Susanne, le sais-tu?...

Et, par un mouvement plein de grâce, l'enfant jeta ses jolis bras autour du cou de Susanne, en se serrant contre sa poitrine, comme si ce mot dont elle demandi';it le sens lui inspirait une vague terreur.

Susanne répondit à ces caresses par une étreinte

DU GEVAUDAÎS. 103

silencieuse, mais ce fut tout. Marie regarda de nouveau sa mère, et ajouta avec une curieuse insistance :

— Des crimes! qu'ont-ils donc fait? Ils ont été bien méchants?

— Oui ; il y en a qui ont volé. .. il y en a qui sont des assassins.

— Ahl ils doivent être bien malheureux! Pendant ce court dialogue, madame de Ribière ne

perdait pas de vue Susanne. Celle-ci avait pris Marie sur ses genoux. Aux derniers mots que l'enfent avait prononcés, la jeune fille se pencha sur elle; la tête brune et le blond visage se confondirent un moment dans un baiser. Mais ce gracieux épisode se renouvelait si souvent, à propos de tout ou de rien, qu'il était impossible de savoir si Susanne avait compris quelque chose, ou si elle cédait comme toujours à son instinctive tendresse pour Marie.

— Ceux que tu aperçois là-bas, reprit madame de Ribière en s'adressant à sa fille, nous irons les voir demain.

— Pour les consoler? dit l'enfant dont la curiosité naïve se changeait en douce pitié.

— Oui, pour les consoler, répliqua la mère, ayant peine à retenir ses larmes et regardant de nouveau Susanne.

Même silence, mémo impassibilité.

— Lazare, il se fait tard; retournons à Car-

!94 LES cor. BEAUX

queiranne! dit alors madame do Ribière ou bat'îlier. Elle pensait sans doute que l'épreuve était suffisante pour ce jour-là.

Madame de Ribière fut reçue le lendemain à l'arsenal avec un empressement tout particulier. Malgré sa timidité naturelle et sa qualité assez modeste de femme d'un magistrat de petite ville, on eut pour elle des attentions qu'aurait enviées une grande dame. Au lieu de s'en attribuer l'honneur, elle comprit qu'il fallait en rapporter une grande part aux circonstances qui l'avaient amenée et surtout à la présence de Susannc.

11 fut convenu avec le commissaire du bagne, qu'après la visite obligée à travers les salles de l'arsenal, on conduirait Marie, pour l'amuser, dans le magasin où d'industrieux forçats sont autorisés à vendre les menus objets quils fabriquent, et qû%n se retrouverait ensuite dans les appartements de l'Amirauté.

Deux lieutenants de vaisseau, d'une exquise courtoisie, furent donnés pour guides à madame de Ri-

bière et à ses compagnes. Ils observaient avec une sympathie curieuse cetle silencieuse jeune fille, (lont la beauté surpassait encore l'idée qu'ils s'en étaient faite; leurs yeux interrogeaient celte énigme \\vanle, qui ne semblait pas disposée à se laisser deviner.

Dans la salle où les fabricants exposent et vendent eux-mêmes leurs produits, Susanne manifesta nonseulement une joie d'enfant, mais un très-vif désir de posséder bon nombre de ces bagatelles. Ce désir, exprimé avec une grande volubilité de gestes et de paroles, caprice d'un cerveau tombé en enfance , serra tous les cœurs.

Cette malheureuse jeune fille ignorait donc absolument, ou bien elle avait complètement oublié où elle était? A quelques pas de Jacques, qu'elle allait peut-être rencontrer au seuil d'une de ces portes ou à l'angle d'une de ces murailles, elle n'avait de regard que pour ces bois sculptés! Sa seule pensée était de se faire donner quelques-uns de ces coffrets, de ces paniers, de ces étuis, de ces vaisseaux en miniature! On s'empressa pourtant de la satisfaire. Madame de Ribière vida sa bourse; les officiers de marine voulurent faire leur offrande, et Susanne se trouva, en quelques instants, légitime propriétaire d'une vingtaine de ces petits ouvrages.

Le moment de la suprême épreuve approchait. Un des lieutenants de vaisseau donna le bras à ma-

dame de Ribière; l'autre prit la main de Marie; Susanne marchait derrière eux; ils montèrent ainsi le grand escalier qui conduit chez le commissaire du bagne.

L'émotion profonde de madame de Ribière s'était communiquée à ses compagnons. Marie, malgré l'insouciance de son âge, semblait comprendre, à l'agitation de sa mère, qu'il allait se passer quelque chose de grave. Celle-ci d'ailleurs lui avait recommandé tout bas de prier le bon Dieu pour sa chère Susanne. Seule, la pauvre folle marchait sans paraître avoir conscience de ce qu'on voulait d'elle et de l'endroit où on la conduisait.

Le commissaire était debout ; il donna un ordre : les officiers de marine se rangèrent à ses côtés. Deux ou trois de ses employés, le médecin et l'aumônier du bagne, qui avaient demandé à assister à cette scène, entrèrent en même temps.

Marie s'était serrée contre la robe de Susanne; madame de Ribière, toute pâle, avait saisi le bras de la jeune fille. Quelques minutes s'écoulèrent.

On entendit un pas lourd; la porte s'ouvrit, et Jacques parut.

Ceux qui le conduisaient avaient leurs instructions; ils s'effacèrent dans l'ombre et le laissèrent entrer seul.

Assurément, Jacques n'était plus le robuste et beaujeunehommequijUnan auparavant, parcourait

d'un pied si alerte et si sûr les bruyères de Châdelbos et la forêt de Mercoire. Son visage avait perdu cette fraîcheur de jeunesse qu'effleurent, sans l'altérer, les premières luttes de la vie. L'amaigrissement de ses traits, sa pâleur, ses yeux cernés de noir, accusaient ses souffrances. Et pourtant, ce n'était pas non plus cette effrayante expression de morne et muet désespoir, cette allure passive de l'être injustement frappé, qu'il avait presque constamment gardée depuis son arrestation jusqu'à l'issue de son procès.

Ce qui dominait en lui dans cette nouvelle phase, c'était une résignation virile, qui n'avait rien de commun avec la bassesse sournoise de ses compagnons de chaîne. Sous cette livrée d'infamie, il conservait ce qu'il y a de plus difficile dans cette affreuse situation : la physionomie et l'attitude d'un homme. S'il était permis d'appliquer aux choses de la terre ou plutôt, hélas ! du bagne, une comparaison mystique, nous dirions que Jacques semblait remonté de l'enfer au purgatoire.

Pour lui épargner une émotion trop violente, le commissaire l'avait prévenu de la visite qu'il allait recevoir. Jacques, nous l'avons vu, avant de partir pour Toulon, avait eu dans sa prison un entretien avec Susanne. Il connaissait déjà, par une lettre de M. d'Estérac , l'espèce de folie dont elle était atteinte. Il n'eut donc ni joie trop vive, ni trop douloureuse surprise.

Un sentiment ineffable se peignit sur son visage. Ses yeux s'illuminèrent d'un éclat si doux, que tous les témoins de cette scène reçurent le contre-coup de ce qui se passait dans son cœur. Il s'avança, les bras ouverts, vers la jeune fille, en répétant d'une voix étouffée :

— Susanne ! Susanne !

Elle le regarda fixement. Était-ce pour reconnaître une image qui se réfléchissait encore dans son âme comme dans un miroir brisé? Un éclair passa dans ses yeux; une légère rougeur colora ses joues. Elle fit quelques pas vers lui... Tous les assistants crurent qu'elle allait prononcer te nom de Jacques, que l'impassibilité de ses traits allait se détendre, qu'elle lui sauterait au cou et retrouverait sa raison dans cette étreinte.

Il n'en fut rien. Elle était presque dans ses bras, quand soudain, après avoir échangé avec lui un regard étrange, on la vit se rejeter en arrière. Un cri s'échappa de sa poitrine, et détournant les yeux :

— Ce n'est pas lui! dit-elle, ce n'est pas Jacques! on me l'a pris...

— C'est bien lui ! c'est votre fiancé... Il est digne de vous... Dieu vous le rendra tôt ou tard!...

Et l'aumônier, cédant à une inspiration surhumaine, se rapprocha rapidement de Jacques. Malgré sa résistance, il lui prit les mains et les mit dans les mains de Susanne.

DU GÈVAUDAN. i^

— NonI non! ce n'est pas lui! répétait celle-ci avec égarement.

— Ah ! s'écria le galé'ien, que cette scène parut accabler; sa folie a raison; ce n'est plus moi, ce n^est ph'S l'homme qu'elle a aimé!

Et de grosses larmes roulèrent sur son visage.

Le commissaire crut devoir abréger cette douloureuse épreuve : — Allons! dit-il à demi-voix à madame de Ribière, il n'y a plus rien à espérer... L'humiliation de l'un se fait complice de la folie de l'autre.

— Hélas ! c'est vrai, je n'espère plus rien ! répondit-elle avec l'accent d'une tristesse résignée.

Tout n'était pas fini pourtant. Après un moment de silence, le commissaire prit la parole, et s'adressant tour à tour au forçat et à la jeune fille :

— Nous n'avons pas, dit-il gravement, à revenir sur la chose jugée; mais la clémence royale, sans infirmer le jugement, peut atténuer la peine. Vous nous êtes recommandé par des personnes bien honorables ; de nobles cœurs s'intéressent à votre infortune, et votre bonne conduite, qui ne s'est pas démentie un moment depuis que vous êtes ici, achève de plaider pour vous.

Oui, madame, continua-t-il, tandis que ses regards allaient de Susanneà sa protectrice, il ne sera pas dit que votre passage à Toulon aura été complètement perdu pour Jacques Boucard. Voici une demande en

commulalion ou en grâce. Les motifs qui nous font déroger à nos usages réglementaires y sont énumérés et expliqués dans les termes les pluT propres à appeler sur celte tête coupable la pitié et le pardon. Elle porte la signature de tous ceux qui exercent ici une autorité quelconque et ont eu des rapports avec voire protégé.

Notre vénérable aumônier a voulu y ajouter une aposlille où le caractère sacré de ses fonctions lui permet de parler un langage moins froid et moins réservé que le nôtre. Le succès de cette demande, s'il n'est pas certain, est au moins probable.

— Voulez-vous, madame, ajouta-t-il en se tournant vers madame de Ribière, que je la fasse partir par les voies ordinaires, ou vous plairait-il, dans votre infatigable charité, de la porter vous-même?... La voici.

Et il présenta la pétition à madame de Ribière; elle commençait à la lire et se réjouissait tout bas des expressions chaleureuses qu'elle y rencontrait, quand tout à coup Susanne se jeta sur la feuille de papier, la lui arracha des mains et la déchira en morceaux, en s'écriant avec un mélange de colère et de délire :

— Non, non ! je ne veux pas ! je ne veux pas ! Tous les assistants parurent consternés de celte

nouvelle preuve d'une folie sans remède. L'abbé leva les yeux au ciel ; le commissaire ne put retenir un

geste d'impatience. Mais il se remit aussitôt, et dit au galérien :

— Ceci vous relarde.

— Elle a raison encore I répliqua Jacques en se redressant avec une certaine fierté et en enveloppant Susanne d'un long et profond regard d'intelligence et de tendresse. Ce n'est pas par le pardon que je dois sortir d'ici.

On l'emmena; quelques instants après madame de Ribière, consternée et découragée, prenait congé de ceux dont la pensée avait si bien répondu à la sienne; ils se décourageaient comme elle devant celte double énigme, dont une folle et un forçat pouvaient seuls donner la clef.

En retournant chez elle, madame de Ribière n'était qu'à demi satisfaite. Les bains de mer avaient admirablement réussi à Marie, qu'elle ramenait fortifiée et grandie ; mais Susanne avait trompé toutes ses espérances, et un peu de mauvaise humeur ou de rancune se mêlait au sentiment de tendre compassion qu'elle inspirait à sa protectrice.

La jeune fille, avcrlie par l'instinct qui lui tenait lieu de discernement, devina-l-elle qu'on l'airnait 'tSA peu moins? fut-elle entraînée par un nouveau c./: priée de son cerveau malade?

Le fait est que madame de Ribière, qui avait raconté à son mari et à son frère tous les incidents du voyage, ne tarda pas à s'apercevoir que les visites de Susanne devenaient moins fréquentes et moins longues. Des semaines entières s'écoulaient sans qu'elle reparût. Marie, qui l'aimait toujours avec la même vivacité enfantine, la demandait sans cesse à sa mère. Celle-ci s'informa, et les renseignements quelle recueillit lui donnèrent d'autres sujets d'inquiétude.

Elle avait une femme de chambre, nommée Rosalie, familière et bavarde comme tous les domestiques de province, surtout lorsqu'ils se croient assez enracinés dans la maison pour posséder le droit d'admonester et de gouverner leurs maîtres.

Rosalie avait servi de bonne à Marie ; il faudrait ne pas connaître le cœur humain en général, et celui des vieux domestiques en particulier, pour s'étonner de la jalousie que lui avaient inspirée l'installation de Susanne et les préférences de l'enfant pour cette nouvelle compagne.

Un matin, madame de Ribière la vit aller et venir dans sa chambre d'un air important et affairé. Sous prétexte d'épousseter les meubles ou d'aider sa maîtresse à s'habiller, Rosalie déployait ce luxe de pan-

DU GÈVAUDAN. 205

lomime en usage chez les gens qui ont quelque chose à dire et veulent se faire interroger. Elle haussait les épaules, levait les yeux au ciel , étouffait de gros soupirs, regardait en dessous madame de Ribière, qui finit par s'impatienter de ces allures mystérieuses, et lui dit }3rusquement :

— Voyons, Rosalie, qu'y a-t-il?

— Il y a, madame, qu'on est bien étonné dans le pays des nouvelles habitudes que paraît prendre votre chère mademoiselle Susanne... Il lui arrivera malheur, c'est certain...

— Et que fait-elle, la pauvre innocente ?

— Oh! innocente!... enfin, suffît, on sait ce qu'on sait... Ce qu'elle fait? Elle a recommencé sa vie de vagabondage et d'aventure à travers champs... Et ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est qu'on la rencontre presque toujours dans les endroits qui devraient le plus lui faire horreur...

— Où donc?

— Près de la maisonnette du malheureux Jacques; près de ce Clos du Capélan, où Simon Vernou a été assassiné; enfin, et surtout dans les environs de la ferme d'Anselme Costerousse. Le lieu est assez mal famé, le fermier a mauvaise mine, et son valet de ferme, Piémmtais de naissance, a l'air d'un vaurien et d'un mauvais sujet.

— C'est triste, mais ce n'est pas plus étonnant que tout le reste... La raison et la mémoire de Susanne

f04 LES CORDEAUX

sont égaltmcnt troublées. Ces lieux sinistres, qui nous feraient peur, lui rappellent vaguement des malheurs qui se sont emparés de son imagination tout entière... Qui sait? Peut-être est-ce une idée fixe, une idée de folle, qui la ramène ainsi sur le théâtre du crime. Elle croit y retrouver quelque soutenir, y recueillir quelque indice. Voilà tout.

— Oui, reprit l'obstinée Rosalie; mais on l'a vue causer avec ce Piémontais, se laisser accompagner par lui, tantôt sur la route, tantôt dans le bois... El maintenant, on dit qu'il l'aime avec fureur, à la manière des gens de son pays... Quand il lui parle, ses yeux s'allument et brillent comme deux charbons ardents sous un soufflet de forge.

— Mais il est impossible, dit madame de Ribière en dissimulant son inquiétude, qu'on l'abandonne ainsi sans défense !

— Oh ! les jeunes gens du village se sont promis d'avoir l'œil sur Matleo Perondi — c'est le nom du Piémontais. — Ils sont bien décidés à l'assommer sans miséricorde, s'il fait mine d'abuser de l'état de Susanne... Mais bah! on ne peut pas les surveiller du matin au soir et du soir au matin... Les fougères sont hautes, les bois épais, les sentiers solitaires... Et un malheur est si vite arrivé 1...

— Ahl grand Dieu! il ne manquerait plus que cela ! s'écria madame de Ribière, frappée d'une pensée terrible qui ne lui était pas encore venue à l'esprit;

DU GÉYAUDAN. 205

L'infortune de Susanne pouvait donc augmenter? En ce moment, Marie entra dans la chambre, fraîche comme une rose et légère comme un oiseau.

— Maman! maman 1 dit-elle, lorsque nous étions à Carqueiranne et que je ne voulais pas entrer dans l'eau, tu m'as promis que, si j'étais bien sage, tu ferais, pour me récompenser, tout ce que je te demanderais... Eh bien, je te demande de me conduire à la foire du Vigan...

— La foire du Vigan !... quelle est cette fantaisie?

— Figure toi qu'il y a là des ours, des chiens, des perroquets qui disent bonjour et bonsoir, des singes qui vous font des grimaces, mais si drôles, si drôles!... Et la musique! la grosse caisse! les tambours de basque ! Des marionnettes qui jouent la comédie sur des théâtres de bois et de carton ! de beaux messieurs et de belles dames en cire ! c'est superbe!... Oh! je t'en prie! tu sais que tante Sopliie t'invite toujours à y aller, et que tu n'y vas jamais!... Aujourd'hui, c'est moi qui t'invite !...

Bien que madame de Ribière fût, comme toutes les mères, disposée à trouver tout simple que sa fille, alors âgée de huit ans, eût plus d'esprit que son âge, elle fut un peu étonnée de cet enthousiasme pittoresque et de ce flux de paroles. Quant à refuser à Marie sa demande, elle n'en avait nulle envie, et elle

imaginait déjà d'excellentes raisons pour la lui accorder. Ceux qui n'ont plus qu'un enfant et qui ont craint un moment de perdre celui-là comme ils avaient perdu les autres, peuvent comprendre ce qu'étaient dans la maison les volontés de Marie.

Madame de Ribière se ressouvint aussitôt qu'elle avait en effet le tort de négliger cette tante Sophie, vieille filîe qui habitait le Vigan et qui mourait d'envie de faire à sa nièce les honneurs de cette foire annuelle, célèbre dans tout le bas Languedoc. Son parti fut pris à l'instant ; mais elle crut devoir feindre un peu de résistance, afin de savoir comment sa fille était si bien au courant de toutes ces merveilles.

— C'est Susanne qui m en a parlé, répondit Marie : Oh! si tu savais!... Elle qui passe quelquefois des heures entières sans dire un mot, je ne pouvais plus l'arrêter... Ces ours, ces perroquets, ces singes, ces chiens savants, ces marionnettes, les ménageries, les figures de cire, les grosses caisses, tout cela, vois-tu? se pressait dans sa bouche comme si elle y assistait en songe. Elle parlait, elle parlait, et moi, j'avais bien envie de voir tout ce qu'elle me racontait... Oh! je t'en prie... je serai bien sage!

— Alors nous emmènerons Susanne? fit madame <le Ribière en guise de consentement.

— Certainement... cela va sans dire! J'avais bien du chagrin, va! Susanne avait passé six jours sans

DTJ GÉVAUDAN. 201

venir; tu n'y faisais pas attention; mais moi je les complais, je croyais qu'elle ne m'aimait plus... Enfin, ce matin, elle est venue pendant que j'étais au jardin ; je lui ai sauté au cou en lui disant ; Susanne, que t'ai-je fait?... j'avais envie de pleurer... 0 maman, si tu l'avais vue! Comme elle m'embrassait !.,. Je t'entends dire qu'elle est folle, et il faut bien le croire; mais, dans ce moment-là, je t'assure que sa folie ne l'empêchait pas de m'aimer... Puis, elle a essuyé ses larmes ; elle s'est mise à rire. Je lui ai montré les bengalis que nous avons rapportés de Marseille et qui ont déjà l'air bien malade; c'est alors qu'elle m'a dit : Au Vigan! à la foire du Vigan ! voilà où il y a des oiseaux, et des ours, et des singes, et des chiens, et des chevaux, et des serpents boas, et toute la lanterne magique ! . . .

— Et maintenant, où est-elle?

— Là-bas... elle donne à manger à mes tourterelles.

Madame de Ribière, outre qu'elle était enchantée de donner cette récréation à sa fille, songeait avec joie qu'en se faisant accompagner par Susanne, elle pourrait l'observer et apprendre la vérité touchant ses nouvelles habitudes.

La vérité était de celles qui prouvent une fois de plus qu'il ne faut jamais croire que la moitié de ce qu'on dit, mais aussi qu'il n'y a pas de fumée syns feu. Il était très-vrai que Susanne, à son retour, après

quelques jours passés chez son père, avait recommencé sa vie errante à travers champs, et qu'on la rencontrait souvent sur le théâtre de l'assassinat de Simon et de l'arrestation de Jacques — lieu maudit qu'elle aurait fui sans doute avec épouvante, si elle eût conservé toute sa raison.

lin jour, elle avait été surprise par un violent orage, au moment où elle parcourait pas à pas la petite distance qui séparait le Clos du Capélan de la maison du garde. Celle maison était fermée à clef depuis l'arrestation de Jacques.

Susanne, qui venait de ramasser une gerbe de fleurs, se trouvait sans abri, quand passa le Piémontais Pcrondi, se sauvant à toutes jambes du côté de la ferme. En apercevant Susanne qui s'était réfugiée sous un arbre, il s'arrêta, malgré la pluie et la rafale.

Sa bouche ébaucha un sourire qui découvrit ses dents blanches et aiguës sous ses lèvres rouges et sensuelles. Un éclair de passion ou de convoitise brilla dans ses yeux obliques. Avec un singulier mélange de gaucherie, de rudesse et de trouble, il proposa à Susanne de la conduire à la ferme, où elle s'abriterait en attendant que l'orage eût cessé.

Pour arriver à la grange de Costerousse, ils n'en avaient pas pour plus de dix minutes; mais la phûe redoublait. Matteo se défit d'une grosse limousine qu'il portait sur sa blouse, força galamment Susanne

de s'en couvrir, s'empara de ses fleurs qui ruisselaient — et ils coururent ensemble dans la direction de la ferme. Susanne se laissait rendre tous ces petits soins sans paraître s'en rendre compte ; ni résistance, ni reconnaissance.

Tous deux jeunes et agiles, il leur suffit de quelques instants pour arriver à la grange. Perondi alluma à la hâte un feu de genêts et de pommes de pin. Il alla ensuite chercher un escabeau, le plaça sous le manteau de la cheminée, qui était très-vaste, et fît signe à Susanne de s'y asseoir. Ses empressements ne s'en tinrent pas là. 11 courut à une vieille crédence qui occupait le fond de la cuisine, en tira une bouteille entamée et un verre, versa dans le verre deux doigts de vin pur et le porta à Susanne, qui le but sans façon.

Pendant ce temps, ses grandsyeux noirs gardaient leur expression énigmatique et se promenaient sur chaque détail de cette cuisine, où tout trahissait le désordre, la gêne et le délabrement.

En ce moment, le fermier Costerousse rentra. Lui aussi avait été surpris par l'orage dans le champ où il travaillait. En entendant le bruit de la porte qui s'ouvrait , Susanne se leva , et le premier regard d'Anselme rencontra cette figure sur laquelle les flammes du foyer jetaient de fauves reflets.

Elle lui fit l'effet d'une apparition. Il s'attendait si peu à la voir là, dans sa ferme, sous le manteau de

sa cheminée, qu'il ne fut pas capable de maîtriser ou de dissimuler son émotion. Frappé de stupeur et d'épouvante, il restait immobile sur le seuil de sa porte , regardant tour à tour Susanne et Perondi. Bientôt sa nature farouche et violente prit le dessus. Irrité contre son valet, contre Susanne et contre luimême, furieux de n'avoir pu dominer son premier inouvement, il s'avança, les poings fermés, vers la jeune fille et lui dit d'un ton de menace mêlé d'un reste de frayeur :

— Que voulez-vous? que faite s -vous ici?

Elle ne répondait rien, et continuait à le regarder en face, d'un œil ferme.

Matteo, qui avait probablement prévu cet accès de colère, passa rapidement entre Susanne et Anselme, et, croisant les bras dans une attitude de défi :

— Eh bien, après? s'écria-t-il d'un ton où s'effaçaient complètement les distances de valet à maître. J'ai rencontré cotte jeune fille en plein champ, au moment où l'oragecommençait... Fallait-il la laisser seule, exposée à la pluie?... C'est moi qui l'ai conduite ici... c'est moi qui ai allumé ce feu pour la réchauffer... Qu'avez- vous à dire?...

Les paroles, la voix, le geste, produisirent leur effet immédiat sur Costerousse, qui avait eu le temps de réfléchir. Use radoucit aussitôt, et murmura avec le sourd grognement d'un dogue que l'on apaise ou que l'on châtie :

DU GÉVAUDAN. fft

— Ah! c'est différent... je ne savais pas... Tu as bien fait...

— D'ailleurs, dit tout bas le Piémontais en se penchant à l'oreille de Costerousse, vous savez bien qu'elle est folle ! . . .

La pluie avait cessé. Susanne, qui était restée étrangère à ce débat, fit à Perondi un petit signe amical de remerciement ou d'adieu, salua Costerousse en bégayant quelques mots peu intelligibles, se retourna une dernière fois vers les deux hommes avec un sourire hébété, et sortit de la ferme.

C'est ainsi qu'avaient commencé ses relations avec le Piémontais. Elle était revenue souvent dans les environs de cette ferme, qui semblait exercer sur elle une attraction inexplicable. La saison était belle et favorisait ces promenades. La folie a de si singuliers caprices, (;u'à certains moments on eût dit que Susanne voulait rivaliser avec un employé du cadastre ou un peintre de paysage. Elle examinait avec une attention minutieuse tous les détails, toutes les dépendances de ce bâtiment morne et triste, qu'aucune personne raisonnable n'aurait aimé à revoir deux fois.

la ferme d'Anselme Costerousse, située, nous l'a- Tons dit, sur une lande défrichée, voisine des bruyères de Lespervelouse, dominait un plateau dont l'horizon était borné, à gauche par des collines pelées, à droite par la forêt de Mercoire. Elle n'avait

212 LES COIIDEAUX

qu'un élage. En bas la cuisine, vaste pièce où Matleo et Anselme prenaient leur repas pendant l'hiver; au-dessus, deux chambres misérables et démeublées, attenantes au grenier à foin dont un coin était réservé aux avoines, aux châtaignes et aux légumes secs. Au-dessous du grenier, l'étable, où se moiTondaient trois chèvres et deux mulets d'une maigreur apocalyptique.

La porte de la cuisine donnait sur une terrasse qui séparait le bâtiment de la basse-cour. La terrasse — si toutefois ce nom élégant peut s'appliquer à un espace de quelques mètres surmonté de quatre piliers échancris et salpêtres — n'avait de remarquable que de grosses touffes de houblon et de clématites, dont les tiges grimpantes avaient fini par envahir les piliers et moulaient jusqu'aux fenêtres des chambres. Quand venaient l'été et les beaux jours d'automne, c'est là que le fermier et son valet s'asseyaient, au retour du travail, devant une table de bois blanc. Leurs outils élaient accrochés à de gros clous lixés le long de la muraille.

Costerousse, tout en mangeant sa soupe au lard ou en buvant sa piquelte, pouvait promener l'œil du maître sur ses poules picorant dans le tas de fumier, sur ses chèvres rentrant du pâturage, sur le sentier qui côtoyait son mur partagé en deux par une claire-voie, et qui aboutissait au chemin vicinal de YilleforU

Comme si la nature avait voulu consoler de ses disgrâces ce mélancolique coin de terre, un bouquet de chênes-verts et d'épicéas, de taille médiocre , mais vigoureux et touffus, croissait à l'angle du bâtiment, que les branches supérieures abritaient contre le vent et la neige. Le fermier avait eu soin de défendre celte espèce d'oasis contre la dent de ses chèvres, et une quantité de végéiations parasites, telles que genêts, coudriers et fougères, en avait profité pour se glisser entre les gros arbres, se hérisser contre la muraille et aller rejoindre les plantes grimpantes de la terrasse.

Ce bouquet d'arbres et d'arbustes paraissait fixer particulièrement l'attention de Sasanne, chaque fois qu'elle s'aventurait dans le voisinage de la ferme. Elle y revenait avec une obstination de maniaque, et s'amusa même à s'y cacher, un jour que Costerousse et Perondi travaillaient loin de la maison.

Costerousse n'était propriétaire que du bâtiment et de quelques arpents de la lande défrichée. La plupart des terres qu'il cultivait appartenaient à un habitant de Villefort, qui se plaignait parfois d'être très-inexactement payé.

Il arriva ce que l'on pouvait aisément prévoir. Susanne qui, depuis le jour où elle avait été introduite dans la ferme, semblait éviter de son mieux Costerousse, ne faisait rien pour éviter le Piémontais. Elle le rencontra à plusieurs reprises; il la rc-

m LES CORBEAUX

cherchait à sa façon, c'est-à-dire avec une sorte de méfiance sournoise, lui donnait des fleurs, lui parlait sans pouvoir surmonter son embarras et son trouble, puis s'éloignait d'elle brusquement, quand il craignait d'être aperçu.

Bientôt précautions et méfiances se fondirent comme la glace aux rayons d'un soleil de feu. Il devint évident que Matteo aimait Susanne avec toute l'ardeur d'une nature à la fois dissimulée et emportée. Si la pauvre fille avait eu son bon sens, elle se fût effrayée du tremblement de cette voix, des tressaillements de ce visage, des jets de flamme qui illuminaient tout à coup celte physionomie sinistre. Mais elle ne s'effrayait pas, et cette sécurité d'enfant sans défiance et sans défense était faite pour épouvanter ses amis.

Un jour, Perondi vint à elle ; il la trouva errante pour la millième fois dans le sentier où elle semblait concentrer sa vie, entre le ClosduCapélaneth maison du garde.

II paraissait plus agité que de coutume ; le désordre de ses traits n'avait d'égal que celui de ses vêlements, plus déguenillés et plus malpropres encore que d'habitude.

— Susanne ! dit-il d'une voix où se trahissait le frémissement intérieur; Susanne! Costerousse est absent pour toute la journée... Je t'en prie, je t'en conjure, ajouta-t-il avec ce tutoiement familier

DU GÉVAUDAN. Ît5

qu'autorise le patois du Midi ; viens à la ferme... Ici on pourrait nous voir... J'ai tant à te parler 1

Sans s'émouvoir, la jeune fille le toisa d'un regard singulièrement hardi, et lui dit ces mots entrecoupés par un rire strident :

— Non, non ! le vin est trop aigre, la maison est trop laide, et tu es trop sale !...

Une vive rougeur de colère et de honte empourpra l'ardente figure de Matleo. Sans se donner le temps de réfléchir, il s'écria :

— Ah! vraiment! Hé bien! dans quinze jours nous pourrons blanchir la maison, avoir de beaux habits et boire de bon vin !...

— Je t'en défie ! reprit-elle en ricanant.

— Ah ! tu m'en défies? poursuivit-il toujours emporté par le double aiguillon de son orgueil blessé et de sa sauvage nature. Crois-tu donc qu'à la foire du Vigan on ne puisse pas se procurer tout ce qui nous manque?...

Ces mois à peine prononcés, il se mordit les lèvres jusqu'au sang.

— Après ça, ajouta-t-il avec une précipitation maladroite, je dis le Vigan sans savoir pourqi^ai... comme je dirais Mende ou Alais...

Mais la figure impassible de Susanne lui pe^iuva que, s'il avait eu tort de parler trop vite, il n'avait pas besoin de s'en inquiéter. La pensée de la jeune fille — en supposant qu'elle eût une pensée — était

évidemment à cent lieues de tout ce que Matteo venait de lui dire, et peut-être de Matteo lui-même.

Il se rassura peu à peu, et ne vil plus que sa beauté. Elle marchait lentement, sans que la présence du Picmontais parût lui être ni agréable, ni importune. Elle fredonnait un refrain monotone en arrangeant, d'après les nuances de chaque fleur, le bouquet que Perondi lui avait donné. Il essaya de lui prendre le bras et lui dit avec l'accent de cette passion fiévreuse qui l'aveui^lait :

— Tu viendras ? lu viendras, n'est-ce pas?,..

En ce moment, on entendit, à quelque distance, <in berger siffler son chien, et le chien aboyer en ramenant les brebis. Susanne, sans repousser Matteo, glissa légèrement entre ses doigts, comme une alouette qui s'échappe des mains de l'oiseleur. Elle laissa tomber une marguerite des prés, qui se détacha de son bouquet.

Le Piémontais la ramassa et s'enfuit; Susanne continua son chemin.

Etranges mirages d'un cerveau en désordre! de toute cette scène qui devait, semblait-il, lui laisser une impression de terreur ou de dégoût, de sa conversation avec cet homme dont la passion effrénée pouvait devenir pour elle un affreux péril, Susanne ne parut retenir que ces mots bien insignifiants : « La foire du Vigan! » — On eût dit qu'ils avaient fait passer dans son esprit troublé une foule d'images

incohérentes et qu'ils s'étaient changés en hallucination ou en rêve. Naturellement portée à se confier à Marie, elle vint, le lendemain matin, lui raconter tout ce que ce rêve avait offert de curieux, de fantasque et de bizarre ; — et nous avons vu ce qui en était résulté.

VU

Rien de plus pittoresque et de plus gracieux que la petite ville du Vigan, cachée, comme un oiseau au fond d'un nid de verdure, dans une de ces belles vallées des Cévennes qu'on a souvent comparées à la Suisse et auxquelles il ne manque en effet que l'attrait du lointain pour devenir le but favori des touristes et des peintres de paysage.

On y arrive, du côté du midi, par un chemin encaissé entre de hautes collines et qui longe l'Hérault. Cette jolie rivière, moins tapageuse que le Gardon, toute festonnée d'oseraies et de vigéres, entretient dans le vallon, pendant tout l'été, une température fraîche et douce que viennent souvent y chercher les habitants des contrées voisines, brûlées

par le soleil et condamnées aux sécheresses bibliques de l'Arabie Pélrée.

Au nord, s'élèvent d'abruptes montagnes, dont la cime, couronnée de nuages, domine la ville et semble la menacer sans cesse d'une avalanche de rochers. Une longue rue la traverse du levant au couchant. Percée de rues plus petites qui se hissent de la plaine vers la montagne, cette rue est tout le Vigan. Là se concentrent le mouvement, l'activité, le commerce, les hôtels, les bureaux de messageries, les magasins les mieux achalandés, tout ce qui donne une apparence de vie à ces corps sans âme qu'on appelle les petites villes.

Là, et sur la place qui se trouve à l'extrémité de la rue, s'établissent pendant la foire des boutiques en plein vent ; là s'installent les voitures à grand orchestre des charlatans et les cabriolets des dentistes, entourés de la foule idolâtre des montagnards qui viennent offrir leurs mâchoires au sabre de l'opérateur. Là se dressent les baraques des saltimbanques avec leur musique assourdissante et le boniment criard de leurs pitres à l'accent gascon.

C'est ailleurs pourtant que se traitent les grosses affaires de cette foire, qui est surtout un des plus grands marchés aux chevaux du Midi. Au pied même de la montagne, entre ses premières pentes verdoyantes et les dernières maisons du Vigan^ s'étend une vaste pelouse ombragée de châtaigniers

DU GEVAUDAN 21»

gigantesques. Les maquignons de tous nos départements méridionaux, des Alpes aux Pyrénées, du Rhin à la Garonne, de la Méditerranée à l'Océan, semblent se donner rendez-vous sur ce vert gazon. Il en vient des frontières de l'Espagne et même de l'autre côté des frontières.

Si, par hasard, de la prairie on lève les yeux vers les zones supérieures, on en voit souvent descendre, ainsi que dans un décor d'opéra, les montagnards des paroisses environnantes, coiffés du chapeau à larges bords, leur veste brune sur l'épaule, la culotte de velours-coton étroitement serrée sur les hanches, les pieds chaussés de gros souliers ferrés, les jambes protégées par de grandes guêtres de cuir fauve.

Us mènent des chevaux bondissants sous la laisse, des bœufs aux cornes empanachées de feuillage, des moutons tout pomponnés de rubans et de cocardes. Lorsqu'un beau soleil de septembre répand sur ce tableau digne du pinceau de Rosa Bonheur ses rayons et sa chaleur adoucie par les approches de l'automne, il est impossible de ne pas se sentir charmé de ce spectacle où de curieux détails de couleur locale se mêlent au mouvement de la ville et aux images de la vie rustique.

Walter Scott nous montre, au dénoûment des Puritains d'Ecosse^ la bonne mistress Alison qui, recevant une fois par an la visite de Henri Morton et

de sa femme, passe six mois à faire des préparatifs pour celte visite et six mois à tout remettre en ordre après l'avoir reçue.

On aurait pu dire de tante Sophie quelque chose de pareil. Dans sa paisible existence, la foire du Vigan formait le point culminant de son année.

Elle y songeait longtemps à l'avance, et c'était pour elle un prétexte d'invitations réitérées auprès des personnes de sa famille- Tante Sophie, sœur cadette de madame d'Estérac la mère, était une vieille et respectable demoiselle à qui les enfants avaient donné ce petit nom, et qui n'en portait plus d'autre ; elle habitait une grande et antique maison.

Vous les connaissez, ces maisons qu'on ne rencontre plus que dans certaines villes de province, épargnées par les démolisseurs et les architectes. Elles ont pris insensiblement la physionomie de leurs habitants; elles végètent plutôt qu'elles ne vivent entre une cour humide, dont le cailloutis se cache à demi sous l'herbe ou sous la mousse, et un jardin aux allées droites, aux bordures de buis, aux plates-bandes symétriques, avec un mur à espalier surmonté d'une girouette au-dessus d'un cadran solaire.

Dans l'intérieur, on aspire un léger parfum de vétusté qui n'est pas sans charme et (jui vous donne la

sensation vague de l'engourdissemenl dans le bienêtre.

Chaque détail se fond dans une htirmonie tranquille. Les serviteurs, aussi vieux que leurs maîtres, circulent sans bruit dans ces chambres qu'ils se sont assimilées, recommençant tous les jours le même ouvrage avec la même lenteur, également sûrs d'arriver à temps et de n'être pas renvoyés.

Les tentures et les meubles du salon ont eu, deux ou trois fois dans ce siècle, la bonne fortune de suivre la mode à force de l'avoir prévenue. Les lits à baldaquin, à trois étages de matelas, avec des rideaux et des édredons en soie jaune, ont des draps d'une blancheur exquise, qui exhalent des senteurs d'iris.

Tout cela est reposé, doux à l'œil, recueilli, empreint d'un charme mélancolique, funéraire avec un reflet d'immortalité, assoupi plutôt qu'endormi, embaumé plutôt qu'enterré. Cet ensemble garde une âme vivante dans un corps qui ne vit plus.

Tante Sophie — pour lui conserver son petit nom — s'accordait admirablement avec cette atmosphère.

Elle avait pourtant, comme beaucoup de vieilles lilles, l'imagination un peu romanesque ; elle ne dé« testait pas le merveilleux, et sa piété ne la protégeait pas toujours contre l'ennui de sa monoloni existence. Aussi fut-elle ravie de voir arriver sei nièces et fit-elle le plus gracieux accueil à Susanna

En calculant la triple dose de curiosité qu'impliquent le désœuvrement, la qualité de dévote et celle de fille d'Eve, on peut comprendre à quel point elle s'intéressa au récit des malheurs de Susanne, avec quel empressement elle se rangea du parti des rares croyants à l'innocence de Jacques, combien de commentaires et de questions elle ajouta de son propre fonds au texte original.

Il n'y eut pas jusqu'à la folie de cette pauvre victime d'un amour perdu et de trompeuses apparences, qui ne lui semblât couronner merveilleusement cette étrange série d'infortunes. Au bout de quelques heures, elle avait pris Susanne sous sa protection spéciale.

Dans l'après-midi, elle proposa une promenade au champ de foire ; madame de Ribière conduisait sa fille par la main, et sa tante s'appuyait sur le bras de Susanne.

Elles commencèrent par visiter les boutiques. En passant devant un étalage d'étoffes fabriquées dans les Pyrénées, Marie remarqua une capeline de mérinos rouge à liserés noirs ; elle en eut envie ; tante Sophie l'acheta et la lui donna.

Aussitôt madame de Ribière en demanda au marchand une pareille et l'offrit à Susanne.

Celle-ci s'en empara avec une avidité joyeuse, et à l'exemple des enfants qui veulent, en pareil cas, jouir immédiatement de ce qu'on leur donne, elle

la plaça sur sa tête. Cette tête brime, d'une pâleut" chaude, sous ce capuchon écarlate, était superbe.

Quand elles arrivèrent à la prairie où se pressait une foule bruyante, la nuit approchait. Elles firent deux ou trois tours d'allée, serrées les unes contre les autres, madame de Ribière échangeant quelques mots avec sa tante, Marie poussant des cris de surprise à chaque nouveau détail du spectacle, Susanne jouant avec sa capeline, qui paraissait être devenue son unique préoccupation, et qu'elle ramenait peu à peu sur son front de manière à cacher presque entièrement sa figure.

Tout à coup elle s'arrêta, et, par un léger effort, retint la tante Sophie, pendant que Marie et sa mère marchaient en avant.

Sous les arbres, à quelques pas de distance, elle venait d'apercevoir, plantés devant un cheval qu'ils examinaient avec soin, deux hommes dont le plus âgé portait le costume catalan. De ces deux hommes, l'un était évidemmient le vendeur, l'autre l'acheteur.

Comme pour obéir à une fantaisie subite, elle demanda à sa compagne si elle les connaissait.

— Je né connais pas, répondit tante Sophie, celui qui est vêtu comme nos paysans des Cévennes et qui paraît vouloir acheter ce cheval... Quant à l'autre, au Catalan, tout le Vigan le connaît. Voilà plus de t[uinzeans qu'il vient régulièremant à nos foires, où

il reste habituellement une dizaine de jours. Il se nomme Marianno Bédarès...

— Et que fait-il?

— Vous le voyez, ma chère enfant, il est maquignon; mais, pour tirer plus de profit de ses voyages annuels, il joint quelques petites industries à son principal commerce; il vend des images de saints, des chapelets, des bracelets d'ambre ou de jais, des écharpes, des bérets, que sais-je?... et il emporte dans son pays des pièces de nos soieries... On dit même qu'il fait un peu de banque...

— Et où loge-t-il?

— Dans la Grande-rue , à l'auberge du Cheval blanc, je crois, répondit la vieille demoiselle un peu étonnée de toutes ces questions et les attribuant à quelque nouvelle lubie.

En ce moment, madame de Ribière et sa fille se retournèrent ; elles vinrent rejoindre tante Sophie et Susanne. Bientôt, fatiguées du tumulte et peu aguerries à la foule, elles prirent une allée où l'on n'apercevait que quelques rares passants.

La nuit était tout à fait tombée. Les lumières, concentrées sur le principal tliéàtre de la fête, rejetaient tout le reste dans une obscurité profonde, à laquelle ajoutait encore l'épais ombrage des châtaigniers. Deux amis se seraient rencontrés sans se reconnaître.

Quand Susanne, serrée entre madame de Ribière

et sa tante, passa près des deux hommes qui terminaient leur marché, on entendit l'acheteur dire au Catalan :

— Eli bien , affaire conclue, quoique ce soit horriblement cher...

— Cher! mon meilleur cheval ! répliqua le maquignon. L'an prochain, à pareille époque, vous viendrez m'en dire des nouvelles...

— Soit! Demain malin, à huit heures, nous ré* glerons cette petite affaire et j'emmènerai la bête. ÏV faut que je sois après-demain à la ferme...

Ceci était dit dans un baragouin où s'enchevêtraient le français, le patois et l'italien.

Mais comme ces paroles n'offraient rien d'extraordinaire et comme la foire du Vigan est essentiellement polyglotte, personne n'y fit attention.

YIll

Le lendemain, à midi, Susanne sortit sous un prétexte quelconque et se dirigea vers la Grande-rue : elle n'eut pas de peine à y trouver l'auberge du Cheval blanc, où logeait Marianne Bédarès.

Le Catalan fumait devant la porte : il paraissait

avoir une soixantaine d'années ; mais il les portail gaillardement, comme tous les gens à qui leur profession assure les bénéfices du mouvement et du grand air.

En voyant arriver celte belle jeune fille, il ne put retenir un cri d'admiration. Aux premiers mots qu'elle lui adressa, il répondit dans une langue aussi mélangée que celle de son interlocuteur de la veille :

— Parbleu I la belle enfant, si j'avais seulement vingt ans de moins, je vous proposerais un petit tour en Catalogne, et nous serions vite d'accord... Mais à présent, je ne suis plus que marchand... Voyons! vous n'achetez pas de chevaux? Non... qu'y a-t-il pour votre service ?

— Il y a, répliqua-t-elle hardiment, que je voudrais vous vendre les objets que voici.

Et elle tira de dessous son tablier un paquet renfermant les menus objets d'ébénisterie qu'elle avait rapportés de Toulon.

Marianno les examina avec la froideur d'un marchand qui croyait vendre et à qui l'on propose d'acheter ; son examen terminé :

— Hé! hé! pour vous faire plaisir, et avec la chance certaine d'y perdre, je vous en donne vingtcinq francs.

— Alors, avec la somme que je vous apporte, cela fait juste deux cents francs...

PU GÉYAUDAN. 521

Elle exhiba un grand rouleau de pièces blan* ches, soigneusement enveloppé.

L'Espagnol en vérifia le total, et répondit, sans trop savoir où elle voulait en venir : C'est juste I

— On m'a assuré, reprit-elle, que vous faisiez le change à vos moments perdus... Je voudrais avoit cette somme de deux cents francs en monnaie d'Espagne.

Il la regarda avec une certaine surprise, et s'écria ;

— Ah ! bah ! Et pourquoi cette fantaisie singulière?

— Ce n'est pas moi qui ai la fantaisie; c'est une petite fille dont la mère est mon amie. On lui donne, chaque année, ses étrennes en monnaies de tous les pays. Hier, elle vous a vu et elle m'a dit : Tu devrais bien aller demander à Marianno Bédarès s'il a un quadruple et quelques piastres... c'est la seule monnaie qui manque à ma collection...

— Justement, dit le Catalan, cela se trouve bien. J'ai fait ce matin une affaire avec un de vos montagnards quia servi en Espagne... Je ne sais plus quelle histoire il m'a racontée; mais enfin il avait sur lui une assez grosse somme en or espagnol, qu'il a échangée contre un bon cheval et de l'argent de France. Vous voyez, la belle enfant, que je suis en fonds pour vous satisfaire...

Il ouvrit un tiroir et montra à Susanne uhe sébile qui eût fait pâmer d'aise le père Grandet*

228 LES cor. BEAUX

Les quadruples, les doublons, les pistoles, les piastres d'or y offraient ces scintillements étranges qui exercent sur les avares des fascinations magnétiques. Le Catalan donna à Susaiine, pour les deux cents francs, quatre piastres, deux doublons et un quadruple. Pour le faire rentrer dans le prix du change, qu'il avait galamment refusé, Susanne lui acheta une écharpe et deux chapelets. Elle rapporta triomphalement ses emplettes, offrit l'écharpe à Marie, qui sauta de joie, les deux chapelets à tante Sophie et à madame de Ribière, qui l'embrassèrent en la grondant.

— Pauvre Susanne ! dirent-elles tout attendries. Vouloir nous faire des cadeaux ! faut-il qu'elle soit folle!...

Madame de Ribière ajouta :

— Voilà à quoi elle réservait l'argent qu'on lui payait pour ses fleurs !

Pendant tout ce petit voyage, Susanne avait paru fort calme, et sa protectrice revenait persuadée, da-

DU GÉVAUDAS. 229

bord que les rumeurs rapportées par sa camériste n'étaient que des bavardages; ensuite, qu'il avait suffi de ce déplacement et de la vue de nouveaux objets pour effacer du cerveau de la pauvre folle jusqu'au souvenir de ses rencontres avec Perondi.

Elle n'en essaya pas moins de l'avertir doucement du danger de ces courses et de ces aventures à travers champs ; mais comment faire? De simples allusions n'étaient pas comprises; appu,yer plus fort, préciser davantage les reproches et les conseils, n'é* tait-ce pas ramener Susanne sur un souvenir qu'elle paraissait avoir perdu et jeter un nouveau désordre dans cette intelligence changée en instinct?...

Après l'avoir observée sans rien remarquer et vaguement interrogée sans obtenir de réponse, madame de Ribiùre prit le parti de tout résumer dans une recommandation amicale.

— Ma chère enfant, lui dit-elle, vous savez combien vous nous êtes chère, combien Marie vous aime... Nulle part vous n'êtes mieux que chez votre père ou chez moi... Autant que possible, ne sortez de votre maison que pour venir dans la mienne.

Pendant la quinzaine qui suivit le voyage au Yigan, on put croire, non-seulement que Susanne se conformait à ce programme, mais encore qu'elle le dépassait. Elle ne sortait presque plus de chez son père que pour aller chez son voisin, maître Bérard,

le notaire, où elle élait accueillie comme partout avec une cordiale sympathie.

Madame Bérard aimait les fleurs : Susanne lui en apportait de temps à autre, et on s'accoutumait à la voir dans la maison, sans que sa présence fût remarquée. Le notaire n'était pas fâché, en sortant de son étude et en quittant ses poudreuses paperasses, de regarder sous ses besicles cette belle jeune fille q-i'il avait vue naître et qu'il plaignait de toute son âme.

Un jour, la rencontrant dans son escalier, il l'ar^ rêla et lui dit :

— Ma pauvre enfant, êtes-vous capable de faire une commission auprès de votre père? Annoncez-lui de ma part que le débiteur dont je devais refuser de renouveler le billel à l'échéance, demande à tout payer... Retiendrejs-vous ces quelques mots? Avezvous compris?

Susanne n'avait pas l'air de comprendre. Elle était, suivant l'expression de ses amis, dans une de ses absences. Ses beaux yeux, errants dans le vide, trahissaient une insurmontable rêverie.

— Au fait, reprit M' Bérard, j'oubliais qu'une commission verbale, confiée à votre mémoire, risque de ne pas arrivera son adresse... Attendez I

Il déchira une feuille de son agenda de poche, prit son crayon et écrivit sur la feuille :

« A. C, le débiteur dont nous ne devions pas renouveler le billet, se dit prêt à s'acquitter, inté^

rets et capital , le 4 octobre, jour de l'échéance. »

Susanne, une fois dans la rue, lut ces quelques lignes, et son imagination capricieuse s'attacha aux initiales.

Elle remit fidèlement le papier à son père, qui, en le lisant, fit un geste de contentement et de surprise.

— Ah! Dieu soit loué! dit-il en se frottant les mains; ces malheureux trois cents francs me donnaient bien du souci... J'avais peur ou de les perdre, ou d'avoir à jouer du papier timbré... Les huissiers, vois-tu? c'est bon; mais l'argent, c'est meilleur.

André Servez s'approcha de l'armoire où il enfermait soigneusement ses livres de comptes, empaquetés sous son linge et ses habits du dimanche : il prit un petit registre crasseux, en délia les cordons, puis s'assit devant sa table. Susanne, à demi penchée sur son épaule, le vit marquer d'une croix la note suivante :

a Anselme Costerousse. Trois cents francs prêtés le 4 octobre 1821; intérêts dus depuis 1824. Dette véreuse ; ne pas renouveler. »

Le surlendemain était le 4 octobre 1826.

Ce jour-là Susanne se leva avant le soleil, alla ramasser quelques fleurs tardives dans une prairie voisine, s'en fit donner quelques autres par un jar* dinier de la ville, en fit un joli bouquet et le porta,

vers huit heures, à la femme du notaire. L'étude n'ouvrait qu'à neuf heures.

Une fois dans la maison, elle y resta et prit place avec la servante dans la salle de repassage attenant à la cuisine et donnant sur l'escalier. Sans que la servante y prit garde, elle laissa la porte entr'ouverte assez pour voir, pas assez pour être vue.

Neuf heures sonnèrent à l'horloge de la mairie. Quelques minutes après, Anselme Costerousse arriva : Susanne le vit passer, monter l'escalier, puis elle l'entendit refermer sur lui la porte de l'étude.

Les études de Villefort ne ressemblent guère à celles de la rue de la Paix ou de la rue Saint-Honoré. L'étude de maître Bèrard se composait d'une seule pièce, contiguë au salon de compagnie, qui ne s'ouvrait que quatre fois par an, aux quatre grandes fêtes de l'année. Ces jours-là, on époussetait la cheminée, on enlevait les housses de percale blanche et on montait la pendule.

Une porte vitrée, garnie d'un rideau de serge verte, était coupée dans la cloison, entre le salon et l'étude.

Susanne avait eu le temps d'étudier tous ces détails; elle monta d'un pas léger dans le salon, que les fenêtres hermétiquement fermées laissaient dans la plus complète obscurité ; le vitrage ne l'empêchait ni de regarder ni d'entendre; le rideau de serge interceptait le filet de lumière qui arrivait de l'étude.

M'Bérard était assis devant son bureau, tournant le dos à Costerousse, qui se tenait debout derrière lui, faisant face à la porte vitrée.

— Allons, c'est très-bien ! dit le notaire : je vois, Costerousse, que vous êtes exact : vous apportez l'argent ?

— Le voici, dit Anselme, dont la figure naturellement sombre n'avait pas cette expression de soulagement et de joie habituelle au cultivateur qui se délivre d'une vieille dette.

11 déposa sur un des coins du bureau trois piles de cent francs, plus trente francs pour les intérêts de deux ans.

Maître Bérard compta les écus.

— C'est bien cela, dit-il au fermier, je vais vous rendre votre lettre de change.

André Servaz était si avare et si poltron, qu'il ne voulait pas que l'on sût qu'il avait de l'argent placé, et le peu qu'on en savait se bornait à une vague rumeur. Aussi son nom ne fîgurait-il pas sur cette lettre de change, rédigée dans la formule ordinaire : Au 4 octobre 1822, payez à l'ordre de... la somme de trois cent quinze francs, valeur reçue comptant- Anselme avait toujours supposé que maître Bérard était son véritable créancier.

Mais celui-ci ne se souciait pas de passer pour banquier, même dans ces conditions infiniment modestes. Outre que la chose est légalement défendue

aux notaires, il cryignait d'avoir sur les bras tous les emprunteurs et les gens besoigneux du canton.

Il n'était d'ailleurs pas lâché de faire une petite malice à son voisin, le vieux mercier, dont les précautions et les terreurs en matière d'argent avaient souvent servi de texte à ses plaisanteries. On s'amuse de peu dans les petites villes de province, et, le jour où maître Bérard, pour taquiner André Servaz, lavait surnommé le prêteur anonyme, il crut sérieusement avoir fait im mot.

En conséquence, il dit à Costerousse en lui rendant la feuille de papi<}r timbré :

— Savez-vous qui va être content? C'est mon voisin André Servaz, qui craignait de perdre son argent ou d'être obligé de vous poursuivre. Le brave homme n'en dormait plus.

— André Servaz 1 s'écria Costerousse en tressaillant; c'est d'André Servaz que j'étais le débiteur?

Susanne, qui ne perdait pas de vue un seul de ses mouvements, vit ce front bas pâlir, ces yeux cachés sous de gros sourcils s'éclairer d'un feu livide, cette face féline se contracter. Mais, à l'instant, par un violent effort, les muscles du visage se détendirent; Costerousse avaiv repris sa physionomie habituelle, avant que le notaire, étonné du tremblement de sa voix et de l'effet singulier que venait de produire sur lui le nom d'André Servaz, eût eu le temps de se retourner et de lui dire :

DU GBVADDAN 238

— Que VOUS importe? Vous voilà libéré.

Ah! je comprends, ajouta-t-il comme par réflexion ; vous frémissez à l'idée que vous avez été, pendant cinq ans, entre les griffes de ce vieil avare qui ne passe pas pour commode en affaires d'argent... Que cela vous serve de leçon., ne vous endettez plus!...

— Je tâcherai, fit Anselme d'une voix rauque.

— Voyez-vous, continua le notaire, qui était d'un naturel un peu loquace, l'emprunt, les intérêts à payer, les lettres de change à renouveler, c'est la mort du cultivateur... Tenez, moi qui vous parle, je ne date pas d'hier... soixante-sept ans à la Saint- André... j'étais clerc de notaire à Alais, chez M*Rancureau, en... en 1797... M* Rancureau nous citait sans cesse l'histoire d'un fermier du voisinage, dont les parents étaient honnêtes et à leur aise... A la suite d'une mauvaise année, le fermier emprunta deux cents francs.

Ce n'était pas beaucoup ; mais, à l'échéance, il ne put pas payer... Peu d'années après, il en devait huit cents, puis mille. Naturellement, il tomba dans les griffes des usuriers... Au bout de dix ans, sa dette primitive avait centuplé... Poursuivi par ses créanciers, à bout de ressources, cet homme — j'ai oublié son nom, mais les journaux en parlèrent dans le temps — s'affilia à une bande de brigands qui exploitaient les grandes routes — on sortait alors de

la révolution. — Finalement il fut pris, condamné et exécuté comme coupable d'assassinat et de vol à main armée.

Si l'esprit d'observation avait été aussi développé chez maître Bérard que le goût des vieilles histoires, il eût été frappé et flatté de l'effet produit par son récit sur son auditeur. A la pâleur de Costcrousse, à son visage crispé, au frémissement de ses lèvres livides, on devinait qu'il mourait d'envie de s'enfuir et peut-être d'étrangler le notaire pardessus le marché. Son supplice n'était pas fini. Maître Bérard, qui pratiquait en amateur l'art difficile des transitions, lui dit en passant d'un sujet à un autre :

— Mais je parle d'années mauvaises... A ce propos, comment diable avez-vous fait? L'année a été détestable : mon fermier ne me paye pas, et M. Claudel, votre propriétaire, me disait récemment que vous étiez fort en retard.

— Il ne le dira plus, répliqua Costerousse pour qui les transitions du notaire ressemblaient à un changement de supplice. Après un moment de silence il ajouta :

— C'est que j'avais mes récoltes de trois années ; je ne pouvais me résoudre à les vendre tant que nos denrées resteraient à si bas prix. Enfin j'ai trouvé un moment favorable ; j'ai tout vendu et me voilà quitte...

— Tant mieux, tant mieux, mon brave homme! Ali surplus, ce ne sont pas mes affaires, dit maîlre Bérard qui déjà pensait à autre chose.

Un instant après, le fermier sortit; le notaire ccrivit sur ses livres : « Anselme Costerousse a payé, ce 4 octobre 1826. »

Pendant ce temps, Susanne redescendit à la cuisine, puis gagna la porte qui donnait sur la rue, et retourna chez son père.

Si, pendant la quinzaine qui suivit le voyage au Vigan, les amis de Susanne avaient espéré la voir renoncer à son existence vagabonde, ils ne tardèrent pas à être péniblement détrompés.

Il ne se passait pas de jour sans qu'un berger ou un bûcheron, un garde ou un chasseur eussent occasion de la voir et parfois de lui parler. Elle tournait, pour ainsi dire, dans le même cercle, attirée vers la ferme d'Anselme Costerousse comme laiguiile aimantée vers le pôle.

De là des commentaires sans fin, presque un scandale. Le soufle populaire est encore plus variable

238 LES COHBEAUX

que les imaginations féminines. Ces mômes villageois que nous avons vus, le jour du meurtre, s'acharner contre Susanne au nom de son amour pour Jacques et la rendre presque responsable de l'assassinat de Simon, s'étonnaient maintenant et s'irritaient de ce qui leur semblait être une marque d'insouciance et d'oubli.

Quoi! elle passait tranquille, parfois souriante, dans le voisinage de ce champ de malheur, de ce Clos du Capélan, dont ils n'approchaient, eux, qu'avec des frissons de terreur !

Elle se retrouvait sans trouble devant la petite maison où Jacques avait subi son premier interrogatoire et sa première torture!

Ils lui en voulaient d'être si mal protégée par le souvenir de l'homme qui l'avait tant aimée.

Sans le désordre bien constaté de ses facultés mentales, ils l'auraient peut-être injuriée et maltraitée comme infidèle à la tendresse de Jacques, de même que, dix mois auparavant, ils l'avaient assaillie et insultée comme trop éprise du meurtrier de Simon.

Mais ce qui les exaspérait le plus, c'étaient les assiduités de Matteo Perondi.

Si Jacques Boucard s'était ressenti dans le temps des inconvénients de la qualité d'étranger, c'est-àdire d'enfant d'un pays situé à quatre ou cinq lieues de Fontanes, quelles antipathies ne devait pas sou-

DU GÈVAUDA5. ?3»

lever MatteolePiémontais, le Transalpin, dumoment qu'on le soupçonnait d'une monstruosité comme celle-là ; profiter de la faiblesse d'esprit de Susanne pour la séduire, pour lui faire commettre une faute dont elle n'aurait pas Gonscjience !

Et cependant, il n'y. avait point à s'abuser. Sur celte lande d'Espervelouse où errait si souvent Susanne, elle n'était pas toujours seule ; ou bien, si elle était seule, on a'avait qu'à faire quelques pas, à regarder à travers les taillis pour apercevoir Matteo rôdant comme une bête de proie ou à demi caché derrière un bouquet d'arbres.

Jusqu'alors il n'avait dû l'espèce de froide indifférence dont il était entouré qu'au soin qu'il avait pris de faire le moins possible parler de lui et de vivre à l'écart comme son maître. Il existe une sorte d'attraction réciproque entre les existences qui aiment à se faire remarquer et les bavards qui aiment à s'occuper du prochain. Qu'un homme, au contraire, réussisse à tracer un mur de clôture entre le public et lui ; qu'il efface ou éteigne dans sa vie tout ce qui pourrait éveiller la curiosité ou fixer l'attention, il s'écoulera probablement un temps indéfini sans qu'on s'inquiète de savoir ce qu'il fait, ce qu'il dit, ce qu'il pense, s'il est oisif ou laborieux, bon ou méchant, utile ou nuisible.

Mais l'idée que cette belle Susanne, dont on était fier, que Susanne rendue sacrée par ses malheurs.

pourrait ôlrc victime de cet étranger de mauvaise mine, de physionomie équivoque, arrivé dans le pays sans sou ni maille, en haillons, qualifié de l'élastique épithète de gueux, cette idée excitait, surtout parmi les jeunes gens, d'ardentes colères.

Pierre Vialat, celui-là même que Susanne avait guéri d'une blessure à la jambe et qui, depuis lors, lui vouait une superstitieuse reconnaissance où se mêlait peut-être un brin d'amoureuse tendresse, Pierre Vialat s'était placé à la tête de ceux que mettaient en fureur l'audace du Piémontais et l'imprudence de Susanne. M. d'Estérac, ne voulant pas encore nommer un tilnhiirc à la place de garde, restée vacante depuis l'arrestation de Jacques, avait choisi provisoirement Vialat, dont la bonne figure lui plaisait. Pierre, dans son zèle de novice, faisait chaque jour double tournée, arpentait dans tous les sens le territoire de la commune. C'était lui qui rencontrait le plus souvent Susanne, et qui, en la rencontrant, était à peu près sûr de voir Perondi quelques pas plus loin, cherchant à s'esquiver derrière un arbre ou une haie. Alors sa colère ne connaissait plus de bornes, et la crosse de sa carabine lui brûlait les mains.

Un matin, Pierre causait avec ses anciens camarades, les faneurs de Jérôme Brugerolles, qui allaient faucher le regain d'octobre. Au détour d'un sentier, ils virent Matteo immobile. Le sentier côtoyait un

rideau de pins silvestres ; de l'autre côté du rideau, ils aperçurent Susanne. Il était clair qu'un tête-àtête venait d'être interrompu par l'approche des travailleurs. Pierre, hors de lui, s'écria en passant devant la jeune fille :

— Susanne, prends garde!... Si ce mauvais gueux d'Italien te serre de trop près, il y aura encore un malheur dans la commune ! . . .

— Je te le défends, répondit-elle sans paraître émue de la menace.

Ce mot redoubla le courroux et les inquiétudes de Pierre et de ses amis.

Ce qui aggravait les soupçons et accréditait les rumeurs, c'était le changement complet opéré tout à coup dans la personne et la tenue de Matteo Perondi.

Cet homme, que l'on était habitué à voir en guenilles, cet homme dont la mise, d'une sordidité ultramontaine, trouvai!: moyen d'étonner un pays peu accoutumé à l'élégance et même à la propreté, avait subitement reparu, après une courte absence, métamorphosé en muscadin de village.

Ses savates trouées et éculées étaient remplacées par des souliers jaunes ; un pantalon cannelle, un gilet pistache à boutons de cuivre doré, une veste en cadis gros bleu, une cravate rouge, un chapeau tromblon, une chemise d'indienne à grands ramages, une chaîne de chrysocale et deux bagues composaient

242 LES COKBEAUX

un costume criard qui eût prêté à rire, si ce luxe improvisé n'avait offert un singulier contraste avec l'altération des traits, ramaigrissement du visage et l'expression fébrile du regard.

C'étaitune caricature. Seulement, au lieu d'égayer, cette caricature faisait frémir.

Susanne, nous l'avons vu, était restée quinze jours sans revenir. Quand elle revint, ce double changement l'eût frappée d'épouvante, si eJle eût été capable de réfléchir et de raisonner. Perondi essaya d'abord de se pavaner devant elle, de faire la roue, de faire le beau, avec des grâces de sauvage vêtu en Européen. Mais ce mouvement de vanité puérile s'absorbait déjà tout entier dans une passion dont la profondeur et la violence se trahissaient par de terribles symptômes.

Le ravage s'exerçait au dedans, tandis que l'homme extérieur avait tenté de se transformer. Amour étrange où le désir sensuel, grossier, presque bestial, luttait sans cesse contre des impressions d'un autre genre. Ce n'était pas la conscience de Matteo qui lui créait des remords; c'étaient peut-être les remords, subitement éveillés par son amour, qui lui créaient tout à coup une conscience. L'instinct de son indignité élevait une invisible barrière entre Susanne et lui.

Il aurait voulu l'emporter dans l'épaisseur du bois ou dans un creux de rocher, pour assouvir ses ar-

deurs farouches qui lui montaient à la tête comme des fumées d'ivresse ou des frissons de vertige. Il n'osait pas ; une force inconnue le clouait à sa place, enchaînait son bras, étouffait ses paroles sur ses lèvres brûlantes. Susanne jouait avec ce feu comme Ja salamandre.

Le roman et le théâtre ont bien souvent retracé les souffrances de la femme avilie qui, prise d'un amour sincère au milieu de ses désordres, voudrait remonter la pente fatale, laver de ses larmes la tache indélébile, purifier son passé et son cœur pour redevenir digne de celui qu'elle a connu trop tard et qu'elle aime en désespérée. Pourquoi l'homme ne subirait-il pas une torture analogue? L'honneur et la probité sont chez lui ce que l'innocence et la virginité sont pour la femme. Il est déclassé par le crime ou le vice comme elle est dégradée par la faute.

Si, au moment où il s'habitue à vivre à l'aise avec son opprobre, un réveil se fait dans son âme dont il ne se doutait plus ; s'il se trouve en présence d'un de ces amours que l'on n'a le droit de ressentir que lorsqu'on est resté digne de les inspirer, alors commence pour lui un supplice qu'il échangerait volontiers contre les rigueurs de la justice humaine, n n'a plus d'autre alternative que de se repaitre de sa convoitise comme la bête, ou de souffrir de son mal comme le damné.

24i LES COIiliEAUX

Ce qui effrayait et irritait Malleo, c'est que Susanne, avertie par une pudeur féminine qui survivait à sa raison, s'obstinait à le voir en plein air, au grand jour, dans les champs. Quand il In suppliait de le suivre, elle lui opposait un refus toujoui s le même, à la fois machinal et énergique. Il ne pouvait se méprendre sur les dispositions des gens du pays. Il savait que ses rencontres avec Susanne avaient changé leur indifférence en antipathie. Il était sûr de ne pas échapper à leurs voies de fait, si on le soupçonnait d'avoir abusé de celle qu'ils continuaient à appeler la pauvre innocente. Sans cesse sur le quivive, s'attendant toujours à voir sortir d'un buisson ou de derrière une haie quelque fourche ou quelque faux aiguisée à son intention, il en éprouvait un surcroît d'agitation et de fièvre. Ses instances redoublaient auprès de Susanne pour qu'elle consentît à des entrevues clandestines : instances toujours plus ardentes et toujours repoussées.

— Non ! non ! lui dit-elle un jour, comme frappée d'un vague souvenir ! Coslerousse est méchant ; il me fait peur... qui sait?... il m'a menacée... il me maltraiterait... il me battrait peut-être!...

— Costerousse! Lui! oh! je voudrais bien voir !... répliqua Matteo avec un rire livide. Sais-tu que ja ne le crains pas, et que, s'il s'avisait de souftler un mot, de faire un geste, je... mais non, ce n'est pas cela que je voulais dire... Ce que je veux, c'est te

DU GÈVAUDA^. 245

voir, c'est te parler, sans risquer d'être surpris par ces paysans qui me haïssent... Ah ! si tu pouvais, si tu voulais me comprendre ! . . . J'ai tant de choses sur le cœur, queje ne soupçonnais pas ! J'étouffe... Dans mon pays, vois-tu, quand on aime, ce n'est pas triste et froid comme ici... L'amour, c'est la grande affaire ; c'est toute la vie ; on lui appartient en entier, corps et âme. Une belle jeune fille comme toi y serait saluée, adorée comme une reine... Qu'as-tu fait de moi, Susanne'.' Mon sang bout, ma tête brûle, j'ai la fièvre, je suis en feu... J'en mourrai, j'en meurs, si tu n'as pas pitié de moi... Ah ! que j'ai souffert!... Dès que je l'ai vue, je t'ai aimée ; mais jo ne pouvais rien dire... Tu aimais Jacques; Simon était là... Malheur! Ton cœur s'était donné; ton père t'avait promise... Moi, on me méprisait ; tu ne me regardais pas... Si je t'avais dit un mot, tu m'aurais répondu par un éclat de rire. Qu'étais-je pour toi et pour les autres? Un étranger, un vagabond, un vanu-pieds en guenilles et en haillons... le domestique d'un misérable fermier... Oh! j'ai souffert! J'ai souffert !...

11 se tordait les mains, et tel est le prestige de la passion vraie, que cette figure hâve, ces cheveux en désordre, ces regards embrasés y contractaient une sorte de beauté sauvage. Susanne, les yeux obstinément fixés sur lui, le laissait parler sans mot dire. Il reprit avec un mélange de tendresse et de violence i

tW LES CORBEAUX

— Ce fermier, ce Costciousse, il me liait, et je le déleste; je vais le quitter, Dieu merci!...

Susaiine tressaillit, et, pour la première fois, parut émue des paroles de Matteo. Il poursuivit :

— Oui, mon engagement expire dans quelques jours... A la Saint-Martin, le 11 novembre, il faudra bien qu'il règle mon compte, cet homme qui, pendant quatre ans, m'a fait travailler pour rien. Après quoi, je pars.

— Tu pars?

— Oui : ce pays m'est odieux ; je n'y resterai pas un moment de plus... Mais je vais avoir de l'argent, et mon pays est cent fois plus beau que le tien... je m'y établirai, j'y vivrai tranquille, honnête... je pourrais y être heureux... Susanne 1 Susannel

— Quoi donc?

— J'ai fait un rêve... Tu n'as pas vingt ans... Tu es belle !.. Il est impossible que ta vie soit finie, que tu te condamnes à rester éternellement ici et à vieillir sans amour... Simon est mort; Jacques... Jacques est loin. Personne, dans ce pays de malheur, ne songera à l'épouser... Veux-tu donc vivre toujours seule, errante, traitée d'innocente par les uns, de fadette par les autres, objet de pitié pour tous ! Ces lieux, où tout te rappelle tes souffrances, doivent te paraître exécrables comme à moi... Ce qui trouble ta raison, c'est justement cette perpétuelle image du passé ; c'est que lu ne peux faire un pas, entrer dans

un champ, regarder un arbre, sans qu'aussitôt lu revoies se dresser devant tes yeux... ce que parfois je crois revoir moi-même... Ah! on deviendrait fou pour moins que cela I

Ses yeux égarés semblaient chercher dans l'espace des fantômes invisibles.

— Que veux-tu dire? murmura Susanne.

— Rien, fit-il en se reprenant; puis, baissant la voix comme s'il craignait d'être entendu :

— Susanne, dit-il, consens à me suivre, à partir avec moi... Près de Servenola, le village où je suis né, je connais une jolie petite maison blanche, que j'avais envie d'acheter avant de venir en France... mais j'étais trop pauvre. C'est à l'extrémité de la vallée d'Aoste. . . Si tu savais comme le ciel y est bleu, comme le soleil y est chaud I La vigne y vient comme ici la fougère. Elle s'entrelace à de beaux arbres... C'est pour les yeux une fête continuelle dont tes vilaines montagnes ne peuvent te donner une idée. Ici, le cœur se serre dans cet air froid et ce brouillard ; là-bas , quelle différence ! Oh 1 je t'en prie, viens, dis que tu viendras... J'achèterai cette maison, une vache , deux arpents de pré...

— Avec tes gages? interrompit Susanne.

Il ne put réprimer un mouvement: il regarda fixement la jeune fille comme pour s'assurer du sens qu'elle attachait à cette question insignifiante. Ne

remarquant dans l'expression de ses traits que curiosité et insouciance, il reprit :

— Oui, avec mes gages de quatre ans... Et puis, je trouverai un peu d'argent lù-has ; j'y avais uu vieil oncle qui est mort et dont j'hérite... D'ailleurs, dans cette heureuse vallée on vit pour rien; tout est à do. nation ; j'aurai la maison, la vache et le pré pour mille ou douze cents francs... Susanne, viens ! Oh ; que je t'aimerai! Tu seras ma femme .. Tu commenceras une vie nouvelle ; à force d'amour, je te guérirai; dépaysée, entourée d'objets nouveaux et de nouveaux visages, tu retrouveras le c;ilme, et avant un an les affreux malheurs qui t'ont frappée ne seront plus pour toi qu'un mauvais rêve !

Perondi, en prononçant ces derniers mots, avait été repiis de cette exaltation fébrile qui le rendait effrayant. Il saisit violemment le bras de Susanne et s'efforça de l'entraîner. Comme l'effort était plus vigoureux que la résistance, la jeune fille perdait du terrain. Ils firent ainsi quelques pas.

Tout à coup, au détour du sentier, ils se trouvèrent en face du fermier Costerousse, qui portait sur son épaule un râteau.

DO GF.VAUDAK. UÊ

En apercevant Susanne entraînée par Matteo, le fermier s'arrêta. Cette fois, sa colère fut plus impétueuse encore, son premier mouvement plus terrible que le jour où il avait trouvé Susanne dans la cuisine de sa ferme.

Sa fureur absorba toute autre idée. Son visage hérissé, au front déprimé, aux yeux injectés, au rictus sanguinaire, eut réellement, pendant quelques secondes, une physionomie de bête féroce.

— Encore toi, misérable créature ! s'écria-t-il. Toujours fourrée sur mon chemin, dans mes jambes! Si Perondi est ensorcelé, moi je ne le suis pas... Attends !...

Prenant son râteau à deux mains, il courut sur la jeune liUe ; elle ne bougea ni ne sourcilla. Sa figure hautaine et impassible ne trahit aucune frayeur. Immobile, insouciante, comme si Costerousse s'adressait à une autre, elle bravait d'un œil dédaigneux ses menaces furieuses.

Au même instant, elle vit le Piémontais tirer de sa

poche un couteau et se précipiter sur le fermier, qu'il saisil au collet. La lame effleura la blouse de Costcroussc, qui pâlil et lâcha le râteau. Aussitôt Perondi reprit son sang-froid, ferma son couteau, et toujours menaçant :

— Bête que je suis! dit-il. Comme si j'avais besoin de ça pour \ol>s faire peurl... Vous savez bien que je vous ai défendu d'insulter celte fille, de toucher à un cheveu de sa tète... ou sinon... Venez donc!... venez, que je vous parle!

Joignant le geste à la parole, il força Costerousse de rebrousser chemin dans la direction de la ferme. Celui-ci paraissait, sinon apaisé, au moins privé de toute sa force de résistance ; il se laissa emmener.

Susanne les entendit échanger quelques paroles confuses de menace et de colère. Bientôt leurs voix se perdirent dans l'éloignement.

Elle resta un instant immobile, puis se remit en marche. Quelqu'un qui l'aurait suivie l'aurait vue passer encore une fois devant la maisonnette de Jacques.

Cependant le bruit se répandait dans tout le pays, que la discorde allait croissant entre Costerousse et son valet de ferme, qu'ils se querellaient presque tous les jours, que Perondi était sur le point de quitter son maître et de retourner dans son pays.

Ces bruits vagues portaient sur les mêmes points et s'expliquaient de la même façon. Pourvus tous les

DU GÉVAUDAH. 261

deux de défauts ou de vices à peu près pareils, irascibles, sournois, tracassiers, hargneux, violents, il n était pas surprenant que ces deux hommes, peu communicatifs avec leurs voisins, vivant dans un isolement presque absolu et sans cesse en face l'un de l'autre, eussent fini par faire très-mauvais ménage. On devait même s'étonner que leur long tête-à-lêle eût pu durer quatre ans.

Mais on ajoutait qu'à ces froissements d'humeurs et de caractères se mêlaient des querelles d'argent; autre détail parfaitement explicable.

En effet, nul n'en pouvait douter, Costerousse était assez mal dans ses affaires. On disait bien, sans en être sûr, qu'il était parvenu à vendre à un assez bon prix ses récoltes engrangées depuis 1825; mais ne lui avait-il pas fallu, sous peine de laisser ses terres en friche, acheter un cheval pour renforcer son attelage exténué de maigreur et de vieillesse ? N etait-il pas en retard pour ses fermages? Et les dettes! Et la nécessité urgente de faire quelques réparations auzi bâtiments de la ferme qui menaçaient ruine!...

De tout cela il résultait évidemment qu'arrivé au moment de se séparer de Perondi, Anselme n'avait plus de quoi lui payer ses quatre ans de gages. De là des disputes continuelles, qu'on allait voir probablement se dénouer devant le juge de paix. Or, comme le maître et le valet étaient aussi peu aimés

l'un que l'autre, les habitants de la commune se trottaient les mains. Ils arrêtaient là leurs commentaires. S'ils avaient été au courant du répertoire de la Comédie-Française en 1826, ils auraient infailliblement ajouté : « Il y aura du scandale dans Landernau ! » — Mais ils n'en avaient jamais entendu parler.

Ces rumeurs eurent une autre conséquence, que nous avons fait entrevoir. Jusqu'alors on s'était occupé aussi peu que possible de Costerousse et de Perondi, de même qu'on passait le moins possible devant la porte de leur ferme. Vous eussiez dit une secrète et instinctive connivence entre l'envie que l'on avait de les éviter et leur déïir de rester dans l'ombre; mais du moment qu'ils entrèrent dans le domaine des chroniqueurs de village, ils perdirent le bénéfice de cette ombre crépusculaire, pour devenir des personnages réels, en évidence, en chair et en f)s, justiciables de l'opinion et presque suspects à la conscience publique.

Ce qui contribua plus que tout le reste à ce changement, ce fut le chagrin qu'on éprouvait à voir Susanne errer de préférence dans les environs de la ferme, et — fantaisie monstrueuse! — rechercher, au lieu de les fuir, les occasions de rencontrer Matteo. Ce furent les périls qu'elle courait à son insu dans ces odieuses rencontres, l'amour évident du Piémontais pour la pauvre jeune

fille, la crainte que cet amour n'amenât un nouveau malheur, l'habitude d'associer le nom populaire et respecté de Susanne au nom suspect de Perondi.

Tous ces bruits, avec les exagérations inévitables, ne pouvaient manquer d'arriver jusqu'à M. d'Estérac, sa sœur et son beau-frère. Ce fut Pierre Vialat qui se fit auprès d'eux l'interprète de la rumeur pu- ])lique ; le jeune et naïf admirateur de Susanne y mil naturellement beaucoup du sien. Ils s'en émurent; afin de savoir la vérité et de se mettre en mesure de conjurer le péril, ils organisèrent une partie de campagne à la maison forestière de Mercoire, où le garde général conservait un pied-àterre.

On était dans l'octave des Morts ; mais par une faveur du ciel, bien rare dans ces montagnes, la belle saison semblait se prolonger jusqu'en novembre.

Une forte gelée blanche argentait la pointe des ge nets et des bruyères ; les grives se groupaient à la cime des sorbiers ; la bande criarde des geais volait lourdement d'arbre en arbre, faisant reluire au soleil la plume bleue de leui's ailes. De loin, sous les plis légers de la brume déchirée par les premiers rayons du matin, les collines boisées reprenaient peu à peu leurs tons d'ocre et d'émeraude, poudrés à blanc par le givre et la bruine.

Susanne avait quitté Villcfort au point du jour. Elle s'achemina, conrime d'habitude, vers cet endroit sinistre et dangeieux où la ramenait une attraction invincible. Bien que l'on vît encore au bord des fossés ou dans les abris quelques fleurs tardives dont la tige secouait au souffle d'un vent frais les perles de la gelée blanche, elle ne s'arrêtait pas pour les cueillir et ne daignait pas les regarder.

Elle marchait, l'œil fixe, le cou tendu et l'oreille aux aguets. Si quelque bruit lointain lui faisait craindre la rencontre d'un bûcheron ou d'un pâtre, elle hésitait, se détournait du chemin frayé, passait derrière un rideau d'arbres ou se dissimulait le long d'une haie. Étrange instinct! cette malheureuse enfant qui semblait n'avoir plus conscience de ses actes, on eût dit qu'il lui restait encore assez de prudence ou de pudeur pour songer à se cacher.

Matteo, sortant d'un taillis, parut devant elle près du lieu qu'ils semblaient avoir tacitement choisi pour ces espèces de rendez-vous ; un petit bois situé entre le Clos du Capélan et la ferme.

Ce n'était plus un homme passionné; c'était la passion elle-même. L'amour, cet amour qu'un grand poète a appelé exécrable folie, avait fait de ce malheureux quelque chose de pareil aux victimes poursuivies par la fatalité antique.

L'ardeur des sens, le trouble de l'âme, la fougue d'un tempérament de feu dans une nature inculte

et grossière, pouvaient à peine expliquer cet effroyable alliage de désirs furieux, de douleur suppliante, de désespoir, d'ivresse et de rage.

— Susanne, dit-il, je pars dans trois jours. Ce soir, je règle enfin mon compte avec Costerousse, et, s'il ne marche pas droit... enfin, suffit. Je pars; mais je ne veux pas partir seul, et tu ne dois pas rester ici... Ce que je te demandais, l'autre jour, je te le demande encore, et je ne te quitterai pas jusqu'à ce que tu m'aies dit oui... Il dépend de toi de me faire vivre ou mourir ; c'est un démon qui a versé dans mes veines le feu qui me dévore ; il faut que je sois à lui... ou que tu sois à moi...

Il s'arrêta suffoqué. Le bouleversement de ses traits, la fièvre de ses yeux caves, les taches rouges de ses joues dont les os faisaient saillie sous la peau, ne confirmaient que trop le délire de ses paroles.

— Susanne, reprit-il, tu ne m'aimes pas, je le sais; tu ne peux pas m'aimerl... Et pourtant, si je te faisais horreur, tu ne serais pas ici... Hélas ! insensé que je suis 1 je te parle comme à une personne ordinaire, comme si tu pouvais m'entendre... Et qui peut connaître ce qui se passe en toi, énigme qui me tues?... Voyons, je l'en prie, dis-moi un mot, un seul... ou plutôt — et ici son gosier haletant étouffait ses paroles à mesure qu'il les bégayait — ou plutôt, pour me prouver que tu ne me délestes pas...

que lu pourras m'aimer un jour..., Susanne, un baiser !

Il fit un mouvement pour se rapprocher de Susanne. Ses lèvres avides s'avancèrent vers le visage de la jeune fille ; elle se détourna brusquement, et la bouche de Matteo n'effleura que la coiffe blanche.

Alors son amour se changea en un sombre paroxysme de frénésie et de colère.

— Ah ! c'est ainsi ? s'écria-t-il d'une voix presque inintelligible; tu me braves, tu te joues de moi... Ce n'est plus toi qui es folle, c'est moi qui suis fou... Je ne veux pas que tu m'échappes. Que m'importe une violence, un crime? Il ne sera pas dit que ce feu m'aura brûlé, que cet enfer m'aura possédé, sans que j'y gagne autre chose que ta haine ou ton mépris ; il me faut mon jour et mon heure, dussé-je me perdre... Et ne suis-je pas perdu?... T'aimer comme je t'aime et te trouver sans pitié, n'est-ce pas pire que mille morts?... Écoute... mon bras est plus fort que le tien... ne me réduis pas à m'en souvenir... mais non, je ne voulais pas t'effrayer. . . Ah ! c'est cela, oui, c'est cela qui va te fléchir... sois à moi, et je te dirai... je te dirai...

Son œil étincelait ; mais sa voix faiblissait comme pour laisser échapper le secret qu'il semblait promettre. La figure de Susanne, tranquille et froide jusque-là, venait tout à coup de s'animer d'une expression extraordmaire.

En ce moment, un coup de carabine retentit dans le taillis, à quarante pas de distance. Susanne et Matteo entendirent un léger sifflement à travers le feuillage ; une balle vint s'aplatir au-dessus de leurs têtes, sur la branche d'un sapin. En se retournant, ils virent sortir du fourré une mince colonne de fumée.

— Ah ! s'écria Matteo en se frappant le front , pourquoi cette balle m'a-t-elle manqué ?

— Va-t'en! va-t'en! dit Susanne, qui semblait saisie de douleur et d'épouvante.

— Oui, mais au revoir, n'est-ce pas?

— Au revoir.

Il s'enfuit. Susanne, sans perdre une seconde, courut à l'endroit d'où le coup était parti. Elle y trouva Pierre Vialat.

Il était triste; elle était furieuse.

— Malheureux, lui dit-elle, tu voulais donc me tuer?...

— Vous tuer! répliqua-t-il d'un ton d'affectueux reproche ; moi, Pierre Vialat ! vous, ma bienfaitrice ! Il n'y avait pas de danger... Vous n'avez donc pas vu que le coup a porté à dix mètres audessus de vos têtes... Et pourtant je passe pour le plus habile tireur de la commune. Non, j'ai voulu vous avertir, vous protéger. Ce misérable vous parlait de si près... Ah! Susanne, Susanne! vous nous faites à tous bien du chagrin... Quant au Piémon-

258 LESCORBFAU»

tais, si je le rencontre seul, son compte est bon... Malheur à lui! il n'en sera pas quitte à si bon marché!

— Et moi, reprit Susanne avec une énergie incroyable, je te défends de toucher à cet homme'

— Ah! malheureuse! vous l'aimez donc?

— Peut-être.

— C'est clair! se dit tout bas Pierre Vialat avec une consternation profonde. Sa folie a tourné de ce côté-là ; c'est plus affreux que tout le reste...

Puis, s'adressant à Susanne :

— Je ne suis pas le seul, dit-il, qui m'afflige de ce qui se passe... Vous avez des amis, de vrais amis, ceux-là! Ils sont aussi mortifiés que moi, et ils m'ont envoyé vers vous...

— Que veux-tu dire ?

— M. d Estel ac, sa sœur et son beau-frère viennent d'arriver à la maison forestière... Ils vous attendent. Faudra-t-il aller leur annoncer que vous ne voulez pas les voir? Ah! tenez, depuis que je vous ai vue écouter de si près ce mauvais drôle de Perondi, je dois m'attendre à tout 1

— J'y vais, répondit-elle sans hésiter; marche devant moi!

Il marcha ; elle le suivit.

D^ GÉTAUDAN. 059

Jamais conseil de famille, réuni pour aviser aux désordres d'un fou ou d'un prodigue, ne fut à la fois plus indulgent et plus attristé que les trois personnes rassemblées à la maison forestière pour attendre et juger Susanne.

Pierre Vialat la précédait de quelques minutes ; il eut le temps de donner une brève explication à M. d'Estérac, lequel secoua la tête, comme un médecin qui désespère de son malade.

Susanne entra. Rien, dans son air, ne trahissait ni trouble, ni humiliation, ni regret. Elle avait le front aussi haut, le regard aussi net, l'attitude aussi fière que lorsqu'elle bravait, un an auparavant, la fureur populaire, ou lorsqu'elle se dénonçait au juge d'instruction.

Ce calme, cette assurance, après la scène que Pierre Vialat venait de raconter sommairement, impatientaient et effrayaient ses amis. Que ne pouvaiton craindre d'une innocence marchant, les yeux fermés, sur le mince rebord d'un précipice?

Ce fut madame de Ribière qui prit la parole. Son

mari et son frère se contenlaieiit de suivre l'effet de ses remontrances sur le visage de Susanne.

— Mon enfant, dit-elle avec une nuance de tendresse et d'autorité malernclle, êtes-vous capable de m'écouter? Vous est-il possible de me comprendre ■.

La jeune fille fît un signe affirmatif, et, certes, il fallait être au courant de la situation pour se douter que cet œil limpide et ferme, cette figure calme et attentive cachaient une inlelligence en désordre- Madame de Ribière semblait chercher des phrases, préparer peut-être un long discours ; mais son cœur l'inspira tout d'un trait mieux que les habiletés oratoires ; elle se souvint à qui elle avait affaire ; elle voulut frapper juste et fort, et elle s'écria d'une voix émue :

— Susanne, tu veux donc que je défende à Marie de te voir et de te parler?

A ce nom chéri, Susanne tressaillit et joignit les mains ; sa figure exprima d'abord le sentiment d'une profonde injustice, puis une protestation muette. On eût dit qu'à son tour elle interrogeait.

— Tu sais combien je t'aime, reprit madame de Ribière. Tu as été, Dieu m'a permis de le croire, l'ange sauveur de mon unique enfant. Depuis, je t'ai traitée comme ma seconde fille. Pour toi, pour guérir le trouble de ton âme, pour diminuer tes chagrins, nous serions allés, mon frère et moi, au bout

du monde. Marie pleure dès qu'elle te soupçonne de la délaisser ou de l'aimer moins... Qu'as-tu fait de ces pures tendresses? que fais-tu de tes souvenirs? A quoi, à qui livres-tu ta vie? Moins coupable peut-être, mais plus exposée qu'une autre, quel misérable as-tu choisi pour compagnon de tes promenades vagabondes — promenades qui, si l'on en croit la rumeur publique, ressemblent à des rendezvous?

— Malteo Perondi, le Piémontais, répliqua Susanne, toujours calme.

— Elle en convient ! elle s'en vante presque ! fît madame de Ribière en se tournant vers son mari et son frère avec un mouvement de colère. Mais, comprenant qu'elle n'obtiendrait rien par la violence , elle réussit à se calmer, et s'adressant de nouveau à Susanne :

— Ainsi donc, c'était vrai? dit-elle. Nous, qui voulions douter encore! C'est vrai aussi, probablement, ce que Pierre vient de dire à mon frère, que vous étiez tout à l'heure avec ce mauvais drôle, qu'il vous serrait de très près, et que Pierre, pour couper court à cette ignoble scène, a cru devoir tirer un coup de carabine?... C'est vrai aussi, que votre colère s'est alors tournée, non pas contre cet homme, mais contre votre défenseur, et que vous avez dit à Pierre que la vie de ce Matteo devait lui être sacrée?

— C'est vrai.

— Mais pourquoi, par quel inexplicable caprice, choisir l'homme le plus indigne de vous, le plus dangereux, le plus suspect aux honnêtes gens'.' Pourquoi celle honteuse préférence? Si vous deviez^ contre toutes nos prévisions, êlre infidèle à celui que vous avez aimé, que votre amour a perdu, comment se fait-il que votre choix se soit porté sur un étranger sans foi ni loi, qui ne veut évidemment que vous déshonorer et s'enfuir?... Tout le monde, ici, vous aimait, vous estimait ; on croyait en vous ; l'imagination populaire vous avait placée au-dessus

des autres femmes ; et Mais je m'aperçois que

je vous parle comme on parle à une personne sensée, ajouta madame de Ribière avec un geste de découragement.

— J'ai voulu choisir Malleo Perondi, et non pas un autre, répliqua froidement Susanne.

— Et pourquoi, malheureuse? pourquoi? s'écria madame de Ribière, poussée à bout.

— Pourquoi ?

Et Susanne éclata de rire— un rire nerveux, perçant, qui semblait accuser un redoublement de folie.

— Parce que Matteo Perondi est le valet de ferme J*Anselme Costerousse.

— Eh bien?

— Et parce que la ferme d'Anselme Costerousse est bien voisine... bien voisine...

DU GÉVAUDAÎS. 265

— Ahl je comprends, dit M. de Ribière en l'interrompant, et j'aime mieux cela I... c'est tout aussi fou, mais cette folie du moins la justifie et l'honore... Elle s'imagine sans doute qu'Anselme Costerousse et Malteo connaissent quelques détails du crime, peutêtre les meurtriers eux-mêmes, et tout entière à son idée fixe, au souvenir de Jacques, il lui semble, dans le trouble de son esprit, qu'en se rapprochant d'eux, elle se rapproche de lui?...

— Mon enfant ! mon enfant 1 reprit madame de Ribière en pressant tendrement Susanne dans ses bras, c'est à mon tour de te demander pardon... Je comprends tout maintenant. Cet amour profond, l'horrible catastrophe, les scènes cruelles qui t'ont bouleversée, te laissent une idée unique, un point lumineux dans ce chaos; prouver l'innocence de Jacques ! Instinctivement attirée par le vague espoir de découvrir sur le théâtre du crime quelque trace de l'assassin, tu t'obstinais à revenir sans cesse dans ce lieu rempli de l'image de tes malheurs... Là, tu as rencontré cet étranger, à l'œil faux, au visage sinistre... il n'en a pas fallu davantage... Tes soupçons se sont amassés sur lui, et, dans un cerveau malade comme le tien, le soupçon, c'est l'évidence ! Et moi qui allais te retirer mon affection, proposer peut-être à ton père de te tenir enfermée!... Oui, c'est bien celai Emportée par ton aveugle dévouement, tu méprisais le péril ou tu ne le voyais

pas!... Ce que tu voulais , c'était une preuve... Mais sais-tu bien, cruelle enfant, que, pour acquérir cette preuve, tu courais un danger plus grand que lorsque tu essayais de te déshonorer pour sauver Jacques, lorsque tu t'accusais d'avoir été avec lui, dans sa chambre, à l'heure même où Simon était assassiné!... Oh! que je l'aime!... et que Marie sera contente de pouvoir encore t'aimerl

A mesure que madame de Ribière parlait, un changement bizarre s'accentuait de plus en plus dans la physionomie de Susanne.

Tout à l'heure, nous l'avons vue impassible et calme devant les accusations les plus humiliantes. Maintenant qu'elle entendait une voix amie lui rendre tout un arriéré d'admiration et de tendresse, elle pâlissait ; on eût dit qu'elle avait peine à contenir une émotion voisine du désespoir.

Sa protectrice était elle-même trop profondément émue pour se rendre compte de ses propres pensées et faire la part de ce soupçon soudain qui lui apparaissait dans l'ombre.

M. de Ribière ne pouvait oublier que son rôle de magistrat et les précédents même de l'affaire lui imposaient une stricte réserve. Mais M. d'Estérac avait ses coudées franches. Il enveloppa Susanne d'un regard ; puis, se tournant vers sa sœur et sou beau-frère :

— Ah çà I mes bons amis, dit-il avec une gra-

\ité que faisait valoir sa tournure militaire, je n'ai pas soufflé mot ; j'ai le droit de parler à mon tour; allons au fait. Vous n'ignorez pas que je n'ai jamais varié.... Dès le début de cette affaire, malgré les préventions universelles et la faconde du beau Favernay, j'ai toujours dit : « Mon pauvre Jacques est innocent ; je ne le sais pas , mais j'en suis sûr. » Maintenant, je dis : S'il est innocent, il y a un coupable... à moins qu'il n'y en ait deux...

— Pierre ! cria-t-il en s' avançant vers la porte. Pierre Vialat accourut à la voix de son supérieur.

— Qu'est-ce donc enfin, lui demanda M. d'Eslérac, que ce Piémontais, ce Matteo Perondi, dont je n'avais jamais entendu parler, et dont on me rabat les oreilles depuis quelques jours ?

— 0 monsieur le garde général, un drôle, une canaille, un misérable, un va-nu-pieds, un gibier de potence, répondit Pierre, qui se serait exprimé peutêtre avec moins de véhémence et de volubilité, s'il ne s'était agi de Susanne et si elle avait eu de moins beaux yeux.

— Très-bien 1 Voilà un signalement qui a au moins le mérite de la clarté. — Et son maître , le fermier Anselme Costerousse?...

— Ne vaut pas mieux que le valet... Pire peutêtre ; une de ces figures qui vous donnent envie d'aller à droite quand on les aperçoit à gauche...

— Bon! reprit M. d'Estérac, en clignant de l'œil

à l'adresse de son beau-frère; et... dis-moi, Pierre, cet Anselme ou ce Goslerousse n'était-il pas, au dire du public, un peu embarrassé dans ses affaires?.,.

— Un peu, c'est-à-dire beaucoup I Si embarrassé, qu'on s'attendait, d'un moment à l'autre, à voir sa grange s'écrouler faute d'entretien, ses terres rester en friche faute d'attelage, et M. Claudet, son propriétaire, lui envoyer les huissiers faute de payement?...

— Et cela se disait...? poursuivit M. d'Estérac, les yeux fixés sur le juge d'instruction.

— Oh! depuis longtemps... l'année dernière surtout... tenez, deux ou trois mois avant l'assassinat de ce pauvre Simon... Mais on n'en causait qu'à part soi, et vaguement... Je ne sais pas comment s'y prenait ce diable de Costerousse... il vous ôtait l'envie de parler, rien qu'en vous regardant...

— Et maintenant?...

— Maintenant, on dit qu'il a acheté un cheval et payé l'arriéré de sa rente... Je n'en sais pas davantage... Cette ferme me fait froid dans le dos, sans que j'aie jamais su pourquoi... Vrai, on dirait que les maisons ont une figure comme les hommes... Celle-là a toujours l'air de regarder de travers les honnêtes gens... Aussi, depuis l'assassinat, j'évite autant que possible de passer de ce côté-là.

— C est bien, mon ami, tu peux descendre.

Dl GÉVAUDAN. 267

Pierre sortit.

— Qu'en dites-vous, Ribière? reprit alorsM.d'Estérac.

— Ce que j'en dis? répliqua le juge en proie à une agitation dont nos lecteurs comprendront aisément les causes; que voulez-vous que j'en dise?... Comment se fait-il qu'au moment où le crime a été commis, personne n'ait songé à ces deux hommes? Parmi ces paysans qui semblent prêts à les dénoncer aujourd'hui comme suspects et tarés, pas un ne les a soupçonnés I... Leur nom n'est pas même arrivé jusqu'à nous malgré toutes nos questions et toutes nos enquêtes...

— Et comment se fait-il, répliqua M. d'Estérac en entraînant son beau-frère vers la fenêtre et en lui montrant un ruisseau à peine visible qui coulait à trente pas de la maison, comment se fait-il que ce mince filet d'eau, où il n'y a pas de quoi désaltérer un pinson, devienne, lorsque arrivent les pluies ou les orages de septembre, un torrent impétueux qui emporte dans son cours les rochers et les arbres jusqu'au fond de la vallée?... Le courant populaire vous emportait ; vous ne pouviez pas le remonter; vous l'avez suivi, voilà tout... et maintenant...

— Maintenant, que faire? reprit M. de Ribière dont l'angoisse était plus profonde qu'il n'eût vouhi le laisser voir ; l'antipathie plus ou moins vive, plus

OU moins méritée, qui s'attache à ces deux hommes, est-ce donc assez pour prévaloir contre la chose jugée? Que pouvons-nous opposera l'instruction, au procès, au verdict du jury? Les rumeurs tardives soulevées contre ce Piémontais parce qu'il a eu l'ignoble pensée de chercher à séduire Susanne, les hallucinations d'une jeune lille, très-intéressante sans doute, mais dont l'intelligence vacille, depuis un an, entre la lumière et les ténèbres, rien de plus!... Hélas! il y a loin, bien loin de là à de véritables preuves !

Pendant ce dialogue, Susanne était restée silencieuse, la main dans les mains de madame de Ribière, la tête doucement inclinée sur l'épaule de sa protectrice.

Elle se releva. Des pleurs brillaient dans ses yeux qui avaient retrouvé leur expression ferme et courageuse.

— Ces preuves, s'écria-t-elle avec une sorte d'emportemeTit; ces preuves, je les ai 1 Mais, amenée ici à l'improviste, je n'ai pu les apporter.

S'adressant ensuite à M. de Ribière :

— Vous avez toujours, lui dit-elle, été bon pour moi et même pour Jacques... Eh bien, écoutez, monsieur le juge, mon humble prière... Consentez à me recevoir demain, à midi...

Elle était redevenue suppliante. Ces paroles furent dites avec un si irrésistible accent de douceur, que

madame de Ribière et son frère ne purent retenir leurs larmes ; ils s'écrièrent à la fois :

— Oh ! cela, vous ne pouvez le refuser!

— Et qui tous parle de refuser? répondit-il, dissimulant son émotion sous un air de brusquerie. . . Oui, mon enfant, poursuivit-il en se tournant vers Susanne, je vous attendrai demain. D'ici là, je vous en conjure, pas de nouvelle imprudence... Que Dieu vous conduise et nous éclaire!... Voulez-vous que nous vous ramenions chez votre père?...

— Oh! non, non, la soirée est encore à moi! répliqua-t-elle avec celte exaltation fébrile qui avait si souvent effrayé ses amis.

M. de Ribière regarda sa femme ; mais celle-ci était entraînée en plein merveilleux par tout ce qu'elle venait de voir et d'entendre. Susanne l'avait reconquise.

— Laissez-la partir, dit-elle, j'ai foi!... Il y a, dans tout ceci, quelque chose qui dépasse notre mesquine sagesse. Cette jeune fille, avec son esprit à demi fermé aux choses de la terre, voit peut-être plus loin et plus haut que nous ; elle est peut-être l'instrument d'une justice plus clairvoyante que la justice humaine!

Susanne sortit.

— C'est un miracle ! s'écria madame de Ribière avec un religieux enthousiasme.

— Hélas 1 non, répliqua son mari, essayant de

réagir contre le sentiment étrange qui s emparait de lui ; mais les accidents de la folie sont parfois si bizarres ! L'idée fixe, portée sur un point, arrive à de si incroyables effets de lucidité et de puissance!... Le monomane raisonne admirablement pendant une heure sur le sujet qui absorbe ses forces intellectuelles, et il suffît d'un mot dit au hasard, d'un ressort qui se dérange, d'un souffle qui passe...

En ce moment, ils entendirent une pure et mélodieuse voix de femme, qui chantait sous la fenêtre :

Aquelès montagnes que tan aôuto soun M'empachoûn dé veire meis amourousoun !

M. d'Estérac , frappé d'un douloureux souvenir, courut à la fenêtre et l'ouvrit.

Susanne était debout sur la terrasse. Elle tournait vers lui ses beaux yeux, brillants d'enthousiasme et d'espérance. Un artiste, ayant à peindre sous les traits d'une femme le dévouement et l'héroïsme, n'aurait pas voulu choisir un autre modèle.

— Bon courage I dit-elle à M. d'Estérac avec un sourire d'inspirée... et au revoir!

Il la salua d'un geste, et se retournant vers madame de Ribière et son mari :

— Ma sœur, et vous, Ribière, s'écria-t-il,jevous disais il y a un an : Jacques n'est pas coupable I Maintenant je vous dis : Susanne n'est pas folie!

Où allait Susanne? Que voulait-elle? Aucune idée bien précise ne s'offrait à son esprit; elle marchait pourtant d'un pas rapide, poussée par un sentiment invincible. Une voix secrète lui disait que l'épreuve suprême approchait.

En dépit des premiers frissons de novembre, la journée avait été belle. Le soleil penchait à l'horizon dans un ciel sans nuage ; la campagne était déserte. Susanne ne rencontrait personne, et cette solitude favorisait ses projets.

Elle avait pensé d'abord — espéré peut-être — qu'elle trouverait Matteo dans les environs de la ferme. Elle le chercha un moment ; il n'y était pas. A une courte distance, la maison se laissait voir à demi, derrière son rideau de chênes-verts et d'épicéas, entremêlés d'arbustes et de plantes grimpantes.

^Susanne avançait peu à peu dans cette direction^ regardant à droite et à gauche, comme si elle craignait d'être surprise ou espionnée. Elle était bien seule. C'est à peine si le bruit léger de ses pas,ghssant sur les feuilles tombées, troublait ce grand

silence. Le -vent même avait cessé de souffler, et le vague murmure qui s'exhalait encore de la cime des sapins ressemblait à la respiration d'un enfant endormi.

Lorsque Susanne ne fut plus qu'à une dizaine de mètres de la ferme, elle entendit deux voix qu'elle reconnut aussitôt : c'étaient Costerousse et Perondi. Au diapason des voix, elle devina qu'ils se querellaient.

Elle se décida à l'instant.

Les deux hommes, s'il fallait en juger par la vivacité du dialogue, devaient être fort occupés; leur discussion était assez bruyante pour couvrir les autres bruits. Susanne, retenant son haleine, s'insinua à travers les arbres ; enveloppée presque en entier par les touffes de genêts et de fougères, cachée par le mur de la terrasse, elle n'eut qu'à écarter doucement un des rameaux flexibles qui la couvraient, pour voir ce qui se passait devant la maison; elle n'eut qu'à prêter l'oreille pour ne pas perdre un mot de ce que disaient le fermier et son valet.

Ils étaient assis, chacun d'un côté de la table de bois blanc. Il y avait sur celle table deux gobelets d'étain, deux bouteilles de vin largement entamées et un gros sac d'écus.

Costerousse paraissait irrité et inquiet; Matteo irrité et menaçant.

— Encore une fois, ce n'est pas mon compte, di-

DU GÉYAUDAN. 275

sait celui-ci. Vous me devez, n'est-il pas vrai? mes quatre ans de gages?...

— Oui, murmura l'autre d'un air sombre.

— A cinquante écus par an — et je les ai bien gagnés — cela fait six cents francs; six cents et quatorze cents font deux mille : je veux deux mille francs.

— Mais c'est impossible ! s'écria le fermier avec un accent de colère et de détresse. Je croyais... oui, j'étais sûr que tes gages étaient compris dans la somme dont nous étions convenus... Il y a dans ce sac tout ce que je te dois... tout ce qui me reste...

Matteo remplit son gobelet, le porta à ses lèvres, et en frappa violemment la table quand il l'eut vidé ; puis d'une voix où se confondaient le sarcasme et la menace :

— Ah! bah! reprit-il, c'est comme cela que vous entendez les affaires? Pourquoi ne pas me dire tout de suite que le petit travail que nous avons fait ensemble était aussi compris dans mes gages et doit passer par-dessus le marché?... Cela se paye à part, mon maître.

— Tetaira5-tu, malheureux? dit Anselme avec un redoublement de colère et d'effroi.

— Et si je ne voulais pas me taire ? Si j'àiIais, par exemple, faire un tour de promenade du côté de Mende... un brin de conversation avec...

274 LES CORBEADX

— Mais il me semble, mon garçon, interrompit le fermier pour déguiser son trouble, que, le jour où je serais pincé, tu ne serais pas blanc...

Le Piémonlais changea de Ion. Sur ce visage farouche, dont la maigreur effrayante rendait plus terrible encore l'éclat fébrile des yeux, l'ironie agressive fit place à un morne désespoir.

— Eh! dit-il, que m'importe?... Mourir de cela ou d'autre chose ! Vous, vous ne redoutez qu'un juge et qu'un bourreau ; moi, j'en connais d'autres... Il y a là, poursuivit-il en se frappant la poitrine, un mal qui me dévore et me tue. Ne me tentez pas, Costerousse! car, pour en finir avec moi-même, pour me délivrer de ce supplice, il me prend parfois des envies furieuses d'aller tout raconter à ceux qui se sont trompés si bêlement...

— Ah ! c'est vrai ! dit Anselme en se radoucissant: j'oubliais que tu es coiffé de la fadette... Prends garde à toi ! ... on la dit sorcière!

— Pas un mot de plus sur elle, ou gare au couteau I répliqua le Piémontais, dont les idées avaient pris un autre cours. Soupesant le sac d'argent, il ajouta avec une tristesse poignante :

— Dire pourtant que, si elle voulait, avec cet argent... nous pourrions... loin de cet horrible pays... là-bas... mais non, elle ne le veut pas... Dieu le défend... c'est impossible !

11 ébranla la table d'un coup de poing furieux: le

DU GÉYAUDAN. 275

sac rendit un cliquetis d'écus ; les bouteilles et les gobelets tremblèrent. Matteo continua avec moins de \iolence :

— Voyons ! il faulterrainer... Vous êtes pressé de ne plus me voir... et moi donc!... je voudrais être déjà parti... Votre figure et la mienne ne doivent plus se rencontrer en ce monde... Ajoutez cent francs à ce qu'il y a dans ce sac, et nous sommes quittes !

— Soit, répondit Costerousse, fort soulagé de voir finir pacifiquement cet orageux entretien ; cela me gêne bien un peu, mais tu les auras demain soir. Maintenant, achevons cette bouteille I

Il versa dans les deux coupes d'étain le vin qui restait, et voulant faire encore un pas dans cette voie de conciliation il tendit son gobelet à Matteo , comme pour trinquer avec lui.

En ce moment, on entendit un bruit d'ailes; une troupe de corbeaux passait au-dessus de la ferme, à deux ou trois portées de fusil, volant lourdement dans la direction de Mende.

— Dis donc, Costerousse! s'écria Matteo en lui montrant celte masse noirâtre qui s'enfuyait dans l'espace; si c'étaient eux? si c'étaient les mêmes?...

Le gobelet tomba des mains du fermier, et le vin se répandit sur ia table.

Il y avait dans cette espèce d'évocation survenue au moment où s'apaisait une discussion dangereuse,

quelque chose de si fatidique, de si foudroyant, qu'Anselme sentit défaillir l'énergie factice dont il s'était armé.

— Tais-loi ! tais-toi ! dit-il à Matteo d'une voix suffoquée d'épouvante.

Les corbeaux avaient disparu ; Anselme croyait les voir encore. Comme pour fuir une image vengeresse, il entra en chancelant dans sa ferme, où Matteo le suivit.

Susanne, sortie de sa cachette, reprit le chemin de Villefort.

XIY

Il était nuit quand Susanne arriva chez son père. André Servaz avait fini par s'accoutumer aux allures bizarres de sa fille; il ne s'en inquiétait plus.

D'ailleurs, il la savait protégée par M. d'Estéracet par les Ribière, qui lui inspiraient une confiance absolue. Les disparitions de Susanne, ses sorties matinales, ses entrées tardives, étaient devenues pour lui affaire d'habitude.

Ajoutons que les forces et l'intelligence du vieux

DU GÉVAUDAW. 277

bonhomme avaient singulièrement baissé. Les catastrophes qui venaient de troubler sa paisible existence et dont il était resté le témoin passif, laissaient dans son cerveau quelque chose comme l'impression confuse que le kaléidoscope produit sur la vue. 11 ne sortait presque plus de sa boutique; un commencement de surdité le dérobait aux commérages du dehors. Il ne savait donc rien de sa fille, si ce n'est qu'elle avait perdu la raison, que c'était un peu sa faute à lui, et qu'il avait promis à M. d'Estérac de lui laisser désormais une liberté complète.

André Servaz n'en fut pas moins enchanté, dans son égoïsme de vieillard, de voir rentrer sa fille, et son contentement augmenta lorsque Susanne, qui passait souvent des journées entières sans lui adresser une parole, se jeta à son cou, l'embrassa avec une vive expression de tendresse et lui fit savourer ces jolies câlineries filiales dont elle l'avait, il faut le dire, absolument sevré depuis qu'il avait accueilli la demande de Simon Vernou et désespéré l'amour de Jacques.

Le souper fut aussi gai qu'il pouvait l'être dans cette sombre arrière-boutique que nous connaissons déjà, entre deux convives qui avaient dès longtemps perdu l'habitude d'échanger leurs sentiments et leurs idées. Susanne servait son père, lui souriait, lui adressait quelques mots affectueux, et la conversation tombait.

278 tES CORBEAUX

Mais André ne pouvait s'empêcher de remarquer un détail qui lui causait une nouvelle surprise. Rien, ni dans le langage de sa fille, ni dans son regard, ni dans l'expression de son visage, ne révélait plus le moindre grain de folie. Elle raisonnait sur les affaires, elle nommait les voisins, elle rappelait à son père des choses qu'il avait oubliées. Sa mémoire et son intelligence semblaient avoir repris toute leur lucidité.

Si racorni par l'avarice que fût le cœur d'André, si usés que fussent les ressorts de cet esprit étroit, il aimait réellement sa fille, et l'état où elle était tombée l'accablait parfois de tristesse et de remords. Il se livra donc à une secrète espérance pendant ces heures où Susanne paraissait rentrée en possession de toutes ses facultés ; il se dit tout bas que cette longue crise était probablement passée, ou que peutêtre les prolecteurs de sa fille, par un moyen ingénieux ou à l'aide de quelque bonne nouvelle, avaient hâté sa guérison.

André supposa que cette bonne nouvelle pouvait bien être la grâce entière de Jacques, et, plus curieux que prudent, il dit ex abrupto à sa fille :

— Est-ce que M. d'Estérac et madame de Ribière ont reçu quelque lettre de Toulon ou de Paris?

— Aucune.

— Il n'y a donc rien de changé là-bas ?...

— Rien.

— Ah! c'est différent... tant pis... je croyais... II y eut un nouveau silence. Susanne le rompit la

première.

— iMon père, dit-elle avec le plus grand calme, n*avez-vous pas» été en relations d'affaires avec un fermier des environs, nommé Anselme Costerousse?

André fit un soubresaut; c'est ce qui lui arrivait toujours quand on risquait «ne allusion à son argent. Sa fille reprit :

— Voici pourquoi je vous en parle. Il paraît que ce Costerousse veut quitter sa ferme ou s'en défaire, et entrer comme fermier à quatre ou cinq lieues d'ici, de l'autre côté de la Margeride, chez un ami de M. d'Estérac. On a dit à cet ami que Costerousse avait des dettes, que vous étiei son créancier, et...

— Ce n'est pas vrai I ce n'est pas vrai l répliqua vivement le vieux mercier sans bien calculer ses paroles; d'ailleurs, il m'a payé...

— Tant mieux ! c'est ce que je pensais, fit Susanne d'un ton câlin. Vous savez bien que c'est moi qui fus chargée par maître Bérard de vous informer des intentions de Costerousse, quand il demanda à s'acquitter; nouvelle qui vous fit plaisir, car vous n'étiez pas bien sûr que ce débiteur fûtsolvable...

— C'est possible, je l'avais oublié, répondit d'un ton bourru André toujours inquiet ; je n'aime pas qu'on se mêle de mes affaires...

— Qui est cet on? riposta gentiment Susanne:

ô mon pèrel serait-ce moi, par hasard? ou bien, serait-ce de M. d'Estérac que vous parlez ainsi?... Voyons I n'avez-vous pas pleine confiance en lui?

— Oui, certes...

— Pensez-vous que nous lui devions quelque reconnaissance?

— Oui, murmura le vieillard, contrarié de l'incident, mais ravi d'entendre sa fille raisonner avec tant de clarté et de logique.

— Eh bien, voici toutce que nous vous demandons, lui et moi, en vous promettant le secret le plus absolu. Vous connaissez sa franchise et sa bonté ; il craint d'avoir fait tort à cet homme dans l'esprit de son ami qui, avant de s'engager avec Costerousse, voudrait être sûr qu'il n'a pas de dettes. Il désirerait donc un mot de vous, qui ne sortirait pas de ses mains, certifiant qu'Anselme vous a payé tel jour et telle année...

— Mais à quoi bon? demanda le vieil André, qui ne voyait dans tout cela rien de bien clair...

— Mon Dieu ! pour lui faire plaisir ! dit Susanne en redoublant de câlinerie... Songez donc... J'ai eu, et je m'en accuse, l'étourderie de lui raconter que Costerousse avait été votre débiteur et ne l'était plus. Par conséquent, ce certificat ne lui apprend rien de nouveau, et le met seulement en mesure de détromper son ami... et puis, ajouta-t-elle en embrassant son père, si vous êtes content de moi ce

DU GËVAUDAN. 2S1

soir, si vous trouvez que je suis bien raisonnable et bien sage, ce serait très-mal de me refuser...

— Allons, soit! il faut faire ce que tu veux ! répondit André s'exécutant d'assez mauvaise grâce.

Il alla chercher le fameux registre, l'ouvrit à la page où nous avons vu figurer le nom d'Anselme Costerousse, prit un petit chiffon de papier, et d'une main tremblotante écrivit le certificat demandé :

« J'atteste qu'Anselme Costerousse, mon débiteur depuis le 4 octobre 1821 pour une somme de trois cents francs, m'a remboursé, le 4 octobre de la présente année, le capital et deux années d'intérêts arriérés.

7 novembre 1826.

« ANDRÉ SERVAZ. »

Il écrivait, tout en grommelant, avec une lenteur sénile. Il lui fallut, pour rédiger cette pièce d'éloquence, plus de temps que n'en aurait mis un clerc d'avoué à expédier une grosse. Mais enfin il en vint à bout.

Quand il eut fini, sa fille s'empara lestement du papier.

— Merci, père! dit-elle. M. d'Estérac est si boni Et moi, je vous aimerai tant I

— J'y compte, répondit André, oubliant ses inquiétudes et tout ragaillardi pas les caresses de sa fille, dont il avait perdu l'habitude.

282 LES CORBEADX

— Demain matin, avant votre réveil, je serai partie pour Mende, où m'attendent M. d'Estérac et madame de '^.ibiére... Je reviendrai bientôt et nous serons tous heureux I

— Heureux?... s'écria le père qui ne s'attendait plus à retrouver jamais ce mot sur les lèvres d« sa fille.

— Oui, heureux, reprit-elle en s'animant. Votre bonheur, à vous, n'est-il pas de me voir enfin calme et sensée... de n'entendre plus dire dans le pays, en parlantde votre Susanne, la fadette. . . ou Vimiocente. . . ou la folle?...

— Certainement, dit André, alarmé et entraîné à la fois par l'exaltation de sa fille.

— Eh bien, vous aurez cette joie... je vous la promets... mais, pour l'avoir, il faut que vous m'accordiez encore une prière...

— Laquelle?

Par un mouvement brusque et imprévu, mais plein de grâce, Susanne s'agenouilla devant son père, et lui dit, les mains jointes :

— Mon père, je vous demande votre consentement à mon mariage avec Jacques Boucard !.,.

Quelle chute pour le pauvre André, qui croyait déjà sa fille guérie ! D'autant plus consterné qu'il avait espéré davantage, il leva les yeux au ciel et une larme coula sur sa joue parcheminée :

— Ahl la malheureuse! murm«ra-t-ii, évitant d»

bO GËVAUDAN. Mf-

répondre à Susanne ; c'est pire que jamais... toute sa folie s'est portée là !

— Mon père I répéta la jeune fille avec un accent de véhémence, ne me refusez pas, je vous en conjure, le consentement que je vous demande... Il y va de notre bonheur à tous!...

Elle s'obstinait à rester à genoux, malgré les efforts de son père pour la relever. Il la regarda ; à l'ardeur de sa prière, à l'éclat de ses yeux, il craignit que cette fantaisie nouvelle ne dégénérât en un accès de délire. — Hélas I pensa-t-il, il faut ménager sa folie et dire comme elle !

Alors, d'une voix qu'il s'eftbrçait d'affermir, il reprit avec une certaine solennité paternelle, en attirant sa fille dans ses bras :

— Eh bien, oui ; ce consentement que tu me demandes, je te l'accorde.

Elle répondit à son étreinte avec un emportement de tendresse et de reconnaissance qu'il déplora comme une preuve de plus du renversement de ses espérances ; puis elle lui dit adieu, et, le front haut, l'œil humide, la bouche souriante, elle se retira dans sa petite chambre.

Jamais Susanne n'avait prié Dieu avec plus de ferveur et plus de confiance que ce soir-là.

284 LES CORBEACI

Le lendemain, à midi, M. de Ribière, seul dans son cabinet, attendait Susanne.

Il y avait en M. de Ribière l'homme et le magistrat. L'homme, plein de droiture et de bonté, eût regardé comme le plus grand des malheurs et môme des crimes la condamnation d'un innocent. Le magistrat s'était fait, pour ainsi dire, une seconde conscience à côté de la véritable. 11 avait pour la chose jugée un tel respect qu'il ne croyait pas possible d'infirmer une décision de la justice, de revenir sur un verdict du jury, sans porter atteinte à quelque chose de plus grand et de plus sacré qu'un intérêt individuel. Un fait aussi exceptionnel, s'il fallait s'y résoudre, devait être d'un mauvais exemple et diminuer dans l'esprit public l'autorité d'une puissance supérieure à tous les pouvoirs matériels et visibles.

Une nécessité absolue, une évidence invincible, telles étaient, selon lui, les seules excuses suffisantes de ce qui lui paraissait une exception fâcheuse, presque une énormité.

DU GÊVAUDAN. 285

Ces deux courants contraires de sentiments et d'idées, ce n'était pas la première fois qu'il en subissait le conflit depuis le procès et la condamnation de Jacques. Il n'avait pu rester insensible ni aux généreuses illusions de madame de Ribière, qui demandait sans cesse à la Providence le mot de cette douloureuse énigme, ni aux convictions de M. d'Estérac, qui ne cessait de répéter que Jacques était innocent.

La scène de la veille, à la maison forestière, en attirant presque malgré lui son attention sur deux sommes tarés qu'il n'avait jamais entendu nommer, et que les soupçons populaires, à l'époque de l'assassinat et de l'instruction du procès, n'avaient pas même efÛeurés, le troublait sans lui laisser une impression bien profonde. Il ne voyait dans les paroles entrecoupées et les vagues dénonciations de Susanne qu'une nouvelle transformation de sa folie, l'effet d'une idée fixe, l'hallucination d'un esprit en désordre prenant pour des réalités ses souvenirs et ses rêves, donnant un corps et un nom à des visions chimériques.

Il s'était donc promis de la traiter doucement, en monomane ou en malade, mais de ne prendre au sérieux aucune des divagations bizarres qu'elle allait sans doute lui apporter en guise de preuves.

Telles étaient les dispositions de M. de Ribière quand Susanne fut introduite auprès de lui.

288 LES CORBBAOX

EHle était plus calme que la veille; mais l'expression de sa figure n'avait rien perdu de ce mélange d'enthousiasme et de fermeté qu'on pouvait également interpréter dans le sens d'une aberration incurable ou d'une certitude passionnée.

— Voyons, mon enfant, je vous écoute, dit le juge d'un ton paternel.

Elle fixa sur M. de Ribière ses grands yeux brillants d'intelligence et de courage, passa la main sur son front comme si elle cherchait à rassembler ses idées, et d'une voix assurée, malgré son émotion :

— Permettez-moi, monsieur, dit-elle, de remonter un peu haut. Le jour même où Jacques, dénoncé par une foule aveugle, fut arrêté et presque condamné d'avance. Dieu plaça sur mon chemin les véritables auteurs du crime; ils attachèrent sur moi leur mauvais regard. Une voix mystérieuse, une voix divine, me dit que c'étaient eux, et non d'autres, qui avaient assassiné Simon Vernou !

— Pauvre femme ! pensa M. de Ribière en secouant tristement la tête. La superstition, en elle, vient en aide à la folie.

— Ces deux hommes, je les revis dans la salle d'audience, au moment où le jury prononçait la sentence de Jacques... Ah ! si vous aviez pu observer comme moi l'expression de leurs figures, leur sourire de contentement sinistre à l'instant fatal, vous n'auriez pas eu plus de doute que moi!...

— Hallucination d'un cerveau que le désespoir commençait à égarer, se dit tout bas le juge d'instruction avec un sentiment de compassion profonde.

— Dès ce jour, monsieur, j'ai compris que le ciel m'avait réservé une sainte mission, celle de rendre mon Jacques à la liberté, à l'honneur; je m'y suis vouée corps et âme... Pour arriver à découvrir les auteurs du -crime, j'ai pensé qu'il fallait d'abord tâcher d'en découvrir le mobile. La ceinture de Simon, trouvée dans la chambre de Jacques, montrait que les assassins avaient agi par cupidité. « C'est l'argent volé, me suis -je dit, qui doit me fournir la preuve nécessaire ; c'est de ce côté que je dois diriger mes recherches. »

M. de Ribière i'écoutait sans mot dire. Un indicible étonnement se peignait dans ses yeux ; il lui fit signe de continuer.

— Je me suis dit aussi que les assassins étaient trop prudents sans doute pour faire tout de suite usage de la somme trouvée dans la ceinture de Simon. Celte somme était en monnaie d'Espagne, et la vue d'une seule de ces pièces d'or eût éveillé tous les soupçons. Mais attendre plusieurs mois, laisser les rumeurs s'apaiser, se rendre ensuite dans quelque département voisin pour y changer l'argent accusateur, tel était assurément leur projet. Le raisonnement a confirmé en moi cette pensée, et, nuit et jour, ne les perdant pas de vue, j'ai observé leurs

pas, gutilté leurs démarches, épié leurs sorties. Un jour, quelques mots m'ont fait pressentir de leur part un prochain voyage au Vigan. C'était précisément l'époque de celte foire oîi affluent les maquignons de tous les pays et où, par conséquent, peuvent s'échanger facilement, de la main à la main et sans qu'on y prenne garde, les monnaies étrangères. Croyez-vous donc que ce soit pour rien que j'aie donné à notre chère petite Marie l'idée de demander k sa mère de la conduire au Vigan et de m'y conduire avec elle ?

— Ahl c'était vous?...

— Oui, moi.. . et rien n'a manqué de ce que j'avais prévu. J'ai rapporté la preuve que j'étais allée chercher. L'un des deux assassins était au Vigan, le 4 septembre. Il s'est mis en rapport avec un maquignon catalan, Marianno Bédarès, que votre tante Sophie connaît bien, qui revient tous les ans et que l'on retrouvera quand on voudra. Le lendemain, je me rendais chez Marianno, portant sur moi le produit de la vente de mes fleurs avec mes petites épargnes; je lui demandai s'il avait de la monnaie d'Espagne à me donner : « Je viens précisément de recevoir, me dit-il (ce sont ses propres expressions), d'un de vos montagnards une assez grosse somme en or espagnol, que je lui ai changée pour de l'argent de France. » Il m'a fait voir alors une sébile leine de ces pièces, et, pour la somme que je lui

«0 GËVAUDAN. 289

apportais, il m'a donné un quadruple, deux doublons et quatre piastres ; les voici.

Susanne tira ces pièces de sa poche et les étala sur la table.

— Ce n'est pas tout, reprit-elle avec vivacité. Des deux assassins l'un était fermier, l'autre valet de ferme; le fermier était endetté, le valet en guenilles. Or la Providence a permis que le premier fût débiteur de mon père, et que le second devînt amoureux de moi...

— Parlez! parlez I dit le juge d'instruction de plus en plus attentif et entraîné.

— Peu de jours après la course au Vigan, le fermier attelait à sa charrue un nouveau cheval, acheté chez Bedarès... Le valet, tout habillé de neuf, avait une chaîne à son gilet et des bagues à ses doigts. La semaine suivante, le fermier payait sa dette à mon père, capital et intérêts arriérés. En voici la preuve ; copie exacte de la note écrite sur le registre de mon père, le 4 octobre dernier.

Et, présentant à M. de Ribière le chiffon de papier qu'elle avait réussi à obtenir du vieil André, elle ajouta :

— J'étais là, témoin invisible, quand il a compté 1 argent à M'Bérard, le notaire, qu'il croyait son créancier direct... Ah ! si vous aviez vu sa figure, quand il a appris qu'il était a son insu le débiteur de mon père I

M. de Ribiôre était confondu, mais encore indécis. Les maladies de l'âme, comme celles du corps, ont tant de variations et de caprices! Celte apparente logique avait-elle plus de fond que celle de certains rêves? Il se tint sur ses gardes, et lui dit froidement :

— Oui, mon enfant, toutes ces présomptions ont de la gravité, je n'en disconviens pas... Mais dois-je vous écouter avec une confiance absolue?... Chez vous, la tête va vite; votre imagination s'exalte aisément...

Susanne se plaça en face de lui, les bras croisés sur sa poitrine :

— Allons, monsieur, dit-elle avec un accent de douloureux découragement, dites toute votre pensée! Je la connais d'avance et ne m'en offenserai point. Je suis folle, n'est-ce pas?

M. de Ribière se tut.

— Folle! reprit Susanne en s'animant et d'un ton de reproche; folle!... Et vous aussi, monsieur, vous vous y êtes mépris! Écoutez-moi! J'avais deviné les assassins ; il fallait rassembler contre eux des preuves pour les convaincre et les accabler... Et d'abord, avant tout, j'avais besoin pour cela de ma liberté. La déclaration que j'avais faite devant vous, je la rétractai donc à l'audience : pourquoi? je l'ai dit à M. d'Eslérac. En persistant j'aurais risqué d'être condamnée pour faux témoignage... et je voulais demeurer libre ! Oui , chargée par la Pro-

DU GÉYAODAN. S»t

vidence de redresser une erreur de la justice humaine, je voulais être libre et rester ici,* sur le lieu même du crime, qui deviendra celui du châtiment I

Ces derniers mots, prononcés avec une exaltation croissante, déconcertèrent le juge et dissipèrent la fugitive espérance qu'il venait à peine de concevoir; il leva les yeux au ciel en signe de découragement.

— Et cependant, poursuivit Susanne en redressant fièrement la tête, c'était bien vrai !... Nous ne faisions rien de mal; mais j'étais chez Jacques, avec Jacques, à l'heure même où le crime était commis. Alors, qui aurait cru à ma parole? J'aimais mieux me réserver pour une mission dont j'étais sûre... J'allai voir Jacques dans sa prison; je lui fis partager mon espoir, ma confiance; il partit, presque consolé, pour le bagne, et moi, dans le trajet de Monde à Villefort, le même soir, je m'échappai tout à coup de la voiture ; je me jetai dans la montagne en riant et en chantant au milieu des ténèbres... M. d'Estérac me crut folle... c'est ce que je voulais I

Elle s'interrompit de nouveau, et comme le juge d'instruction la pressait du regard :

— Comprenez-vous maintenant, lui dit-elle, pourquoi je passe pour folle, et commencez-vous à comprendre que je ne le suis pas? Comment, je vous le demande, voir, écouter, épier, surprendre, si l'on s'était défié de moi ? Et comment ne se serait-on

pas défié de moi, qui aimais Jacques, de moi qui avais été mêlée à son procès, qui avais protesté de son innocence, si ma folie ne m'avait pas servi de passe- port?... Ahl quel jeu j'ai joué làl... jeu cruel et terrible!... Que de fois mon cœur en a saigné!... Que de fois, le sourire aux yeux, j'ai eu la mort dans l'âme I... Il y avait des moments où ce masque que je m'étais mis sur le visage me brûlait comme de la chaux vive, et où il me semblait que je ne pourrais plus le détacher!... A présent, monsieur, si vous doutez encore, interrogez-moi sur le sens de tous mes actes, qu'on a traités d'actes de folie; vojez s'ils n'ont pas tous été calculés pour découvrir les coupables, pour arracher Jacques à son enfer et pour le venger!...

— Mais, par exemple, demanda M. de Ribière, déjà à moitié convaincu, cette vie nomade, aventureuse, à travers champs?...

— N'était-elle pas nécessaire pour faire croire à cet état de fadette qui me gagnait peu à peu les sympathies populaires, qui m'attirait la pitié de ce* hommes, de ces femmes, autrefois acharnés à dénoD cer Jacques? En me plaignant, ils le plaignaient, et en m'aimant ils ont cessé de le haïr...

— Ces fleurs que vous ramassiez avec une curiosité d'enfant et que vous vendiez avec une avidité de marchande?

— Je voulais, à tout hasard, avoir à moi une cer-

taine somme... J'avais si souvent entendu dire par mon père qu'on ne faisait rien en ce monde sans argent ! Ai-je eu tort ? Voyez plutôt sur votre table ces pièces espagnoles que j'y ai déposées!...

— Ce voyage à Toulon, où vous n'avez pas môme paru reconnaître Jacques, où vous avez désespéré ses protecteurs et les vôtres, déchiré la pétition qui demandait sa grâce, qui l'aurait peut-être obtenue?...

— Est-ce donc sa grâce que nous voulions, lui et moi? s'écria-t-elle avec un redoublement de fierté qui illumina ses traits d'une beauté surhumaine. Non, non, le bagne ou une réhabilitation complète, absolue, publique, voilà ce qu'il nous fallait... Vous dites que je ne l'ai pas reconnu... Ah 1 il m'a bien reconnue, lui!... Et il m'a devinée!...

C'en était trop. La raison la plus nette, mise au service de la certitude la plus ardente, pouvait seule avoir ce regard et ces accents. La conscience et le cœur de l'honnête homme firent taire les appréhensions ou les scrupules du magistrat. Il courut à la porte de son cabinet, l'ouvrit, et appelant sa femme et son beau-frère •

— Venez ! venez ! leur dit-il ; venez assister à un miracle I

Il y eut là un moment d'enthousiasme et d'allégresse où il leur semblait à tous que l'affaire marcherait sans obstacle, que Jacques allait revenir réhabilité, qu'ils étaient au bout de leurs peines.

M. de Ribière se ravisa le premier ; son front se reml)runit, et regardant Susanne avec un mélange d'admiration et de tristesse :

— Oh! ne nous hâtons pas, dit-il, déchanter victoire. Tout cela serait excellent, s'il s'agissait seulement d'instruire un procès... Mais reviser une affaire plaidée et jugée!... Casser un verdict du jury I... Je vous crois, je vous admire ; il y a là des indices que je ne saurais méconnaître; mais j'entrevois aussi des diflicullés immenses : il faut attendre, surveiller ces deux hommes...

— Soit 1 s'écria Susanne, impatientée plutôt que découragée par ces objections raisonnables; soit! Tout cela est insuffisant, mais je ne vous ai pas tout dit. Hier, en sortant de la maison forestière, sachant bien que vous me jugiez folle, j'ai fait encore une fois appel à cette bonté divine qui me guide depuis un an, et je suis allée à la ferme... Les deux hommes étaient assis devant la porl(!, réglant leurs comptes et se querellant... Cachée dans un massif, derrière le mur de la terrasse, j'ai tout vu, tout entendu... Un gros sac d'argent était sur la table; — la part qu'avait exigée le valet pour avoir aidé son maître à assassiner Simon... Ah 1 si vous aviez été là !.. Dans chacune de leurs paroles, il y avait une preuve. Le valet menaçait; il a parlé de venir à Mende dénonce? le fermier et se dénoncer lui-même. Alors vous auriez vu, sur la figure du meurtrier,

DU GÉVADDâN. 295

quelle terreur, quelle colère! Puis, il s'est passé quelque chose d'étrange, quelque chose que je ne comprends pas, mais qui rentre, j'en suis sûre, dans les desseins de la Providence. Perondi, montrant à Coslerousse des corbeaux qui volaient en troupe au-dessus de la grange, s'est écrié : « Si c'étaient eux ! ... tu sais. . . les mêmes I » A ces mots, l'épouvante du fermier est devenue plus horrible encore. « Tais-toi, misérable, tais-toi ! » s'est-il écrié ; pâle, livide, affreux avoir, il est rentré dans la ferme, et moi, je suis partie, pleine d'espérance et bénissant Dieu qui mène toutl...

— Oh I ceci, c'est du merveilleux, du surnaturel, et la justice demande autre chose!

— Ribière, dit alors M, d'Estérac d'un ton grave, presque sévère, vous êtes un des hommes les plus honnêtes, un des magistrats les plus intègres que je connaisse... Eh bien, la vérité est là... elle parle par la bouche de cette vaillante jeune fille; votre devoir est de l'entendre et de la faire triompher 1

— Oui, mais il n'y a pas encore de preuves suffisantes pour motiver une arrestation... Rien ne serait pire qu'une poursuite qu'on serait forcé d'abandonner, .v Je le répète, il faut attendre, entourer ces deux hommes d'une surveillance invisible, tâcher de tirer parti de cette mésintelligence qui paraît toujours prête à éclater entre eux. Le Piémontais

est en proie à des passions violentes... il se trahira, il parlera peut-être !...

— Mais il va partir! il part demain! s'écria Susanne avec angoisse. Lui absent, tout est fini, et ma dernière espérance sera perdue le jour où il aura passé la frontière I... Je croyais que vous alliez donner des ordres aujourd'hui môme et faire arrêter Perondi.

— Ah I ma pauvre enfant, les choses ne vont pas si vite. L'arrêter? il n'y a pas moyen, tant qu'il n'existe pas d'autres charges contre lui. Il n'est pas repris de justice ; il n'a commis ni contravention ni délit...

— Ainsi donc, reprit Susanne en éclatant, j'aurai fait tout ce qu'une créature humaine peut faire; j'aurai accepté et subi un an de torture ; je me serai imposé un rôle au-dessus de mes forces, qui m'accablait, me tuait, qui a failli cent fois me trahir ; je me serai condamnée à passer pour folle, à devenir un objet de pitié, d'étonnement et de mépris, à désoler ceux qui m'aiment, à braver la rumeur publique et le déshonneur, à voir Jacques en affectant de ne pas le reconnaître, à errer sans cesse dans ce lieu fatal qui me rappelait son malheur et le mien, et, cequ'il y avait de plus cruel, à dissimuler mon dégoût et mon horreur en présence de l'assassin, à écouter ses paroles d'amour sans lui déchirer le visage avec mes ongles... J'aurai fait tout cela, et, quand je vais

DU GBVAUDAN. 297

recueillir le prix de toutes ces souffrances, je me brise contre un misérable obstacle !... On pourrait arrêter un braconnier... on ne peut pas arrêter un assassin!... Ah! il me semblait pourtant — et je l'avais promis à Jacques pour le sauver du désespoir — il me semblait que Dieu était là ! Tout à coup ses larmes se séchèrent, et elle s'écria :

— Oui, Dieu est là, et je suis coupable d'avoir douté un moment de sa justice et de sa bonté !

Sur la table du juge d'instruction, elle venait d'apercevoir le volume des Cinq Codes. Elle s'en empara avec une sorte d'emportement, et le feuilletant d'une main fiévreuse :

— Ah 1 dit-elle, ce livre qui m'a fait tant de mal va me faire un peu de bien I

Les témoins de cette scène commençaient à se regarder avec inquiétude. N'était-ce pas un trait de folie, et dès lors tout l'échafaudage des révélations de Susanne n'était-il pas réduit en poussière? Elle feuilletait toujours :

— Oui, jem'en souviens bien, poursuivit-elle; dans le temps... mon amour pour Jacques alarmait et irritait mon père. Parfois, pour obtenir ou forcer son consentement, je lui laissais entrevoir l'idée de me faire enlever par mon amoureux... et alors... il me répondait... Ah! c'est cela!... il me répondait en ouvrant le Code, qu'il s'était fait prêter par notre voisin le notaire:

« Code pénal , article 554 : Enlèvement de mineure: »

« Quiconque aura, par fraude ou parviolence, enlevé ou fait enlever des mineurs, ou les aura entraînés, détournés ou déplacés subira la peine

de la réclusion, b

— Enlèvement de mineure I reprit-elle avec plus de force ; on peut toujours, n'est-ce pas, arrêter un homme qui enlève une fille mineure?...

— Sans doute.

— Eh bien, je n'ai pas vingt ans.

— Que voulez-vous dire ?

— Que demain, à midi, vous pouvez envoyer le commissaire de police et les gendarmes à tel endroit de la route qu'il vous plaira de me désigner... Le reste, je m'en charge...

— Eh bien, soit! fit le juge, qui entrevoyait une solution. A cinq ou six lieues de Villefort se trouve la commune de Chastagnier. La route départementale traverse le village. Il y a là une auberge assez propre, la Boule noire^ tenue par un nommé Bardin ; je le connais, c'est un brave homme. Demain, à midi, le commissaire et les gendarmes frapperont à sa porte ; vous...

— Je ne demande pas autre chose... J'y serai, Perondi y sera, je vous le promets...

— Mais, du moins, point d'imprudence inutile... En fait de péril, rien que le strict nécessaire...

— Ni imprudence, ni péril.. . le jugement de Dieu I répliqua Susanne, qui avait repris son attitude calme et fière.

Elle sortit bien sûre, non-seulement que Matteo ne partirait pas sans l'avoir vue, mais qu'elle le trouverait rôdant à l'endroit où il avait pris l'habitude de l'attendre.

Elle ne s'était pas trompée ; il lui suffit du premier regard et des premières paroles du Piémontais pour comprendre que, si elle venait tenter sur lui une épreuve décisive, il arrivait, lui aussi, résolu à un suprême effort.

Il affectait cependant un certain calme. Sans doute il avait deviné que l'ardeur de sa passion le livrait à la merci de celle dont il se méfiait encore, tout en l'aimant avec furie.

Fixant sur la jeune fille ses yeux enflammés de convoitise et de fièvre, il lui dit froidement :

— Quei est celui de tes amoureux que tu as chargé aujourd'hui de m'espionner et de tirer sur moi?

— Personne aujourd'hui ne tirera sur nous, répondit-elle en insistant sur ce dernier mot avec une inflexion particulière.

— N'importe I je ne resterai pas ici; le lieu n'est pas sain... Je m'en vais, mais je ne veux pas m'en aller seul.

Malgré son courage, Susanne ne put s'empêcher de frémir en songeant qu'elle avait défendu à Pierre Vialat de se mêler de ses affaires, qu'elle était seule, que ses cris n'auraient pas d'écho dans la bruyère déserte, et que Matteo, exaspéré de remords et de désirs, prêt à quitter le pays, décidé à tout, ne craignant plus rien, était arrivé à un de ces moments où tous les moyens de défense calculés contre un homme deviennent impuissants contre une bête fauve.

Pourtant elle dissimula sa frayeur, et lui dit :

— Où vas-tu donc? et où veux-tu que j'aille?

— Oh ! cette fois, je suis maître à la ferme, et nous ne serons pas dérangés par Costerousse... il était si pressé de ne plus me voir, qu'il est parti de grand malin pour le marché de Pradelles... Nous avons toute la journée à nous... Susanne, me comprends-tu?...

Tandis qu'il prononçait ces mots, son visage décharné se colorait d'une rougeur sinistre :*un sourire effrayant se dessinait sur ses lèvres. Il y avait en lui du satyre, du loup famélique et du réprouvé.

DU GÉTAUDAN. 301

— Oui, je comprends, répliqua Susanne en faisant toujours bonne contenance ; mais, si j'ai encore un peu d'intelligence, j'ai complètement perdu la m& moire...

— Que veux-tu dire?

— II me semblait que l'autre jour... tiens, pas plus tard qu'avant-hier, un homme qui s'appelait, ^ crois, Matteo Perondi, médisait qu'il m'aimait...

— Ah ! il t'aime I s'écria le Piémontais, dont la résolution intraitable parut céder à une émotion plus humaine.

— Il m'aimait, reprit-elle sans avoir l'air de l'entendre, et comme si elle poursuivait un souvenir et un rêve ; mais ce n' était pas pour m'entraîner de force, pour m' enfermer avec lui dans une maison maudite, pour faire de moi une misérable proie, et pour me dire demain : Va-t'en te livrer aux risées et aux insultes des gens du village!... Tu n'étais qu'une pauvre folle, tu seras une créature infâme ! ... Moi, pendant ce temps, j'aurai quitté le pays, et nous ne nous verrons plus... Non, le Matteo Perondi dont je parle me tenait un autre langage!...

— C'est vrai ! c'est vrai ! murmura Matteo, dont les traits bouleversés accusaient la lutte de toutes les passions mauvaises contre un sentiment meilleur,

Susanne devina qu'elle gagnait du terrain.

— II m'ofûrait, poursuivit Susanne, de m'emmener

avec lui, loin, bien loin, dans une vallée... Attends! la mémoire me revient .. . Étais-je éveillée ou endormie, quand me sont apparues toutes ces images riantes? Il y avait, je crois, une jolie maison blanche, une prairie, des festons de vigne entrelacés à de grands arbres... un ciel bleu, un beau soleil, un air doux et tiède où on ne frissonne pas comme

L'œil toujours fixé sur Matteo, elle semblait réprimer une sensation de froid.

Le Piémontais cédait de plus en plus à l'influence magnétique que Susanne exerçait sur lui.

— Mais c'est moi, bégayait-il d'une voix étouffée, c'est moi qui t'ai parlé de tout cela...

— Qui, toi?... je ne te connais pasi... c'était... oui, je m'en souviens à présent... un pays nouveau... de nouveaux visages... Plus rien, ni en moi ni au dehors, qui me rappelât ce que j'ai souffert ici, ce que je souffre encore... Dans cette vie nouvelle, je devais peu à peu retrouver le calme, sortir de cet état qui me consume, qui me dévore... car je sens mon mal... il est là... et là...

Et, de sa main brûlante, elle frappait alternativement son front et sa poitrine en murmurant :

— Il y a des moments où je ne sais pas si c'est la nuit ou le jour, le feu ou le froid, la mort ou la vie que j'ai dans l'âme!

Elle parlait avec un mélange d'hallucination

DU GÉYAUDAN. 305

douloureuse et de tristesse résignée qui serrait le cœur.

En dépit de ses révoltes furieuses, malgré les grossières fumées qui lui montaient au visage, Matteo était subjugué.

— Et puis, reprit-elle plus doucement, l'ai-j« rêvé? 11 y avait, au milieu de toutes ces douces images, un mot... un de ces mots que l'on ne peut entendre sans les retenir... Tu seras ma femme... ma femme ! . . .

— Susanne! Susannel c'est tout ce que je veux! tout ce que je demande ! s'écria-t-il éperdu.

— Mais alors, pourquoi cette ferme, où je ne pourrais entrer que par violence, d'où je ne pourrais sortir que déshonorée ? Qu'est-ce donc que cet amour, si, demain, en nous quittant, nous devons être perdus à jamais l'un pour l'autre, s'il ne me reste plus qu'à mourir de honte et de dégoût en te maudissant?...

— Ah ! oui, je te ferais horreur, dit Matteo, tour à tour dompté par la voix de Susanne et poussé par sa sauvage nature; mais qui me dit que tu ne vas pas encore m'échapper? Qui m'assure qu'en te laissant partir je ne te perde pas pour toujours?... Tu te joues de moi peut-être... C'est ce que je ne veux pas. J'aime mieux ta haine... Si tu me hais, je me tuerai ; si tu meurs, je mourrai aussi ; mais je souffre trop, j'ai trop de feu dans les veines ; l'enfer est trop

avant dans mon cœur pour que cela puisse finir ainsi... Non, non, je ne veux pas qu'il soil dit que je l'ai tenue là, seule, en mon pouvoir, loin de ces 'gens qui me détestent et que je défie, le tout pour te voir m'échapper encore... Demain, dis-tu? Il n'y a pas de demain... C'est aujourd'hui que je te veux, et tu vas me suivre.

Sa figure reprenait l'expression effrayante dont Susanne avait cru triompher. La pauvre fille eut un moment d'horrible angoisse en se voyant menacée de reperdre le terrain qu'elle avait gagné.

— Mais , dit-elle , si j'avais voulu t'échapper, j'avais un bien bon moyen... c'était de ne pas venir.

— Ah ! si je pouvais te croire!...

— Eh bien, ne me crois pas, mais viens I répliquai Susanne dont la défaillance n'avait duré qu'un instant ; viens!... dans deux heures je serai en ton pouvoir comme à présent... Il y aura même pour toi cette circonstance plus favorable, que le soleil sera couché... En novembre, les soirées sont courtes et les nuits longues... Tu auras encore moins à craindre les regards et les rencontres... Tu te méfies de moi... mais je ne te quitte pas; je ne songe pas à t'échapper, au contraire ! ... Si je le voulais, le pourraisje?... Tues là pour me retenir de force, et je n'ai personne pour me protéger... Viens!...

Cette fois, Matteo fut vaincu.

DU GÉTADDAN. SOS

Susanne avait reconquis son empire. Son air de franchise, l'énergie de son altitude , l'exaltation étrange qui donnait à ses paroles un sens mystérieux, à sa beauté un caractère surnaturel, la rendaient irrésistible. La bête fauve était domptée.

— Viens ! répéta la jeune fille.

Ce fut elle alors qui saisit le bras de Matteo et qui l'entraîna ; il se laissait faire.

Ils se trouvaient alors dans un de ces sentiers à peine frayés que les paysans de la Lozère appellent chemins à talon. Çà et là, le sentier s'effaçait dans une touffe de bruyères ou dans une échancrure de rochers, pour reparaître quelques pas plus loin.

Ils arrivèrent à un massif de pins sylvestres, de vergnes et de noisetiers sauvages qui couvrait un assez large espace : Susanne fit halte.

— Vois-tu ces arbres? dit-elle à Matteo; le lendemain du meurtre de Simon Vernou, je fus attendue par ses parents et ses camarades accompagnés de tous les habitants du village... C'est là qu'ils m'assaillirent, qu'ils m'insultèrent... ils allaient peut-être me jeter des pierres et de la boue... Pour me tirer de leurs mains, il fallut les gendarmes, ces mêmes gendarmes qui venaient d'arrêter Jacques... Tu sais pourquoi!... Tous ces hommes savaient que j'aimais Jacques... ils accusaient Jacques d'être l'assassin de Simon... Et... tu comprends?... Ohl que j'ai souffert l

Matteo avait tressailli : cet homme qui tout à l'heure eût commis un crime plutôt que de laisser Susanne lui échapper des mains, semblait maintenant l'accompagner à contre-cœur.

Mais Susanne ne lâchait pas prise ; elle ne lui fit pas grâce d'un tronc d'arbre, d'un creux de rocher, d'une touffe de fougères.

— Ici, disait-elle, était Vincent le charron... ici, le laboureur Queyranne. . . là , Chaquignon le bourrelier... plus loin, Brigois le forgeron... Et puis, Pierre Vialat, Matthieu, Claufle, François, Etienne... Et tous me criaient : A bas ! à bas ! c'est par amour pour Susanne que Jacques a assassiné Simon Vernou!...

Une pâleur cadavérique avait succédé sur le visage de Matteo à l'ardente rougeur de la passion et de la fièvre.

Ils marchaient toujours, Susanne serrant le bras du Piémontais, qui parfois paraissait vouloir se dérober à son étreinte.

A mesure qu'ils avançaient, les grands arbres devenaient plus rares : bientôt Susanne et Matteo aboutirent à une clairière.

En face d'eux, était la maison du garde.

— Vois-tu cette maison? dit la jeune fille : c'est là que j'ai passé des heures plus horribles encore que devant le jury de Mende. Arrêtée, prise au dépourvu, confrontée avec Jacques, interrogée par

ce procureur du roi que le démon acharnait à notre perte, forcée de me déshonorer et de mentir... Jacques, écrasé par les soupçons, accablé par l'interrogatoire, poursuivi par des cris de haine I

Et cette ceinture sanglante trouvée tout à coup sous la commode!.,. Horreur! Tant que je resteraià portée de ces images, tant que cette maison pleine de fantômes se dressera devant mes yeux, ah I qu'on ne me parle ni d'amour, ni de repos, ni de joie... mon cœur est fermé, ma tête est perdue... Quiconque essayerait de m'aimer m'apparaitrait avec des taches de sang sur le visage et sur les mains!...

Et, avec un geste de folle, elle saisit les mains de Matteo, comme pour les examiner ; elle toucha son front en dardant sur lui un de ces regards étranges qui semblaient parfois plonger dans l'inconnu...

Le Piémontais ne savait plus s'il donnait le bras à une jeune fille ou s'il était enchaîné à un spectre, s'il brûlait de posséder Susanne ou de la fuir.

— Tu vois bien que je ne songe pas à t'échapperf lui dit-elle.

Puis, le ressaisissant presque de force, elle l'entraîna de nouveau. Perondi se laissait conduire.

Ils passèrent derrière la maisonnette. Susanne écarta le rideau de sapins et de mélèzes. Elle regardait tour à tour les arbustes, dont les cassures avaient disparu sous une végétation nouvelle, et la

terre où elle semblait chercher des traces effacées ; puis elle reprit sa marche dans une direction opposée.

Elle fit encore deux ou trois courtes haltes, disa/it à demi-voix, comme si elle se parlait à elle-même, mais de manière à être entendue de Perondi :

— C'est ici qu'on découvrit l'empreinte des pas, tous dirigés vers la maison.

Et plus loin :

— Le juge disait bien que les empreintes ne se ressemblaient pas toutes... mais bah !...

Le soleil penchait à l'horizon : de gros nuages noirs chassés par le vent d'automne s'éparpillaient en courant à sa rencontre ; ses rayons obliques et sans chaleur s'émoussaient sur la cime des pins ; de grandes ombres montaient le long des collines ; la nuit approchait.

Susanne marchait toujours ; tout à coup le sentier se heurta à une rangée de cyprès dont la verdure sombre et immobile contrastait avec les branches nues des amandiers à demi morts. Cette haie séculaire ombrageait un mur grisâtre, mal tenu, servant de ceinture à un enclos où croissaient librement les mauvaises herbes.

Susanne entra par une des brèches de l'enclos. Elle ne soutenait plus Perondi, elle le traînaii. Les forces du Piémontais semblaient épuisées ; ses jambes titubantes se dérobaient sous lui : il fermait

DU GETAUDAN. S09

les yeux comme pour échapper à une vision redoutable.

Au bout de Tenclos, à quelques pas du mur, il y avait un léger renflement de terrain, sur lequel était plantée une croix de bois noir. C'est là que Susanne conduisit 31atteo, incapable de faire la moindre résistance et semblable à une machine inerte dont elle aurait fait mouvoir les ressorts.

Ces quelques minutes avaient suffi pour remplacer le jour par un pâle crépuscule : l'ombre des grands cyprès couvrait peu à peu l'enclos comme un voile de deuil ; des bruits d'ailes couraient dans l'air ; les oiseaux de nuit interrompaient çà et là le morne silence du soir par un de ces cris funèbres qui ressemblent tantôt à la plainte d'un enfant, tantôt au grincement d'une girouette agitée par des âmes en peine.

— Le Clos du Capélan ! dit Susanne. Tu vois cette croix de bois noir?... Elle marque l'endroit où Simon est tombé sous les coups de son assassin!

Cts derniers mots, cette évocation plus terrible que toutes les autres, rendirent à Matteo une force factice, la force des fiévreux et des désespérés.

Tentant un suprême effort pour secouer cet affreux cauchemar, il se redressa, s'affermit sur ses jambes, et dit à Susanne d'un ton de menace :

— Pourquoi m'as-tu amené ici ? Que me veuxtu?... Qu'ai-je de commun avec le Clos du Capélan,

avec la maison du garde, avec l'assassinat de Simon Vernou ?

— Rien, répondit la jeune fille, soutenant avec calme ce regard inquisiteur; rienl... Ce que j'ai voulu, en te promenant dans ce heu d'horreur, où tout me parle de mes souffrances, c'est te prouver que je ne puis être ici qu'une folle ou une veuve 1...

— Quoi 1 dit le Pièmontais, surmontant peu à peu sa terreur, celte promenade épouvantable...?

— Épouvantable pour moi, pour moi seule! reprit Susanne, qui paraissait près de retomber dans un accès de délire ; mais il fallait bien te montrer que ce que tu voulais est impossible ; que, tant que je serai ici, me demander un mot d'amour, un regard, une caresse, est un sacrilège!..- Dis-moi, ne te semble-t-il pas qu'on ne peut avoir ici que des idées de mort?... Ne crois-tu pas que, si je t'écoutais, si tu m'entraînais comme tu le voulais tout à l'heure, ton amour deviendrait ton supplice, que Dieu nous frapperait, que Simon Yernou reviendrait du cimetière et Jacques du bagne, pour nous punir et se venger?...

En sa qualité d'Italien d'une intelligence assez peu cultivée, Malteo avait sa bonne part de superstition. Sa terreur, en changeant d'objet, n'en fut pas moins violente. Les pieds lui brûlaient sur cette terre humide, amoncelée en tertre, à deux pas de cette croix funèbre.

DU GÉVAUDAN. Ml

- M^'is, alors, que veux-tu? Parle 1 murmurat-il.

Ses dénis claquaient ; ses cheveux se hérissaient sur sa tête ; son visage avait la couleur terreuse et verdàtre de cet enclos où il semblait retenu par une barrière invisible, comme une hyène enfermée dans sa cage.

— Je veux, reprit Susanne avec une exaltation croissante, je veux te dire que ce pays m'est cent fois plus odieux qu'à toi-même... Si j'y reste, je mourrai folle, tout à fait folle, après des années de torture et de misère... Je ne puis plus, je ne veux plus y rester!...

— Quoi ! s'écria Matteo, dont les traits exprimèrent une joie soudaine, mêlée d'un reste de frayeur; ce que je te demandais l'autre jour, sans oser y croire... partir... t'enfuir avec moi!... Tu consentirais?...

— Eh! si je ne consentais pas, serais-je venue ce soir?... Ne pouvais-je pas, jusqu'à ton départ, rester cachée chez mon père?... Me serais-je imposé le supplice de cette dernière visite au Clos du Capélan et à la maison du garde, visite si cruelle et si terrible, que toi-'.nême, étranger à ces souvenirs et à mes souffrances, tu étais presque aussi troublé que moi! .. Tu vois bien que je consens.,. Et maintenant que tu es sûr de m'emmener dans ton pays, veux-tu toujours m'entraîner dans cette ferme, d'où tu sais, n'est-ce

313 LES CORBEAUI

pas?... — je te l'ai déjà dit — que je ne sortirais pas vivante?...

— Non ! non ! à présent, c'est moi qui ne le veux plus î s'écria Matteo, étonné et ravi de voir cette soirée lugubre s'éclairer tout à coup d'un rayon d'espérance ; Susanne, répète-moi que tu viendras, et, qu'une fois réunis, nous ne nous séparerons plus 1

— Oui, je le répète, et ma présence ce soir le prouve mieux que toutes mes paroles.

— Et les détails du départ?... Les moyens de nous rejoindre? Ordonne, je t'obéirai en tout...

— Eh bien!... tu as de l'argent?

— Oui, dit-il, sans pouvoir réprimer un léger tressaillement.

— Et moi aussi, répliqua Susanne en faisant tinter dans la poche de son tablier plusieurs pièces qui rendirent le son net et vibrant de l'or.

Sa voix, en disant ces derniers mots, avait pris une inflexion singulière, que Perondi ne remarqua pas.

— Écoute-moi, dit-elle ; tu connais le village de Chastagnier?

— Sur la route, à six lieues d'ici.

— Et sur la limite des deux départements. Il y a, à Chastagnier, une auberge... la Boule noire, tenue par un nommé Bardin, qui tient aussi des voitures à la disposition des voyageurs : Bardin nous

prêtera une carriole ; la carriole nous conduira à Aubenas. Une fois là, nous prenons la diligence, qui nous conduit à Valence, et de Valence à Nyons... route d'Italie!... Il faut donc que tu partes de ton côté, moi du mien... Je serai à Chastagnier demain, avant midi...

— J'y arriverai à la même heure.

— Non, une heure après, pour qu'on ne puisse pas nous voir ensemble dans le village... Tu demanderas Bardin l'aubergiste. Tu me trouveras dans une des chambres de l'auberge; tu frapperas à la porte, et je t'ouvrirai... A présent, séparons-nous... Il se fait tard... disons adieu à ce champ maudit. Je ne comprends pas maintenant comment j'ai eu le courage d'y venir et d'y rester. Au revoir !

— Au revoir! à bientôt?... à demain? dit Matteo, à qui l'ivresse de son amour faisait tout oublier.

— Oui, à demain.

— Ah! je voudrais y être déjà ! s'écria-f-il avec celte fièvre de passion que la terreur avait un moment suspendue.

— Moi aussi, répondit Susanne en s' éloignant à grands pas..

S'il y eut de l'ironie dans cette réponse, les lecteurs le devinent peut-être ; mais Matteo ne pouvait le deviner.

;U LES CORBEAUl

Susanne arriTa à Chastagnier vers onze heures du matin.

Elle n'eut pas de peine à trouver la maison de l'au^ bergiste Bardin, située à l'extrémité du village. Trois boules peintes en noir au-dessus de la porte, lui servaient d'enseigne parlante.

L'aubergiste avait une bonne figure, et sa femme regarda Susanne avec une curiosité qui n'offrait rien de malveillant. Était-ce simplement l'effet de la beauté de Susanne, de cette figure à la fois chaste et passionnée que nul ne pouvait voir d'un œil indifférent? Avaient-ils reçu sous main quelque avis ou quelque instruction secrète, dépêchée par M. de Ribière? La jeune fille était trop émue pour remarquer celte nuance ; mais, instinctivement, elle se sentit en pays ami.

Sa voix tremblait un peu en demandant une chambre.

— Conduis mademoiselle à la chambre du premier ! dit l'aubergiste à sa femme.

Madame Bardin prit une clef : précédant Susanne,

DU GÉVATJDAN. 515

elle lui fit traverser une petite cour sur laquelle s'ouYi'aieiit la cuisine, l'écurie et les remises ; au fond delà cour, un escalier en bois conduisait o-une galerie extérieure. La chambre où madarr.s Bardin fit entrer Susanne donnait d'un côté sur celte galerie, de l'autre sur le jardin potager, à une hauteur de 3 ou 4 mètres.

la voyageuse jeta un coup d'œil auto"UT d'elle, constata la situation, mesura la hauteur de la fenêtre, et déposa son petit paquet sur une chaise. L'hôtesse ne s'en allait pas.

— Mademoiselle ne veut rien prendre? mademoiselle n'a aucun ordre à donner? dit-elle d'un air qui semblait solliciter quelque confidence.

— Non... c'est-à-dire oui... Dans une demi-heure, une heure peut-être, il viendra probablement quelqu'un... un homme jeune... de mauvaise mine... il demandera mademoiselle Susanne... Vous lui dicfâi-: C'est bien ici, et vous le ferez monter dans cette chambre... Il le faut... Mais je ne veux pas restre longtemps seule avec lui... Écoutez-moi! Dès qu'il sera entré, vous apporterez sur cette table son dîner et le mien, en me disant que la carriole ne peut être prête que dans une heure ou deux... Je ne mangerai pas; mais lui, il aura faim... Vous sortirez, et nous laisserez seuls... Seulement, vous ne vous éloignerez pas. Si j'ai besoin d'un prompt secours, ou s'il me plait d'en finir, je m'approcherai de celte

porte — et elle montra la porte qui donnait sur la galerie — et je dirai très-haut : « Vous ne croyez donc pas en Dieu? » M'entendra-t-on?

— On vous entendra.

— C'est bien... Merci, madame! Maintenant vous pouvez redescendre ; il est probable que l'homme va venir.

Au bout de vingt minutes qui parurent à Susanne bien courtes et bien longues, elle entendit des pas sur l'escalier de bois. Presque aussitôt on frappa un léger coup à la porte.

— Entrez! dit Susanne.

C'était madame Bardin: elle précédait Perondi,

— Quelle heure est-il? dit alors Susanne, s'adressant à l'hôtesse.

— Onze heures et demie.

— Et à quelle heure pourrons-nous avoir la carriole que vous m'avez promise ? reprit la jeune fille en appuyant avec intention sur ces derniers mots.

— Pas avant une heure, répliqua madame Bardin sans hésiter ; il a fallu ferrer le cheval, et il faudra lui donner l'avoine... En attendant, dit-elle au Piémontais, ne mangerez-vous pas un morceau?

Il allait répondre. Susanne le prévint.

— Oui, madame; mais vous nous servirez ici... Oh! ceque vous voudrez... une omelette, une tranche de bœuf, une bouteille de vin...

L'hôtesse s'inclina et sortit.

DU GÉVAUDAW. Sl7

— Tu comprends, n'est-ce pas? dit alors Susanne à Matteo, pourquoi j'ai voulu nous faire servir ici et non dans la salle commune ? Tu comprends pourquoi j'ai demandé celle chambre au fond de la cour, et non pas celle qui donne sur la roule?

— Mais je n'ai pas faim, moi I murmura Perondi, qui, au lieu d'écouler Susanne, la contemplait en silence, dans l'attitude d'un homme qui rêve tout éveillé.

— C'est égal, il faut manger, prendre des forces... Sais-tu qu'il y a une fameuse course d'ici à Aubenas, et qu'une fois repartis, il faut y arriver ce soir, sans débrider?...

— Susanne! Susanne! c'est donc toi?... Tu es venue!... Tu as tenu ta promesse! répétait le Piémontais avec un ravissement qui ressemblait à de la stupeur.

— Oui : mais songe à tenir la tienne, répliqua la jeune fille d'un ton ferme. Tu sais que, pour que je t' écoute, nous sommes encore trop près de l'endroit maudit... Tu sais que tu ne dois me parler de ton amour que quand nous serons dans ton pays, quand tu pourras m'appeler ta femme... J'ai dit ici que je t'attendais, que tu étais mon frère, que nous étions étrangers, et que nous reparlions pour notre pays... On va venir d'ailleurs nous apporter le dîner... Ainsi, retiens la langue, et plus de ces regards qui me font peur!

318 LES CORBEADTC

— Voilà la première fois, dit Matteo dont la voix tremblait et dont les yeux élincelèrent, la première fois que nous sommes seuls ensemble, à couvert, dans une chambre, loin de ces espions qui me tiraient des coups de fusil, loin de ce fermier de malheur... Susanne, je t'aime I je t'aime!

— Mais, tais-toi donc! on vient.

En effet, l 'hôtesse rentrait, apportant le dîner : un morceau de mouton, des œufs, un fromage de Trintignac et du pain.

Susanne lui fit un signe.

— Maintenant, dit madame Bardin, je vais descendre à la cave vous chercher une bouteille de mon meilleur vin, du Saint-Georges de 1819!... Vous m'en direz des nouvelles !

— Nous voilà servis, dit Susanne quand les plats furent rangés sur la table ; assieds-toi et mange. Nous aurons la carriole dans une heure, et, d'ici à minuit, nous ne nous arrêterons plus.

Le Piémontais s'assit.

Il tira de sa poche un couteau, et, les yeux toujours fixés sur la jeune fille, il se mit à couper le pain et la viande.

Bientôt l'hôtesse reparut; elle tenait à la main une bouteille couverte de poussière et de toiles d'araignée.

— Voilà, mes enfants, dit-elle, qui va vous réjouir le cœur!...

DU GEVAUDAN. 319

Et, tout en parlant, ce fut elle cette fois qui fil un signe à Susanne : elle lui montrait la fenêtre.

Dès qu'elle fut sortie, Perondi déboucha la bouteille, remplit son verre jusqu'au bord et le vida d'un trait.

— Ah ! s'écria-'t-il en faisant claquer sa langue, cette femnïe a raison; il est meilleur que celui de la ferme.

Il se versa un second verre de vin, le but ; puis, courant à la porte, il la ferma à double tour et mit la clef en dedans.

— Que fais-tu donc? lui dit Susanne inquiète.

— Ce que je fais? Crois-tu que je veuille être dérangé à tous moments par cette bavarde? Non, non, ajouta-t-il, ce vin m'a donné de bons conseils.

Et il en but rapidement un troisième verre, comme s'il craignait de manquer encore de résolution.

— Que veux-tu dire?

— Je veux dire, reprit-il d'une voix sourde et saccadée, que nous avons encore une heure devant nous, et que j'entends en profiter... Cette fois, tu es à moi, tu m'appartiens... il n'y a plus d'obstacle entre nous... je ne crains plus rien, je ne sais plus rien, sinon que mon pays est bien loin et que tu es

Sa physionomie ne confirmait que trop le sens de ses paroles.

— Mais, misérable, s'écria Susanne, tu es fou I je vais appeler à mon aide.

— Appeler! répondit-il avec un ricanemenl terrible qui fit reluire ses dents blanches ; appeler pour te couvrir de honte I On saura vite que tu n'es pas ma sœur... Et à qui persuaderas-tu que je t'ai forcée de partir avec moi, puisque lu es arrivée ici, seule, librement, et que je n'ai fait que te suivre?

— Mais les promesses?...

— Oh ! mes promesses ! je les ai noyées dans mon verre! dit-il en achevant de vider la bouteille.

L'homme amoureux avait disparu; il ne restait plus que la bête fauve avec toute l'indomptable fureur de ses instincts.

Matteo se précipita sur sa proie, les bras ouverts, les mains tendues. Susanne lui faisait face, debout et collée contre la porte. Au moment où le Piémonlais la touchait de ses doigts brûlants :

— Matteo Perondi, dit-elle d'une voix forte, vous ne croyez donc pas en Dieu ?

Au même instant, deux coups secs retentirent à la porte, et une voix s'écria du dehors :

— Au nom de la loi, ouvrez !

Et l'on entendit le bruit que font des crosses de carabines en frappant sur le bois ou sur la dalle.

— Ah ! malheureuse, lu me trahissais! dit Matteo avec un accent de rage.

DO 6ÉTAUDAN. 521

Prompt comme l'éclair, il prit le couteau resté sur la table et se rua sur la jeune fille. Elle l'attendit, calme et intrépide, et lui dit froidement en lui montrant la fenêtre ouverte :

— Imbécile I au lieu de me tuer, sauve-toi !

Les coups redoublèrent à la porte, entremêlés d'un second cri : Au nom de la loi 1 L'instinct de la conservation l'emporta chez Matteo ; il bondit comme un tigre du côté de la fenêtre et sauta sur l'appui, prêt à prendre son élan ; mais il s'arrêta tout à coup et se rejeta dans la chambre : il venait d'apercevoir un gendarme, immobile au-dessous de la fenêtre et les yeux fixés sur lui.

Ce fut l'affaire de quelques secondes; il n'en fallut pas davantage à Susanne pour faire tourner la clef dans la serrure et pour ouvrir la porte.

Le commissaire du police entra, suivi du brigadier de gendarmerie et de trois gendarmes : on vient de voir où était le quatrième.

Toute résistance était impossible. Perondi, qui tenait toujours son couteau à la main, le fit disparaître sous sa blouse.

— Matteo Perondi, dit le commissaire, je vous arrête comme coupable du crime prévu par l'article 554 du code pénal.

Le Piémontais, bien entendu, n'avait jamais ouvert le Code et ne connaissait pas un mot de la jurisprudence française. Il devint livide.

— Article 354, enlèvement de mineure, reprft le commissaire après une pause.

Susanne, dont les yeux ne se détachaient pas de Matteo, le vit, à ces derniers mots, respirer comme un homme qui, redoutant une condamnation à mort, en serait quitte pour trois mois de prison. Son visage se rasséréna ; son regard n'offrit plus que l'expression vulgaire de l'accusé qui cherche à se défendre.

— Mais, dit-il, en montrant Susanne, je n'enlevais pas cette jeune lille; c'est elle qui est venue ici volontairement. Dans tous les cas, elle est ma complice.

— Aussi, va-t-elle nous suivre, répliqua le commissaire ; vous vous expliquerez à Mende, devant le juge d'instruction.

Ces mots parurent rendre à Perondi une partie de ses anxiétés ; il baissa la tête et ne répondit rien.

Au même instant, l'honnête figure de madame Bardin se montra derrière le commissaire et les gendarmes.

— La carriole est prête! dit-elle en adressant à Susanne un regard sympathique.

— C'est très-bien. Elle arrive à point pour nous ramener à Mende, dit le commissaire de police.

La carriole avait, comme d'habitude, deux banquettes, sans compter celle où se plaçait le cocher^ Le commissaire fit monter Suzanne dans le fond,

DU GËVAUDAN. 383

et s'assit à côté d'elle ; le brigadier, avec un de ses hommes, occupa la banquette intermédiaire et fit mettre Matteo sur le devant, à côté du conducteur de la carriole. De cette façon, il surveillait tous les mouvements de Perondi et le séparait de Susanne.

Le lourd véhicule s'ébranla, et le cheval partit au petit trot.

Pendant que la commune de Chastagnier servait de théâtre à cette expédition, M. de Ribière ne restait pas inactif.

Le nouveau procureur du roi, M. Reverdon, offrait en tout un parfait contraste avec son brillant prédécesseur. Naturellement, il était disposé à blâmer et n'eût pas été fâché de détruire tout ce qu'avait fait M. Favernay.

Cependant, M. de Ribière, questionné souvent par lui, sur le procès de Jacques Boucard, n'avait pas cru devoir lui confier ses doutes, et il avait recommandé à sa femme d'imiter sa réserve. Seul, M. d'Estérac gardait là-dessus, avec son opinion trèsnette, sa complète liberté de langage. Mais M. d'Es-

lérac, surtout en été et en automne, ne faisait à Mende que des apparitions courtes et rares. Or le nouveau procureur du roi était arrivé en'juin, et lautomne finissait à peine.

Tout s'était donc borné à quelques escarmouches dont M. Reverdon fut le témoin, et où les deux beaux-frères échangeaient, l'un ses protestations in- ^iriables en faveur de l'innocence de Jacques, l'au- >re les raisons dictées par ses fonctions de juge. Quand il en demandait l'explication :

— Oh ! ce n'est rien, lui répondait M. de Ribière. C'est ce brave d'Estérac qui s'imagine, parce que la mère de Jacques Boucard a été sa nourrice, que Jacques ne peut pas être un criminel.

Telle était la situation, lorsque, à la suite de son dernier entretien avecSusanne, M. de Ribière se décida à parler et à agir.

11 s'en ouvrit, le soir même, au procureur du roi, qui, stupéfait d'abord, puis hésitant, puis entraîné, finit par s'écrier :

— Oui, c'est bien cela !... Madame de Ribière et M. d'Estérac avaient raison, car j'ai deviné que madame de Ribière était au fond de l'avis de son frère. Maintenant, je parierais comme eux que Jacques est innocent 1

Puis, plus froidement :

— Et raairtenant, dit-il au juge d'instruction, quel sera notre plan de campagne?

M. de Ribière lui expliqua ce qui devait se passer le lendemain à Chastagnier, et son intention d'y envoyer de grand matin le commissaire de police et les gendarmes.

— Excellent ! reprit M. Reverdon ; mais cela ne sufiit pas. Si l'expédition réussit, Susanne et ce Piémontais seront ici le soir. Il faut que, dans la journée, le fermier Costerousse soit arrêté...

— Costerousse! j'y avais pensé; mais à quel titre? sous quel prétexte?

— Parbleu ! comme complice de l'enlèvement d'abord ; puis nous trouverons bien un joint pour arriver à la grosse affaire...

Voilà comment, le môme jour et presque à la même heure où Matteo Perondi était arrêté à Chastagnier, Anselme Costerousse fut arrêté dans sa ferme.

L'arrestation fut si rapide et si peu bruyante, la ferme était si isolée, qu'Anselme fut emmené et incarcéré sans que personne s'en doutât.

A six heures, on vint le chercher pour le conduire devant le juge d'instruction, assisté du procureur du roi. Perondi et Susanne étaient arrivés depuis quelques instants.

— Anselme Costerousse, lui dit le juge, vous savez de quoi l'on vous accuse?

Le fermier regarda successivement Matteo qui détourna les yeux, Susanne qui soutint son regard avec

une fermeté implacal)le, les doux magistrats dont rattilude ne pouvait rien lui apprendre, et il répondit d'une \oix sourde :

— Non, monsieur.

— Vous ôtes prévenu de complicité dans le détournement de Susanne Servaz, fille mineure, par voire valet de ferme, Malteo Perondi, reprit le procureur du roi, accentuant chaque mot, l'œil fixé sur Costerousse.

Celui-ci ne s'attendait à rien de pareil. En se voyant accusé d'un fait dont l'importance lui semblait minime, il éprouva une sensation de soulagement pareille à celle qu'avait éprouvée Perondi. Cette sensation triompha de son caractère dissimulé, et sa figure le trahit.

11 se remit pourtant, et avec une volubilité qui n'était pas dans ses habitudes et qui déguisait ass^z mai le tremblement de sa voix :

— Ah! c'est cela? dit-il, voilà pourquoi je suis arrêté?... Mais, monsieur le juge, je ne savais absolument rien de cette équipée... J'étais allé au marché de Pradelles chercher un valet pour remplacer Matteo. Nous nous étions quittés avant-hier matin, sans qu'il m'eût dit un mot de ce beau projet... Ah ! s'il m'en avait parlé, le malheureux ! que n'aurais-je pas fait pour l'en détourner?... Avec quel empressement je serais venu avertir la justice ! Car je suis un homme paisible et raisonnable, moi!...

Mais lui, depuis quelque temps, il était fou... Je voyais bien que cette fille lui avait tourné la tête... Moi son complice, mon bon monsieur! mais c'est tout le contraire!... N'est-ce pas, Matteo, que je ne cessais pas de te dire : « Prends garde ! prends garde! Celte Susanne t'a ensorcelé... il t'arrivera malheur... » C'est un sort, messieurs, qu'elle lui avait jeté... Et puis la jeunesse, voyez-vous, ça n'écoute que son caprice... c'est peine perdue de vouloir la conseiller. . . A présent, je vois que Matteo avait son plan... Quelle folie! Qui aurait pu y croire?... Mais parle donc, animal!...

Ces derniers mots furent dits, en guise de péroraison, à Matteo, qui se taisait, regardant d'un air sombre tantôt le fermier, tantôt Susanne.

— Que de paroles 1 reprit M. de Ribiùre. On nous assure pourtant que vous êtes l'homme le moins bavard de toute la commune.

Il y eut un silence.

Le juge d'instruction appela un des gendarmes qui se tenaiert à la porte, et lui dit en lui montrant le Piémontais :

— Cayrol, fouillez cet homme.

Matteo pâlit, et cette pâleur se refléta sur le visage du fermier.

L'opération ne dura qu'une minute. Matteo, faisant passer son couteau d'une main dans l'autre avec une dextérité de prestidigitateur, sut le dérober

aux recherches du bon gendarme ; mais il n'en put faire autant pour l'argent qu'il portait sur lui. Celui qu'on trouva dans ses poches et dans sa valise formait un total de quinze cents francs.

— Vous êtes bien riche ! dit M. Reverdon avec une légère nuance d'ironie. Costerousse, à quel chiffra montaient les gages annuels de votre valet?

Costerousse hésitait.

— Dans votre intérêt, n'hésitez pas! reprit M. Rft verdon avec force. Toute hésitation peut vous nuire.

— Cinquante écus par an.

— Bien ! Perondi est resté quatre ans chez vous. En admettant qu'il n'eût pas fait, pendant ces quatre ans, un seul centime de dépense — ce qui n'est pas probable — il pourrait, à la rigueur, avoir six cents francs sur lui... pas un liard de plus. Comment expliquez-vous qu'il en ait quinze cents?... Ou il vous a volé, ce qui donnerait immédiatement lieu à une auue instruction ; ou c'est vous qui lui avez donné cet argent pour l'aider à enlever Susanne, et alors vous êtes son complice... Voyons! déclarez-vous à la justice que Matteo Perondi vous a volé?...

Costerousse ne répondait rien ; il sentait peser suï lui le regard menaçant de Matteo.

— Je répète ma question, dit le juge ; déclarezvous que Matteo Perondi vous a volé?

— Mais, balbutia le fermier, forcé dans ses der-

niers retranchements, qui vous dit qu'il n'ait pas reçu de l'argent de chez lui?.,, ou bien... peut-être... c'est qu'il aura pris cet argent ailleurs... dans une autre maison que la mienne...

— Misérable I s'écria le Piémontais qui fit mine de s'élancer, les poings fermés, sur Costerousse.

M. de Ribière l'arrêta d'un geste, et continua :

— De l'argent de chez lui?... Mille ou douze cents francs à la fois?... Est-ce vraisemblable?... Cet argent ne serait pas arrivé tout seul... Il sera facile de consulter les registres du bureau de poste de Villefort... Reste l'hypothèse du vol... Matteo Perondi, qu'avez-vous à dire?...

— J'ai à dire que cet homme est un scélérat... un scélérat ! répéta d'une voix étranglée le Piémontais, poussé à bout et n'écoutant plus que sa rage et sa haine.

— Un scélérat I voilà un bien gros mot, reprit doucement le procureur du roi en échangeant avec M. de Ribière un regard d'intelligence... Non, il cherche à se défendre contre un chef d'accusation de plus en plus évident. Car enfin, poursuivit-il en se tournant brusquement vers Costerousse, il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. Si cet argent n'est pas tombé du ciel, si Perondi ne l'a pas reçu de chez lui et s'il ne l'a pas volé, il est clair que c'est vous qui le lui avez donné... Avec les deux ou trois cents francs qui pouvaient, tout compte fait.

lui rester, il lui eût été impossible, une fois dans son pays, de se mettre en ménage, ayant une femme sur les bras. Vous avez voulu quadrupler ou quintupler la somme... c'est d'un bon maître et d'un homme riche, soit.; mais le fait de la complicité en ressort avec la dernière évidence.

— Votre ferme, dit à son tour le juge d'instruction, ne .'passail cependant pas pour contenir des trésors.

Coslerousse, muet, écrasé, l'œil plombé, la bouche crispée, le teint blême, faisait songer au scorpion que l'on enferme dans un cercle de charbons ardents.

M. de Ribière se leva :

— Nous n'obtiendrons rien aujourd'hui d'Anselme Costerousse, dit-il en sadressant au procureur du roi; donnons-lui la nuit pour réfléchir!

Les gendarmes emmenèrent le fermier ; M. de Ribière les suivit jusqu'à la porte, les vit descendre l'escalier. Alors, se retournant tout à coup et allant droit à Matteo, il lui dit avec une incroyable expression; de certitude et d'énergie :

— Cet homme qui vient de sortir est l'assassin de Simon Vernou, et vous êtes son complice!

Puis il ajouta d'un ton plus doux :

— Perondi, avouez tout 1 C'est le. seul moyen d'améliorer votre position, qui ne saurait être plus grave.

Aux premiers mots prononcés par M. deRibière, le Piémonlai-s s'était replié sur lui-même et acculé contre le mur, comme s'il avait cru voir se dresser devant lui ou le spectre de sa victime ouïes gendarmes prêts à le conduire à l'échafaud.

Ses lèvres blanchirent ; sa langue paralysée ne répondit d'abord que par un murmure strident et inintelligible.

Il lit cependant un violent effort pour maîtriser l'épouvante qui contractait son visage, et répliqua d'une voix étouffée :

— Ce n'est pas vrai!... ce n'est pas vrai!... L'homme a été jugé... je n'ai rien à avouer!...

— Remarquez, reprit froidement le juge d'instruction, que, de toutes façons, vous ne pouvez éviter les galères... L'enlèvement de mineure se complique ici d'un vol manifeste. Que vous ayez pris cet argent chez votre maître Costerousse ou dans quelque autre ferme du voisinage, peu importe ; c'est de l'argent volé.... Donc, si vous n'avouez pas, et s'il n'y a pas contre vous de preuves suffisantes — ce que nous allons voir tout à l'heure — vous n'y gagnez rie» ou presque rien... Or, voici ce qui va arriver. Demain, de grand matin, nous ferons subir à Anselme Costerousse un nouvel interrogatoire, et dans des conditions qui ne lui permettront pas de nier... Si, pressé par l'évidence, il' se déclare coupable, c'est lui qui aura les bénétices des premiers aveux. Vous

serez, vous, l'assassin et le voleur, et il ne sera plus que votre complice... Vous ne l'aimez guère, je crois?

Le Piémontais fit un geste de haine et de dégoût.

— Eh bien, réfléchissez. C'est lui, très-probablement, qui profitera de votre obstination à nier un fait qui va éclater à tous les yeux... car nous avons des preuves. Si, au contraire, vous prévenez par des aveux complets les rigueurs de la justice, je puis dès aujourd'hui vous promettre la vie sauve, et M. le procureur du roi ne me démentira pas.

M. Reverdon fit un signe d'assentiment.

— Allons, parlez, nous attendons ! reprit le juge d'instruction avec insistance.

Un moment, Matteo parut hésiter. Mais cet instinct de dénégation absolue inné chez tous les criminels fut plus puissant en lui que tout le reste.

Ahuri, hébété par les alternatives extraordinaires qu'il subissait depuis la veille ; d'une intelligence trop grossière pour dépasser le fait matériel, obéissant aveuglément à la situation présente, il ne conservait plus qu'une idée nette :

Tout nier, nier toujours!

Et il répétait obstinément, comme si c'eût été un tic ou un râle :

— Ce n'est pas vrai 1 . . l'homme est jugé ; l'affaire est finie!

M. de Ribière laissa cette situation se prolonger pendant quelques minutes. Puis, s'adressant à Susanne qui, pendant toute cette scène, avait gardé un silence et une immobilité de statue :

— Mademoiselle, lui dit-il, nous ne vous avons pas encore confrontée avec votre ravisseur. . . Je vous donne la parole... Vos efforts pour le persuader seront peut-être plus heureux que les miens...

Susanne fit alors un pas vers Matteo. Les yeux fixés sur lui, les bras croisés sur sa poitrine, debout et bien en face, calme et presque souriante :

— Ainsi donc, toi aussi, tu as cru que j'étais folle? lui dit-elle de cette voix ferme et vibrante qu'il ne pouvait entendre sans un mélange d'ivresse sensuelle et de superstitieuse émotion.

Il la regarda d'un air effaré et ne répondit point.

— Et tu as cru, reprit-elle, non pas que je l'aimais — tu m'auras du moins épargné celte injure — mais que je pourrais peut-être t'airaer un jour si je quittais mon pays pour te suivre dans le tien? Ah î pécaire, sais-tu ce que tu étais pour moi? je vais te le dire... Oui, apprends que je t'aurais haï, méprisé, repoussé; que tu m'aurais inspiré, ainsi que ion digne maître Coslerousse, autant de dégoût que d'horreur, quand même je n'aurais pas deviné, dès le premier jour, que tu étais, avec lui, l'assassin de Simon Vernou, l'auteur des malheurs de Jacques... de Jacques, mon seul amour, ajouta-t-elle avec une

exallalion qui^ colle fois, n'avait plus rien d'alarmant.

Peroiîdi était atterré ; la rage de l'amour bafoué commençait à se mêler dans cette brutale nature aux terreurs du scélérat placé en face de ses juges.

Ses yeux obliques, dont le leu, pendant son inten^ rogatoire, s'était éteint dans une sorte de stupeur et d'atonie, lancèrent un éclair livide.

Susanne reprit, froide et implacable :

— Dans tout le pays, tu étais le dernier que j'aurais écouté, le dernier que j'aurais regardé, et, si tu avais eu l'audace de lever les yeux sur moi, je t'aurais traité comme une bête venimeuse qui dresse la tête pour vous mordre au talon... Comprends-tu maintenant pourquoi j'ai fait semblant d'être folle, pourquoi tu m'as, un matin, rencontrée sur ton chemin, et pourquoi, au lieu de te chasser ou de te fuir, j'ai eu l'air de te chercher?

L'idée que Susanne s'était jouée de lui, qu'il avait é;é pour elle un instrument et un moyen, cette idée que Perondi avait parfois vaguement entrevue à travers le délire de sa passion, lui apparaissait avec une impitoyable évidence.

Il tressaillit. Elle continua :

— Oui, je savais que vous étiez ses assassins. Dieu me l'avait dit ; mais comment le prouver?... Je voulais, moi, l'objet de votre, méfiance, pouvoir circuler

IXU'GÉYAUDANj 335

autour de la ferme, vous approcher, vous voir, vous épier, vous entendre... Pour cela, je n avais qu'un moyen, passer pour folle. Grâce au ciel, vous vous y êtes trompés comme tout le monde I Dieu m'a protégée, après m'avoir éclairée... Il m'îv donné une force surnaturelle dont je ne m'attribue pas le mérite... Sais-tu, Matteo, quand j'allais ainsi à ta rencontre, ce que je craignais le plus ? Ce n'était pas de faillir ou d'être tentée de t'ainier... C'était de me trahir, d'oublier mon rôle de folle, à force de dégoût et de haine... — Et à présent, tu vas tout avouer, n'est-ce pas? Tu n'as plus d'autre ressource, si tu veux essayer de fléchir, non la justice des hommes, mais leur miséricorde !

Si Matteo avait été seul avec Susanne, au milieu des champs, et qu'elle lui eût dit ce qu'il venait d'entendre, de deux choses l'une : ou bien il l'aurait tuée à coups de couteau, ou bien il se serait enfui en criant : Eh bien, oui, puisque tu t'es jouée de moi, puisque ce n'est plus pour moi la peine de vivre, je puis tout avouer... C'est moi qui suis l'assassin!

Mais là, dans cette chambre, devant ces magistrats, à deux pas des gendarmes, à cent pas de la prison, il se sentait pris dans son système des mensonges comme dans un étau.

Il avait eu d'ailleurs le temps de réfléchir qu'une des conséquences les plus immédiates de son aveu

serait de faire revenir Jacques, et que Jacques épouserait Susanne.

Une jalousie féroce, comme l'avaient été sa cupidité et sa convoitise, s'alluma tout à coup dans son âme infectée de désirs, de haine, d'angoisse et de désespoir.

Ce n'était plus Costerousse qu'il haïssait ; c'était Jacques. Il fit un effort et répondit à la jeune fille en essayant un ricanement qui ressemblait au sifflement d'une vipère à demi écrasée :

— Tout ça, c'est des bêtises, des histoires auxquelles je ne comprends rien... Je t'ai aimée, parce que tu es belle; je t'ai enlevée, parce que je l'aimais; voilà tout. Quant au reste, je ne sais pas ce que tu veux dire.

Susanne regarda en dessous M. de Ribière, qui lui fit signe de ne pas se décourager ; elle n'en avait pas envie.

— Ah ! tu appelles cela des histoires? repritelle avec un méprisant sourire d'ironie. Eh bien, mes histoires ne sont pas finies... Tu es allé à la foire du Vigan... J'y suis allée aussi, et je t'y ai vu.

Matteo fit un mouvement ; mais, décidé à refuser tout aveu, il s'opiniàlrait de plus en plus dans un mutisme absolu.

— Je t'y ai vu, poursuivit Susanne. Tu étais avec un maquignon espagnol, nommé Marianne Beda-

DU GEVAUDAN. 357

rès... Celui-là, je le retrouverai, s'il le faut, dussé-je aller à pied d'ici en Catalogne... Tu marchandais un cheval que tu as emmené le lendemain matin. Seulement, ce cheval n'était qu'un prétexte. Ce que tu voulais, c'était changer contre de l'argent de France l'or que vous aviez pris, Costerousse et toi, dans la ceinture de Simon...

Écrasé, anéanti, le Piémontais aurait voulu que ses yeux fussent muets comme sa bouche ; mais une puissance invincible ramenait de temps à autre son regard vers la jeune fille.

— Attends, je n'ai pas encore fini, repril Susanne. Cette somme que tu rapportais et dont je pourrais te dire le chiffre, je vais t'en dire l'emploi... Le cheval d'abord ; puis les beaux habits que tu as achetés pour me plaire; ensuite, deux rentes arriérées, que Costerousse a payées à M. Claudet, son propriétaire ; plus, vingt-cinq journées de maçon pour réparer et recrépir les bâtiments de la ferme; plus, trois cent trente francs que Costerousse devait à mon père, et dont il s'est acquitté le 4 octobre ; enfin, quinze cents francs qu'il t'a comptés le dernier jour, et qui sont là sur la table de M. le juge!...

Même silence, même attitude de Matteo.

— Ah! j'oubliais... Je t'ai parlé de ce maquignon catalan, Marianno Bedarès. . . A imit heures du matin, il te livrait le cheval et te donnait de l'argent en

échange de ton or. A midi, j'étais chez lui, et il me donnait en échange do mon argent quelques pièces de cet or, de l'or volé à Simon assassiné. Tiens, les voilà !

Et elle lui jeta, pour ainsi dire, à la face, le quadruple, les deux doublons et les quatre piastres. Qu'en dis-tu? ajoula-l-clle en l'écrasant de son sourire.

— Je ne dis rien! murmura -t-il.

— Tu ne dis rien, mais moi, j'ai encore quelque chose à te dire. Ta querelle du dernier jour avec Anselme, je l'ai entendue... C'était sur la terrasse, devant la ferme... Il réglait ton compte; vous étiez attablés. Il y avait sur la table deux gobelets d'étain, deux bouteilles et le sac qui contenait cet argent... Chaque fois que ton maître t'opposait un refus, une raillerie ou un reproche, tu le menaçais de venir à Mende faire je ne sais quelle révélation au procureur du roi et au juge d'instruction... Eh bien, Matteo, tu es à Mende. Voici le juge d'instruction et voilà le procureur du roi... parle !

Pendant toute cette scène, les deux magistrats échangeaient des regards d'admiration en écoutant cette jeune fille que le sentiment de sa mission rendait si courageuse et si forte.

— NonI non! répétait Perondi, l'écume à la bouche.

Au môme instant, Susanne se retourna encore

DU GfiVA'UDANj 339

une fois vers lui, et, l'étreignant d'un regard :

— Ah! lu ne veux rien dire? s'écria-t-elle avec exaltation ; eh bien., les corbeaux parleront... les corbeaux ontt parlé! Tu sais?... « Si c'étaient les, mêmes I . . . Simon ! . . . » C'étaient les mêmes, entendstu... les mêmes!...

Et, avec une étonnante iidélité de souvenirs, Susanne se mit à contrefaire le geste de Perondi montrant les corbeaux au fermier, l'altitude terrifiée de Costerousse, le mouvement de colère et d'eflVoi avec lequel il avait fermé la bouche à son valet. Dans ce mouvement rapide, elle s'était rapprochée de la fenêtre, les bras levés vers le oiel, etf,avec un peu d'imagination, on aurait pu croire qu'elle voyait réellement les corbeaux traversant l'espace.

Elle évoquait au hasard cette image, et pourtant elle était instinctivement certaine de frapp^x juste.

Perondi, tel que nous avons essayé de le peindre, était Italien des pieds à la tête. La superstition lui arracha ce que n'avaient pu obtenir ni les questions des magistrats, ni l'espoir d'atténuer sa peine, ni les preuves accumulées par Susanne.

Une indicible expression de terreur succéda sur son visage à l'espèce d'entêtement bestial qui le soutenait encore.

11 se rejeta en arrière, et, comme s'il eût vu à travers le plafond de la chambre les corbeaux

noirs à l'aile grise passer dans un ciel nuageux, il s'écria d'une voix haletante :

— Ah! les voilai les voilà!... Eux encore! Toujours!... Ce n'est plus Susanne qui parle, c'est Satan... S'il veut m'cm mener, il le peut ; faites de moi ce que vous voudrez.

On l'emmena.

Un quart d'heure après, M. de Ribière et M. Reverdon conduisaient triomphalement Susanne dans le salon, où les attendait le groupe fidèle, M. d'Eslérac, sa sœur et la petite Marie.

— Je vous présente, dit M. de Ribière en montrant Susanne, un juge d'instruction qui en sait plus que nous...

— Dieu en sait plus que moi! répondit-elle humblement.

Et, enlevant dans ses bras sa chère Marie, elle la couvrit de baisers, — en songeant à Jacques.

Malgré le soulagement qu'avait éprouvé Costerousse en apprenant que tout se réduisait contre lui à un fait de complicité problématique dans le détour-

DU GÊVAUDAN. 341

nement d'une mineure, il n'était pas tranquille, et la nuit qu'il passa en prison fut très-agitée.

Ce qui lui rendait toutes ses angoisses , c'était l'impossibilité d'expliquer l'origine de la somme trouvée dans la valise et dans les poches de Matteo.

Il retournait cette question dans tous les sens. Inventait-il pendant ces heures d'insomnie une réponse spécieuse? Sa frayeur redoublait en songeant qu'il ne pouvait pas s'entendre avec le Piémontais, et que celui-ci, très-probablement, achèverait de gâter par ses réponses une situation déjà fort compliquée. Il y avait tant de chances pour que Perondi eût perdu la tête, pour que, dans un accès de rage, de désespoir amoureux ou de délire, il eût laissé échapper des paroles imprudentes et remis sur la voie les magistrats dépistés!

Anselme dormit donc fort mal, et ce fut avec un violent battement de cœur qu'il entendit le matin tirer les verrous de sa cellule. On venait le chercher pour qu'il eût à comparaître de nouveau devant le juge d'instruction et le procureur du roi.

Ceux-ci avaient consulté Susanne, qui leur inspirait, surtout depuis la scène de la veille, une déférence et une confiance sans bornes. Il fut décidé que cette fois le fermier serait interrogé séparément, sauf à le confronter, s'il le fallait, soit avec la jeune tille, soit avec Matteo.

Anselme s'était bien promis, quoi qu'il arrivât, de

3«as LES CORBEAUX

se tenir sur la' défensive, de se mettre en garde contre toute couiproineltante surprise.

II put croire, nu premier momeni, que tous ses projets de prudence étaient superflus et que ses dernières appréhensions allaient être dissipées...

— Eh bien, lui dit le juge d'instruction, IWigine de cette somme d'argent trouvée sur Malteo Porondi est justifiée... L'explication était bien, simple, et nous sommes étonnés de n'y avoir pas songé...

En dépit de tous les efforts de Costerousse pour paraître impassible, sa physionomie sombre et anxieuse s'éclaircissait à vue dœil et exprimait, en fait de curiosité, un peu plus que le strict nécessaire. Le juge ajouta :

— Oui, cette pauvre jeune fille n'a pas conscience ^e la gravité de ses actes ; son idée fixe était de ne plus revenir dans ce pays où elle a tant souffert avant et après la condamnation de Jacques Boucard... Elle avait emporté cet argent, en quittant la maison de son père. Pendant les quelques heures qu'elle a passées à Chastagnier avec Perondi, ce dernier le lui a pris. Naturellement, Susanne en était honteuse. Perondi craignait d'aggraver sa position, et cet aveu, qui expliquait tout, il nous a fallu bien du temps pour le leur arracher.

Costerousse croyait rêver. Si la figure et le langage du magistrat eussent été moins sérieux, il aurait pensé qu'on se moquait de lui.

DU GÉVAUDANj 3»

Comment son valet, à demi fou de désespoir et d'amour, avait-il eu celte idée triomplianle? Comment ne lui était-elle pas venue, à lui, Costerousse? Et comment Susanne s'était-elle prêtée à ce bienfaisant mensonge? Mystère.

Mais s'il renonçait à le comprendre, il se réjouissait d'en profiter. Comme sa conscience, au point de vue de l'enlèvement de Susanne, ne lui reprochait absolument' rien, il se voyait déjà sortant de prison et reprenant le chemin de sa ferme.

Pour un rien, sa figure, habituellement farouche et sournoise, aurait pris une expression de gaieté.

Le procureur du roi ajouta quelques mots qui devaient achever de tranquilliser Anselme.

— Décidément, dit-il, il parait que l'acte insensé et criminel de votre valet de ferme n'a eu d'autre complice que la faiblesse d'esprit de cette pauvre fille... Sa déclaration ne nous laisse là-dessus aucun doute... Vous avez blâmé son amour, raillé sa folie, et vous vous êtes absenté, sans rien connaître de son projet...

— Alors, fit Costerousse d'une voix mielleuse, mais moins assurée qu'il n'aurait voulu, je vais sortir d'ici?.,.

— Oui, reprit M. de Piibière, quand vous nous aurez expliqué un détail bizarre, absurde, dont nous sonjmes pourtant forcés de tenir compte.

— Lequel? dit Costerousse, retombant dans ses anxiétés.

— Susanne et Matteo ont fini par se quereller devant nous ; la discussion s'est animée, et la jeune fille a fini par s'écrier : — Demandez-lui donc ce qu'il voulait dire, lorsque, attablé avec son maître devant la ferme et voyant passer sur sa tête une troupe de corbeaux, il a dit tout à coup, avec terreur, à Costerousse : — Vois ! si c'étaient les mêmes... ceux que Simon Vernou...? » Alors (c'est Susanne qui parle), vous auriez, vous, Costerousse, manifesté une terreur singulière... On vous aurait vu pâlir, faire un geste comme pour fermer la bouche à Perondi. Vous lui auriez dit précipitamment •. « Tais-toi, malheureux, tais-toi !» — Et vous seriez rentré dans la maison en fermant la porte avec violence...

Figurez-vous un condamné passant, en une minute, de la certitude d'obtenir sa grâce à la certitude d'être exécuté, vous aurez une idée du bouleversement qui s'opéra dans les traits et l'attitude de Costerousse.

Son intelligence n'était pas beaucoup plus cultivée que celle de Perondi, et il avait, lui aussi, sa bonne part de superstition. Pendant sa longue insomnie, il s'était préparé à bien des questions embarrassantes; il avait ruminé bien des réponses plus ou moins habiles, et voilà qu'on lui

DU GÉVAUDAN. 3i5

adressait la seule question qu'il n'eût pas prévue ! Comment y répondre? Il essaya, tant bien que mal, de réagir contre son épouvante et répondit en balbutiant :

— Faut-il donc s'inquiéter des rêves d'une folle?

— Oui, reprit M. de Ribiére, sans hausser le ton ; Susanne est folle, c'est vrai ; mais remarquez que cette folie ne ressemble pas aux autres. Elle a des intermittences. Tantôt cette jeune fille divague, tantôt elle parle comme les personnes les plus raisonnables. Nous aurions fait, d'ailleurs, moins d'attention à son récit étrange, si Malteo n'avait paiu, en l'écoutant, mille fois plus troublé que ne le comportait, selon nous, celte fantastique histoire. Vous ne pouvez vous imaginer, poursuivit le juge, les yeux fixés sur Costerousse, l'effet qu'elle a produit sur votre valet de ferme. C'est à n'y pas croire ! sa figure s'est décomposée.... Vous savez s'il était pàlel... Eh bien, sa pâleur est devenue celle d'un cadavre. Sa poitrine était haletante ; de grosses gouttes de sueur coulaient sur son front ; ses dents claquaient ; nous avons cru qu'il allait s'évanouir ; nous l'entendions murmurer : «Les corbeaux!... les voilà!... toujours eux! jo Et vraiment, on eût dit qu'il voyait encore planer sur sa tête ces oiseaux noirs évoqués par Susanne !

Ces paroles étaient prononcées lentement, distillées, pour ainsi dire, goutte à goutte. Les deux ma-

gistrats regardaient fixement Costerousse placé en pleine lumière, et ils pouvaient suivre sur son ■visage, dans l'expression de ses yeux, dans le tremblement de son corps, tous les effets que le juge venait de décrire.

— Nous avons, poursuivit-il, pressé Mattco de queslions.il a longtemps refusé de répondre, jusqu'au moment où, arrivé au dernier paroxysme de terreur, il a fini par nous dire : « Allez demander la réponse à mon maître Costerousse ! ... »

— Le bandit! s'écria Costerousse en grinçant des dents.

— C'est celte réponse que nous vous demandons... Après quoi, vous serez mis immédiatement en liberté.

— Jamais! jamais!... Je ne sais rien, je n'ai rien à dire... C'est un mensonge, un rêve, le cauchemar d'un esprit malade, balbutiait Anselme hors de lui.

— C'est possible!... mais pourquoi ce nom de Simon Vernou prononcé au moment même où ces corbeaux passaient sur votre ferme? dit le procureur du roi avec une nouvelle insistance.

— C'est, murmura Costerousse pris dans une sorte d'invisible engrenage, c'est Matteo et celte fille qui se sont entendus pour me perdre... Susanne me détestait depuis longtemps, et Perondi, sous prétexte que je ne lui aurais pas fait exactement son compte,

DU GÉVAUDAS. 547

est parti en proférant contre moi des paroles de menace.

— Son compte? mais tous vous calomniez! Prenez garde ! Jamais domestique, après quatre ans de service, n'est sorti aussi' riche du département de la Lozère. C'est à croire que vous l'avez défrayé de tout sans rogner un sou de ses gages. Là-dessus, il vous rend justice ; il dit lui-même avoir très-exactement reçu les 600 fr. que vous lui deviez... Lui deviezvous quelque chose de plus?...

— Non, certainement, je ne dis pas cela, bredouilla le fermier, sentant qu'il s'enferrait de plus en plus et n'ayant que le choix des périls.

— D'ailleurs, si c'était, comme vous semhlez le croire, un entendu entre Susanne et Perondi, pourquoi choisir cette histoire de corbeaux qui n'a pas le sens commun ? Et pourquoi cette histoire extravagante aurait-elle produit sur Matleo un effet aussi extraordinaire?... Je vous assure, Costerousse, que sa frayeur, sa pâleur, son angoisse, n'étaient pas jouées. Si vous l'aviez vu... comme je vous vois... vous diriez comme nous.

Le misérable, à bout de forces, ne savait que répeter :

— On veut me perdre 1... on veut mei perdre!

— Vous perdre! dit le juge, dont l'impassibilité augmentait à mesure que CosterouFSe se troublait davantage. Mais qui donc? Matleo? Il avait l'air, je

le répèle, plus épouvanté pour lui que pour vous. Susanne? Vous dites qu'elle vous hait; pourquoi celte haine? quel rapport avez-vous eu avec elle?.., On vous représente comme vivant isolé dans votre ferme, communiquant le moins possible avec vos voisins... Susanne d'ailleurs n'était pas votre voisine... Pour haïr quelqu'un, il faut le connaître... Où et quand vous aurait-elle connu ?

— Nulle part... jamais!... bredouilla Costerousse qui ne s'entendait plus parler. — Oh ! pardon ! fit-il en se reprenant, elle m'en voulait parce que je troublais ses rendez-vous avec Matteo !...

— Mais d'abord elle est bien peu capable de lier une idée à une autre, et un sentiment de haine à un sentiment d'amour. Ensuite, si elle tenait tant à se trouver seule avec Matteo, c'est qu'elle l'aurait aimé, et alors pourquoi dire des paroles, évoquer des images dont nous ne comprenons pas le sens, mais qui paraissent plus effrayantes pour ce Piémonlais que pour vous-même?

Il y eut un silence.

La tête livide d'Anselme s'affaissait sur sa poitrine; il se débattait contre l'inconnu, et son intelligence succombait dans la lutte. Pourtant il sentit d'instinct que ce silence achevait de le perdre. H releva son front moite de sueur, et s'efforçant de regarder en face les magistrats :

— Je ne suis çju'un iiauvre ignorant, dit-il, un

esprit borné ; mais je suis allé cinq ou six fois aux audiences du tribunal, à Mende, et je n'ai jamais vu des corbeaux cités comme témoins par les avocats, les juges ou les procureurs du roi. Comment! c'est pour ces oiseaux de malheur que vous retenez en prison un malheureux fermier qui ne demande qu'à retourner à sa charrue?...

M. de Ribière le laissait parler, et, en parlant, Costerousse dont les habitudes dissimulées et taciturnes se conciliaient avec certaines prétentions de beau diseur, Costerousse reprenait, non pas son aplomb, mais l'envie de parler encore, ne fût-ce que pour gagner du temps. Il lui semblait que chaque seconde de répit allait lui apporter une idée.

— Ce nestpoint précisément cedétail inexplicable, lui répondit le juge sans hausser le ton, qui retarde votre mise en liberté... Non, la justice est trop sacrée, la mission des magistrats trop grave pour qu'ils s'arrêtent à de telles chimères...

Ces paroles auraient dû rassurer un peu Costerousse : elles l'inquiétèrent.

— Mais, d'un autre côté, aucun indice, si léger qu'il soit, ne doit être tout à fait perdu pour des hommes pénétrés de leurs devoirs... On fait quelquefois du chemin tout en marchant au hasard... Ce rêve insensé nous a conduits à des réalités palpables... Costerousse, connaissez- vous ceci?

Changeant brusquement de ton, mettant dans

sa voix et dans son geste une netteté froide et incisive, M. de Ribière plaça tout à coup sous les yeux du fermier le quadruple, les deux doublons et les quatre piastres d'or, que Susanne avait montrés la veille à Perondi.

Pour Costerousse, ce fut un coup de foudre ; mais du moins cette révélation soudaine lui laissait la ressource d'une dénégation absolue. Il s'y renferma après un moment de silence où sa terreur, en changeant de caractère, redoubla d'intensité.

— Yous ne connaissez pas ces pièces d'or?

— Non... non... rien... je ne connais pas ! je ne comprends pas !...

— Et ceci, le connaissez-vous? ajouta le juge, tirant de sa poche une feuille de papier, qu'il lut en appuyant sur chaque mot :

« Je cerlilie que le sieur Anselme Costerousse m'a payé, le 4 octobre 1826, une somme de trois cent trente francs dont il m'était redevable.

« Villefortjle 7 novembre 1826.

« André Servaz. »

Incapable d'articuler une réponse, le fermier parut interroger du regard le magistrat, dont chaque question ouvrait sous ses pas un nouvel abîme. Il se voyait menacé, pressé, démasqué, dans l'horrible situation du pr ivenu qui, décidé à ne rien dire, sent

DU GEVAUDAN. 331

que ses moyens de dénégation lui échappent l'un après l'autre, que ses juges sont sur la piste et possèdent peut-être déjà la vérité tout entière.

Il devenait évident pour lui que Matteo avait parlé; mais qu'avait-il dit? Où s'étaient arrêtés ses aveux? Et s'il avait risqué quelque explication mensongère, de quelle nature étaient ces mensonges'.' Comment répondre un mot, un seul mot, sans être à peu près sûr de se couper ou de se contredire?

Il était clair que, depuis quelques jours, peut-être depuis longtemps, une série de faits dont Anselme ne se rendait pas compte, mais dont les résultats visibles l'accablaient, avaient livré à la justice le fil que M. de Ribière tenait entre ses mains et qui le conduisait à la découverte des vrais coupables.

Quel rôle jouait Susanne dans cette nouvelle enquête?

Où en était Matteo, interrogé la veille, vis-à-vis de fîiagistrats qui, pour lui arracher son secret, n'avaient eu probablement qu'à lui promettre une atténuation de peine, ou bien à exploiter sa superstitieuse terreur, son amour, son désespoir, sa haine contre son complice ?

Tous ces sujets d'effroi, de doute, d'angoisse, passaient et repassaient devant les regards du malheureux fermier comme des visions de l'enfer ou de l'échafaud. Il devinait tout juste assez pour centu-

pler ses tortures; pas assez pour improviser un système de défense au milieu de tous ces périls.

Silencieux, inflexibles, le regard froidement interrogateur, les deux magisirals prolongeaient cette scène muette, plus significative que les aveux, plus complètement vengeresse que les supplices. A la fin, M. de Ribière rompit le silence : — Puisque vous ne reconnaissez pas, dit-il à Costerousse, les objets que je vous montre, je vais venir en aide à votre mémoire. Ces pièces d'or espagnoles ont fait partie d'une somme assez considérable comptée, lors de la foire du Vigan, à un maquignon catalan, nommé Marianne Bedarès, en échange d'une somme équivalente en argent de France. L'échange s'est fait le 4 septembre, à huit heures du matin, entre Bedarès et votre valet Malteo Perondi. Quelques heures après, Malteo l'epartait pour votre ferme, emmenant un cheval vendu par Marianno et dont le prix — cinq cents francs, je crois — avait été prélevé sur la somme échangée. Quelques jours plus tard, vous vous êtes acquitté vis-à-vis de M. Claudet, votre propriétaire, à qui vous deviez deux rentes et qui disait parfois à ses amis et connaissances : « Je désespère d'être jamais payé. Costerousse n'a pas le sou, et il n'y a plus dans son grenier ni un sac d'avoine, ni un boisseau de seigle, ni une bottelée de sainfoin. » A la même époque, vous avez dépensé une centaine de francs pour faire répa-

rer les bâtiments de voire ferme, qui menaçaient ruine. Lamouroux, le maçon de Fontanes, a le compte des journées. La semaine suivante, vous vous présentiez un matin, chez maître Bérard, notaire à Villefort, et il recevait de vos mains une somme de trois cent trente francs dont vous étiez débiteur. Je rappelle un petit détail qui a sa valeur. Dans votre idée, c'était maître Bérard que vous aviez pour créancier. Quand vous avez appris que votre créancier véritable était, à votre insu, André Servaz, père de Susanne, vous avez pâli et tressailli. On vous a vu.

— Qui? le diable?... M. Bérard avait le dos tourné I s'écria Coslerousse s'oubliant un moment dans un de ces accès de superstitieuse épouvante contre lesquels il essayait vainement de se roidir.

— Oui, le démon peut-être, reprit gravement le juge, s'il est vrai, comme on l'assure, que la Providence le force quelquefois de concourir à l'accomplissement de ses desseins. Vous comprenez maintenant ce que signifie le certificat d'André Servaz, que je viens de vous lire. Il a été exactement copié sur les registres du vieil André, lequel, comme vous savez, est un homme rangé. Voyons ^ Costerousse! j'ai consenti à intervertir les rôles. Au lieu de vous interroger, j'ai répondu et parlé. Vous voyez qu'il s'agit cette l'ois de faits bien réels, de

preuves bien palpables, et non plus d'une troupe de corbeaux passant à tire-d'aile. Vous n'avez qu'une chose à faire, un parti à prendre, un dernier moyen àe sauver pcut-ôlre votre tête... Avouez!

— Avouer!... quoi.'... balbutia Costerousse jouant l'ignorance, mais avec un inexprimable mélange de colère, d'accablement et de terreur.

— Que vous avez, le 28 novembre 1825, de complicité avec Matteo Perondi, assas.-iné Simon Vernou ! dit le juge, qui fit retentir ces derniers mots comme un éclat de foudre.

— Jamais! jamais! On sait bien qui a commis le crime. L'homme a été jugé et condamné ; le meurtrier, c'est Jacques Boucard I

— Jacques Boucard reviendra pour vous accuser et pour vous confondre! reprit M. de Ribière BTec une froideur implacable. A défaut de Simon, que wus avez tué, c'est Jacques qui apparaîtra devant vous, et chacune de ses souffrances vous sera comptée comme un crime de plus. On ne sort pas du tombeau, mais on peut sortir du bagne !

— Ainsi, je suis arrêté, retenu en prison ! fit Costerousse.

— Oui. Vous avez le temps de réfléchir avant de comparaître devant les jurés. C'est à vous de savoir si vous voulez essayer d'adoucir votre position par des aveux sincères ou l'aggraver encore par une série de mensonges.

BU GÈVAUDAN. ^^

Un instant après les gendarmes emmenaient Costerousse, pâle d'épouvante et de rage.

Page 1