‹ Les corbeaux; pièce en quatre actesChapitre 67 sur 110 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

MADAME VIGNERON

Cependant, mon enfant, si on nous vole?

JUDITH

Eh bien ! on nous volera. Ce n’est ni toi ni moi qui l’empêcherons. Ce n’est pas Marie non plus. Elle doit bien voir maintenant que nous reculons pour mieux sauter. J’aimerais mieux mille fois, mille fois, en finir dès demain et prendre ce qu’on nous laisse, puisqu’on veut bien nous laisser quelque chose. Quand le passé ne nous occuperait plus, nous penserions à l’avenir.

MADAME VIGNERON

Tu en parles bien légèrement de l’avenir.

Il me préoccupe, mais il ne m’épouvante pas. C’est Blanche que je trouve de beaucoup la plus à plaindre. Elle perd un mari qui lui plaisait.

MADAME VIGNERON

Regarde mon enfant, que de sottises tu as dites en cinq minutes. Tu m’as blessée d’abord, tu as découragé une de tes sœurs et tu fais pleurer l’autre.

’JUDtiTH, allant à Blanche.

Tu m’en veux?

BLANCHE

Non, je ne t’en veux pas. Tu parles de M. de Saiht-Génis sans le connaître. J’étais très 'heureuse de lui apporter une dot, je l?ai perdue, il ne m’en aime pas moins et me ‘témoigne ;le même ‘désir de m’épouser. Les difficultés vienneiit de sa tnère. Une mère cède tét du tard; madame de Saint- Genis fera comme toutes les autres, (changeant de ton.) Elle trouvera plus sage de nous donner son consentement quand elle nous verra résolus à nous en passer. Tu as raison, ma

grande sœur, en disant que nous ne nous défendons pas bien sérieusement; mais cette décision qui nous manque dans nos affaires, je l’aurai, moi, je te le promets, pour mon mariage.

MADAME VIGNERON

Ah çà! mes enfants, je ne vous comprends pas. Vous parlez toujours de décision, nous manquons de décision, il faudrait de la décision, vous ne dites pas autre chose et quand je vous propose une véritable mesure, vous êtes les premières à m’en détourner. Voulez-vous, oui ou non, renvoyer M. Bourdon et le remplacer?

MARIE

Par qui?

MADAME VIGNERON

Par qui? Par le premier venu, (a Judith.) Par ce monsieur qui nous a envoyé sa carte.

Prenons ce monsieur, je le veux bien.

MARIE

Et moi je m’oppose à ce qu’on le prenne.

MADAME VIGNERON

Eh bien! mes enfants, c’est votre mère qui vous mettra d’accord. Si M. Bourdon me dit encore un mot, un seul, qui ne me paraisse pas à sa place, je le congédie et j’envoie chercher ce monsieur. Où est-elle d’abord, la carte de ce monsieur? (silence.) Cherche dans ce meuble, Judith, et cherche avec soin. Marie, va au piano, cette carte s’y trouve peutêtre. Et toi aussi, Blanche, fais quelque chose, regarde sur la cheminée. (Nouveau silence.) Ne cherchez plus, mes enfants, j’avais cette carte dans ma poche, (a Judith.) Pourquoi ris-tu?

JUDITH

Je ris en pensant que nos adversaires savent ce qu’ils font de leurs instruments.

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