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LA TACTIQUE ET LES EQUIPAGES DES CORSAIHES QÇ

des réserves dans lesquelles ils allèrent puiser. Je n'avais pas encore vu pareille prol'usion. Riea de ti'op cher ni de trop recherché pour des corsaires. M. Boutrois, pour les satisfaire, fut oblig'é de mettre à contribution la ville et les environs; peut-être dépêcha-t-il des courriers afin d'alimenter cette bombance, dont la durée ne devait pas se borner à un jour. Nous étions le lundi, mon compagnon n'était pas dég-risé le dimanche suivant. Quant <à moi, mon estomac répondait de ma tête, elle ne reçut pas le moindre échec.

L'on chanta,ron but, l'on mang-ea alternativement et tout à la fois sans désemparer, jusqu'à minuit, confondant ainsi tous les repas dans un seul. Paulet et Fleuriot, son second, étaient les héi*os de la fête : au physique comme au moral, ils étaient les véritables antipodes l'un de l'autre. Le premier était un gros homme court, râblé, carré, il avait un cou de taureau, des épaules larg-es, une face rebondie, et, dans ses traits, quelque chose du lion; son reg-ard était toujours ou terrible ou affectueux : dans le combat, il était sans pitié; partout aillears, il était humain, compatissant. Au moment d'un abordage, c'était un démon ; au sein de sa famille, près de sa femme et de ses enfants, sauf quelque reste de brusquerie, il avait la douceur d'un ange ; enfin, c'était un bon fermier, simple, naïf et rond comme un patriarche, impossible de reconnaître le corsaire; une fois embarqué, il changeait tout-à-coup de mœurs et de langage, il devenait rustre et grossier outre mesure, son commandement était celui d'un despote d'Orient, bref et sans réplique; il avait un bras et une volonté de fer, malheur à qui lui résistait. Paulet était intrépide et bon homme, sensible et brutal, personne plus que lui n'avait de la franchise et de la loyauté.

Le lieutenant de Paulet était un des êtres les plus singuliers que j'eusse rencontrés; doué d'une constitution des plus robustes, très jeune encore il l'avait usée dans des excès de tous genres; c'était un de ces libertins qui, à force de prendre par anticipation des acomptes sur la vie, dévo-

rent leur capital en herbe. Une tête ardente, des passions vives, une imagination exaltée l'avaient de bonne heure poussé en avant. 11 ne touchait pas à sa ving-tième année et le délabrement de sa poitrine, accompagné d'un dépérissement général, l'avait contraint de quitter l'arme de l'artillerie dans laquelleil était entré à i8ans; maintenant ce pauvre garçon n'avait plus que le souffle, il était efTrayant de maigreur ; deux grands yeux, dont la noirceur faisait ressortir la pâleur mélancolique de son teint, étaient en apparence tout ce qui avait survécu dans ce cadavre, où respirait cependant une âme de feu. Fleuriot n'ignorait pas que ses jours étaient comptés. Mais c'était un homme qui ne voulait pas mourir dans son lit, disant « qu'il n'y a de mort que celui qui s'arrête ». A peine lui restait-il un souffle, et au combat comme partout, il était le boute-en-train.

Comme il venait de sortir, le capitaine commença de nous faire son éloge: « C'est un cerveau brûlé, dit-il, mais, pour la bravoure, il n'y a pas son pareil sous la calotte des cieux. »

Puis il poursuivit en nous racontant comment il devait à la témérité de Fleuriot la riche capture qu'il venait de faire. Le récit était animé et piquant, malgré les cuirs dont l'assaisonnait Paulet, qui avait une habitude bien bizarre, celle de fausser la liaison en prodiguant le t toutes les fois qu'il était avec ses compagnons de bord, et Vs lorsque, dans les relations civiles, ou dans les jours de fête, il se croyait obligé à plus d'urbanité: ce fut avec force / qu'il fit la description presque burlesque d'un combat dans lequel, suivant sa coutume, il avait, avec la barre du cabestan, assommé une douzaine d'Anglais.

La soirée s'avançait ; Paulet, qui n'avait pas encore revu sa femme et ses enfants, se retira. Il prit congé de ses convives en leur recommandant de s'amuser : sans doute ils ne s'ennuyèrent pas. Quant à moi, il me fut impossible de rester éveillé; je gagnai donc mon lit, où je ne vis et n'entendis rien. Le lendemain, j'étais frais et gaillard. Fleuriot me

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conduisit chez l'annaleur qui, sur ma bonne mine, me fit l'avance de quelques pièces de cinq francs.

Un mois après, Paulet reprit le cours de ses exploits habituels : nous nous mîmes en chasse, mais les nuits n'étaient plus assez obscures, et les jours étaient devenus trop loni^-s: toutes nos captures se réduisirent à quelques misérables bateaux de charbon, et à un sloop de peu de valeur, sur lequel nous trouvâmes je ne sais plus quel lord qui, dans l'espoir de recouvrer de l'appétit, avait entrepris avec son cuisinier une promenade maritime. On l'envoya dépenser ses revenus et mang-er des truites à Verdun (i).

La morte-saison approchait et nous n'avions presque pas fait de butin. Le capitaine était taciturne et triste comme un bonnet de nuit ; Fleuriot se désespérait, il jurait, il tempêtait du matin au soir ; du soir au matin, il était dans un véritable accès de rage; tous les hommes de l'équipag-e, suivant une expression fort usitée parmi les gens du peuple, se mangeaient les sangs. Je crois qu'avec des dispositions semblables nous aurions attaqué un vaisseau à trois ponts. Il était minuit ; sortis d'une petite anse auprès de Dunkerque, nous nous dirigions vers les côtes d'Angleterre ; tout à coup, la lune,apparaissant à travers une clairière de nuages, répand sa lumière sur les flots du détroit; à peu de distance, des voiles blanchissent; c'est un brick de guerre qui sillonne la vague luisante; Paulet l'a reconnu.

— Mes enfants, nous crie-t-il, il est à nous; toutle monde à plat ventre, et je vous réponds du reste.

En un instant, il nous eut conduits à l'abordag-e. Les Anglais se défendaient avec fureur; une lutte terrible s'engagea sur le pont. Fleuriot qui, selon sa coutume, y était monté le premier, tomba au nombre des morts : Paulet fut blessé, mais il se vengea et vengea son second : il

(0 Lors de la déclaration de la guerre de i8o3, les résidents anglais de Boulogne et d'autres localités furent envoyés à Verdun, en qualité de prisonniers de guerre. (F. M. I\Ierridcw, la Colonie anglaise à Boa- /o^/i(;, Boulogne-sur-Mer, 1899, 3 vol. gr. in-8°,t. II, p. 6i4-)

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assomma tout autour de lui ; jamais je n'avais vu une boucherie pareille. En moins de dix minutes, nous fûmes Jes maîtres du bord, et le pavillon aux trois couleurs fut hissé à la place du pavillon rouge. Douze des nôtres avaient succombé dans cette action, où, de part et d'autre, fut déployé un ég-al acharnement.

Paulet me laissa à bord du brick avec le capitaine de prise et cinq hommes de l'équipage de la Revanche. A peine avions-nous fermé les écoulilles pour nous assurer de nos prisonniers, que nous nous approchâmes de la côte afin de la longer le plus possible jusqu'à Boulogne; mais quelques coups de canon tirés par les Anglais avant l'abordage avaient appelé dans notre direction une de leurs frégates. Elle força de voiles pour nous canonner et bientôt elle fut si près de nous que ses boulets nous dépassèrent; elle nous suivit ainsi jusqu'à la hauteur de Calais. Alors, la mer devenant houleuse, et un vent impétueux chassant au rivage, nous crûmes qu'elle s'éloignerait, dans la crainte de se briser sur des récifs; elle n'était déjà plus maîtresse de ses manœuvres ; poussée vers la terre, elle eut à lutter à la fois contre tous les éléments déchaînés : s'échouer était pour elle l'unique moyen de salut, il ne lut pas tenté. En un clin d'oeil, la frégate fut précipitée sous les feux croisés des batteries de la Cote de fer, de la jetée, du fort Rouge : de partout on faisait pleuvoir sur elle des bombes, des boulets rames et des obus. Au milieu du bruit effroyable de mille détonations, un cri de détresse se fait entendre, et la frégate s'abîme dans les flots, sans qu'il soit possible de lui porter secours.

Une heure après, le jour parut; de loin en loin soulevés par les vagues flottaient quelques débris. Un homme, et une femme s'étaient attachés sur un mât. Ils agitaient un mouchoir; nous allions doubler le cap Grenat (Gris-Nez) lorsque nous aperçûmes leurs signaux. Il me semblaitque nous pouvions sauver ces malheureux ; j'en fis la proposition au capitaine de prise, et sur son refus de mettre la chaloupe à

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notre disposition, dans l'élan d'une pitié que je n'avais pas encore ressentie, je me laissai emporter à la menace de lui faire sauter la cervelle.

— Allons donci me dit-il avec un sourire dédaig-neux, et haussant les épaules, le capitaine Pauleta plus d'humanité que toi, il lésa vus et ne boug-e pas : c'est qu'il n'y a rien à faire. Ils sont là-bas, nous sommes ici, avec le g-ros temps, chacun pour soi; nous avons fait assez de pertes comme ça, quand il n'y aurait que Fleuriot.

Cette réponse me rendit à mon sang--froid et me fit comprendreque nous courions nous-môme un danger plus grand que je ne le supposais : en etret, les vagues s'amoncelaient, au-dessus se jouaient les guoilans et les mauves qui mêlaient leurs cris aigres au sifflement de l'aquilon ; à l'horizon de plus en plus obscurci, se projetaient de longues bandes noires et rouges; l'aspect du ciel était affreux, tout annonçait unetempête. Heureusement Paulet avait habilement calculé le temps et les distances; nous manquâmes la passe de Boulogne.mais non loin de là, au Portei, nous trouvâmes un refuge et la sécurité du rivage. En débarquant dans cet endroit, nous vîmes couchés sur la grève les deux infortunés que j'aurais si bien voulu secourir : le reflux les avait apportés sans vie sur la terre étrangère, où nous devions leur donnerla sépulture : c'étaient peut-êtredeux amants. Je fus touché de leur sort, mais d'autres soins m'arrachèrent à mes regrets. Toute la population du village, femmes, enfants, vieillards, était accourue sur la côte. Les familles de cent cinquante pêcheurs se livraient au désespoir, à la vue des frêles embarcations que foudroyaient six vaisseaux de ligne anglais, dont les masses solides affrontaient la mer en courroux. Chaque spectateur, avec une anxiété qu'il est plus aisé de concevoir que de décrire, ne suivait des yeux que la barque à laquelle il s'intéressait, et, selon qu'elle était submergée ou se trouvait hors de péril, c'étaient des cris, des pleurs, des lamentations, ou des transports d'une joie extravagante. Des femmes, des filles, des mères,

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des épouses s'arrachaient les cheveux, déchiraient leurs vêtements, se roulaient par terre, en vomissant des imprécations et des blasphèmes ; d'autres, sans croire insulter à tant de douleur et sans songer à remercier le ciel vers lequel l'instant d'auparavant elles levaient des mains suppliantes, dansaient, chantaient, et, le visag-e encore inondé de pleurs, manifestaient tous les symptômes de l'allégresse la plus vive ; les vœux les plus fervents, le patronage du bienheureux saint Nicolas, l'efficacité de son intercession, tout était oublié. Peut-être un jour plus tard allait-on s'en souvenir, peut-être devait-ii y avoir un peu de compassion pour le prochain, mais, pendant la tempête, l'égoïsme était là On me l'avait dit, chacun pour soi (i).

Le récit de Vidocq se place au temps du Camp de Boulogne, et dans la dernière période très vraisemblablement. On y voit comment, à l'occasion, les capitaines raccolaient ceux qui leur semblaient des lurons. Il n'en fut pas toujours ainsi ; la composition et le mode de recrutement des équipages des bâtiments corsaires subirent des modifications, en même temps qu'évoluait la pratique de la guerre de course.

Au début, équipages peu nombreux, navires de faible tonnage. Le capitaine, l'état-major, tous les hommes sont Boulonnais. Peu à peu, les armateurs donnent plus d'importance à leurs opérations, le tonnage des navires augmente, et, par suite, le chiffre des hommes du bord. Cependant J.-O. Fourmentin préférait ne pas embarquer un nombreux équipage, ce en quoi il se trouvait d'accord avec un groupe de marins calaisiens qui demandaient au représentant Joseph le Bon l'autorisation de faire la course, à un moment où l'embargo était mis sur les corsaires. Ils

(i) Mémoires de Vidocq, t. II, pp. io5 et suiv.

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observaient « qu'ils sont plus certains de la réussite dans leurs petits bateaux qu'ils ne le seraient dans des bâtiments de force que l'ennemi fuirait (i) ».

Le rôle d'équipag-e du Furet, en l'an VII, est un des moins nombreux à cette date, et comporte cependant ving-t-neuf personnes. Les voici, avec l'indication de leurs fonctions à bord :

Joseph Routier, capitaine.

Jacques Brocquant, 2e capitaine.

Pierre-François Beauvois, lieutenant.

Jacques-Anîoine Aitazin, lieutenant.

Je;in Robinson, lieutenant.

Etienne Piquet, M* canonnier.

Laurent Hutzene, cap. de prises.

Josepb Bernard, Me d'équipage.

Daniel Bendaerl, capitaine d'armes.

Franc. Coquelet, volontaire.

Honoré Fontaine, volontaire.

Benoît Saillant, écrivain.

Montaigue Hyndes, interprète.

Georges Hoyer, volontaire.

Louis Desbordes, volontaire.

Ant. Trudin, M* charpentier.

J.-B. Pain, Me cambusier.

Louis Cazin, 2® tonnelier.

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