‹ Les correspondants de J. Joubert 1785-1822Chapitre 8 sur 48 · Célèbre physicien anglais · texte numérisé non relu

Célèbre physicien anglais

forces poéliques. J'achève un hymne dont j'ai l'idée depuis lon<;tenips et qui, je crois, surpassera le Timothée de Dryden et le Barde de Gray. Au reste, je vous demande à genoux de ne montrer les vers que je vous ai laissés à qui que ce soit; cette crainte me trouble quelquefois. J'aurais dii vous parler d'abord de vous-même; mais c'est l'idée sur laquelle je veux reposer, elle est la dernière. Dépêchez-vous de vous bien porter et de vous réjouir, si vous voulez que je me porte bien et que je ne m'afflige pas. Vous croirez au ton de ma lettre que je vous ai écrit dans un jour de misanthropie; il n'en est rien, j'ai été un historien fidèle.

» Sachez si M. de la Harpe a reçu une lettre que je lui ai écrite.

» Adieu, mon bon ami, j'écrirai plus longtemps une autre fois, je vois un rayon de soleil, je vais le saisir dans Hyde- Park, pour dissiper un léger mal de tête.

La lettre suivante nous montre le voyageur, évidemment impressionné par l'insuccès de ses démarches, se laissant aller à des jugements de plus en plus sombres et sévères :

Londres, 20 janvier 1786.

(i II mefauttouslesjoursprèsde quinze francs, tout calcul fait, outre les dépenses extraordinaires, comme habits, bottes, souliers. Dans une semaine, trois louis et demi dis-

paraissent avec bien de la facilité. Chaque invitation dans ce pays-ci est un surcroît de dépense; il faut jouer au whist ou aller à la comédie; refuser est impoli; ne pas payer sa place ou son dîner à la taverne, quand on vous y invite, c'est vouloir se déshonorer. Outre cela, un deuil de cour, qu'on porte fort régulièrement à Londres, quoique nous n'en croyions rien, m'a contraint de faire une dépense de plus de douze louis, et encore étais-je vêtu fort mesquinement.

» 11 faut que j'arrive à Paris. Je commence à m'ennuyer horriblement dans cette ville, et ma présence, comme vous l'observez, est indispensable en France. M. de Cambis part mercredi l'"" février pour Calais, et va au-devant de son oncle, le comte d'Adhémar; il me propose de me mener avec lui. La poste à deux est la moins chère de toutes les voitures, car je veux vous rassurer sur les frayeurs que vous éprouvez sans doute, en songeant à mon peu d'économie. Ne craignez rien. Vous aui'iez fait plus de dépenses que moi dans ce pays-ci, parce que vous y auriez éprouvé plus d'enthousiasme et par conséquent plus de fantaisies. Je n'en ai pas satisfait une seule. Il est vrai que j'ai eu peu de peine à me vaincre à cet égard. Plus je vis en Angleterre et plus je suis convaincu que celle terre est celle du commerce et de l'or, mais non pas des beaux-arts, de l'amour et du plaisir. <( Cet homme est-il riche? » Voilà le mot de toutes les sociétés de Londres, comme chez nous : « Cet homme est-il bien élevé? » Quand je vous ai dit que les artistes et même les gens de lettres jouissaient d'une médiocre considération, je n'ai fait que les répéter :ils se plaignent tous de l'orgueil des

nobles et des riches. Leurs grands hommes ont des tombeaux dans Westminster, mais de leur vivant ils sont dans le mépris. La brutalité et la stupidité du matelot et de l'artisan anglais donnent la loi au spectacle et dans tous les lieux publics; aussi qu'applaudit-on au théâtre? Ne croyez pas que ce soit les morceaux de Shakespeare vraiment dignes d'estime; c'est ordinairement ce qu'il y a de plus dégoûtant et de plus ridicule ; par exemple, dans une pièce de ce poète tragique, qui n'a vraiment écrit que pour les tavernes de Londres, intitulée : Mesure pour mesure, j'ai vu un enthousiasme universel pour les quolibets que se permet un criminel sur le supplice de la potence, auquel il est condamné. Ils viennent de faire une pantomine d'Omay ; c'était un sujet charmant, le génie de Cook devait les élever ; eh î bien, ils ont donné Arlequin pour domestique à Oma^; ils peignent l'Otaitien débarquant à Portsmouth, poursuivi par les officiers de la douane et la justice en grand panier. La scène change; le jeune insulaire retourne dans sa patrie, on attend quelque chose : c'est un matelot qui, voulant reprendre son habit, trouve, dans le panier où il l'a laissé, un crabe immense qui lui dévore toute la tête, etc. ! Cette pantomine, qui attire une grande affluence, se joue à Govenl- Garden. Les décorations ont été imitées des dessins du fameux Loulherbourg*; elles sont très belles et ne font que mieux sentir le ridicule de tout le reste.

)) Leurs artistes de Londres sont presque tous étrangers,

1. Jacques-Philippe de Loutherbourg, né à Strasbourg, avait fait les croijuis des décors du lliéàtre de Dniry-Lane.

ils ne restent là que parce qu'on y gagne de l'argent. Vous admirez tous les jours les gravures anglaises qui sont sur nos quais. Apprenez que le graveur est Italien et se nomme Bartholozzi; les autres étaient Flamands. Bartholozzi embellit bien, je vous jure, les peintres dont il grave les compositions. Je connais peu de tableaux plus médiocres que le tableau original de Wolfy par West *; la gravure est très belle. Ce West est un quaker de la Pensylvanie, je l'ai vu deux fois, je lui ai parlé; il me paraît au-dessus du chevalier Reynolds, qui ne m'a fait aucun plaisir. Ce que j*ai remarqué de plus frappant dans l'atelier de West, c'est un Moïse descendant du mont Sinaï, et portant les tables de la loi au peuple hébreu ; l'ordonnance m'a paru imposante. J'ai aussi fort goûté un Jérémie dans le désert, que couronne un ange. En général, le choix de ses sujets me plaît beaucoup. 11 est de la secte des illuminés, et il se plaît à reproduire toutes les scènes susceptibles d'exciter l'enthousiasme et l'inspiration. Son coloris est assez flatteur, mais en général il manque d'expression et de vie. Pour Reynolds, toutes les fois qu'il veut peindre l'histoire, il délire. Il vient de faire une Mort de Dido7i, indigne du plus médiocre barbouilleur. Ses portraits valent mieux, mais je le trouve inférieur en ce genre à un Romney^, qui est aussi peintre anglais; je n'ai rien vu de plus agréable en Angleterre que les portraits de ce Romney; ils sont pleins de vérité, de grâce et de facilité. Cette

1. Peintre américain établi à Londres, auteur de la Mort du général Wolf.

2. Auteur du portrait célèbre de lord Derby et sa sœur, enfants.

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école anglaise, qui est dans sa naissance et qui expose tous les ans, ne fera jamais de grands progrès; la terre et le soleil et le génie des habitants le défendent. On loue beaucoup à Londres un peintre français, nommé Serres*; il est de Gascogne et peint les marines, comme Vernet. Cet homme, admiré ici, ne serait pas, je crois, supporté en France. Je vous dis franchement ce que je pense, et je suis sûr de ma bonne foi. Voilà tout ce dont je peux répondre. Il me sera difficile de vous rapporter tous les détails que vous me demandez, mais vous en aurez un certain nombre. J'ai visité souvent un cabinet d'histoire naturelle, où Cook a déposé la plus grande partie des curiosités d'Otaïti. Ce cabinet n'est point le British Muséum, c'est celui de sir Arthur Lewis. La collection de ce chevalier baronnet est superbe ; il a consacré une salle entière aux présents de Cook ; on l'appelle Sandwich room, salle de Sandwich, du nom d'une des îles découvertes par ce grand navigateur. On y lit des inscriptions honorables pour lui, et on y voit son portrait. C'est jusqu'à présent le seul hommage rendu à sa mémoire par les Anglais. Ce que je vais vous dire vous paraîtra bizarre, mais la France les a souvent avertis du mérite de leurs grands hommes; ce n'est qu'en 1742 que Shakespeare a eu un monument à Westminster. Voltaire qui passe maintenant, chez quelques enthousiastes, pour le détracteur de Shakespeare, l'a véritablement plus loué dans ses premières lettres sur l'Angleterre que tous les écrivains du siècle de

1. Surnommé le Vernet français, né à. k\\Q.\\,iinie\\v de George III inspectant la marine à Portsmonlli, qu'on voit à Ilampton-C.ourt

Charles II et de la reine Anne. Pope lui-même, dans sa préface de l'édition de Shakespeare, met de grandes restrictions à ses éloges; les critiques n'ont point été traduites dans la Préface des Préfaces. Je vous parle de tout cela, parce ce que je me suis abonné chez un libraire français et que j'ai emprunté la traduction de Letourneur.

» Je ne crois pas qu'il y ait rien de plus réjouissant par l'absurdité que cette Préface des Préfaces ; je ne connais que l'ouvrage du chevalier de Gubières digne d'être comparé. Je m'amuse le soir, avec un aimable ministre écossais, homme d'esprit et même de génie, qui m'a donné un recueil de ses poèmes, à lire cette étrange traduction. Il entend fort bien le français et rit comme un fou. Il ne conçoit pas l'enthousiasme forcené de Letourneur, qui admire obstinément tout ce qui est même honni en Angleterre. J'ai été obligé, pour sauver l'honneur du traducteur d'Ossian, de mettre tous ces éloges ridicules sur le compte de Gatuélan ^ Cet honnête ministre, qui s'appelle M. Langhen, et dont je vous porterai des vers, me dit souvent : « Nous ne vaudrons rien en littérature, jusqu'à ce que l'Angleterre, à cet égard, soit une province de la France. » Il croit, avec tout ce qui a quelque instruction, que la renommée de Shakespeare ne tardera pas à décliner dans sa patrie. Il m'a donné de bonnes raisons pour m'expliquer sa grande réputation, et je m'applaudis d'en avoir deviné plusieurs. Au reste, le vœu de la saine partie de l'Angleterre est pour un théâtre français; et, si

1. Frère du premier président du Parlement de Bretagne et collaborateur de Letourneur pour la traduction tles œuvres de Shakespeare.

on ne craignait pas les murmures de la populace, il serait déjà élevé. Que voulez-vous, après des faits aussi notoires, après des observations aussi sûres, que je pense de la folie de Mercier^ et des déclamations de Catuélan ? L'insensé Barretti ^, l'Italien qui a aussi rompu des lances en faveur de Shakespeare, a donné il y a deux ans un coup de couteau dans le parc de Saint-James à un Anglais; il allait être condamné à être pendu, quand son adversaire fort heureusement s'est rétabli. Letourneur s'est fait tort en France et en Angleterre par sa traduction de Shakespeare; elle est également méprisée des deux peuples, à cette différence près que l'Angleterre en fait encore moins de cas que la France. Voilà des vérités dures, mais qu'y puis-je faire? Je sais admirer ce qui le mérite dans la littérature anglaise; mais, à présent que mes idées sont mûres, je vous avoue que votre Shakespeare me fait rarement plaisir. Dans l'effervescence de la première jeunesse, j'ai pu me permettre des saillies un peu fortes, mais le temps de la raison est venu. J'ai eu la plus grande admiration à seize ans pour les Soirées helvétiennes et VAn deux mil quatre cent quarante; ie vous dirai en conscience que, pour me punir, il faudrait me condamner à lire ces deux ouvrages dans ce moment-ci. Il y a mille choses que je vous écrirais, si je ne craignais devons bouleverser totalement.

)) Mon résultat est que le peuple anglais vaut moins de nrès que de loin. Leurs mœurs domestiques ne sont pas

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