ACTE PREMIER
GASTON
Tu ne le connais pas.
YIGNERON.
Je le crois bien que je ne le connais pas. Plante-toi là que
je te regarde, (il s’éloigne de son fils pour le mieux voir; Gaston a conservé la pelle et les pincettes ; il les lui prend et va les remettre à leur place; il revient et à quelques pas de son fils le considère avec tendresse.)
Tiens-toi droit, (il va à lui et le bichonne.) Montre-moi ta langue. Bien. Tousse un peu. Plus fort. Très bien. (Bas.) Tu ne te fatigues pas trop, j’espère?
GASTON
A quoi, papa, je ne fais rien.
VIGNERO'N,
Tu fais la bôte en ce moment. Quand je te dis : tu ne te fatigues pas trop, je m’entends très bien et toi aussi, polisson, tu m’entends très bien. As-tu besoin d’argent?
GASTON
Non.
VIGNERON
Ouvre la main.
GASTON
C’est inutile.
VIGNERON, puis haut.
Ouvre la main.
GASTON
Je ne le veux pas.
VCGNERON.
C’est papa Vigneron qui l’a élevé, cet enfant-là. Blets ceî argent dans ta poche et plus vite que ça. Amuse-toi, fiston, je veux que tu t'amuses. Fais le monsieur, fais le diable,
fais les cent dix-neuf coups. Mais minute! Sorti d’ici, tu es ton maître; ici, devant tes sœurs, de la tenue, pas un mot de trop, pas de lettres qui traînent surtout. Si tu as besoin d’un confident, le voici.
JUDITH
Nous t’attendons, mon père, pour le second couplet.
VIGNERON, après avoir tiré sa montre.
Vous le chanterez sans moi le second couplet, (il prend son
chapeau et se dirige vers la porte; il s’arrête, promène les yeux sur son petit monde, et revient comme un homme qui est bien oh il est et a regret de s’en aller.) Madame Vigneron, approche un peu. (Madame Vigneron s’approche, il passe un bras sous le sien.) Judith, lève-toi. (Même jeu.) Venez ici, jeunes filles. Si je m’écoutais, mes petits amours, je repasserais ma robe de chambre et j’attendrais le dîner avec vous. Malheureusement ma besogne ne se fait pas toute seule et je n’ai pas de rentes pour vivre sans travailler. Ça viendra peut-être quand je serai propriétaire. Mais il faut attendre, primo, que mes maisons soient construites et, secundo, que mes enfants soient établis. Qui aurait dit que cette gamine de Blanche, la plus jeune, entrerait la première en ménage? A qui le tour maintenant, Judith? Ah! Judith n’est pas une demoiselle bien commode à marier. A moins de rencontrer un prince, elle restera vieille fille. Qu’il vienne donc, ce prince, qu’il se présente, j’y mettrai le prix qu’il faudra. Quant à toi, polisson, qui te permets de rire quand je parle, je te laisse jeter ta gourme, mais tu n’en as pas pour bien longtemps. Je vais te prendre avec moi au premier jour et tu commenceras par balayer la fabrique... de haut en bas... jusqu’à ce que je te mette aux expéditions; je verrai après si tu es bon à quelque chose. De vous tous, ma petite Marie est celle qui me préoccupe le moins. Ce n’est pas une rêveuse (a Judith.) comme toi, ni une sentimentale (a Blanche.) comme toi; elle épousera un brave garçon, bien portant, franc du collier et dur à la peine, qui vous rappellera votre père quand je ne