‹ Les correspondants de J. Joubert 1785-1822Chapitre 10 sur 48 · Shakespeare, Jules César, actes 1" et · texte numérisé non relu

Shakespeare, Jules César, actes 1" et

M. DE FONTANKS. 45

elles marchent absolument comme les hommes ; elles ne connaissent nullement cet art de plaire que l'on reproche d'ordinaire à leur sexe.

» Si, dans quelques manufactures, dans quelques ouvrages, les Anglais réussissent mieux que nous, c'est qu'ils sont mieux payés. La façon des habits est double, les souliers de même. Elonnez-vous, après cela, que l'habit et les souliers soient cousus d'une manière plus solide ! En général, l'ouvrier anglais invente peu, mais perfectionne beaucoup; c'est le contraire en France. Quelle en est la raison? Il a moins d'esprit, mais plus d'aisance; il se donne le temps nécessaire à polir. Pour moi, je n'ai pas le temps de polir ma lettre, je vous l'envoie à la hâte.

» Je reverrai Banks samedi pour vous seul; vous aurez d'excellents détails sur Cook. J'ai les airs d'Ossian. Encore un mot : la patrie de l'imagination est celle où vous êtes né; pour Dieu, ne calomniez point la France, à qui vous pouvez faire tant d'honneur. Lisez dorénavant quelques pages de Shakespeare et toute Athalie, toute Zaïre, toute Mérope. Félicitons-nous d'être nés sous ce beau ciel, sur cette belle terre, parmi les aimables habitants du premier royaume de l'Europe. J'en dirais davantage, mais il faut finir. Cinq heures sonnent, et îe crieur public vient chercher ma lettre. Adieu. »

M. Joubert nous a laissé dans les Pensées une appréciation moins sévère et plus juste du caractère de nos voisins : sans nier assurément quelques-uns

de leurs défauts, le prix qu'ils attachent à leurs richesses, leur mauvaise foi pour le compte de leur pays, il les représente en même temps comme gens de bien pour leur propre compte; il rend hommage à leur humeur calme et posée, et met en relief une qualité capitale qu'il serait utile d'imiter : « Les Anglais, dit-il, sont élevés dans le respect des choses sérieuses, et les Français dans l'habitude de s'en moquer ^ »

M. de Fontanes ne devait plus rester longtemps en Angleterre, et dans une lettre, dont un fragment seul a été conservé, il écrit à son ami :

Londres, 1786.

« Avec quel plaisir je quitterai cet ennuyeux séjour, mon cher ami! Ce iVest pas que le pays ne soit magnifique; avec un hôte qui voudrait ne la pas gâter, la nature me charmerait. Mais nous avons trop compté sur les événements, je suis désabusé !

» Je suis charmé que vous travailliez; à travers le chaos qui me bouleverse, je cherche encore quelques douces rêveries; j'ai fini Orphée et Job, j'ai retranché au luxe de la Forêt de Navarre ; j'ai ajouté à la maigreur de la

Page 1