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AU XVP SIECLE
mentes nos si riches archives * ! Car il faudrait consulter non seulement les Archives nationales, mais encore celles de tous nos ports, sans oublier Rouen dont les richesses sont bien loin d'avoir été complètement utilisées. Mais il est nombre d'actions, peut-être les plus héroïques, qui sont à jamais oubliées ou parce que le souvenir s'en est éteint avec ceux qui en furent témoins, ou parce que le récit des acteurs n'a pas été recueilli.
S'il était intéressant de conserver la mémoire de l'Olonnais, de Morgan et de tant d'autres flibustiers qui ont fait preuve d'une valeur folle, d'une audace incroyable, d'un héroïsme véritablement admirable, il faut reconnaître que leurs hauts faits sont trop souvent entachés d'excès et de barbarie. Ils ne sont presque toujours conduits que par l'amour du pillage et la soif de l'or ; cela suffit pour modérer notre enthousiasme ! Les massacres dont ils se sont montrés si prodigues n'ont pas d'excuses même à une époque où Louyois donnait l'ordre de porter la torche dans le Palatinat, où la vie comptait pour si peu de chose.
Mais il n'en est pas de même au xv!** siècle, les longues expéditions à l'étranger, la guerre civile et surtout les dissensions religieuses ont envenimé les passions et cela explique, si cela ne les justifie pas, bien des excès et des cruautés.
Ce n'est pas avec le xvi® siècle que commence la réputation d'audace et d'intrépidité des corsaires français. Depuis les exploits de Coulon, ils étaient si redoutés, qu'au retour de son troisième voyage, en 1498, Christophe Colomb déclare
1. M. Justo Zaragoza a publié pour l'Espagne un travail intéressant, mais auquel il aurait pu donner une valeur bien plus considérable s'il avait mis plus à profit les énormes collections de documents inédits qu'a publiés l'Académie de l'Histoire. Voici le titre de son ouvrage qui est peu répandu en France : Piraterias y agresiones de los Ingleses y de otros puehlos de Europa en la America espahola desde el siglo xvi al xvm... — Madrid, 1883, gr. in-8®. On consultera encore avec fruit : Antonio Freyre, Piratas de la America yluz a la defensa de las costas de Indias occidentales... traducïdo de la langua flamenca en espanola por el D^ Alonso de Buena Maison.., — Colonia Agrippina, Struickwann, 1681, in-4®,
qu'il navigua vers Tîle de Madère par une route nouvelle pour éviter un affront que pouvait lui faire une flotte française qui l'attendait au cap Saint- Vincent *.
Comme nous le verrons, nos corsaires s'échelonnent très habilement pour ne laisser échapper aucun navire espagnol. Ils croisent au cap Saint- Vincent ^, aux Açores, surtout anx Canaries, — ils sont obligés de s'arrêter dans l'un ou l'autre de ces archipels pour se ravitailler ' — tandis que les autres gagnent les mers d'Amérique. C'est un filet admirablement tendu, à travers les mailles duquel un nombre assez restreint de galions purent s'échapper. Il fallait qu'ils fussent bien richement chargés, car ils sont nombreux les rétables d'églises espagnoles qu'on nous a dit ornés aVec l'or rapporté d'Amérique.
La chasse, on vient de le voir, commence au lendemain de la découverte de l'Amérique, elle va se continuer pour ainsi dire sans paix ni trêve, malgré les réclamations incessantes de l'Espagne et du Portugal. Pour le Portugal, les histoires du Brésil sont remplies des luttes que nos marins sont obligés de soutenir, car de nombreux navires ont été armés dès l'aube du xvi® siècle pour aller faire la traite tout d'abord, pour fonder des établissements un peu plus tard, à la côte du Brésil. Comme l'a très bien démontré M. Ch.
1. Navarrete. Relation des voyages entrepris par Ch, Colomb. — Paris, 1828, 4 vol. in-8% T. 3 p. 10.
2. Parmi les corsaires français qui pirataient dans ces régions, il faut citer ce Jean Fleury, dit Florin, capitaine de Jean Ango qu'on a confondu avec'Verrazzano et qui, pris par les Espagnols, fut exécuté en 1527. C'est ce Florin qui s'empara en 1526 des immenses trésors dont Cortes avait dépouillé Montezuma lors de la prise de Mexico et qu'il envoyait à Charles Quint. Voir : C. Murphy. The voyage of Verrazzano,,. — New- York, 1875, gr. in-8o. G. Gravier. Les Voyages de Verrazzano sur les cotes d'Amérique. — Bull, de la Société normande de géographie^ 1893. Guénin, Ango et ses pilotes. Paris, 1901, in-8®. La Roncière. L'armateur Jean Ango et la liberté des mers. Correspondant du 25 février 1902.
3. Nul endroit n'était plus propice pour s'embusquer à l'abri de côtes peu habitées et fondre à Timproviste sur les navires marchands ; c'est ce que faisait encore dans le dernier quart du siècle suivant le bon corsaire Jean Doublet de Ronfleur. — Voir : Bréard. Un corsaire normand. Mémoires de Jean Doublet... — Paris, 1880, in-S^.
Bréard *, ce sont des opérations commerciales que vont faire en Amérique nos bâtiments armés dans les ports de Normandie pour les Indes du Pérou. Par malheur, si, nombreux et précis sont ces documents qui nous renseignent sur les capitaines, les navires, leurs armateurs, et les conditions de l'armement, il n'a pu recueillir des renseignements sur ce qu'ils ont fait au cours de leur campagne. Alors que leurs opérations donnent lieu pour la liquidation à des procès, alors que leurs actes ont entraîné des plaintes et des instructions judiciaires, mais alors seulement, les pièces conservées dans les archives ont chance de nous renseigner.
De leur côté, les documents étrangers tout en relatant les hostilités commises par nos nationaux n'indiquent pas le plus souvent les noms des navires, encore moins ceux de leurs capitaines.
On se trouve donc en présence d'actions anonymes qu'on ne sait à qui attribuer. Gosselin * a recueilli dans les Archives de Rouen quelques faits intéressants, un bien plus grand nombre lui ont échappé. Nous combinerons donc ces informations françaises, toutes rares qu'elles sont, avec ce que nous donnent les Espagnols particulièrement Navarrete dans sa Bibliotheca maritima espahola^ notre très cher ami D. Cesareo Fernandez Duro, dans sa monumentale Armada espahola et ce précieux recueil qui a pour titre Coleccion de documentos inédites de ultramar, afin d'éclairer l'histoire de nos corsaires aux Antilles et particulièrement à Cuba.
En 1501 une ordonnance royale prescrit la construction de carraques pour donner la chasse aux corsaires, attribuant une prime à ceux dont la jauge dépassera 150 tonneaux.
Dès 1513, une cédule royale étajt adressée aux officiers de la Casa de contratacion, leur ordonnant d'envoyer deux caravelles pour garder les côtes de Cuba. Et cependant, nous n'avons encore trace d'aucune expédition française
1. Documents relatifs à la marine normande.,* — Rouen, Lestrîngant, 1889, in-8° passim.
2. Documents authentiques et inédits pour servir à l'histoire de la marine normande et du commerce Rouennais pendant les xvie et xvn« siècles,, — » Rouen^ 1896, in-S°, passim, et notamment p. 148,
dans les Antilles. Les premières qui soient arrivées à notre connaissance sont celles de Parmentier qui, pour le compte d'Ango, alla de 1520 à 1526 au Brésil, à Terre-Neuve, aux Antilles, à la Côte de Terre Ferme et à celle de Guinée. En 1529, alors que sur le Sacre et la Pensée, les deux frères Parmentier se rendaient aux Indes, ils se détachèrent, aux îles du Cap Vert, d'une armée française qui avait été équipée pour aller faire la guerre aux Antilles *.
En 1552, Jean Terrier de Dieppe avait équipé un galion dont il avait confié le commandement à Jean Fain et à' Jacques de Saint-Morisse pour courir sus aux Espagnols. Au cours de la croisière, nos marins prirent, entre autres navires, une barque venant des Antilles chargée de cinq grands quintaux d'or fin, de deux quintaux de perles, de 300 cuirs de bœufs sauvages, deux caisses de casses de fistures (cana de fistula) et autres singulières marchandises valant deux cent mille écus et plus, appartenant aux marchands de Séville. Confiants dans la paix qui régnait entre la France et le Portugal, nos corsaires viennent y débarquer leurs prisonniers, mais ils sont aussitôt saisis, eux et leurs prises, retenus en prison pendant cinq mois — trois y moururent — et l'armateur, ne pouvant obtenir satisfaction, sollicita l'autorisation d'user de représailles, c'est-à-dire de saisir les personnes, biens et marchandises « qui trouuez pourront être en tous pays et subgection du Roy » autol*isation qui fut accordée par Bonivet, amiral de France, et publiée le 3 septembre 1522 *.
Cependant les Espagnols prenaient leurs précautions pour ne pas être saisis isolément par nos corsaires et pouvoir, à plusieurs, leur résister plus facilement. Herrera raconte que des ordres avaient été donnés aux juges de l'île Espagnole pour que les navires partant des Antilles fussent bien pourvus d'armes, partissent de compagnie et s'attendissent mutuellement.
Ces agressions réitérées motivèrent de la part de l'Espagne
1. Discours de la navigation de Jean et Raoul Parmentier, Édition Schëfer. Paris, Leroux, gr. iii-8*, p. 14 et ix de l'Introduction.
2. De Fréville. Commerce maritime de Rouen. Rouen, 1857, 2 vol. în-8<*. T. II, p. 131.
et du Portugal des représentations à la cour de France. On sait avec quelle désinvolture elles furent accueillies par François P"^ qui ne voulut jamais reconnaître ni la Bulle d'Alexandre VI ni le traité de Tordesillas qui partageait les terres nouvellement découvertes entre les deux couronnes. Comme sanction à ses déclarations * « Le roi de France ' donnait à ses armateurs et capitaines au-delà du méridien de l'île de Fer et du tropique du Cancer, l'autorisation « d'entreprendre à rencontre des Espagnols et Portugais, ainsi qu'ils trouveront leurs avantages, jusqu'à ce que lesdits Espagnols et Portugais aient souffert le commerce libre à nos dits sujets en l'étendue des dites terres et mers des Indes et de l'Amérique et leur aient donné libre entrée et accès pour cet effet dans lesdits pays et dans les ports et havres d'iceux pour y traiter et négocier ainsi qu'au deçà des dites lignes ». Ce sont, près de cent ans avant Grotius, les principes qu'il devait soutenir dans son ouvrage : Mare liberum^ 1608.
Un certain D. Garcia de Celis de Honduras assure, le 3 mai 1537, que les Français piratent à la vue de ce port et même à l'intérieur. Il a vu passer dix à douze bâtiments à la vue de l'île de Cuerno; ils avaient déjà pris une dizaine de navires et il affirme qu'il n'y en avait pas moins de quarante à guetter les galions espagnols dans ces parages.
Une lettre du 8 avril 1537 écrite par Gonzalo de Guzman à l'impératrice nous fournit certains détails curieux sur les actes d'un corsaire français anonyme qui mett-ait à profit la permission qui lui était octroyée par le roi. En novembre 1536, il s'était emparé dans le port de Chagres (côte de Panama), d'une nef espagnole chargée de chevaux pour Santo Domingo, il avait lancé les chevaux à la mer, débarqué les hommes à terre et avait emmené le navire. Arrivé à Cuba, en 1537, il alla jeter l'ancre à cinq lieues de la Havane. Comme il y avait dans ce port quatre bâti-
1. Voir à ce sujet l'opinion de Jean Alphonse dans son Hydrographie, elle est absolument d'accord avec celle du roi.
2. D'Avezac. Considérations géographiques sur l'histoire du Brésil, p. 165.
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tilents espagnols, les habitants requirent lès équipages de s'emparer du navire français, s'engageant à payer aux capitaines leurs bâtiments s'ils les perdaient dans le combat. Trois navires de 200 tonneaux, chacun, mirent à la voile et se dirigèrent sur la patache française qui s'enfonça dans le port jusque par une brasse d'eau seulement.
Nos compatriotes sont sommés de se rendre.
Jamais, répondent les Français, nous mourrons s'il le faut.
Trois jours durant, on se tira des coups de canons; enfin un matin la patache française essaie de sortir du port à la voile et à la rame. Un bâtiment espagnol coupe ses câbles pour en faire autant, mais à la sortie, la mer est grosse, le vent contraire, l'équipage se jette dans les embarcations et gagne la terre et les deux autres navires sont abandonnés par leurs matelots dans les mêmes conditions. Ce que voyant, les Français rentrent dans le port, s'emparent sans lutte des trois navires, brûlent les deux plus petits et emmènent le meilleur. Ils vont alors croiser avec le patache et le bâtiment dont ils se sont emparés dans le canal de Bahama, route ordinaire (carrera) des navires de la Nouvelle Espagne et du Mexique pour gagner l'Europe ^
A la suite de ces événements, Juan Velasquez ^ demanda à l'impératrice qu'on approvisionnât d'artillerie et de munitions le port de la Havane, et le 20 décembre 1537, Diego Caballero, habitant de la ville de Santo Domingo, s'adressait au roi pour lui demander de pourvoir à la garde et à la sécurité de ces mers au moyen de trois caravelles bien munies de canons et de quatre gros navires, afin de protéger les bâtiments qui sont chargés de marchandises précieuses ou rapportent de la Terre Ferme quantité d'or ^,
Portugais et Français ont des torts réciproques, car si ces
1. Colleccion de documentos ineditos relativos al descubrimiento, conquista y organisacion de las antiguas posesiones de ultra mar. 11^ série, tome IV, isla de Cuba, p. 425-426.