LA LANGUE ET LA LITTÉRATURE
La langue coréenne possède un fonds de mots indigènes qui paraissent n'avoir aucune espèce de rapport avec les mots chinois. Ces derniers se sont introduits, non seulement dans ridiome écrit, mais même dans Tidiome vulgaire, en telle proportion qu'on emploie généralement plus d'expressions chinoises en coréen que de locutions coréennes proprement dites. On peut aussi constater, dans le langage actuel du Tchao-sien, un phénomène analogue à celui qui s'est accompli, surtout depuis quelques années, dans le langage des insulaires du Nippon, où les mots d'origine chinoise tendent de jour en jour à supplanter davantage les mots indigènes.
L'examen du .vocabulaire coréen nous montre donc une foule énorme de mots chinois, plus ou moins altérés dans leur prononciation, à peu près comme l'on trouve dans le dictionnaire persan une quantité de mots arabes apportés par la civilisation musulmane. Quant au fond indigène, il n'a pas encore été étudié sérieusement au point de
LE OÉNIB NATIONAL 67
vue de la linguistique comparée, et ce n'est que par une hypothèse, d'ailleurs vraisemblable, qu'on a cru pouvoir le rattacher à la famille tatare ou mongolique.
Cette hypothèse tire son origine des ressemblances grammaticales et syntactiques qu'on a pu constater entre le Coréen et les principaux idiomes de l'Asie Centrale et Orientale. Parmi ces ressemblances, on peut citer les suivantes :
Absence de genre pour les substantifs.
Invariabilité des substantifs, au point de vue des cas et au point de vue des nombres.
Les cas sont formés à Taide de postpositions distinctes et séparées du nom. Le pluriel n'est pas l'objet déformes particulières et ne s'indique que par des mots additionnels exprimant ridée de quantité^ foule, réunion, accumulation
Les adjectifs, également invariables, ne s'accordent point avec les noms qu'ils qualifient.
Absence du pronom de la troisième personne, lequel est remplacé par des locutions démonstratives.
Emploi de postpositions, là où seraient employées des prépositions dans les langues ariennes.
Existence d'une conjugaison négative spéciale, commune à tous les verbes.
Le qualificatif, à quelque catégorie grammaticale qu'il appartienne, précède le mot qualifié.
Le régime indirect, l'ablatif, le locatif ou instrumental, précède l'accusatif ou Tégîme direct.
Dans les énumérations d'objets , la conjonction « et » se place après le substantif, comme le que des Latins : paterque^ materqiie.
Le comparatif, dans la langue écrite, se forme suivant le procédé essentiellement caractéristique des langues tatares, procédé qui consiste à mettre également au positif les deux noms comparés, mais en faisant suivre celui aux dépens duquel est faite la comparaison de la particule postposilivc de l'ablatif.
Parmi les formes de l'interrogatif, il en est une qui consiste dans l'emploi l'un après Tautre de Taffirmalif et du négatif (ex. : « prêt , pas-prêt », pour « est-ce prêt? ») Un interrogatif du même genre existe notamment en chinois et en japonais.
Enfin, un grand nombre de verbes se forimont avec des substantifs ou des mots compo-
ses chinois suivis d'un auxiliairo qui seul csl susceptible d'être conjugué. Un procédé absolument analogue se remarque en japonais.
Jusqu'à présent, on peut affirmer qu'on ne possède point de monuments de la littérature coréenne proprement dite. La plupart des livres qu'on a trouvés dans la péninsule étaient des livres chinois ou des livres écrits en chinois. Le seul ouvrage, en partie coréen, que nous connaissions en Europe déjà depuis bien des années," est le Ti^yen'tsa'kyem/ ou Livre de Mille mots. C'est la traduction d'un petit texte chinois composé sous le règne do l'empereur de Chine Woii-ti^ fondateur do la dynastie des Liang *. Il est cependant certain qu'il existe d'autres livres purement coréens, et l'un d'eux, malheurcusonienl incomplet dos premières pages, fait partie de la collection du Déparlement Asiatique à Saint-Pétersbourg. Il y a tout lieu de croire que d'autres ouvrages du même genre ne tarderont pas à être signalés aux orientalistes; mais ces
1. Ce livre est répandu dans loiiles le.'« écoles de ta Corée où il sert à uppreudre à la jeiiuesse les premier» éléments de récriture idéographique de la Cnine*. Le célèbre voyageur hollandais, Pd.-Ft. von Siebold, en a donné nnu reproduction, en chinois et en coréen, par le moyeu de la lithographie, dans sa Bihiiothera Japonica.
10 ETHNnriR.ArHIË -de I-A CORÉE
Fia. 6, .— Spécimea du Tsnen-tm-kyeng (Coréea-Cltioois).
ouvrages seront certainement peu nombreux et ne constitueront par leur ensemble qu'un bien faible rudiment de ce qu'on peut appeler une littérature.
Si Ton examine cependant les conditions actuelles d'existence de la langue coréenne, on est amené à prédire^ à une époque assez prochaine, la naissance d'une véritable littérature coréenne. Les missionnaires de la Société des Missions étrangères, avec l'aide d'indigènes convertis au christianisme, ont déjà jeté les premières bases de cette littérature, et ils ont fait paraître à Yoko-hama un Dictiomiaire Coréen-Français^ qui ne servira pas seulement aux Européens à apprendre l'idiome vulgaire du Tchao-sièn, mais qui fournira aux indigènes eux-mêmes les moyens de cultiver leur langue mieux qu'ils ne l'ont fait jusqu'à présent, et 'de s'en servir pour répandre par des écrits l'expression de leur pensée. Le dictionnaire en question renferme, en effet, un nombre considérable de locutions littéraires empruntées aux écrivains de la Chine ; et c'est à l'aide de ces expressions que les indigènes de Ja péninsule pourront composer des livres en rapport avec leur état intellectuel et avec la somme de civilisation qu'ils ont actuellement acquise. Dans
une Grammaire Coréenne publiée Tannée suivante par les mêmes missionnaires, on a donné, à titre d'exercices gradués, une série de phrases dialoguées, d'anecdoles cl d'hislorielles, empruntées en partie à Timaginalion européenne , mais qui démontrent cependant, dans Tidiome coréen , une souplesse suffisante pour la composition de morceaux plus étendus et d'un style plus élevé.
Avant la récente occupai ion de la Cocliinchine par les Français, on pouvait dire qu'il n'existait point de littérature annamite.
Depuis notre établissement à Saïgon et dans les contrées avoisinantes, il a paru et il paraît chaque jour des contes, des légendes, des romans et des poèmes cochinchinois inédits.
La plupart de ces productions du génie annamite, plus ou moins guidé et dirigé par Tesprit européen, n'ont qu'une valeur assez médiocre : on ne peut nier cependant qu'elles ne soient le point de départ d'une littérature originale qui serait sans doute restée bien longtemps encore avant de se manifester, ou qui même ne se serait jamais produite à la lumière sans l'invasion des idées occidentales dans cette partie de Tlndo-Chine. Ou je me trompe fort, ou un phénomène analogue ne
lardera pas à se manifester en Corée. Ce sera le signal définitif de l'émancipation du peuple, d'ailleurs laborieux et intelligent, de la dernière terra incognita du vieux monde asiatique.
ETËN. DE LA COUÊË .
APPENDICES . 75
APPENDICES