‹ Les corbeaux; pièce en quatre actesChapitre 22 sur 110 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

JUDITH

Quelquefois, oui. Mais ce qui est plus ^rave, elle ferma mon piano à clef quand elle se fâche et elle s’entend avec mon père qui nous supprime l’Opéra.

MERCKENS.

Où vous mène-t-on alors ?

JUDITH

Au Cirque. Je ne blâme pas maman du reste. Elle pense que l’Opéra me fait mal et elle n’a peut-être pas tort. C’est vrai, ce spectacle superbe, ces scènes entraînantes, ces chanteuses admirables, j’en ai pour huit jours avant de me re» mettre complètement.

MERCKENS.

On les compte, vous savez, ces chanteuses admirables.

JUDITH

Toutes le sont pour moi.

MERCKENS.

Vous les enviez peut-être?

Elles me passionnent.

MERCKENS.

Faites comme elles.

JUDITH

Qu’est-ce que vous dites! Moi, monsieur Merckens, entre1.1 au théâtre!

MERCKENS.

Pourquoi pas? Les contraltos sont fort rares, le vôtre n’en a que plus de mérite. Vous avez de l’éclat, du feu, de l’âme. ' de l’âme surtout, beaucoup d’âme. Le monde ne pleurerai? pas pour une bourgeoise de moins, et une artiste de plus lu! ferait plaisir.

JUDITH

C’est bien. N’en dites pas davantage. Je m’en tiendrai à vos leçons qui me paraissent meilleures que vos conseils. Êtes-vous libre ce soir? Nous resterez-vous un peu après le dîner?

MERCKENS.

Un peu. Je me promets bien encore d’entendre votre morceau.

JUDITH

Vous nous jouerez aussi quelque chose,

Ne me demandez pas ça. Je ne fais pas de manières avec vous et nous disons les choses comme elles sont. Quand je cause, j’ai de l’esprit, je suis amusant ; mais ma musique ne ressemble pas du tout à ma conversation.

JUDITH

On sautera.

MERCKENS.

Bah !

JUDITH

Oui, nous danserons. Blanche l’a désiré. C’est bien le moins qu’avant son mariage elle danse une fois avec son prétendu. Et puis Gaston nous ménage une surprise. Il a juré qu’il danserait un quadrille avec son père et qu’on ne les distinguerait pas l’un de l’autre.

herckens.

Comment cela?

JUDITH

Vous leverrez. Vous ne savez pas que mon frère imite papa dans la perfection. La voix, les gestes, la manière de plaisanter ; il pense comme lui, dans ces moments-là, c’est extraordinaire.

Page 1