MADAME DE CH AIE A U T. M I AN D
De Montgraliam, près Nogont-le-Rotrou, où demeurait alors ia famille de Pisicux, elle mande bienlôL à M. Joubert :
A JI. JOUBERT
Mercredi soir, 1818.
« M. de Cliateaubriaml vient de recevoir une lettre qui l'oblige d'aller à Paris; il en serait furieux, si l'espoir de vous y trouver encore ne l'adoucissait un peu. J'espère donc que la pluie, vos malles, vos paquets, vos si, vos mais vous auront empêché de partir. Au fait, qu'iriezvous faire à Villeneuve cette année, où il n'y aura d'aulre raisin mangeable que celui qui vient tout mûr?
» Dites mille et mille choses tendres à Frisell; je sais qu'il parle comme il fautde M. de Chateaubriand, et cela me vu au cœur et y reste. »
Les lettres suivantes sont écrites de Noisiel, chez le duc de Lcvis, ou de Paris. iM. de Chateaubriand étai alors dans le feu de ce qu'il nomme ses combats pour la défense de la liberté de la presse ; à l'arme de la parole, il avait ajouté celle du journal et fondé le Conservateur. Il parvint à enrôler sous sa bannière hs noms les plus illustres : a Je mis la plume à la main aux plus grandes familles de France, » dit-il dans ses Mémoires.
Il adjoig^nit aux Montmorency et aux Lévis MM. de Donald, de la Mennais, de Villèle, de Corbière, de Vitrolles, de Gastelbajac et jusqu'à un prince de l'Église, le cardinal de la Luzerne. Madame de Chateaubriand ne parle du Conservateur que pour rappeler les tribulations qu'il lui cause et les dangers qu'il fait courir à son mari. Elle a peu d'espoir d'ailleurs dans le succès de l'entreprise, et l'événement, en amenant le rétablissement de la censure après la mort du duc de Berry, ne devait que trop tôt réaliser ses prévisions.
A Al. JOUBERT.
Noisiel, ce 11 octobro, 1818.
« Nous nous installons demain dans ce palais, plein non de grandeur mais de meubles, que nous éclairerons avec une lampe, quand cent lampes ne l'éclaireraient pas, et que nous chaufferons avec tout autant de bois qu'il en faudra pour le rendre un peu moins froid que la sommité du mont Blanc. Cependant n'allez pas trop vous effrayer de ce que je vous conte là; vous savez que, bien que je dise toujours la vérité, il y a la partie poétique qu'on peut rayer, et, si je vous ai fourré là le mont Blanc, c'était pour prendre la chose de haut. Au fa! , avec ma vanité, mon avarice et mon industrie combinées, je parviendrai à vous faire, sans trop de frais, deux ou trois petits retranche-
MADAMK DE CHATEAUBRIAND. 249
ments, où vous aurez froid ou chauil, comme vos caprices renlendront ce joiir-là; ensuite il vous restera un promenoir (.Veiwivon trois quarts de lieue, bien enclos.
» Le Conservaleur est-il arrivé jusqu'à vous? M. de Chateaubriand est bien capable de ne vous l'avoir pas envoyé. Voilà un nouvel ullra lancé dans le monde et jusqu'à pr(' sait fort bien accueilli du public, mais qui n'est pour moi qu'un sujet de tribulations; bien sûre qu'il sera bientôt pour à qui de droit un sujet de persécution.
» Adieu, monsieur et madame, vous me manquez bien tous les deux : l'un pour la partie politique, l'autre pour ce qui regarde le ménage, et ensemble pour mon bonheur et ma joie ! »
A M. JOUBEPiT.
Noisiel.
a Je vous ai donné une marque d'amitié à ma manière, en écrivant à madame Joubert sans lui parler de vous : une personne indifférente aurait-elle manqué à la politesse à ce point?
S) Nous voici de retour à Noisiel. Nous rentrons de demain en huit à Paris, pour n'en plus sortir, à moins d'en être chassés, ce qui pourrait bien m 'arriver et me ferait grand plaisir.
» Voilà M. le duc de Lévis qui se promène dans son jardin, avec une vieille paire de pantoufles vertes, des bas et une culotte de soie noire, une veste de toile grise écrue,
:250 LES CORRESPONDANTS DE ,î. JOURERT.
et par-dessus un spencer de drap bleu coupant les longues basques de la veste. Sa noble tête poudrée est coiffée d'un chapeau de paille brillante ; d'une main il tient une houlette et de l'autre une grappe de raisin. A ce costume de ville et de campagne ajoutez une figure qui n'est d'aucun pays, et vous verrez, comme je le vois, le seigneur deNoisiel.
» Adieu, portez-vous bien pour me faire plaisir et revenez vite pour ne pas me mettre en colère. »
MADAME JOUBRRT.
Paris, 17 novembre 1818.
Voilà un beau silence que nous gardons l'une et l'autre ; je le romps pour vous dire des injures. Qui vous aurait crue capable d'être si longtemps sans m'écrire, ne fût-ce que pour vous plaindre de mes rigueurs? Car enfin il y a deux mois que je ne vous ai donné signe de vie; vous en auriez été jadis inquiète ou furieuse. Mais vous vous êtes gâtée à mon école, sans que je me sois amendée à la vôtre. Voilà ce que c'est que l'enseignement mutuel !
» On dit que vous revenez à la fin du mois ; si vous saviez combien je le désire? Que faites-vous à Villeneuve par le vent et la pluie? 11 faut que le Cerf revienne au plus tôt prendre possession de son lit, au bord duquel je m'engage à passer comme de coutume tous mes moments de loisir et de santé.
))M. de Chateaubriand vous dirait mille choses, s'il par-
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lait; mais, depuis qu'il s'occupe du Conservateur ji\ ne voit, ni n'entend, ni ne répond. »
Madame de Chat^^aubriand avait, comme on le voit souvent dans ses lettres, l'esprit assez mordant. M. Daniélo, l'un des secrétaires de son mari, qui exprime pour elle des sentiments de respect profond et presque de vénération, reconnaît qu'elle avait l'humeur bretonne, un peu vive et capricieuse, qu'elle se laissait souvent entraîner à des jugements sévères et qu'elle n'arrêtait guère ses critiques que devant Dieu et ses saints. « Encore ne sais-je, dit-il, s'il n'y avait pas quelques saints qui avaient eu bien du bonheur d'être canonisés. »
Mais elle avait pour excuse la vivacité même de son esprit et. une égale sévérité pour ses propres imperfections; elle s'avouait, comme on l'a vu plus haut, haineuse et hargneuse , et s'adressait quelquefois des reproches excessifs; elle faisait d'ailleurs oublier son défaut par des vertus éminentes. « La charité, ajoute M. Daniélo, était dans son cœur plus que sur sa langue, dans ses actes plus que dans ses paroles. » Admirablement dévouée à son mari, dont elle pardonnait et raillait doucement les faiblesses, fidèlement attachée à ses amis, elle savait compatir à
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toutes les infortunes et passait la plus grande partie de son temps à les soulager.
Presque toutes les lettres qui suivent contiennent des détails sur une œuvre qui a rempli vingt-huit années de son existence, l'infirmerie de Marie-Thérèse. L'idée de cette fondation était née dans son esprit, ou pour mieux dire dans son cœur, vers l'année 1815; frappée des souffrances de quelques femmes ruinées par la Révolution et d'ecclésiastiques âgés et privés d'asile, madame de Chateaubriand rêva de leur créer une retraite. Elle parla un jour dans son salon de son projet à quelques amis : une quête fut improvisée et constitua les premières ressources de l'œuvre. Madame de Chateaubriand obtint bientôt le concours dévoué de la duchesse d'Angoulême et l'approbation de l'archevêque de Paris, Mgr de Talleyrand-Périgord. Une maison, située au numéro SG de la rue d'Enfer i, fut louée pour la somme de trois mille francs et confiée à la direction des sœurs de Saint-Vincent de Paul ; elle prit le nom de la Dauphine; on y admit d'abord un petit nombre de vieux prêtres et de femmes malheureuses.
Madame de Chateaubriand, jusqu'àsa mort, se consacra entièrement à cette œuvre et fit pour son suc-