ACTE TROISIÈME H
BLANCHE
Nous nous aimons.
MADAME DE S AINT-GENIS'
Aujourd’hui, mais demain.
BLA NCHE.
Consentez, madame, je vous en conjure.
MADAME DE SAINT-GF.NIS
Faut-il vous répéter le mot que vous me disiez tout à l’heure? Jamais. (Blanche la quitte, va et vient, traverse la scène en donnant lès signes d’une vive agitation et de la plus grande douleur, elle tombe sur un fauteuil. — Revenant lentement à elle.) Je regret te bien,
mon enfant, de vous paraître aussi cruelle et de vous laisser dans un pareil état. J’ai raison cependant, tout à fait raison contre vous. Une femme de mon âge et de mon expérience, qui a vu tout ce qu’on peut voir en ce monde, sait la valeur des choses et n’exagère pas les unes aux dépens des autres.
BLANCHE, se jetant à ses genoux.
Écoute'z-moi, madame. Que vais-je devenir, si votre fils ne m’épou&e pas? C’est son devoir. Je n’en connais pas de plus noble et de plus doux à remplir envers une femme dont on est aimé. Croyez-vous que s’il s’agissait d’un engagement ordinaire, je m’humilierais au point de le rappeler. Mon cœur même, oui, je briserais mon cœur, plutôt que de l’offrir à qui le dédaignerait et n’en serait plus digne. Mais il faut que votre fils m’épouse; c’est son devoir, je le répéterai toujours. Toutes les considérations s’effacent devant celle-là. Vous me parlez de l’avenir, il sera ce qu’il voudra, l’avenir, je ne pense qu'au passé* moi, qui me fera mourir de honte et de chagrin*
MADAME DE SAINT-GEN I S
Enfant que vous êtes, est-ce qu’on parle de mourir à votre âge! Allons, relevez-vous et écoutez-moi à votre tour. Je voie
bien que vous aimez mon fils plus que je ne le pensais pour lenir autant à un pauvre garçon dont la position est presque misérable. Mais si je consentais à vous marier avec lui, dans un an, dans six mois peut-être, vous me reprocheriez bien amèrement la faiblesse que j’aurais eue. L’amour passe, le ménage reste. Savez-vous ce que serait le vôtre? Mesquin, besogneux, vulgaire, avec des enfants qu’il faudrait nourrir vous-même et un mari mécontent qui vous reprocherait à toute minute le sacrifice que vous auriez exigé de lui. Faites ce que je vous demande. Sacrifiez-vous plutôt vous-même. Gomme les choses changent aussitôt. Georges ne vous abandonne plus, c’est vous qui le dégagez généreusement. Il devient votre obligé et vous donne dans son cœur une place mystérieuse que vous conserverez éternellement. Les hommes restent toujours sensibles au souvenir d’une femme qui les a aimés, ne fùt-ce qu’une heure, avec désintéressement, c’est si rare! Que deviendrez-vous? Je vais vous le dire. L’image de mon fils qui remplit en ce moment toutes vos pensées s’effacera peu à peu, plus vite que vous ne le croyez. Vous êtes jeune, charmante, pleine de séductions. Dix, vingt partis se présenteront pour vous. Vous choisirez non pas le plus brillant, mais le plus solide et ce jour-là vous penserez à moi en vous disant : Madame de Saint-Genis avait raison.
BLANCHE
Qui êtes-vous donc, madame, pour me donner de pareils conseils? Que dirait votre fils s’il les connaissait? J’aimerais mieux être sa maîtresse que la femme d’un autre.
MADAME DE SAINT-GENIS
Sa maîtresse! Voilà un joli mot dans votre bouche. Mon fils saura, mademoiselle, les expressions qui vous échappent et qui sont un signe de plus de votre précocité.
BLANCHE
Non, non, madame, vous ne répéterez pas ce mot affreux que je rougis d’avoir prononcé.