‹ Les correspondants de J. Joubert 1785-1822Chapitre 5 sur 48 · Personnages de romans anglais · texte numérisé non relu

Personnages de romans anglais

» Adieu, aimez- moi à Paris comme je vous aime à Londres. »

Dans la lettre suivante, M. de Fontanes commence à initier son ami aux goûts et aux habitudes des Anglaib :

« Londres, 10 novembre 1785.

» Le général Melville et le docteurMalliy, qui sont dans ma confidence, goûtent assez notre projet, sans espérer un succès aussi prompt et aussi sûr que nous le voulons. Ils me conseillent de ne porter les grands coups que vers la fin de novembre, temps auquel la ville se remplit et la campagne est abandonnée. Ils me promettent de me seconder, et j'avoue que je n'ai jamais trouvé plus de bonhomie, de franchise, de philanthropie que dans ce général Melville. Il ne faut pas non plus vous figurer qu'on lise beaucoup à Londres tout ce qui n'est pas politique, commerce, industrie. Les nouvelles purement littéraires, amusantes, les recueils d'anecdotes n'y ont qu'un médiocre succès. Les Anglais sont bien plus occupés de nous enlever une branche de commerce que d'apprendre ce qui se fait et se dit dans les sociétés de France. Quand nous pensons que toute l'Europe a les yeux sur Paris, cela est moins vrai de Londres que de tout autre pays. C'est une observation qu'on m'a faite et que j'ai vérifiée. Il n'y a point ici une classe d'hommes aimables, instruits, de bonne compagnie, qui aient assez de loisir pour jeter les

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yeux liors de leur île sur les petits mouvements particuliers de nos cercles. Ils ne connaissent guère que les grands mouvements de l'Europe. Les arts les intéressent fort peu en général. Quelques Anglais, à la vérité, sont passionnés de la peinture, de la musique et quelquefois des lettres. Mais ces exceptions sont très rares. Les arts, pour être cultivés avec avantage, ont besoin d'esprits qui vivent dans une douce oisiveté. Voilà pourquoi toutes les choses de goût valent mieux en France qu'en Angleterre. Je ne désespérerais point cependant d'établir ici la Coirespondance, si je restais; mais le nombre des souscripteurs, si nous réussissons, sera bien moindre que nous ne l'avons imaginé. Ceux des riches Anglais qui s'occupent de notre littérature, de nos événements publics et particuliers, ont tous des correspondances à Paris. Les autres vous riraient au nez, quand vous leur porteriez votre feuille.

i>Vous me demanderez comment j'ai pu connaître en si peu de temps la nation anglaise. Sachez, mon ami, que je suis placé très avantageusement pour la juger avec vérité. J'avais des lettres du marquis de Bouille*, c'est (out dire dans ce pays-ci. Il s'est rendu tellement respectable aux Anglais, en prenant leurs îles dans la dernière guerre, qu'il a suffi que le général Meiville me dît recommandé par lui, pour qu'on ait couru au-devant de moi. Les meilleures maisons de Londres me sont ouvertes. L'ancien premier ministre, le comte Slielburne, est venu me voir. La duchesse de Devonshire, qui passe pour la femme la

1. Célèbre par le rôle qu'il a joué pendant la guerre d'Amérique, eu protégeant nos possessions contre les Anglais.

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plus aimable de l'Angleterre, m'a prié de venir chez elle. On doit me présenter à la duchesse de Rutland, sa rivale en beauté et la femme du premier pair d'Ecosse. Si j'avais des habits, j'aurais déjà vu le Roi et la Reine. Tout cela m'aurait paru presque incroyable, si on me l'avait dit en quittant Paris. Je ne vous écris rien qui ne soit de la plus scrupuleuse exactitude. D'un autre côté, je dois beaucoup à mademoiselle de M..., qui m'a recommandé à son amie, miss Pulteney, la plus riche héritière de Londres, et qui va tout à l'heure se marier avec M. Pilt, le premier ministre actuel. Son imprudence me donne dans quelques soirées un air très intéressant. Imaginez que mademoiselle de M... a écrit si chaudement en ma faveur, que miss Pulteney, toute sa famille, toutes les jeunes Anglaises élevées à Pentemont, s'imaginent que je vais épouser celle qui s'intéresse si fort à moi. On me l'a déjà fait entendre plus d'une fois; j'ai répondu comme je le devais. Quand j'aurai fait connaître le dessein qui m'amène à toutes ces folles, sans doute leurs idées s'évanouiront. Sachez de plus que je demeure dans une des maisons les plus agréables de Londres: j'ai pour commensaux deux ministres écossais, dont l'un est le premier poète d'Angleterre après Mason. Les dames auxquelles m'a adressé M. Johnson me traitent avec tous les égards, tous les soins que peut désirer un étranger. Il faut qu'il se soit conduit à merveille, je jouis de l'excellente réputation qu'il a laissée. Les visites éclatantes que j'ai reçues m'ont donné tout le relief dont j'avais besoin; j'ai le plaisir d'être conduit par mes hôtesses dans d'excellentes maisons bourgeoises tous les soirs; elles sont elles-mêmes

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filles d'un ministre, nnais elles ont peu de fortune. L'une d'elleS; qui a environ trente ans, chante fort bien; elle sait plusieurs anciens airs écossais qui m'enchantent par leur simplicité. Il est très vrai, plusieurs hymnes d'Ossian ont encore gardé leurs premiers airs; elle m'a répété son apostrophe à la lune; la musique ne ressemble à rien de ce que j'ai entendu; je ne doute pas qu'on ne la trouvât très monotone à Paris; je la trouve, moi, pleine de charme : c'est un son lent et doux qui semble venir du rivage éloigné de la mer et se prolonger parmi des tombeaux, qui s'anime un moment pour peindre des danses ni trop graves ni trop vives, et qui revient expirer peu à peu au point d'où il est parti. Le moment des chansons écossaises est un de ceux où je vous'désire le plus, pour vous faire partager mon plaisir.

))La vie n'est pas plus chère ici qu'à Paris : avec cinq guinées, on est mis comme les pairs; on ne porte d'épée qu'à la cour en gala; c'eût été un meuble bien inutile, si je m'en étais chargé; on va dîner en frac, c'est l'habit universel.

» Je ne puis vous dire à présent les hommes et les choses que j'ai vus ici; la place manque au nombre des observations. Sachez seulement que je connais de Londres et des environs tout ce qu'en peut connaître un ami des arts dans le séjour que j'y ai fait. Je n'ajouterai plus qu'un mot : j'ai dîné avec le capitaine Garteret, qui a fait le tour du monde avec votre ami Cook. J'ai vu le portrait original d'Omay* dans le cabinet du chevalier Reynolds;

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