Pensées et correspondance. II
M. DE TON TAN ES. i?
Chartreuse. Tout cela est bien, parce que la situation de mes idées, qui ne me permet guère l'enthousiasme, me donne toute la réflexion et toute la justesse nécessaires au travail dont je m'occupe.
» Avez-vous lu par hasard les Études de la nature, par M. de Saint-Pierre? C'est une tèle bien faible, mais il y a un tel charme dans son livre qu'il m'a consolé pendant trois jours. Lisez ce pauvre homme, il vous fera plaisir, ou vous oies endurci depuis deux mois.
)) Aimez-moi en dépit de tous mes défauts, car je vous aime; vous êtes le seul homme que j'estime, chérisse et honore sans restriction. »
Le projet de trouver à Londres des abonnés pour une revue avait complètement échoué, et M. de Fontanes ne revint pas dans « le premier royaume de l'Europe », sans éprouver quelque tristesse; son voyage avait entraîné d'assez grandes dépenses, qui, en raison ^e la fortune modeste des deux amis, ne pouvaient leur être indifférentes. Le désappointement était d'autant plus grand que les espérances avaient d'abord paru mieux fondées. Toutefois le temps n'avait pas été perdu : M. de Fontanes rapportait une certaine habitude de la langue anglaise, quelque expérience des idées littéraires de nos voisins et des relations distinguées qu'il retrouva plus tard, lorsqu'après le coup d'État de fructidor, il fut obligé de retourner en Angleti^rre.
Aussi son découragement ne devait pas être de longue durée.
11 eut bientôt le désir de voir Genève, où une partie de sa famille, originaire du Languedoc, avait émigré après la révocation de l'édit de Nantes. M. de Fontanes était catholique ; mais un de ses oncles, demeuré protestant, habitait encore Genève, où il exerçait les fonctions de pasteur et de professeur. C'est près de ce parent que se rendit M. de Fontanes dans l'été de 1787. La vue des montagnes et du lac Léman fit éprouver au jeune poète une admiration enthousiaste, qu'il eût voulu partager avec son ami :
Vevey, 24 août 1787.
«Ah! mon ami, je vous appelle; que n'êtes-vous à Vevey pour admirer, pour pleurer, pour sourire, pour recevoir toutes les émotions douces de l'âme? Je viens de voir le mont Blanc, j'ai traversé les deux plus fameux glaciers de la Savoie, le glacier des Bossons et la Mer de glace. Les trois pointes du mont Blanc m'ont offert le plus magnifique spectacle dont mon imagination ait encore joui. Mais tout cela n'est rien. Les hauteurs effrayantes des montagnes m'avaient écrasé; je me suis enfoncé par le col de Balme dans lé Valais: n«n, l'âge d'or n'est point un rêve! Cette délicieuse vallée réfute tous ceux qui n'y croient pas. Feuilletez Homère, Virgile
M. DE FOiMANES. i'J
et tous les poètes que vous aimez le mieux, et, lorsque vous serez jileiii de leurs plus aimai)les tableaux, venez ici; vous oublierez vos poètes, et vous vous mettrez à genoux devant le grand Poète qu'on ne peut égaler. De Villeneuve, où commence le lac, jusqu'à Yevey surtout, l'enchantement est si profond et si doux que toutes les peines et même les plaisirs passés s'oublient. Ce lac est entouré de roches semblables à celles que peint Télémaque dans le lieu où il est berger. Mon ami, la Nouvelle Hélo'ise était toute faite à Vevey. N'admirez plus ou admirez-en davantage Rousseau, pour avoir si bien deviné.
» Un bateau m'atlend pour passer à la Meilleraye.
» Peut-être le spectacle terrible des montagnes que je venais de parcourir a-t-il ajouté au charme des sites doux et riants qui m'environnent, mais je sais que jamais la vie ne m'a été plus précieuse et l'idée de la mort plus suave en même temps que sous ce beau ciel et sur ces rives enchantées.
)) Adieu, que ne voyez-vous ce que je vois? »
Il ne tarda pas à traduire son admiration en quelques beaux vers dans le poème du Verger, publié en 4788 et refait plus tard sous le titre modeste d'Essai sur la maison rustique.
Il y décrit d'abord les beautés sévères de la vallée de Ghamounix et de la Mer de glace :
Sapins du mont Anvers, puissiez-vous me cacher!
Que le vaste horizon devant moi s'agrandisse,
Que la cascade roule et de loin retentisse,
Et que le bois vieilli pende au roc escarpé!
Là, du iond de son anlre en grondant échappé,
Dans de larges ravins qu'à longs flots il sillonne.
Le fougueux Arveyron bondit, tombe et bouillonne,
Rejaillit et retombe, et, sur ses bords errant,
L'aigle mêle sa voix au fracas du torrent.
Je m'élève : à mes pieds l'éclair luit, les vents grondent,
Les tonnerres lointains sourdement se répondent.
Sombre Dieu de l'hiver! J'ai foulé ces sommets,
Sous ton spectre de glace engourdis à jamais.
Puis il peint l'aspect riant du lac de Genève :
Quand de ce pur Léman je découvris les flots. Oui, je crus qu'échappé des débris du chaos, L'univers tout à coup naissant à la lumière M'étalait sa jeunesse et sa beauté premiéie.
L'année suivante, M. Joubert, se trouvant en Bourgogne, à Villeneuve-sur- Yonne, put s'occuper d'un projet d'union pour M. de Fontanes. C'est dans celte petite ville, comme nous l'avons vu, qu'il devait se marier lui-même cinq ans plus tard; mais il songea d'abord au bonheur de son ami. Deux dames de Lyon, madame de Cathelin et sa lille, voyageant avec le baron de Juys, leur vieux parent, s'étaient arrêtées quelques jours à Villeneuve; elles y rencontrèrent par hasard M. Joubert, qui ne larda pas à les charmer
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par les grâces de sa conversation et à gagner leur confiance; trouvant dans mademoiselle de Cathclin toutes les qualités qu'il rêvait pour M. de Fontanes, il fit valoir le méi'ite de celui-ci, ménagea une entrevue à Paris, et, quand il sut la jeune fille favorablement impressionnée, décida par son active intervention et ses lettres pressantes la mère et le vieux parent à accepter une pensée que le principal intéressé lui-même avait d'abord considérée comme d'une réalisation impossible.
Il faut lire tout entière la lettre au baron de Juys, publiée en tête de la correspondance de M. Joubert*, où il plaide éloquemment la cause de son ami. Après l'avoir représenté comme « un homme destiné à faire un jour le plus grand honneur à son pays, jeune, aux portes de l'Académie, ayant déjà de la gloire et un mérite de cette espèce verte et robuste qui ne fait que croître avec le temps », il ajoute : (( En le mariant, en lui donnant de la fortune et une fille charmante, propre à entretenir en lui un perpétuel enchantement, vous rendriez un grand service aux beaux-arts et à la France : vous hâteriez l'achèvememt d'un grand homme. Il faut que les grands talents, pour acquérir leur maturité, aient