‹ Les correspondants de J. Joubert 1785-1822Chapitre 7 sur 48 · Voy, Penséea et Corresipondances, II · texte numérisé non relu

Voy, Penséea et Corresipondances, II

M. DK l'ONTANES. 29

gateur, etsur l'opinion que ses compatrioles s'étaient formée de ses services.

« Londres, 29 novembre 1785.

»Je vois mieux que jamais qu'il est impossible d'établir une correspondance sans l'aveu de l'ambassadeur; or l'ambassadeur ne donnera cet aveu que sur celui de M. de Vergennes^ Nous voilà dans le labyrinthe inextricable !

» Je rapporterai deLondres des avantages fort au-dessus de quelques souscriptions. Les choses que je vois, tout ce que je pense et ce que je sens sont des richesses réelles qui ne m'abandonneront jamais. Enfin, j'ai vu le respectable Banks ; mais je savais à peu près ce qu'il m'a dit ; je l'ai interrogé sur Gook, sur ses voyages. Soyez sûr que Forster^ a mis dans ses récits tout ce qui peut intéresser une imagination sensible; le reste est peu de chose. Gook a laissé une veuve pensionnée par le roi d'Angleterre; il n'a pas encore de monument à Westminster, mais on s'occupe de lui en élever un. Au reste, sa renommée a moins d'éclat ici qu'en France. Soit que ce peuple singulier loue peu ce que nous louons beaucoup, soit qu'enfin Gook à ses yeux ne surpasse pas ses autres grands

1. Chargé alors par Louis XVI du portefeuille des affaires étrangères et qui eut en 1787 pour successeur M. de Montmorin, père de madame de Beaumont.

2. Naturaliste prussien, qui accompagna Cook dans son second voyage et en publia la relation.

navigateurs, il est sûr qu'il ne partage pas notre enthousiasme. Les idées changent étrangement, quand on habite Londres. Vous avez entendu dire quelquefois que Richardson est moins admiré des Anglais que des Français, mais on est loin encore de vous avoir tout appris. Le fait est que Richardson est à peine lu aujourd'hui, qu'on le trouve hors de nature, sans éloquence et surchargé de longueurs. Paînélaesi dans le mépris. Clémentine seule fait lire Graiidisotiy et Clarisse Harloive est mise fort audessous de tous les romans de Fieldiug, sans exception. Voilà la vérité, le contraire n'est que mensonge. A Paris, je n'oserais parler de ce que j'ai entendu à Londres, on me prendrait infailliblement pour un homme de mauvaise foi. Shakespeare seul conserve les honneurs. Cependant les Écossais n'ont pas pour cet auteur la même vénération que les Anglais. Ils se rapprochent fort du goût français à cet égard. Les descendants d'Ossian regardent un peu leurs vainqueurs comme des barbares. Plusieurs gens d'esprit d'Edimbourg m'ont parlé en blasphémateurs de Shakespeare; mais ils ont tous ajouté qu'aucun d'eux ne voudrait écrire publiquement ce qu'il pensait. Je n'ai nul intérêt de vous tromper, je me mets en garde contre les fausses observations, et jusqu'à présent je crois n'en avoir laissé entrer que de bonnes dans ma tête.

>» Je vous parlerai du jubilé de Shakespeare, que j'ai vu représenter le 25 novembre. Comme je ne veux pas vous donner plus de vérités que n'en peut porter encore votre foi chancelante, je ne vous dirai pas que toutes les tragédies de Voltaire sont traduites et jouées souvent; que Mahomet, Alzire et Tancrède ont été représentés depuis

mon séjour dans cette ville; que Voltaire, comme poète tragique et comme historien, jouit de la plus grande célébrité. J'attends que vous soyez plus fort pour vous mettre à de si cruelles épreuves. Consolez-vous : j'aurai sûrement des airs notés d'Ossian, on m'en a promis.

» Vous savez qu'on perd beaucoup, d'après le cours du change, sur l'or ou le papier de France dans la Grande- Bretagne. Sur cent écus, il y a dix-huit francs de diminution; la balance du commerce n'est pas en notre faveur, comme vous le voyez. Outre cela, on reçoit continuellement de fausses monnaies, j'en ai déjà pour plus de vingt-quatre livres. La police est nulle dans celte île. Mes deux poches de culotte ont été retournées à Drury- Lane, sans que je m'en sois aperçu. Heureusement, d'après l'avis de mes hôtesses, j'avais laissé ma montre et mon argent !

» Je continue de voir bonne compagnie. Je refuse d'aller à la campagne de temps en temps, mes dépenses doubleraient. J'ai quitté la semaine dernière un noble Norwégien, qui a une femme charmante et qui retourne dans sa patrie; il m'avait pris tellement en amitié qu'il voulait absolument me conduire en Norwège. Nous aurions passé par l'Ecosse, et de là nous nous serions embarqués sur la mer du Nord. La Norwège, d'après ce que m'en ont dit des Écossais qui l'ont parcourue, est un pays digne d'être vu. Si j'avais eu plus d'argent, j'acceptais; j'ai été ébranlé quelque temps. Tout cela vous paraîtra romanesque, mais, si je vous disais 'qu'il ne me serait pas difficile de faire un excellent mariage dans ce pays-ci, je vous étonnerais davantage. Je vous jure que mon grand désir est d'arranger

mon petit patrimoine en Poitou, de vendre et de venir passer une année à Londres ; je vous y mène et je vous avertis que des Français bien recommandés, encore jeunes, qui se font estimer, sont aux yeux de toutes les femmes les premiers hommes du monde. Beaucoup de mauvais sujets de notre patrie nous discréditent ici; mais, quand on nous connaît, la confiance s'établit vite. J'y suis décidé, je veux revenir à Londres, je vous le répète; j'y établis ma considération. Sitôt que j'aurai des nouvelles du Languedoc, je repasse en France: sur-le-champ je préparerai tout pour un second voyage. Tels sont mes desseins. Ne soyez plus triste, écrivez-moi. Je ne puis vous mander hi vingtième partie de ce que je vois, de ce que j'entends. Il y a encore du chaos dans ma tête, et j'attends le jour de la création pour vous parler d'une manière digne de vous.

« Adieu. »

Ce grand enthousiasme, fruit de l'imagination du jeune poète, ne devait pas être de bien longue durée, et nous allons voir M. de Fontanes exprimer un sentiment plus juste des difficultés que devait rencontrer en Angleterre son entreprise :

« Londres, 12 décembre 1785.

î) A mesure que je vis dans ce singulier pays, mon cher ami, mes observaiions s'étendent et se confirment. Vous

avez parfaitement jugé, de la dislance où vous êtes, que . les mœurs des Anglais n'étaient pas propres à notre projet. Je le vois plus que jamais. D'abord, je vous le répète, les arts d'agrément les occupent peu, quoi qu'on dise; leur vie farouche et solitaire les rend incapables de goûter une feuille de ce genre. Maintenant que j'ai renoncé à la réussite, j'en parle plus librement aux deux personnes qui ont été mes confidents; elles sont l'une et l'autre stupéfaites que nous ayons pu compter sur cinq ou six cents souscripteurs. Deux cents eussent été le plus magnifique succès dans ce pays-ci. Apprenez qu'il n'y a pas douze maisons à Londres où il se trouve une bibliothèque considérable; un grand seigneur qui a trois ou quatre cents volumes est cité comme un curieux de livres. Un seul peut se comparer dans ce genre à ce que nous connaissons à Paris, mais son cabinet avait été formé par son père. Les jeunes gens de la cour boivent et font des courses de chevaux. Le grand nombre tient la banque. Rien n;est moms littéraire. Il y a plus : les artistes ici jouissent d'une considération médiocre. Croiriezvous que lo chevalier Reynolds, dont je vous parlerai en temps et lieu quant à son talent, n'est pas reçu chez les miladys qu'il a peintes? Un jour, — ce fait est attesté, — il voulut rendre une visite à la ducliesse deRutland, qu'il a fort embellie dans son portrait; le duc le rencontra dans l'escalier, lui demanda où il allait, et, voyant quel était le dessein de l'artiste, il lui dit froidement : « Vous pouvez retourner chez vous, ma femme ne se fait pas peindre aujourd'hui. » Vous ne sauriez croire quel tort s'est fait Berquin à Londres, en cherchant des souscriptions de

porte en porte pour son Ami des enfants. Malgré mes recommandations, j'éprouverais nécessairement le même sort, si je ne jugeais mieux les gens à qui j'ai affaire. Le siècle de Charles II et de la reine Anne est passé ; il avait un peu poli les mœurs de la cour, mais la masse de la nation est toujours restée barbare.

» Votre ami Forster la juge comme moi. Il vient de publier un livre qui fait grand bruit à Londres; il y parle du peuple anglais avec une indignation mêlée de mépris. Vous n'en serez pas surpris, quand vous saurez que le pauvre Forster n'a pu rien obtenir de la cour d'Angleterre, qu'on l'a traité avec l'ingratitude qu'éprouvent toujours les talents étrangers et quelquefois les nationaux ^ Il a écrit de l'Allemagne, où il est professeur, une brochure annoncée dans tous les papiers anglais, où il maltraite furieusement la nation dont quelques fous sont enthousiastes en France, sans savoir pourquoi.

))Au reste, vous me demandez des détails sur Cook; j'ai recueilli là-dessus tout ce qu'il est possible de savoir. Il n'a point laissé d'enfants, mais une veuve assez obscure qui jouit d'une petite pension. Des personnes qui ont connu ce grand homme dans la vie privée disent qu'il y portait un esprit peu agréable. On m'a certifié que MM. Forster père et fils n'en avaient pas été contents. Il s'est élevé plusieurs contestations entre eux pendant le voyage, et ils se sont séparés froidement. On accuse Cook

1. Forster avait été accusé, — ce que M. de Fontanes ignore sans doute, — d'avoir publié le récit du voyage de Cooli, malgré la promesse de ne pas le faire, et obligé de quitter l'Angleterre.

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de dureté et même de jalousie. D'un autre côté, Forster fils paraît avoir mis de l'aigreur et beaucoup de vanité dans ses procédés. Il semble même, au silence que garde M. Banks sur les Forster, qu'il partage les sentiments de Cook à leur égard. Cependant tenez-vous pour dit que ces noms ne remplissent point les esprits de Londres comme ceux de Paris.

» Les deux romans français dont on me parle sans cesse, c'est GilBlas et Marianne^ et surtout le premier. On me demande si j'ai vu des personnes qui aient connu Le Sage. VEssai sur les mœurs, de Voltaire, son théâtre, Télémaque, Raynal, Montesquieu, Boileau, Bossuet et Massillon, et Le Sage, comme je viens de vous le dire, sont les auteurs les plus généralement lus et goûtés. La Nouvelle Héloise de Rousseau conserve seule de la réputation. Emile leur paraît une folie, et ils ne lisent pas le reste des ouvrages du Genevois; mais ils préfèrent Héloïse à Clarisse. Massillon vous étonne, mais je suis obligé d'écrire ce que je vois, ce que j'entends; si vous voulez que j'invente, je vous surprendrai moins. Les sermons de Massillon se reproduisent sous toutes les formes. La véritable raison est que ce peuple est beaucoup plus religieux que le nôtre ; c'est ce qu'on ne croit pas, mais ce qui est À laJettre. Comme il faut des bornes et que je ne puis pas toujours vous parler de l'Angleterre, je finirai aujourd'hui ces courtes observations par une dernière qui vous paraîtra plus douteuse que toutes les autres, c'est que Locke, en Angleterre, n'est presque rien au moment où je vous parle; sa métaphysique y paraît fausse, tout comme celle qu'il a détruite. On ne le donne plus à l'uni-

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versité d'Oxford et de Cambridge; je vous en dirai la raison, quand j'aurai de la place. Newton a plus d'incrédules dans sa patrie que dans la nôtre; la différence est que les meilleurs esprits doutent à Londres et que ce sont les derniers à Paris. On se plaint que plusieurs comètes prédites n'ont point paru ; et Priestley * a formé une école qui change tout le système sur la lumière. Voilà l'état réel des choses. Je ris du soir au matin des étranges illusions qui nous bercent en France, quand nous parlons de nos voisins. Mason est un véritable poète, ami de Gray, qui valait mieux que lui ; je me propose de vous faire connaître le Barde de ce dernier, je l'ai lu plus d' unefois.

L'obligation où je suis de parler anglais hâte mes progrès; d'ailleurs, j'ai cru devoir prendre quelques leçons d'un bon maître; elles me coûtent de l'argent, mais c'est la dépense la plus utile. Mon loyer est réglé à onze francs de notre monnaie par semaine, ce qui n'est pas cher à Londres; mais le charbon de terre, la chandelle et les déjeuners et les soupers que je fais presque toujours, chez miss Somerville, ont enflé le mémoire du double. Du reste, je ne fais pas la moindre folie. Un mois de séjour à Londres me fortifiera encore dans la langue anglaise.

Je crois que mon talent s'est doublé, depuis que je bume les brouillards de la Tamise. Une région nouvelle, des mœurs opposées aux nôtres, un ciel, une terre, un peuple, qui, dans leur caractère monotone et bizarre, parlent pourtant avec force à l'imagination, tout multiplie mes

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