Ambassadeur de France
miers jours ce qu'elle oITre de plus remarquable en beaux monuments; la liste est courte. Westminster est le vieux temple fameux par quelques souvenirs et quelques beaux morceaux de sculpture. L'église Saint-Paul est magnifique et supérieure à toutes nos églises, mais elle manque d'une place comme la plupart de nos édifices. Les rues de Londres sont très larges, très commodes et en général très bien alignées; on n'y voit pas dix maisons de pierre, tout est en briques, jusqu'au palais du Roi, qui ne vaut, à beaucoup près, ni l'hôtel de Beaujon, ni même celui de M. de la Reynière. Cette brique, toujours noircie par l'éternelle fumée du charbon de terre, donne le coup d'œil le plus triste à toutes les rues. Les places publiques sont en grand nombre, mais elles se ressemblent toutes; je ne puis mieux vous les comparer qu'à notre place Royale, où se voit la statue équestre de Louis XIII. C'est le même dessin, et les mêmes ornements. Les trois ponts qui couvrent la Tamise ont plus de majesté que notre Pont-Neuf et notre Pont-Royal. Il me faudrait un heureux moment d'imagination pour vous peindre le sublime aspect de la Tamise : c'est véritablement sur la Tamise qu'est toute la grandeur du peuple anglais, qui ne se montre que rarement dans l'enceinte de Londres. Le parc Saint-James n'est qu'une vaste prairie traversée de quelques allées d*arbres. Hyde-Park vaut un peu mieux, mais ce qui doit charmer un étranger, en arrivant dans ce pays, c'est la propreté qui règne dans toutes les maisons, à la ville et dans les villages; tout est nettoyé, arrosé sans cesse. Les boutiques de Londres sont ravissantes par leur éclat. La campagne est plus verte que la
nôtre. Mais, dans la partie de l'Angleterre que j'ai traversée, je n'ai encore rien vu qu'on puisse comparer aux bords de la Loire, au pays de Gaux, aux belles vues du Languedoc. Les brouillards continuels qui couvrent l'Angleterre, les bestiaux qui vivent le jour et la nuit dans les prairies en renouvellent toujours la verdure. Je ne sais si vous, qui êtes grand ennemi du démon de la propriété et des barrières de fer, vous aimeriez l'Angleterre; il n'y a point de petite chaumière qui n'ait sa borne marquée, point de maison qui ne soit environnée d'un grillage de fer. Le dieu Terme est le dieu le plus respecté de l'Angleterre. Il s'en faut bien que la terre soit commune dans ce pays libre; on y trouve à chaque pas tous les signes de l'esclavage. Cependant ils soignent, ils entretiennent mieux la terre que nos laboureurs français. On voit que ce peuple-ci est un peuple économe qui ne perd rien et tire parti de tout.
» Je m'accommode très bien de leur cuisine, qui est monotone, mais saine. Elle est pénible pour les estomacs faibles. Le porter est une boisson très agréable.
» Les femmes sont en général bien faites, blanches et fraîches. Cependant je ne suis pas émerveillé de celles que j'ai rencontrées; il y a du mélange comme chez nous. J'ai trouvé des visages odieux. Les caricatures anglaises que nous voyons sur les quais de Paris sont pour la plupart d'une parfaite ressemblance. Les vieilles femmes sont plus laides qu'en France, si je ne me trompe. J'ai été frappé de quelques figures monstrueuses qui ont tous les signes du vice et de la bassesse, et qui doivent servir de modèle à des personnaijcs tels que
Solm et Saint-Claire Les physionomies repoussantes me paraissent plus rares à Paris. Peut-être aussi n'avonsnous pas en aussi grand nombre ces physionomies modestes et sensibles qui sont assez communes dans cette ville. Elle est peuplée de voleurs; heureusement, je n'ai encore perdu qu'un mouchoir, tout le monde me fait compliment de mon bonheur. Je n'ai presque pas d'argent, aussi je perdrai peu de chose.
» Je suis logé chez de vieilles filles très honnêtes. Nous ne nous entendons que par signes. Elles logent aussi un ministre anglais, homme de mérite. Nous parlons latin, ce qui facilite les communications.
» La route que j'ai prise est beaucoup moinsjcoûteuse que celle de Calais ; elle le sera moins encore au retour. Dans les cinq louis donnés à la diligence, on ne compte ni le port des malles ni les faux frais, qui doublent la dépense. Je le tiens de plusieurs Français arrivés par Douvres.
))Il faut prendre garde, quand vous m'écrirez, de mettre des papiers doubles ou des enveloppes; la taxe alors est arbitraire, elle devient énorme. On n'affranchit jamais d'Angleterre en France ; il faut affranchir de France en Angleterre jusqu'à la frontière.
» J'oubliais de vous dire que mon trajet de mer a été superbe; jamais je n'ai été plus gai, plus heureux et mieux portant. J'aurais voulu voguer jusque dans les îles de la mer du Sud, pourvu que vous m'eussiez suivi.