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LA TACTIQUE ET LES EQUIPAGES DES CORSAIRES

Le départ. — L'attaque. — Vidocq raconte ses exploits comme corsaire. — Composition des équipages. — Déserteurs et prisonniers. — Quelques hauts faits caractéristiques : Duchenne, Lantonne, Thueux, Cornu, Beauvois, Audibert, Cary.

La qualité dominante exigée d'un bâtiment corsaire est la vitesse. Le capitaine Hénin nous a dit comment on l'obtenait en dotant le navire d'une grande voile de chasse, et en le construisant à clins. La vitesse lui était aussi nécessaire pour poursuivre sa proie que pour prendre chasse devant un ennem.i plus nombreux ou plus fort. Le corsaire était créé en lougre.

Avant le départ, les hommes de l'équipage font « foyus ». L'expression est encore en usage aujourd'hui dans la marine. Elle signifie faire ripaille: on boit du vin chaud épicé de cannelle, on mange des tripes, du lapin, des tartes, etc. Quelquefois, l'étatmajor seul absorbe le repas : les matelots reçoivent en ce cas, pour leur tenir lieu de « foyus », une indemnité de 3 francs en moyenne. Quand l'armateur commande le foyus, il est rare que surgissent des difficultés avec le limonadier. Mais le plus souvent, c'est le capitaine qui commande, et alors le règlement de la facture devient plus compliqué. Ce fut l'occasion d'une

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mésaventure pour le brave Denis Fourmentin : il avait commandé à François Janot, limonadier, un foyus pour son état-major et ses adjoints, sans fournir d'autre indication que celle habituelle : « Vous leur donnerez toutce qu'ils demanderont. » Quand Janotlui présenta sa note, Fourmentin le renvoya à Adam, l'armateur; ce dernier, voyant une dépense de 2. 121 francs, là où il comptait en trouver une de 4 à 5oo francs environ, refusa le paiement. L'affaire vint devant le tribunal: Fourmentin fut, par défaut, condamné à payer les frais du festin, plus ceux du procès, soit 5 livres 10 sous. Il fit opposition; mais il eut beau arguer de l'infidélité du mémoire, protester que Janot n'avait jamais fourni le Champagne qui s'y trouvait porté : il fut une seconde fois condamné à payer.

Cependant, on savait que les hôteliers enflaient volontiers leurs notes. En 1780, Odoyer, « hostelain » du Lyon d'Or, avait hébergé les marins d'un corsaire américain, la Princesse Noire. Les notes furent tellement exagérées que le juge Delporte l'aîné les réduisit dans la proportion de 10 à i, en les annotant ainsi : « Alloué facilement 8 sols par jour pour eaude-vie, punch, ou toute autre liqueur (au lieu de 4 à 5 livres), ce que je regarde comme chose nécessaire à la vie de ces matelots (i). »

Il arrivait que les intéressés se joignaient à l'étatmajor et prenaient part au foyus. A l'équipage, outre l'argent, on distribuait parfois des cocardes (l'équipage de l'Espoir, qui comprenait trente-sept hommes, en reçut pour 180 francs, le i®"" mai 1798; c'était, il est vraij au moment où la cocarde était devenue une

(i) A. D. Boulogne, Gart.

nécessité civique... à moins que les « cocardes » de i'équipag-e ne soient assimilables au « chapeau » du capitaine).

Une fois bien lestés de victuailles, les corsaires s'embarquaient de préférence la nuit, en hiver, et par g-ros temps. Ils croisaient dans le détroit ou se mettaient à l'affût derrière la pointe des Ferrées. Le baron Bucaille trouvait encore préférable d'aller à l'embouchure même de la Tamise, parce que là, disait-il, on avait plus de choix : il s'y trouvait quantité de navires aux flancs bondés de marchandises, et on n'avait qu'à prendre dans le tas. Quand un convoi se présentait, deux ou trois corsaires s'efforçaient d'en séparer les retardataires pour s'en emparer : « Amène à un corsaire français 1 » criait-on.

Et si la prise n'obéissait pas, on répétait l'ordre en l'appuyant à coups de canon.

Quand on se heurtait à quelque bâtiment de guerre (il en est qui se grimaient en paisibles commerçants pour surprendre les corsaires), on prenait chasse si l'on pouvait. Mais l'audace de nos marins était telle que souvent ils attaquaient eux-mêmes le brick de guerre lancé à leur poursuite. Ils pointaient à démâter, puis arrivaient à l'abordage. Là, ils se savaient irrésistibles. « Aborder l'Anglais, c'est le prendre», écrivait alors un ministre de la Marine. Et quand le capitaine le proposait à ses hommes, ils lui répondaient d'une seule voix : « Abordons! » Pour parer à l'abordage, les Anglais dressaient des filets au-dessus du pont, et les mailles de ce fragile obstacle gênaient fort l'assaillant.

On a vu comment l'échouement, surtout sous le canon des forts, était une ressource pour les prises

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menacées par des bâtiments ennemis. Ce pouvait en devenir une également pour le corsaire lui-même, lorsqu'il accompag-nait une capture importante qu'il ne voulait pas abandonner à ses propres ressources. A certaines époques de l'année, lorsque soufflent les gros coups de vent, des navires s'ailalent, désemparés, en vue des côtes, soit par suite de la tempête, soit par la violence des courants. Pour les capturer, l'armateur Foube avait fait construire quatre péniches avec les proportions suivantes :

Jean Bart Anacréon Actif Vigilant

Longueur 3o pieds 24 pieds 3o pieds 3o pieds Bau 6 — 7 — 7 — 7 — Creux 3 — 4 — 4 — 4 —

Ces péniches pouvaient être facilement lancées à l'eau, très vite et même à la basse mer; elles étaient montéesen hâte pardes pilotes et des pêcheurs reconnus pour les plus intrépides, et couraient sus aux bâtiments désemparés qui arrivaient à portée. Très complètement munies des armes les plus propres à ce genre d'expédition, elles furent embusquées à Calais, à la pointe du Gris-Nez, à Ambleteuse et à la pointe d'Alpreck.

La lactique des corsaires varia dans l'application à chaque cas particulier qui se présentait. Ce fut surtout une question d'espèces, et le récit de divers épisodes de la guerre de course est encore la meilleure source de renseignements.

Vidocq, dans ses Mémoires (i), écrit sur la course des pages vivement colorées. Nous avons pu, sur la

(i) Paris, 1828, 8 vol. in-8.

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plupart des points, en contrôler l'exactitude. Le célèbre policier parle de choses qu'il a vues de très près puisqu'il les a vécues, à une époque où, forçat évadé du bagne, il se mettait à l'abri des poursuites de la police en montant à bord des bâtiments corsaires, qui jouissaient du droit d'asile, sinon en droit, du moins en fait.

Et son récit forme un tableau très pittoresque et très vivant :

Nous entendîmes venir du côté du port une troupe d'hommes bottés qui faisaient grand bruit en marchant.

— Vive le capitaine Paulet (i) ! criaient- ils, vive le capitaine !

Bientôt cette troupe s'arrêta devant l'hôtel du « Lion d'Arg-ent (2)», où nous étions.

— Eh 1 père Boutrois I père Boulrois ! appelait-on coup sur coup et en même temps. Les uns essayaient d'ébranler la porte, d'autres secouaient le marteau d'une force incroyable, ceux-ci se pendaient au cordon de la sonuette, ceux-là lançaient des pierres dans les volets.

Enfin, quelqu'un descend l'escalier quatre à quatre, la porte s'ouvre ; il semble que ce soit une digue qui vient de se briser. Le torrent se précipite, un mélange confus de voix articule des sons auxquels nous ne comprenons rien.

— Pierre, Paul, Jenny, Elisa, toute la maison ! Ma femme, lève-toi. Ah! mon Dieu ! ils dorment comme des souches !

On eût dit que le feu était à la maison. Bientôt nous entendîmes aller et venir les portes; c'est un mouvement, un bruit inconcevables; c'est une servante qui se plaint en termes grossiers d'une familiarité indécente, ce sont des éclats

(t) L'orthographe moderne, moins correcte, est Pollet. (2) L'hôtel du « Lion d'Argent «existait encore à Boulogne il y a deux ans. Il vient d'être démoli pour faire place à des « Nouvelles Galeries ».

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(l'un rire bruyant; des bouteilles s'entrechoquent. Les plats, les assiettes, les verres remués précipitamment, le tournebroche qu'on remonte concourent à ce charivari ; Targenlerie résonne et des jurons anglais et français, jetés pêlemêle au milieu du vacarme, font retentir les airs.

— Pays, me dit Dufailli, c'est delà joie ou je ne m'y connais pas. Qu'ont-ils donc ces mâtins-là, qu'ont-ils donc? Est-ce qu'ils out enlevé les g-alions d'Espagne? Ce n'est pas la route pourtant!

Dufailli se creusait l'esprit pour trouver la cause de cette allég'resse sur laquelle je ne pouvais lui donner aucun éclaircissement, quand M. Boutrois, la face toute radieuse, entra pour nous demander du feu.

— Vous ne savez pas, nous dit-il, la Revanche vient d'entrer dans le port. Notre Pauleta encore fait des siennes : a-t-il du bonheur I... une capture de trois millions sous lu canon de Douvres.

— Trois millions, s'écrie Dufailli, et je n'y étais pas !.. . Je n'en puis revenir, trois millions ! Contez-nous donc ça, papa Boutrois.

Notre hôte s'excusa sur ce qu'il n'en avait pas le loisir.

— D'ailleurs, ajouta-t-il, je ne sais pas, et je suis pressé. Le tintamarre se continue ; je reconnais que l'on range

des chaises ;un instant après, le silence qui se fît m'annonça que les mâchoires étaient occupées... Mais les marins mangent vite et boivent longtemps. Des chants à faire frémir les vitres vinrent tout-à-coup interrompre notre repos ; quarante voix discordantes entre elles répétaient en chœur le refrain fameux de l'Hymne de Roland. ..

Dufailli me fit signe de le suivre; j'obéis, et il me conduisit dans une salle basse, où était le capitaine Paulet, avec les hommes de son équipage, la plupart ivres d'enthousiasme et de vin. Dès que nous parûmes, ce ne fût qu'un cri :

— Voilà Dufailli! voilà Dufailli!

— Honneur à l'ancien, dit Paulet ; puis offrant à son

qB les corsaires

compag-Don un siège k côlé de lui : Pose-toi là, mon vieux : on a bien raison de dire que la Providence est grande. M. Boutrois, appelait-il, M. Boutrois, un bichope comme s'il en pleuvait; va ! il n'y aura pas de misère après ce temps-ci, reprit Paulet en prenant la main de Dufailli.

Depuis un moment, Paulet ne cessait pas d'avoir les yeux sur moi :

— Il me semble que je te connais, me dit-il; tu as déjà porté le hulot, mon cadet.

Je lui répondis que j'avais été embarqué sur le corsaire le Barras, mais que,quant à lui, je pensais ne l'avoir jamais vu.

— En ce cas, nous ferons connaissance; je ne sais,ajoutat-il,raais tu m'as encore l'air d'un bon chien à tout faire, comme on dit. Eh! les autres, n'est-ce pas qu'il a l'air d'uu bon chien ? J'aime des trognes comme ça. Assieds-toi à ma droite, main fieux, queu carrure ! En a-t-il des épaules! Ce blondin fera encoreun fameux péqueuxde roug-ets (pêcheur d'Anglais) (t).

En achevant de prononcer ces mots, Paulet me coifiFa de son bonnet rouge :

— Il ne lui sied pas mal à cet éfant,remarqua-t-il avec un accent picard, dans lequel il y avait beaucoup de bienveillance.

Je vis tout à coup que le capitaine ne serait pas fâché de me compter parmi les siens. Dufailli, qui n'avait pas encore perdu l'usag'e de la parole, m'exhorta vivement à profiter de l'occasion ; c'était le bon conseil qu'il avait promis de me donner, je le suivis. Il fut convenu que je ferais la course, et que, dès le lendemain, on me présenterait à l'armateur, M. Choisnard, qui m'avancerait quelque argent.

il ne faut pas demander si je fus fêté par mes nouveaux camarades; le capitaine leur avait ouvert un crédit de mille écus dans l'hôtel, et plusieurs d'entre eux avaient en ville

(i) Le patois boulonnais que parle Polîet est très observé par Vidocq.

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