CHAPITRE IV
Le génie national
§ 1. — l'écriture coréenne
L'écriture en usage, dans la Corée, soulève un problème tout particulièrement intéressant pour les ethnographes. Tandis que les Chinois ne possèdent encore, après plus de 4,S00 ans d'existence que des signes images représentant conventionnellement les idées qu'ils veulent exprimer sur le papier, signes dont l'innombrable quantité (environ cent mille) fait delà lecture une science longue et pénible à apprendre ; alors que les Japonais ont vainement essayé d'appliquer à la transcription des mots de leur langue un syllabaire qu'ils ont inventé, et dans lequel il est impossible de noter une consonne, abstraction faite des voyelles; les Coréens, au contraire, possèdent une écriture d'une remarquable simplicité, dans laquelle chaque son est représenté par son caractère distinct, absolument comme dans nos écritures européennes.
L^alphabet coréen se compose des signes suivants :
" VOYELLKS :
d eu oîl ou i a y i t/ku y ) yiu c yr
CONSONNKS :
k n t r, / VI fi s fx h t'y CONSONNKS ASPIRÉKS :
Pour la transcription des mois étrangers, les lettres suivantes ont été ajoutées à l'alphabet coréen :
ôliCQUt^
En examinant, il y a quelques années, les lettres de cet alphabet, j'ai été frappé de la ressemblance qu'offrent les consonnes coréennes avec les consonnes correspondantes de Falphabet indien :
ETHN. D£ LA a>RÉE. 6
Cette ressemblance, surtout si l'on tient compte des variations de formes qu'ont subies les lettres indiennes, est telle qu'on ne saurait y voir un effet du hasard; et on est amené à cette conclusion absolument incontestable, à sayoir que l'alphabet coréen a été emprunté à la source indienne.
Ce fait une fois établi, il reste à savoir à quelle époque et dans quelles circonstances l'écriture hindoue a été importée en Corée.
Les auteurs Chinois et Japonais, qui, jusqu'à présent, sont les seuls à noiis fournir des renseignements sur les origines et les évolutions historiques de .la Corée, ne nous donnent malheureusement que bien peu d'éclaircissements sur cette question, et les anciens rapports de Tlnde et de la Corée demeurent jusqu'à présent à Tétat d'énigme inexplicable.
Nous avons cependant les moyens d'établir que l'écriture alphabétique de la Corée était pratiquée dans cette péninsule à une époque assez reculée. Klaproth prétend que cette écriture fut inventée dans le royaume de Paik-tse (le Peh-tsi des Chinois), en l'an 374 de notre ère*, mais il ne s'était pas
1. Suivant les Coréens^ leur écriture alphabétique ou on-moun avait été inventée seulement vers le vui^ siècle.
aperçu qu'il s'agissait d'un alphabet d'origine indienne; de sorte qu'il ne faut voir tout au plus à cette date qu'une importation étrangère et nullement une invention de toutes pièces.
Un fait emprunté. à la paléographie japonaise vient cependant projeter quelques lueurs au milieu des obscurités de ce curieux problème. Les indigènes du Nippon prétendent, eux aussi, avoir fait usage à la même époque à laquelle on rapporte l'introduction de l'alphabet coréen dans le Paiktse, d'un alphabet à peu de chose près identique à celui de la Corée. Quelques savants japonais soutiennent que cet alphabet aurait été inventé dans leur pays et que c'est de là qu'il fut apporté sur le continent. L'origine indienne des lettres coréennes étant ùti fait indiscutable, la prétention de ces savants ne saurait être admise, et il n'est guère possible de faire une supposition plus vraisemblable que celle qui fait venir de la Corée les lettres dites Sin-zi, « Caractères des Dieux », dans les îles de l'extrême Orient.
Les origines coréennes ne pouvant être ré-
sous leur (iyoaslic des Oang, par un bonze appuie Syeltsong-?. Ce boDze est coDsidéré comme un des savants les plus distingués qui aient existé dans la péninsule.
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culées au dolù de Tère chrétienne (et encore à cette époque se trouve-t-on bien plus dans la période mythologique que dans la période historique), l'introduction de Técrilure en Corée doit être à peu près contemporaine des premiers siècles de ses annales. D'autre part, le bouddhisme, introduit en Chine en Fan 65, fut transporté en Corée par des missionnaires chinois en 372; d'abord dans le royaume de Kao-li, ensuite dans le royaume de Paik-tse en 384. Il est peu probable que l'écriture en question ait été répandue dans ce dernier pays dix ans avant TarHvée des sectateurs de la foi de Çâkya-Mourii; à moins cependant que le bouddhisme ne soit plus ancien en Corée que la date qui nous est donnée par les écrivains Chinois.
Ainsi qu'on le voit, le problème qui nous occupe, sans cesser d'être fort obscur, peut être localisé dans la chronologie coréenne d'une façon suffisamment précise, surtout si l'on se rappelle qu'il s'agit d'une époque où les véritables événements de la péninsule commencent à peine à figurer sur les registres de l'histoire. Il reste cependant à expliquer comment les missionnaires chinois qui venaient prêcher le bouddhisme au Tchao-sien parvinrent à y faire accepter l'alphabet hin-
dou de préférence aux signes idéographiques qui avaient déjà élé employés en Chine non seulement pour traduire les livres sacrés de rinde, mais encore pour noter et transcrire les mots sanscrits nécessaires à renseignement de la nouvelle doctrine religieuse. Il est probable que les lettres dêvanâgarî ne furent point acceptées en Chine, parce que récriture idéographique avait acquis dans ce pays un caractère essentiellement national qu'il était impossible de supplanter, d'autant plus que c'était avec ses signes qu'on avait écrit les livres canoniques de l'antiquité chinoise et les livres moraux de la grande école de Confucius; mais qu'en Corée, où la civilisation était à peine sortie de ses langes, où toute écriture était encore inconnue ou tout au moins peu usitée, les prédicateurs du bouddhisme ne rencontrèrent point la même rér sistance, et qu'ils purent à leur gré répandre dans le pays Talphabet même avec lequel avaient été écrits les plus anciens monuments de la littérature bouddhique.
De nouvelles recherches ne tarderont probablement point à nous éclairer d'une façon complète sur cet intéressant sujet.