ACTE TROISIÈME
d’hui comme hier, il veut vendre notre établissement. Cependant ce parti est si désastreux pour nous, qu’il n’ose pas nous en faire part lui-même. Nous allons mettre M. Teissier au pied du mur, et nous ne lui cacherons pas qu’il commet une mauvaise action.
BOURDON
Une mauvaise action, c’est beaucoup dire. Je doute fort, madame, qu’en tenant ce langage à votre adversaire, vous arriviez à l’émouvoir.
MADAME VIGNERON
Ce n'est pas moi qui parlerai à M. Teissier. La patience m’a manqué une première fois, elle pourrait bien m’échapper une seconde. Au surplus, à la tournure que prennent nos affaires, je les laisserais maintenant se terminer comme elles pourraient, sans une de mes filles qui montre plus de persévérance que nous n’en avons, ses sœurs et moi. Justement M. Teissier parait bien disposé pour elle, elle réussira peut-être à le faire revenir sur sa détermination.
BOURDON
Pardon. Teissier, dites-vous, s’est pris d’amitié pour une de vos filles ?
MADAME VIGNERON
On le croirait au moins.
Laquelle ?
BOURDON
MADAME VIGNERON
La seconde, Marie.
BOURDON
Et de son côté mademoiselle Marie est-elle sensible aux sympathies queM. Teissier lui témoigne?
MADAME VIGNERON
À quoi pensez-vous donc, monsieur Bourdon ? Vous ne comptez pas les marier ensemble?
Attendez, madame. Teissier serait disposé à épouser cette jeune fille qu’elle ne ferait pas une mauvaise affaire en acceptant ; mais je pensais à autre chose. Teissier n'est plus jeune, vous le savez ; le voilà d’un âge aujourd’hui où la plus petite maladie peut devenir mortelle; si cette affection toute subite qu’il éprouve pour votre enfant, devait l’amener plus tard à prendre quelques dispositions en sa faveur, vous gagneriez peut-être à ne pas irriter un vieillard pour rester dans les meilleurs termes avec lui.
MADAME VIGNERON
Nous n’attendons rien de M. Teissier. Qu’il vive le plus longtemps possible et qu’il fasse de sa fortune ce qu’il voudra. Mais cette fabrique qu’il a résolu de vendre nous appartient comme à lui, plus qu’à lui même. Il abuse du droit que lui donne la loi en disposant à sa convenance de l’œuvre de mon mari et de la propriété de mes enfants.
BOURDON
Je n’insiste pas.
ROSALIE, entrant.
IJ. Teissier est là, madame.
MADAME VIGNERON
Attends un peu, Rosalie, (a Bourdon.) Est-il nécessaire que vous vous rencontriez ensemble ?
BOURDON
Oui, je l’aimerais mieux. Comprenez-moi bien, madame. Je suis aux ordres de Teissier comme aux vôtres, je ne fais pas de différence eiltre vous. Je désire seulement qu’on m’arrête à quelque chose pour être fixé sur ce que j’aurai à faire.